Un portrait romain au musée de Chania - article ; n°1 ; vol.92, pg 1-20

De
Bulletin de correspondance hellénique - Année 1968 - Volume 92 - Numéro 1 - Pages 1-20
20 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : lundi 1 janvier 1968
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Éliane G. Raftopoulou
Un portrait romain au musée de Chania
In: Bulletin de correspondance hellénique. Volume 92, livraison 1, 1968. pp. 1-20.
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Raftopoulou Éliane G. Un portrait romain au musée de Chania. In: Bulletin de correspondance hellénique. Volume 92, livraison
1, 1968. pp. 1-20.
doi : 10.3406/bch.1968.2193
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bch_0007-4217_1968_num_92_1_2193ELIANE RAFTOPOULOU
CHANIA*
UN PORTRAIT ROMAIN AU MUSÉE DE
(Planches I à V)
La reproduction d'une tête d'homme jeune, d'expression sereine
(pi. I-II), traitée avec une grande simplicité (1) mais aussi avec maîtrise, qui
figurait en tête d'un rapport publié par l'éphore St. Alexiou (2) sur l'am
énagement en musée archéologique de l'église médiévale de Saint-François
à Ghania, avait attiré mon attention, d'autant plus que le type semble
être peu fréquent en Crète (3).
La tête (n° Inv. Λ 140) était mentionnée comme provenant de Kydonia.
Dim. h. max. : 26,5 cm.
H. du visage : 16 cm.
Larg. des tempes : 14 cm env.
Marbre à grain fin qui porte en surface quelques traces d'oxydation et de
fines et petites lignes sombres (dues à des incrustations végétales?). Un léger
dépôt calcaire d'un ton brun foncé couvre les surfaces arrière et supérieure du
crâne (le dessin des mèches en ces endroits se distingue à peine, fig. 1). La tête
(*) Je tiens particulièrement à exprimer ici ma gratitude à l'éphore et directeur du musée
d'Héracleion, Mr St. Alexiou, pour m'avoir autorisée à étudier ce portrait.
(1) Ce caractère de simplicité est caractéristique à l'époque trajane même sur les têtes
impériales ou celles d'officiels de rang élevé. Cf. R. West, Rômische Portràl-Plastik II (1941),
p. 74, à propos de la tête de Marcus Ulpius Trajanus au Cabinet des Médailles, pi. XIX, fig. 69
et 69 a; J. Babelon, Note sur un busie de Trajan père conservé au Cabinet des Médailles, BEA,
64 (1962), pp. 48-63, pi. VII et VIII.
(2) Cf. St. Alexiou, A New Museum in Western Crete, Archaeology, XV (1962), p. 249 sqq.
(3) Parmi d'autres têtes de cette époque, l'excellent portrait n° 317 de l'empereur Trajan
couronné qui provient de l'antique Lyttos au musée d'Héracleion, cf. H. Jucker, Nachlrag zu
W. H. Gross, Bildnisse Traians, Berlin 1940, AJA, 61 (1957), p. 250, n° 5, pi. 75, flg. 30 ; N. Platon,
A Guide to the Archaeological Museum of Heracleion (1964), p. 157, n° 317 ; mentionné en dernier
lieu par L. Budde, Imago Clipeata des Kaisers Traian in Ankara, Antike Plastik IV (1965),
p. 109, n. 36. ELIANE RAFTOPOULOU
Fig. 1. — Tête romaine de Chania : revers.
conserve une partie du cou, dont la surface inférieure est irrégulièrement arrachée
selon une ligne oblique : vers l'avant le cou est conservé environ à la moitié de sa
hauteur ; vers l'arrière la cassure atteint le bas des cheveux. Nez en grande partie
arraché (base et narine gauche partiellement conservées), ainsi que la surface du
menton et un point de la pommette gauche. Toute la région de l'arcade sourcilière
gauche avec la partie voisine du front et de l'œil, ainsi que les ailes des oreilles
sont également emportées. L'épiderme du marbre a souffert plus légèrement en
de nombreux endroits comme la surface antérieure du cou, le front et les lèvres. UN PORTRAIT ROMAIN AU MUSEE DE CHANIA à
La tête est dans une attitude frontale très légèrement tournée vers
l'épaule gauche (1) ; la surface du cou mince est unie ; seule la pomme
d'Adam se distingue en faible saillie. Vue de face la tête présente un
visage long à ossature puissante, des pommettes hautes et saillantes,
un front relativement bas et légèrement bombé, des yeux en amande,
plutôt rapprochés du nez, bridés, comportant des globes
simples.
L'arc régulier des sourcils est formé par la ligne de l'intersection des
plans. La bouche est large, à lèvres bien ourlées et à commissures légèr
ement montantes. Les fortes mâchoires sont encadrées par une barbe en
collier, peu épaisse, en mèches courtes, notées par des lignes gravées,
tandis que vers les tempes les boucles gagnent du relief (cf. vue de profil,
pi. II B). La finesse du travail se remarque surtout au traitement de la
bouche ; la surface lisse du visage était sans doute polie. Les mèches
frontales sont profondément et sèchement séparées au foret (traces de
cet outil également sur les oreilles, cf. profil droit, pi. II A). Sur le reste
du crâne des sillons superficiels parallèles indiquent les mèches qui dans
la région de l'occiput, dont la courbe est accentuée, forment une ondul
ation large (fig. 1).
Dès le premier abord, les traits caractéristiques du style de l'époque
trajane, et particulièrement ceux de la coiffure, ressortent nettement
sur ce portrait : mode de cheveux courts suivie par l'empereur lui-même,
les mèches peignées vers le front à partir du vertex en tresses linéaires (2),
très légèrement ondulantes, conventionnellement séparées par de légères
dépressions. Elles s'achèvent sur le front en une frange, pointues et
recourbées et l'encadrent d'une ligne légèrement arquée, qui dans la région
des tempes est nettement gravée.
La calotte de cheveux adhérente au crâne dont elle épouse les
contours (3) apparaît avec des variations sur les portraits virils de cette
période et constitue un élément essentiellement décoratif. La masse
(1) On distingue aussi une légère asymétrie entre les deux moitiés du visage.
(2) Rendu linéaire des mèches, trait du style de la période trajane : G. Daltrop, Die stadtrô-
mischen mannlichen Privatbildnisse trajanischer und hadrianischer Ze.il (1958), p. 8 sqq. (flg. 9
et 10), à propos du portrait n° 6182 au musée de Naples, exemple typique de ce style (dans le
courant réaliste) ; A. Hekler, Greek and Roman Portraits (1912), pi. 233, « sobre réalisme » et
P. H. Blanckenhagen, JDAI 59/60 (1944/45), p. 48, fig. 5, qui définit justement ce réalisme
comme «adouci ». La tête est bien illustrée dans H. v. Heinze, Rômische Porlrât-Plaslik (1961),
pi. 15 (vers 110 ap. J.-G.)· La description détaillée du rendu de la chevelure par G. Daltrop,
s'accorde avec le traitement de notre portrait ; la « strâhnige Haartracht » caractéristique
apparaît également sur les têtes nos 674 b et 596 b (Daltrop, ibid. fig. 6 et 13 respectivement),
du musée de Ny Carlsberg, dont les cannelures presque rectilignes des mèches sont d'un « effet
calligraphique », légèrement gonflées sur les tempes. Sur notre document ce traitement identique
est varié : mèches frontales plus profondément séparées, nettement délimitées, tandis que mèches
superficielles légèrement rendues sur le revers de la tête.
(3) Le rendu des cheveux à l'époque trajane souligne la rotondité de la tête, cf. G. Daltrop,
ibid., p. 8. 4 ELIANE RAFTOPOULOU
capillaire au mouvement uniforme de mèches privées de vie va s'animer
vers la fin de la période trajane et adoptera finalement la forme riche et
mouvante des coiffures de l'époque hadrienne, tandis que le rendu de la
coiffure féminine aux formes abstraites et éloignées du naturel sera
identique pendant ces deux périodes. Sur notre document la ligne supérieure
du crâne décrit une courbe abaissée, forme influencée par les portraits de
Trajan, tandis qu'à l'arrière la partie occipitale constitue un trait carac
téristique du style de l'époque. De même le petit volume de la calotte
crânienne par rapport au visage, se signale souvent parmi les exemples de
l'art du portrait contemporain.
Les yeux aux paupières nettement délimitées (1), d'un travail assez
sec (2), présentent des globes sans incision de l'iris ni creusement des
pupilles (3), selon le style de la période qui précède celle d'Hadrien,
moment où l'œil sera représenté par une technique plus détaillée.
La barbe en collier qui encadre les mâchoires et le menton de la tête
Cretoise est bien attestée, traitée en général avec une grande sobriété
de moyens (4) (comme les courtes incisions de la partie inférieure). Sur
ce visage (5) se distinguent d'une part une « simplicité de moyens express
ifs », et de l'autre Γ« accentuation plastique de certaines particularités
physionomiques » qui caractérisent le style de l'époque (6). En effet,
l'état actuel de la tête, avec la disparition presque complète du nez
(probablement aquilin) qui devait constituer un trait significatif pour
l'aspect de l'ensemble, fait ressortir d'autant plus la bouche et la région
inférieure du visage. Dans le style de l'époque en général la région labio-
nasale et particulièrement la bouche (7) sont traitées avec force, l'expression
(1) La précision des lignes (sourcils, paupières, lèvres), caractéristique de ce style, va
aboutir à une «clarté mathématique», cf. K. Kluge, Die antiken Grossbronzen II (1927), p. 33 sq.,
"g. 4.
(2) La paupière supérieure peu arquée affaiblit la force expressive du regard (dès l'époque
hellénistique le traitement uniforme des paupières, d'un dessin sec, contribue à rendre souvent
un regard vide d'expression).
(3) Les pupilles simples devaient être peintes dans certains cas, comme par exemple sur
la tête de la statue en toge de Trajan ; cf. El. Rosenbaum, Cyrenaican Portrait Sculpture (1960),
n° 24, pi. XX, 1-3, p. 48 (traces de peinture sur les globes des yeux et les sourcils).
(4) Principalement caractéristique de la haute époque trajane : par ex. portrait au musée
Capitolin, cf. H. Stuart Jones, Catalogue of the Museo Capitolino (Sculptures) (1912), p. 109,
n° 34, pi. 30 ; A. Hekler, Greek and Roman Portraits (1912), pi. 236 a.
(5) L'importance de la région moyenne du visage à larges surfaces lisses constitue un trait
commun dans le style de l'époque et ne se limite pas aux portraits virils seulement, mais se
retrouve aussi sur les têtes féminines comme par ex. la tête colossale de Sabine à la Glyptothèque
Ny Carlsberg, cf. F. Poulsen, Catalogue of Ancient Sculpture in the Ny Carlsberg Glyptotek
(1951), p. 470 sq., n° 675, pi. LV, et R. Calza, Ostia V (1964), n° 125, pi. LXXIII-LXXIV ; aussi
une autre tête d'Ostie : R. Calza, 1 6 id. , η° 96, pi. LVII (traitement tout à fait analogue de la face :
belles surfaces convexes à pommettes larges et hautes) ; cf. G. Blumel, Rômische Bildnisse, Staatl.
Museen zu Berlin (1933), n° R 41, pi. 29.
(6) Cf. B, M. Felletti Maj, Museo Nazionale Romano (1953), à propos de la tête n° 169.
(7) Modelé vivant de la bouche dans l'art du portrait des débuts du ne s. ap. J.-C. et dans PORTRAIT ROMAIN AU MUSEE DE CHANIA 5 UN
se concentrant sur cette partie du visage, en contraste avec les yeux
inexpressifs.
Sur notre portrait, la ligne horizontale légèrement ondulante de la
bouche, avec le modelé des lèvres d'une grande sensibilité, esquissant un
faible sourire, anime le visage dont l'expression est autrement assez
figée et le regard vide. Contrairement à ce fin modelé, les passages de
la région des joues vers les tempes, et des mâchoires vers le cou, ainsi
que la surface des joues elles-mêmes, apparaissent peu nuancées et comme
atones.
Le rendu linéaire des formes se rattache au « graphisme » du style de
l'époque trajane, tandis que le travail cursif par endroits (comme pour
les oreilles schématiques, cf. profils, pi. II), et l'aspect assez rigide de
l'ensemble sont dus probablement à l'artiste provincial (1), le portrait de
Chania n'atteignant pas la rigueur de style de certains portraits contem
porains (2) qui proviennent du · centre ou de la périphérie du monde
romain.
Notre document se classe donc dans la courte période du règne de
Trajan plutôt que dans les années transitoires entre l'époque trajane
et celle d'Hadrien qui sont caractérisées par une plus grande liberté et
une plus grande animation de formes se rapportant au traitement de la
coiffure et de la barbe, celles-ci gagnant en relief (3) et de plus en plus en
l'iconographie de Trajan, par ex. sur le portrait impérial du Lapidarium de Nîmes (cf. M. Pobé,
The Art of the Roman Gaul (1961), n° 124), et également sur les portraits d'enfants (par ex.
G. Blumel, Bômische Bildnisse (1933), n° R 48, pi. 31 et R 49, pi. 70).
(1) La frontalité de la tête pourrait aussi être attribuée à un artiste de province. Le caractère
sec et maladroit et un retard des traits stylistiques apparaissent parfois dans l'art provincial,
cf. la tête provenant de Leptis, R. Bartoccini, Le Terme di Lepcis (Africa Italiana IV) (1929),
p. 178 sq., fig. 195-196, datée « de la période immédiatement après la mort de Trajan ». A l'époque
trajane d'autre part se remarque une certaine uniformité de traitement dans l'art du portrait
sur des documents provenant des provinces éloignées les unes des autres. Une influence uniforme
de style égalise jusqu'à un certain point le rendu des traits de sujets variés indigènes, grecs ou
romains : par ex. la tête d'un «jeune romain»; cf. F. Poulsen, op. cit., n° 596 b, pi. XI, sur
laquelle R. West, Rômische Portrât-Plastik, II (1941), p. 85 n° 1, pi. XXIII, flg. 84, reconnaît
les traits d'une race soumise. Cette uniformité de style est illustrée encore par le fameux portrait
en bronze du chef indigène provenant de Prilly (Suisse), au musée de Berne ; cf. W. Deonna,
Varl romain en Suisse (1942), flg. 46 (« fin du Ier s. de notre ère »), et M. Pobé, The Art of the
Roman Gaul (1961), fig. 145, p. 18 ; Istvân Râcz, Antikes Erbe (Meisterwerke aus schweitzer
Sammlungen) (1965), n° 157 (œuvre probablement d'un artiste romain ou grec, qui a su associer
à la perfection technique les caractères ethniques du personnage). Un portrait provenant
d'Ecosse, du style de la période de Trajan : J. M. C. Toynbee, Art in Roman Britain (1963),
p. 126, n° 9, pi. 11 (daté du début de son règne ou, peut-être, survivance de ce style vers la fin
du règne d'Hadrien ou le début de l'époque antonine), est également dans la « tradition icon
ographique méditerranéenne ».
(2) Si on la compare par ex. avec la tête au musée d'Ostie Inv. n° 43, cf. R. Calza, op. cit.,
n° 105, pi. LXI, et malgré le réalisme assez sec de celle-ci.
(3) Telle par ex. une barbe en collier au relief assez accentué et souple sur le portrait dit
de Gallienus au musée des Offices, n° Inv. 272, daté par G. Mansuelli, Galleria degli Uflizi, Le
Sculture II (1961), n° 90, de l'époque trajano-hadrienne (coiffure d'époque trajane, mais la 6 ÉLIANE RAFTOPOULOU
épaisseur. Car déjà vers la fin de l'époque trajane, les formes d'une série
de portraits annoncent celles de suivante, et apportent une
nouvelle conception du modelé et de l'expression (1).
La tendance vers une simplification (2) et une stylisation notées plus
haut sur la tête de Ghania contribuent à lui donner un aspect archaïsant (3)
qui est renforcé par sa frontalité rigide ; elle paraît donc être influencée
par la réaction « classicisante » (4) qui forme un courant secondaire
pendant cette période de réalisme trajanique. Le classicisant
apparu beaucoup plus tôt, dès la fin de l'époque hellénistique (5) dans
la région de l'Egée, et pendant la dernière phase du portrait grec déjà
soumis à l'influence romaine, fut par la suite une des forées principales
surface du marbre a été repolie ; l'auteur note sur ce portrait une « mancanza di coerenza »).
Au début de la période hadrienne l'art reste attaché à des caractères de la période trajane, cf.
par ex. Jale Inan et Elisabeth Rosenbaum, Roman and Early Byzantine Portrait Sculpture in
Asia Minor (1966), n° 99, pi. LX, 3-4 : tête classée au début de l'époque d'Hadrien ; elle associe
à une coiffure encore trajane une barbe plus touffue, formée de mèches où se distinguent quelques
coups de trépan, travail qui va s'affirmer et caractériser la période suivante. En revanche une
tête à barbe légère (incisions-mèches) est datée par R. Calza, Scavi di Ostia V, n° 110, pi. LXIV,
p. 69, des années 115-125 ap. J.-C. : le visage maladif exprime un «intellectualisme vague et
superficiel », expression nouvelle qui caractérise un groupe de portraits du début du règne
d'Hadrien. Donc, entre la fin de l'époque de Trajan et le début de l'époque suivante, il y a un
flottement dans les traits stylistiques, cf. par ex. la datation controversée de l'excellent portrait
de bronze au musée archéologique d'Ankara, n° Inv. 10345, classé comme « spàt-traianisch »
par L. Budde, « Imago Clipeala des Kaisers Traian », Antihe Plastik IV (1965), p. 103 sqq.,
pi. 58-64, tandis qu'il est reporté par Inan et Rosenbaum, op. cit. (n° 286, pi. CLXI-CLXII, 2)
à la période suivante à cause de la notation de la pupille et de l'iris.
(1) Par ex. tête d'Ostie : R. Calza, ibid., n° 114, pi. LXVI : coiffure à mèches disposées
selon une « libéra e mossa plasticité », sourcils plastiquement rendus, visage aux traits expressifs.
Aussi traces du courant « atticisant » qui apparaissent au début de l'époque hadrienne, cf.
G. Kaschnitz-Weinberg, Sculture del Magazzino del Museo Vaticano (1937), n° 665, p. 278,
pi. CV.
(2) Dès le début du ne s. certains traits dans l'art du portrait annoncent le style de Trajan,
malgré le traitement différent de l'époque flavienne : ce sont un aplanissement de la surface du
visage qui annonce le calme des portraits de la période trajane et la tendance vers cette précision
que nous avons déjà notée.
(3) De traits archaïsants analogues se rencontrent sur les reliefs funéraires de l'époque
flavio-trajane : le n° 865 du musée de Latran, cf. R. Calza, Ostia V, n° 77, pi. XLV, p. 53 (rendu
archaïsant de l'œil).
(4) A ce courant classicisant est due la froideur de certaines têtes féminines de l'époque
(par ex. le n° 96 de Calza, ibid., la tête n° 183, p. 97 sq. dans Felletti Maj, Museo Nazionale Rom.,
et fig. 100 de West, op. cit., II, p. 94 n° 3, pi. XXVIII), froideur qui commence à être sensible
dès la fin de l'époque flavienne (cf. par ex. G. Kaschnitz-Weinberg, Museo Vaticano (1937),
η» 651, p. 274, pi. GUI).
(5) Un de ses aspects, celui du « classicisme alexandrin » donne un intéressant exemple
(ne s. av. J.-C. prov. d'Alexandrie), au musée de Dresde (cf. Expédition E. von Sieglin II, I B,
C. Watzinger, Malerei und Plastik (1927), n° 45, p. 59 sqq., pi. XXVII-XXVIII). Les larges
formes des joues et de la bouche sont influencées par l'art du ve s. av. J.-C. ; cf. Fr. Poulsen,
« Gab es eine Alexandrinische Kunst? »; From the Collections of the Ny Carlsberg Glyptoihek II
(1938), p. 26, fig. 27. PORTRAIT ROMAIN AU MUSEE DE CHANIA / UN
du style julio-claudien ; il s'est signalé toutefois par des retours successifs,
aux périodes ultérieures de l'art romain (1).
Ses caractères principaux dès la fin de l'époque hellénistique montrent
une tendance à la synthèse par la subordination des détails à la structure
générale, la netteté des traits et des contours (2). Même dans le réalisme (3)
de l'époque trajane qui puise dans les formes de la période républicaine
tardive, on peut noter une pareille tendance à ne pas insister sur les
détails particuliers du visage ; malgré la caractérisation de l'individualité
du sujet, les formes sont rendues avec une certaine retenue (4). Le réalisme
de la période de Trajan qui s'exprime par un modelé vigoureux, se fonde
principalement sur des valeurs plastiques et marque un certain éloignement
du caractère descriptif de l'époque républicaine qui lui a donné essor.
Sur notre document ce « classicisme » archaïsant tempère le caractère
réaliste qui est limité à certaines régions du visage seulement. L'association
de ces deux tendances : le réalisme d'une part et la stylisation de l'autre,
contribuent à dépersonnaliser légèrement (5) le sujet qui devient plutôt
un type caractérisé par l'expression de vigueur calme et de virilité. Le
degré donc de caractérisation individuelle du portrait de Ghania est
(1) Sur ces retours au classicisme, cf. B. Kallipolitis à propos d'un portrait de l'époque de
Gallien, Mon. Piot 54 (1965), p. 117 sqq. Ce phénomène qui se perpétue jusqu'à une époque très
avancée influence l'art du portrait par ex. sous Théodose IV, le portrait de Valentinien II (?)
cf. C. Vermeule, « Greek and Roman Portraits in the North American Collections », Proceedings
of the Am. Philos. Society, 108 (1964), p. 115, fig. 45.
(2) Cf. G. Jacopi et L. Laurenzi, Clara Rhodos V8 (1932), Mon. di Scull. II, p. 86, à propos
de deux portraits au musée de Rhodes (fig. 1-4). Dans le même courant se classent également
le portrait (fig. 6 et 7) dont la chevelure devient une calotte inerte et celui de la fig. 8. La tendance
à une synthèse et à un processus de simplification, s'exerce plus facilement dans le cas de sujets
jeunes dont le modelé ne nécessite pas la minutieuse notation de particularités comme les rides
et autres détails caractéristiques de l'âge, cf. L. Laurenzi, ibid., IX, p. 60 sqq.
(3) « Retour partiel » vers les tendances fortement naturalistes plus anciennes (commencé
dès l'époque flavienne), cf. The Classical Collections of the Museum of Fine Arts Boston, Greek,
Etruscan and Roman Art (1963), p. 220, à propos de la tête de Marciana (n° Inv. 16286), fig. 223,
exemple de réalisme puissant mais simplifié : excellent modelé du visage, rendu réaliste des yeux
et des sourcils. Le rendu du front, légèrement bombé, et de la région labionasale présentent une
analogie avec celui de notre portrait. Les portraits de Marciana d'âge mûr sont plus nettement
réalistes et se rapprochent des traits de l'empereur Trajan, cf. R. Calza, op. cit., n° 92, p. 61.
Le calme des portraits de l'époque trajane est en rapport direct avec le « type calme » des
portraits républicains tardifs, dont un des traits, l'animation du front par le froncement des
sourcils, revient sur les portraits de l'époque trajane (cf. A. Hekler, Roman Portraits (1912),
n° 236 a) et particulièrement sur ceux de Trajan lui-même. Pour le « Republican Revival » d'un
groupe de portraits datant de la fin de l'époque trajane jusqu'au début de l'époque antonine,
cf. St. Dow et C. Vermeule III, The statue of Damas kenos, Hesperia 34 (1965), p. 288 sqq.
(4) « Forma stringata senza eccessive ricerche formali », cf. G. Mansuelli, Galleria degli
Uffizi, II, à propos du n° 89 a, b, c, d'époque hadrienne, mais dans le courant réaliste de l'époque
précédente.
(5) Les formes naturelles influencées par le style aboutissent de même à un affaiblissement
du caractère individuel, comme déjà au ier s. av. J.-C. dans le portrait de Caton (de Volubilis) ;
cf. en dernier lieu, G. Hanfmann, Roman Art (1964), n° 66. 8 ELIANE RAFTOPOULOU
moins élevé par rapport à d'autres portraits de la période trajane d'hommes
jeunes (1), d'un travail également simplifié. Une stylisation analogue
confère même aux portraits de l'empereur Trajan, un caractère
« zeitlos » (2). L'ensemble cependant de notre portrait reste vivant,
sans avoir le caractère artificiel de certains portraits occidentaux contemp
orains, ni Γ« académisme » des têtes de l'époque suivante comme par
exemple la tête colossale d'Hadrien provenant d'Ostie (3), qui conserve
néanmoins des restes de traits du style de l'époque de Trajan (4) : modelé
simple, regard vague à iris non incisé, lèvres de forme unie à contours
très nets. La stylisation des formes prend au début de l'époque hadrienne
le caractère « atticisant » (5) qui révèle une relation plus étroite et une
évolution plus précise vers les formes classiques.
A un courant classicisant réapparaissant à différentes périodes de
l'art du portrait romain, appartient une catégorie de portraits d'hommes
jeunes qui présentent une certaine analogie de traits (imposés probable
ment par le recours à un type qui provient de l'Orient grec) (6), comprenant
(1) Cf. par ex. un portrait pareillement simplifié et de travail médiocre, au musée du
Vatican : G. Kaschnitz-Weinberg, Sculture del Magazzino del Museo Vaiicano (1937), n° 654,
pi. GIV. Le rendu des cheveux est analogue, et même le motif formé par des mèches de direction
opposée, qui se rencontrent au-dessus du sourcil droit, se distingue également sur les mèches
au-dessus de l'oreille gauche de notre document. Cette tête n° 654, est nettement caractérisée
non seulement par la région labionasale, mais aussi par la forme spéciale des yeux et le modelé
des surfaces environnantes, qui renforcent et complètent le réalisme de la face. D'un pareil
réalisme également tempéré (mais cependant plus accentué que celui de notre portrait), sont les
têtes : B. M. Felletti Maj, Museo Nazionale Romano (1953), noa 172 et 173, rendues toujours avec
la même simplicité de moyens.
(2) Cf. le portrait de Trajan au musée d'Ostie qui atteint dans cette direction un niveau
artistique très élevé, cf. Gross, Traian (1940), p. 114 sq. ; n° 74, pi. 33-35 ; n° 89, pi. LU et LUI
de Calza, op. cit., daté de l'époque hadrienne. Le réalisme des traits et de l'expression, la « solidité »
et la netteté de la forme procèdent du style de l'époque trajane ; cependant les traits individuels
imprégnés de sérénité sont soumis à une idéalisation, cf. H. v. Heintze, Bômische Porlràt-Plastik
(1961), pi. 18 et 19 (vers 120 ap. J.-C.) : « Synthèse aller fruheren Portrâts ».
(3) Cf. G. Becatti, Le Arti II (1939-1940), p. 6 sqq., pi. II, flg. 5 et R. Calza, Scavi di Ostia V,
/ Riiratti, n° 117, pi. LXVIII (n° Inv. 32) p. 73 sq. ; tête fortement idéalisée. Des boucles
circulaires archaïsantes qui encadrent le front et les détails de la barbe au léger relief, présentent
des réminiscences du style sévère ; le mouvement de la tête et l'expression du visage dénotent
l'influence classicisante.
(4) II n'a pas la « complexité sophistiquée » des portraits plus tardifs du même empereur :
G. M. Hanfmann, Roman Art (1964), n° 80, p. 96; M. Wegner, Hadrian (1956) [Das rômische
Herrscherbild II3), pp. 29 sq., 103 sq., pi. 30 a et b.
(5) Par ex. deux têtes au musée du Vatican à barbe touffue et de proportions différentes,
presque classiques, et à mèches de coiffure stylisées, cf. G. Kaschnitz-Weinberg, Sculture del
Magazzino del Museo Vaticano (1937), p. 278 sq., nos 665 et 669, pi. CV, ainsi que les exemples
des cosmètes du Mus. Nat. d'Athènes, cf. P. Graindor, BCH, 39 (1915), p. 311, flg. 13, n° 6. Le
classicisme atticisant de l'époque hadrienne est en rapport avec une tendance romantique
« intellectuellement raffinée », cf. R. Bianchi Bandinelli, Archeologia e Cultura (1961), p. 193 sqq.
(6) A propos de ce type cf. M. Felletti Maj, Museo Naz. Romano, I Ritralli, n° 130, p. 76 ;
R. Paribeni, // Riiratto nelV Arte Antica (1934), pi. CCXXV : « ne s. ap. J.-C. ». UN PORTRAIT ROMAIN AU MUSEE DE CHANIA »
des éléments archaïsants. Ce sont les têtes dites d'« auriges » (1) du Musée
National romain dont le n° Inv. 276 (2) constitue une des pièces représen
tatives par la sobriété et la clarté du modelé. Toujours dans cette tradition,
G. Kaschnitz-Weinberg (3) rapproche de ce groupe et du document
précédent le n° 635 du musée du Vatican daté de l'époque flavienne,
et l'on pourrait ajouter la tête n° Inv. 197 (4) du musée de Catane, ainsi
que celle n° Inv. 2594 de la-Glyptothèque Ny Carlsberg (5), cette dernière
très proche du portrait de Chania du point de vue de la date et du style.
Le visage a les mêmes pommettes hautes, la forme large et allongée <;t
le front garni de mèches descendant bas sur le front. Elle présente cependant
un caractère rude (6) différent, et un crâne d'un volume fort petit. Le trait
ement archaïsant des yeux constitue un trait important, analogue, qui
n'est pas propre au sculpteur athénien (7), mais appartient à la tendance
« classicisante » (8).
Mais les rapprochements les plus significatifs peuvent être établis
entre notre portrait et une série de bustes qui s'échelonnent sur les
deux périodes (trajane-hadrienne). Ce sont des portraits de militaires,
représentés en général le buste nu, le carquois de l'épée passant diagonale-
ment sur la poitrine et le paludamentum jeté sur l'épaule gauche. Les
nos St. 15, St. 19 et St. 20, de ces « Schwertbandbuste » classés par
H. Jucker (9), sont les plus intéressants. Le buste St. 19 au musée de
(1) B. M. Felletti Maj, ibid., n°" 115, 126, 127, 128, 129, 130, 193, 300. Parmi ceux-ci on
distingue le n° 115 aux traits de l'époque trajane (cf. L. Goldscheider, Roman Portraits, pi. 69),
où le modelé du visage montre un réalisme avancé ; le n° 127 date de l'époque de Néron et
présente une coiffure très stylisée associée comme dans notre cas à un modelé extrêmement
simplifié.
(2) Cf. Felletti Maj, ibid., n° 130. La qualité de cette tête (période néronienne) est meilleure
que celle de la tête Cretoise, cf. R. West, Rômische Portrat-Plastik I (1933), pp. 237 et 244,
pi. LXVI, fig. 289, qui le date d'un peu plus tard. Les nos 193 et 300, cf. Felletti Maj, ibid., le
premier datant de l'époque hadrienne, le second de la période de Gallien gardent les mêmes
traits de sobriété et de clarté.
(3) Cf. G. Kaschnitz-Weinberg, op. cit., p. 270, n° 635, pi. CI.
(4) Cf. N. Bonacasa, Rilralti Greci e Romani délia Sicilia (1964), n° 97, pi. XLIV, 3-4 (fin
du ier et début du ue s. ap. J.-C). Analogie des mèches calligraphiquement gravées sur un crâne
de forme très arrondie ; le regard froid est beaucoup plus expressif que celui de notre portrait.
(5) Cf. Fr. Poulsen, Catalogue of Ancient Sculpture in the Ny Carlsberg Glyptolhek (1951),
p. 329, pi. VIII, n° 462 a, « Charriot driver (?) ».
(6) Fr. Poulsen parle d'un « Banausian type » ; tandis que R. West, Rômische Portràt-
Plastik II (1941), p. 85, n° 2, fig. 85, pi. XXIII, attribue ce trait à la race demi-africaine du
sujet.
(7) Cf. Fr. Poulsen, ibid., p. 330.
(8) Le « classicisme » de l'époque de Trajan, en Occident, tout en absorbant la tradition
hellénistique et celle de l'époque classique, correspond à un contenu renouvelé. En revanche,
en Orient, l'évolution du style est plus régulière, dérivant du naturalisme hellénistique et
atteignant son point extrême avec le « formalisme raffiné » de l'époque byzantine, cf.
R. Bianchi Bandinelli, La crisi artislica délia fine del mondo antico, Archeologia e Cullura
(1961), p. 192 sqq. et p. 214.
(9) H. Jucker, Das Bildnis im Blâtterkelch (1961), St. 15, p. 75 sq., pi. 25 ; St. 19, p. 77 sq.,
pi. 27 ; St. 20, p. 78, pi. 27.

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