Une station du néolithique primaire Armoricain : Le Curnic en Guissény (Finistère) - article ; n°1 ; vol.57, pg 38-50

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Bulletin de la Société préhistorique française - Année 1960 - Volume 57 - Numéro 1 - Pages 38-50
13 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : vendredi 1 janvier 1960
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Jacques Briard
H. T. Waterbolk
Wilhem Van Zeist
M. Müller-Wille
P.-R. Giot
J. L'Helgouach
Une station du néolithique primaire Armoricain : Le Curnic en
Guissény (Finistère)
In: Bulletin de la Société préhistorique française. 1960, tome 57, N. 1-2. pp. 38-50.
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Briard Jacques, T. Waterbolk H., Van Zeist Wilhem, Müller-Wille M., Giot P.-R., L'Helgouach J. Une station du néolithique
primaire Armoricain : Le Curnic en Guissény (Finistère). In: Bulletin de la Société préhistorique française. 1960, tome 57, N. 1-2.
pp. 38-50.
doi : 10.3406/bspf.1960.3428
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bspf_0249-7638_1960_num_57_1_3428Une station
du néolithique primaire Armoricain :
Le Curnic en Guissény (Finistère)
PAR
P.-R. GIOT
(avec la collaboration de J. L'HELGOUACH, J. BRIARD/
H. T. WATERBOLK, W. VAN ZEIST et M. MuLLER-WILLE)
Le littoral d'une bonne partie de la Bretagne septentrionale, et en parti
culier dans le Nord du Bas-Léon, se compose d'une frange de zones
côtières basses intercalées entre le plateau intérieur et la mer (1). Le
plateau léonard culmine 40 et 80 m, son bord forme une falaise
fossilisée sous un manteau de résidus de coulées de solifluxion et de
limons, ce n'est guère que dans les estuaires et en quelques points où la
falaise, dégagée de ce manteau, arrive à la côte actuelle et domine les
flots. La frange côtière basse n'est que la partie émergée d'une plat
eforme de quelques kilomètres de large, précédé d'un talus sous-marin
d'une morphologie comparable à celle de la falaise fossile émergée.
Cette zone côtière est en général bordée, entre les pointes formées par
des buttes rocheuses bourrées de matériel quaternaire, par un cordon
dunaire mort, taillé en microfalaise s'éboulant sans cesse par les hautes
mers actuelles, de sorte qu'on assiste à un recul très sensible du littoral,
lequel a été très variable au cours des temps, comme le montre l'examen
des anciennes cartes. La dune redevient localement vivante au hasard des
vents et se nourrit parfois avec le sable de l'estran, qui provient de sa
propre destruction antérieure. Derrière le cordon dunaire, qui peut être
plus stable s'il est superposé à un ancien de galets, comme il
arrive, s'étend souvent un arrière-pays au-dessous du niveau des plus
hautes mers, plus ou moins marécageux, avec des étangs, la « palue ».
Cette zone peut être un véritable petit polder, gagné récemment et dont
l'assèchement relatif est rendu possible par des écluses placées sur l'exu-
toire des étangs.
La description générale qui vient d'être faite est valable pour la région
du Curnic, en Guissény, à l'extrémité occidentale du Pays Pagan. La
grande falaise fossile, dominée par un plateau à plus de 60 m, est rede
venue fonctionnelle un peu plus à l'Ouest, en la commune de Plouguer-
neau, du Vougot au Zorn. Elle devait presque être atteinte par les flots
avant l'assèchement, aux xvme et xixe siècles, des prés salés du Curnic.
Au Nord de ce village actuel, elle devait être précédée d'îlots rocheux
aujourd'hui rattachés, dont le principal atteint la cote 19, et dont la
situation devait être similaire aux îlots actuels situés par devant, Karreg-
Hir, Enez-Du, Enez-Kroasent, reliés à basse mer. L'aspect topographique
actuel de cette zone ne correspond donc pas tout à fait à celui des temps
historiques, avant l'assèchement artificiel de la zone du Curnic. Par contre
lorsque le niveau marin devait être plus bas de quelques mètres, toute
cette frange devait être exondée et englober tous les îlots.
(*) Séance du 28 mai 1959. Jlésumé t. LVI, 1959, pp. 292-293.
(1) R. Battistini. — Bulletin de l Association de Géographes Français,
1953, pp. 58-71; Bulletin d'Information du Comité Central d'Océanographie
et d'Etude des Côtes, VI, 1954, pp. 119-132 et 155-161. SOCIETE PREHISTORIQUE FRANÇAISE 39
La petite baie du Curnic, que nous avons à considérer *ici plus parti
culièrement, à 2 ou 300 m au Nord du village, est encadrée à l'Ouest par
une pointe de rochers se poursuivant par un cordon de galets («tom
bolo») la reliant à Enez-Kroasent; des reliques de coulées de solifluxion
(«head») et de limon se voient entre les rochers, dans les fissures, et à
leurs abords, le « tombolo » est posé dessus ces formations. A l'Est, la
baie du Curnic est fermée par une pointe rocheuse plus importante, cu
lminant à 19 m, et où entre les blocs et boules de granite, les produits
grossiers de solifluxion et les débris de limons forment une petite falaise
attaquée verticalement. Entre les deux pointes s'étale la dune, actuell
ement à peu près morte et peu attaquée en microfalaise, car elle est pro
tégée des vents dominants; R. Battistini (1) évalue son épaisseur à 5
ou 6 m, en tout cas elle dépasse le niveau des plus hautes mers de quelques
Fig. 1. — Carte de la région du Curnic en Guissény (Finistère). — Les
hachures représentent schématiquement le bord de la falaise fossile du
Pays Pagan. En pointillé les rochers et la laisse de mer. La tache noire
sur l'estran au Nord du village du Curnic indique l'emplacement de
l'habitat néolithique.
mètres. Le haut de l'estran est formé du sable provenant de la dégradat
ion de cette dune, s'augmentant, au fur et à mesure que l'on descend, de
matériel plus grossier, aboutissant à un lit de gros galets, dont il est
difficile pour l'instant, à défaut de sondages, de préciser s'il se continue
sous la dune, ou s'il constitue simplement le matériel de la plage actuelle.
Celle-ci présente des aspects très variés selon les moments, tantôt com
plètement ennoyée de sable, tantôt amaigrie au point de laisser plus ou
moins apparaître le substratum. Ce qu'on peut voir ou ne pas voir de ce
dernier est donc très changeant, au hasard des périodes de tempête et
de leurs effets sur l'ensablement.
Il y a une dizaine d'années, avec J. Cogné et A. Guilcher, nous admi
râmes au milieu de la plage l'affleurement d'une belle tourbière sub
mergée, comme il en apparaît, au hasard des conditions favorables, dans SOCIÉTÉ PRÉHISTORIQUE FRANÇAISE 40
les baies de tant de localités du pourtour du Massif Armoricain. On y
voyait en surface de nombreux débris de tiges et feuilles de roseaux, et
des branches d'arbres, ainsi que des racines en place, et des souches
relativement importantes dépassant le niveau supérieur de la tourbe.
De telles découvertes ont été fréquentes dans des tourbières peu érodées
en surface et nouvellement exposées. A l'Ouest de la plage affleurait le
limon sous-jacent, où nous remarquâmes avec nos Collègues des poly
gones dont les cloisons étaient curieusement mises en relief par des
racines de roseaux, descendant de la tourbière qui avait autrefois recou
vert ce substratum.
Quelques années après, cette localité fut étudiée par R. Battistini, qui
en décrivit sommairement la couche de tourbe, sans doute déjà moins
épaisse lors de son passage, et dont il fit une analyse pollinique simplifiée;
il analysa plus longuement les divers aspects des polygones visibles dans
le limon.
Mais pendant ce temps nous allions nous-même régulièrement visiter
ce site, car l'expérience (2) avait montré que les tourbières littorales
submergées pouvaient livrer des documents archéologiques, ou en recou
vrir d'autres. C'est ainsi qu'au cours de tournées avec nos collaborateurs
J. L'Helgouach et J. Briard nous eûmes l'occasion de recueillir quelques
éclats de silex et des tessons de poterie à la surface du limon sous-jacent
à la tourbe. Cette zone superficielle du limon lœssoïde, sorte de lehm gri
sâtre, est un ancien sol humifié, qui se montrait là avoir été un ancien
sol d'habitation ou de cultivation, ce qui n'était pas étonnant, car sur tout
ce littoral léonard, là où en surface du limon lœssoïde le vieux sol est
protégé (par exemple par une dune ancienne), on peut y trouver dans les
coupes, éclats ou outils en silex et tessons de poterie malheureusement
toujours érodés. Mais au Curnic l'altitude, actuellement négative par
rapport au niveau moyen des mers, de ce vieux sol, montre son occupation
à un moment où le niveau marin était nettement plus bas, et avant qu'il
se soit établi là une dépression marécageuse favorable à la turbification.
Au printemps 1958, visitant le site avec R. Grosjean nous y trouvâmes à
nouveau des silex, dont une pointe de flèche à tranchant transversal, et
nous constatâmes qu'il n'avait jamais été aussi bien visible, la tour
bière étant dégagée sur une très grande surface, et le vieux sol limoneux
sous-jacent taillé en microfalaise. Aussi lorsqu'en juillet 1958, nos
collègues Dr W. van de Zeist, l'Université accompagnés de Groningen, de W. A. van le Prof. Es, vinrent H. T. Waterbolk faire avec et nous le
des prélèvements dans des tourbières finistériennes aux fins d'études
palynologiques, le site du Curnic fut-il soigneusement étudié. Il fut
évident qu'entre temps, du fait du roulement continu de la couche de
galets qui lui est superposée, la couche de tourbe avait sérieusement
diminué en épaisseur dans les parties exposées. Dans le vieux sol il fut
découvert d'abondants restes archéologiques attestant qu'il y avait bien
eu là, avant l'établissement de la tourbière, un véritable site d'habitat,
de caractères tout à fait nouveaux en Armorique, et dont certaines
structures étaient visibles dans le limon. Du matériel supplémentaire et
des constatations complémentaires furent faits à chaque nouvelle visite,
en octobre 1958 et en avril 1959 avec M. Miiller-Wille, en janvier 1960
avec le Dr I. Scollar, et à de nombreuses reprises avec notre collaborateur
technique Y. Onnée. Le site restant toujours dégarni de sable jusqu'ici,
il disparaît rapidement, à la fois en épaisseur et par attaque latérale en
microfalaise, sous l'énergique action marine. Il est à craindre que dans
peu de mois plus rien ne sera visible. C'est l'indice que des sites de ce
genre ont pu exister en bien des points, sans être remarqués, car trop
temporairement perceptibles, et à de seuls yeux très exercés. Du fait que
le gisement ne découvre que peu de temps aux basses mers, et qu'il est
constamment trempé et ruisselant d'eau, des fouilles régulières y sont
impossibles, à moins d'y construire un bâtardeau ruineux. L'on ne peut
guère que sauver tout ce qui est possible au fur et à mesure de l'érosion,
et n'y entreprendre que des décapages localisés extemporanés; la nature
très argileuse du limon lehmifié formant le vieux sol, constamment saturé
d'eau de mer, ne facilite pas son exploitation.
(2) P.-R. Giot. — Bull. Soc, préhist fr., XLIX, 1952, pp. 522-524. SOCIÉTÉ PRÉHISTORIQUE FRANÇAISE 41
Le sous-sol supportant le site est donc formé du limon lœssoïde usuel
en ces régions, très argileux, d'une belle teinte jaune orangé à l'état non
altéré, et dont l'épaisseur est assez forte au centre des régions déprimées
correspondant aux baies actuelles, allant en diminuant au fur et à
mesure que l'on s'approche des pointes rocheuses. Il repose sur l'arène
granitique plus ou moins solifluée; son âge est évidemment Pleistocene
supérieur, mais en ces régions occidentales on ne peut aussi facilement
distinguer, surtout à l'état de colluvion, le lœss ancien et les deux ou
trois lœss récents, comme on peut le faire autour de la Baie de Saint-
Brieuc et dans les belles coupes des falaises de l'Est des Côtes-du-Nord et
d'Ille-et-Vilaine (3). Ce limon est actuellement très bien décapé, sur une
large surface quand le « ménage » a bien été fait par le flot, à l'Ouest de
la baie du Curnic, entre le tombolo d'Enez-Kroasent et la partie conservée
de la tourbière. On y admire et on y photographie à plaisir les nombreux
aspects des fameux polygones, dont R. Battistini (1) a publié quelques
dessins. On sait que ces « sols polygonaux », observés depuis 1930 notam
ment sur les plages de Roscoff, Brignogan et Plouguerneau, dans les
mêmes conditions, par les géologues et géographes armoricains (4) sont
généralement attribués à des effets de cryoturbation. Or, aux Pays-Bas,
dans le Limbourg néerlandais, de telles formes sont découvertes con
stamment en surface du lœss lors des grands décapages nécessités par les
fouilles des villages danubiens, tels que Elsloo, Geleen ou Sittard. Le
Prof. H. T. Waterbolk (qui a fouillé Geleen) et le Dr P. J. R. Modderman
(qui a fouillé Elsloo et Sittard, et nous a très aimablement montré le
chantier de Elsloo) nous ont dit qu'ils considéraient ces figures comme
des fentes de dessiccation (Trockenrisse) et que leurs fouilles les avaient
nettement datées comme plus récentes que le Néolithique danubien et
comme antérieures à l'Age du Fer. En Bretagne la question reste ouverte,
mais il est possible qu'un site du genre du Curnic permette de trancher
le problème.
En tout cas, au Curnic, le limon lœssoïde dégagé de son sol d'altération,
et offrant de ce fait de bonnes conditions pour observer et photographier
en couleurs des contrastes de coloration, nous a montré quelques taches
foncées, noirâtres, les unes circulaires, d'un diamètre de 15 à 20 cm, les
autres allongées et sans forme géométrique, de plus du mètre de longueur
pour une largeur de quelques décimètres. Ce sont manifestement des
remplissages de trous dans le limon, par de la terre descendue du sol au-
dessus. Les taches circulaires sont identiques aux images que donnent
les trous de poteaux classiques des maisons danubiennes sur le lœss de
toute l'Europe centrale, et il ne fait pas de doute sur leur signification;
malheureusement, étant donné l'érosion irrégulière du site par la mer,
qui n'est pas du tout comparable à une fouille régulière par décapage à
niveau constant, il n'a pas été possible sur la faible surface à niveau
favorable dégagée entre le flot et le sable, de jalonner même partie d'un
plan d'édifice. Les taches allongées sont tout à fait comparables aux
fosses d'extraction qui bordent à l'extérieur les maisons danubiennes.
Nous avons donc là, quoique d'une manière encore bien fragmentaire, les
premières évidences de structures d'habitation néolithiques en bois
d'Armoriquc, autres que des foyers (souvent improprement décrits par
les auteurs sous le nom de « fonds de cabanes » qui n'a pas de signif
ication précise). Notons au passage qu'au cours des dernières décades, il
est arrivé au moins deux ou trois fois que des touristes un peu plus
cultivés que de coutume, sans doute originaires d'Alsace, ont dit aux
habitants de localités du Trégor ou du Léon, où le manteau de lœss peut
subsister assez épais sur le plateau, que des sortes de fosses visibles sui
des coupes fraîches de bords de routes nouvelles ressemblaient à ce que
dans l'Est de notre pays, dans le lœss de la vallée rhénane, on désigne
sous le nom de «fond de cabane»; malheureusement ces indications
(3) P.-R. Giot et F. Bordes. — L'Anthropologie, LIX, 1955, pp. 222-223.
(4) Y. Milon et L. Berthois. — С R. soinm. séan. Soc. Géol. Fr., 1930,
pp. 216-218; ibid., 1932, pp.. 55-56. — Y. Milon et P. Heger, ibid., 1943,
pp. 84-85. — A. Cailleux, Mém. Soc. Géol. Fr., XXI, 46, 1942; Bull. Service
Carte Géol. de Fr., XLVII, n° 225, 1948, pp. 1-8. — A. Guilcher, Le relief
de la Bretagne méridionale, 1948, cf. pp. 441-442. ,
SOCIÉTÉ PRÉHISTORIQUE FRANÇAISE 42
volantes n'ont jamais été rapportées ni localisées de manière précise, et
il ne nous est pas arrivé d'en rencontrer jusqu'ici au cours de nos
tournées.
Au fond du vieux sol d'altération qui recouvre le limon lœssoïde, nous
avons rencontré, au-dessus de telles fosses, des foyers construits, com
portant une série de pierres brûlées juxtaposées sur plusieurs décimètres
carrés, reliées par une terre cendreuse noirâtre très riche en petits frag
ments de charbon de bois. Ces foyers, dont le niveau se situait à environ
30 cm au-dessous de la surface du vieux sol, se trouvaient sans doute à
mi-profondeur dans les fosses. Nous avons rencontré de plus petits
foyers, formés de quelques galets de granite brûlés juxtaposés, plus près
de la surfae, et des pierres brûlées un peu partout. D'ailleurs sur toute
la longueur du gisement exposé en micro-falaise, et qui ceinture aux
deux tiers une surface de l'ordre de l'hectare, on trouve dans ce vieux
sol force débris de charbon de bois, tantôt dispersés, tantôt concentrés en
nids. L'habitat a recouvert au moins cette surface, et probablement bien
davantage.
Dans ce vieux sol se rencontrent dispersés bien d'autres traces d'acti
vités humaines. Quelques-uns des galets granitiques brûlés (et depuis très
altérés et arénisés) nous ont paru avoir pu être des molettes à concasser
le grain. Nous y avons trouvé plusieurs haches en pierre polie, de typo
logie nettement occidentale et armoricaine, dont une, abîmée, en fîbro-
lite jaunâtre (le gisement le plus proche se trouve un peu plus à l'Ouest
du Léon, en Plouguin), et deux en dolérite du type A que nos travaux
pétrographiques nous ont conduit à reconnaître comme la matière pre
mière la plus fréquente des haches polies armoricaines; de ces dernières
l'une est un fragment côté tranchant, et l'autre est au contraire un
instrument parfait, du type des haches dites à bouton, d'une belle fac
ture bien symétrique. Cette industrie lithique se complète par de nom
breux fragments de silex taillé, de teinte noire à patine blanche peu
profonde, comme c'est souvent le cas en milieu réducteur. Surtout des
éclats bruts, dont certains brûlés, de petites dimensions, provenant de
petits rognons, de petits nuclei, quelques lames brisées, parfois à tron
cature. Les objets finis sont rares; signalons deux petites pointes de
flèche tranchantes, à retouches abruptes, dont l'une d'ailleurs en un fin
quartzite lustré.
La céramique, à l'état de petits tessons dispersés, est relativement
abondante. Mais on n'a guère d'éléments pour préciser la morphologie
exacte des vases. Il s'agit d'une céramique d'usage courant (donc moins
fine que celle des sépultures sans doute) et dont beaucoup des tessons
ont subi une dégradation ou une érosion qui leur ont enlevé leur cou
verte. Les tessons épais ont une pâte assez grossière à dégraissant quart-
zeux (qui peut être naturel dans les argiles locales dérivant de la décomp
osition de roches cristallines), tandis que les tessons plus minces ont
une pâte plus fine à la surface de laquelle brillent des petites paillettes
de mica biotite. La couleur de cette poterie varie du noir au brun et au
beige. Quand la surface en est en bon état, on constate qu'elle peut être
bien lissée et unie, même sur certains vases épais; quelques tessons
paraissent avoir conservé à l'extérieur les reliques d'un véritable enduit
de suie, comme il est naturel pour des vases culinaires. Le fait que cette
poterie est découverte saturée d'eau salée aurait tendance à faire mal
apprécier les caractères de sa cuisson. Bien dessalée et ensuite séchée,
elle devient tout à fait solide. Au point de vue typologie, il importe de
noter l'indication de l'existence de récipients à fonds plats parmi les
autres. La plupart des vases à parois épaisses paraissent avoir eu d'assez
forts diamètres, plusieurs décimètres. Les rebords conservés sont rares,
soit simplement arrondis, soit légèrement ourlés vers l'extérieur. Une
anse appliquée pleine allongée a été trouvée isolée et décollée.
Nous devons chercher à situer à la fois typologiquement et chronolo
giquement cette intéressante industrie d'habitat, tâche difficile puisque
les matériaux de comparaison sont rares. Du matériel lithique nous ne
pouvons retenir que les pointes de flèches tranchantes, le fait que les
haches polies en fibrolite et en dolérite du groupe A sont en usage, qu'il 2. — Objets mobiliers recueillis sur le site du Curnic en Guissény : Fig.
1, hache polie à bouton en dolérite A; 2, hache polie en fibrolite; 3,
fragment de hache polie en A; 4, éclat de silex; 5, fragment de
lame ou de flèche tranchante en silex; 6, nucleus en silex; 7, flèche
tranchante en silex; 8, flèche tranchante en quartzite lustré; 9, petite
lame en silex; 10, 15, 18, tessons de poterie à dégraissant quartzeux,
noire ou brunâtre à l'intérieur, lissée, chamois ou noire à l'extérieur;
16, fragment de fond de la même poterie; 13, fragment de rebord de la
même poterie; 11 et 12, tessons de rebords de poterie à pâte fine, brune,
à paillettes de mica biotite, à bord rond ou ourlé. 44 SOCIÉTÉ PRÉHISTORIQUE FRANÇAISE
y a déjà des haches я bouton, peut-être pas très évoluées, mais en tout
cas très bien finies. En se fondant sur des notions fausses et trompeuses
d'évolution des industries du plus « laid » au plus « beau » (notions
combien répandues...) on aurait pu se faire une opinion situant ce Néoli
thique déjà assez tard. La céramique est un meilleur critère dans le cas
général mais ici son appréciation est délicate, du fait de la rareté en
Armorique de la poterie d'usage, de sorte qu'on a l'impression de se
trouver en face de quelque chose de nouveau; de toutes manières la non-
connaissance des formes complètes rend les choses encore plus difficiles,
Si l'on prenait séparément certains des tessons épais et à pâte grossière
on pourrait penser se trouver en présence de fragments de poterie de la
civilisation armoricaine du Néolithique Secondaire (Néolithique supé
rieur de faciès apparenté au Seine-Oise-Marne) ; par contre si l'on consi
dère à part les tessons les plus fins, à paillettes de biotite, on peut songer
à les identifier avec la poterie des dolmens à galerie les plus anciens du
Néolithique Primaire Armoricain (Néolithique moyen de faciès atlantique,
qu'on ne saurait directement assimiler à aucune variante régionale des
soi-disantes cultures chasséennes, en langage strict, malgré d'inévitables
relations). En fait cet habitat n'a pu durer trop longtemps, et il est à
exclure qu'il puisse avoir duré jusqu'à atteindre les débuts des civilisa
tions du Néolithique Secondaire, puisqu'il est scellé par la tourbière qui
lui donne, comme nous le verrons plus loin, un terminus ante quem bien
antérieur.
On est seulement amené à choisir entre deux alternatives : ou bien il
s'agit du faciès d'usage des industries que l'on trouve dans le mobilier
funéraire des plus anciens mégalithes, et comme ce matériel d'habitat était
jusqu'ici pratiquement inconnu, il ne serait pas surprenant qu'il étonne
un peu, surtout en ce qui concerne la céramique (la céramique funé
raire étant très souvent totalement différente de celle des habitations).
C'est la solution la plus simple au problème, et dans son optique on
pourrait se dire qu'enfin on tient un habitat des premiers mégalitheurs,
dont on a toujours pensé qu'ils vivaient sur les plaines littorales, souvent
envahies par les mers actuelles, et qu'ils allaient enterrer leurs morts
sur le sommet des collines derrière (car la localisation des dolmens à
galerie suit rigoureusement la loi des sommets, même si en pays peu
accidenté, les dolmens ne peuvent se trouver que sur de faibles bosses).
La distribution géographique des dolmens à galerie en liseré sur le
littoral léonard, dans les îlots et les presqu'îles, cadrerait fort bien avec
cette hypothèse. L'assimilation aux mégalitheurs du mobilier lithique
comme de la céramique la plus fine du Curnic ne soulève pas de diff
icultés au surplus. Le site serait donc alors du Néolithique Moyen en
termes généraux.
Cependant il n'y a aucun fait interdisant de penser qu'il puisse être
du Néolithique Ancien, représentant une culture antérieure aux mégal
ithes, qui a pu fournir le fonds régional sur lequel ce rite funéraire s'est
implanté. Ce serait peut-être une civilisation à éléments au moins partiels
d'affinités continentales, ce qui pourrait expliquer l'habitat sur le lœss
et certains aspects de la céramique. Beaucoup d'indices pouvaient laisser
à penser qu'au moins une civilisation néolithique s'était implantée en
Armorique avant le mégalithisme, divers éléments culturels discernables
dans les Iles Anglo-Normandes ou en Normandie invitaient à des jalons
vers l'Est. Mais inversement d'autres indices et d'autres jalons dans le
Centre-Ouest et le Sud-Ouest de la France invitaient à s'en tenir à une
province atlantique ou occidentale, quitte à lorgner vers la péninsule
ibérique dont nous connaissons mal le matériel incontestablement Néoli
thique Ancien des rivages altantiques, antérieur aux mégalithes.
Si les affinités typologiques et culturelles de notre site nous laissent
pour le moment dans une apparente cruelle perplexité, par bonheur, au
point de vue chronologique, nous sommes dans de meilleures conditions.
Le site est scellé stratigraphiquement par la tourbière qui le recouvre, et
donc par la palynologie on peut obtenir la position des différents niveaux
de celle-ci dans la séquence des phases climatiques ayant affecté la végé- SOCIÉTÉ PRÉHISTORIQUE FRANÇAISE 45
tation au cours des temps holocènes. D'autre part le gisement est situé
plus bas que le niveau moyen des mers actuelles, et l'on pourrait espérer
tirer de sa cote exacte d'altitude des éléments d'une datation, si du moins
l'on connaissait mieux les modalités et les oscillations de. la montée des
eaux post-glaciaires.
Mais il y a mieux encore, l'habitat du Curnic nous fournit des frag
ments de charbon de bois en abondance. C'est le meilleur des matériels
pour les datations « absolues » par la méthode du Radiocarbone. Aussi
avons-nous eu l'heureuse possibilité de faire dater à Groningen ces
charbons par feu le Prof. H. de Vries (**) :
GRO n° 1966 5100 ± 60 B.P. soit 3140 ± 60 B.C.
Ce « datage » dans le quatrième millénaire montre l'antiquité du gise
ment, et qu'il se situe non loin de la transition Néolithique Ancien à
Moyen. Comme tenu des causes d'écarts non chiffrables (cf. notre note),
nous pouvons estimer qu'il est prudent de prendre en fait une telle
(**) (Rappelons B.P. = Before Present ■— avant le temps présent;
B.C. = Before Christ = avant notre ère. Le nouveau sigle B.P. étant
standardisé par les physiciens). Pour ceux de nos collègues pas assez
rompus aux questions de mathématiques et de physique, rappelons que
la grandeur ± 60 représente le sigma, autrement dit l'écart quadratique
moyen (qui est ici à peu près un écart type ou écart standard, puisque la
fonction est à peu près gaussienne, quoique légèrement dissymétrique :
si l'on voulait être très précis on donnerait à l'écart positif une valeur
absolue légèrement supérieure à celle de l'écart négatif) qui est l'incidence,
en erreur sur l'âge, de l'erreur sur la mesure physique de la radioactivité
spécifique du carbone de l'échantillon, tel qu'il est introduit dans le
compteur proportionnel. C'est dire qu'il ne représente pas, loin de là,
toutes les erreurs possibles, dont certaines sont définissables (on convient
de négliger le sigma ± 30 sur la période — de demi-désintégration — du
llC — 5 568 ans) tandis que les autres ne le sont pas (« contamination »
c'est-à-dire mélange par absorption et adsorption de matières carbonées
biologiques voire minérales dans le gisement ou au cours des manipul
ations, et qui n'auraient pu être intégralement extraits au cours des pré
traitements; incidents au cours de la préparation chimique, comme fuites
sur le banc à vide, etc.; le compteur proportionnel mesure ce qu'on lui
donne, sans pouvoir faire de discrimination, ne l'oublions pas!) sans
compter les effets des éventuelles fluctuations au cours des temps de la
production du Radiocarbone, supposée constante dans le principe de la
méthode (fluctuations par variations d'éléments cosmiques ou terrestres,
et dont on discute beaucoup actuellement, pas toujours sainement).
Notons qu'en général la principale cause d'écart dans un « datage » radio
carbone, par rapport à ce que prévoyait un archéologue, réside cependant
dans la mauvaise interprétation que s'était faite l'archéologue de l'âge
du matériel qu'il a donné à dater, soit par mauvaise compréhension des
données stratigraphiques, ou par suite de remaniement de matériel, bou
leversement par fouisseurs ou agents mécaniques naturels, mélange de
couches à la fouille, etc.
Pour en revenir au sigma qui accompagne les « datages », rappelons
qu'il signifie (toujours uniquement par rapport à la mesure physique de
la radioactivité dans le compteur proportionnel, et sans tenir compte du
reste) qu'il y a une probabilité de 68,3 % pour que la date juste se trouve
dans l'écart ± 1 sigma (± 60 dans notre exemple) autour du nombre
central donné; une de 95,4 •% pour qu'elle se
plausible ou vraisemblable; l'intervalle de 4 sigma qu'il embrasse, ici
de 240 probabilité ans, est appelé pour fourchette qu'elle se ou trouve intervalle dans l'écart de confiance); ± 3 sigma et enfin (± 180 99,73 dans %
notre exemple), ce qui équivaut à la quasi certitude (100 % de chances),
toujours, répétons-le plutôt trop que pas assez, eu égard à la mesure
physique, sans tenir compte des autres facteurs, non chiffrables.
on Finalement, doit considérer à l'inverse les « datages des « » dates (néologisme » qui désignent des physiciens un instant qui est précis, pré
cisément fort utile) comme ayant une « épaisseur » dans le temps, qu'il
ne faut jamais perdre de vue, en ne raisonnant que sur la valeur centrale. SOCIÉTÉ PRÉHISTORIQUE FRANÇAISE 46
datation à 200 ans près, soit une « épaisseur » de 400 ans, ce qui cepen
dant nous maintient toujours pratiquement à la fin du quatrième millé
naire, et ne change rien au résultat. Par rapport à l'ensemble, croissant
tous les jours, des « datages » dont nous disposons pour le Néolithique
européen, le Curnic se situe d'une manière générale avant la plupart des
gisements qu'on range dans les cultures du Néolithique Moyen, et après
les des cultures du Néolithique Ancien. En tenant compte des
marges d'approximation et des décalages régionaux possibles, il ne peut
donc être donné de réponse définitive au problème.
Dans le cadre des recherches palynologiques en cours dans le Finistère
grâce au concours de nos collègues de l'Institut Bio-Archéologique de
l'Université de Groningen, la tourbière superposée au gisement a été
étudiée par le Dr W. Van Zeist, dont nous allons résumer les conclusions
essentielles. Au sujet de ses conditions de formation, le pollen de
Nymphéa est une indication de la présence d'un ou plusieurs étangs dans
le marais; parmi les plantes palustres il y a aussi Iris, Ly thrum et
Alisma. Pendant la formation de la tourbière, il n'y avait aucune influence
de la mer sur la végétation marécageuse. Les espèces d'arbres les plus
communes sont Alnus, Betula, Salix, Corylus et Quercus. Les pourcentages
ďUlmus sont minimes, et il semble que Fagus manque. Le pollen de
Phmtago lanceolata est très rare.
Il est possible de comparer avec fruit le diagramme pollinique du Curnic
avec celui d'un profil de la tourbière du Yeun-Elez en Brasparts, grande
tourbière bombée à Sphagnum du centre du Finistère qui peut servir de
référence. Ce dernier diagramme montre une régression d'Ulmus remar
quable, qui a pu être datée par le Radiocarbone :
GRO n° 1983 5170 ± 60 B.P. soit 3210 ± 60 B.C.
Cette régression de l'orme, qui servait jusqu'à récemment comme critère
pour définir la limite entre les périodes Atlantique et Subboréale, tend à
être considérée de nos jours comme un effet de l'interférence humaine. En
tout cas les dates Radiocarbone disponibles dans le Nord-Ouest de l'Eu
rope tendent à montrer que c'est un phénomène assez synchronique dans
cette zone (5) :
Allemagne, Tannenhausen, Ostfriesland 3030 ± 120 B.C. (Grohne, 1957)
Pays-Bas, Vriezenveen, Overijsel± 140 (Florschutz, 1957) Emmen, Drenthe 3010 ± 135 B.C. (Van Zeist, 1955)
Angleterre, Scaleby Moss, Cumberland 3015 ± 70 (Godwin, 1957)
De plus, dans la tourbière du Yeun-Elez, il y a au-dessous de ce niveau à
régression de l'orme, déjà des traces des effets de l'économie néolithique,
avec des pollens de Plantago lanceolata, Vitis, etc., ce qui confirme donc
l'apparition en Bretagne des civilisations néolithiques nettement avant la
fin du quatrième millénaire, et même qu'elles avaient déjà pu marquer
leurs effets jusque dans le centre du Finistère, loin des rivages fertiles,
dans une région assez inhospitalière en apparence. D'autre part, toujours le diagramme du Yeun-Elez, au-dessus de la régression de l'orme, et
à quelque distance, les pourcentages de Plantago lancolata et de Pteridium
augmentent considérablement : c'est le reflet typique de l'occupation
agricole décrite par J. Iversen (ce phénomène est daté aux Pays-Bas à
2200 B.C. par le Radiocarbone).
De la comparaison du diagramme du Curnic avec celui du Yeun-Elez,
on peut donc conclure que la formation de la tourbière du Curnic a
commencé après la date de la régression de l'Ulmus, ce qui est en harmonie
avec le « datage » du charbon de bois recueilli dans le limon kessoïde en-
dessous (mais la différence des deux «datages» n'est pas statistiquement
(5) W. Van Zeist. — Acta Botanica Neerlandica, VIII, 1959, 156-185
(reproduit : Varia Bio-Archacologica, VII).

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