Variabilité des pratiques funéraires et différenciation sociale dans le Néolithique ancien danubien - article ; n°1 ; vol.38, pg 249-286

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Gallia préhistoire - Année 1996 - Volume 38 - Numéro 1 - Pages 249-286
In the early seventies, results from the Nitra cemetery reinforced the idea that there was little social differentiation in the Bandkeramik. The corpus of published Danubian Early Neolithic funerary data has considerably increased since then. Important series are now available for the whole Bandkeramik sequence and most of the distribution area. Their study shows that the Nitra model is only valid within a limited geographical and chronological framework. The major cemeteries discovered since 1960 from Bavaria to the Meuse reveal a gradual development towards a more complex society, with a higher degree of both horizontal and vertical differentiation. The latest cemeteries are characterized by a small group of very rich graves which stand out clearly from the remainder. Within this group, the recurrent presence of child burials with the same categories of grave-good as the adults strongly suggests hereditary transmission of status. In the second half of the Early Neolithic, this model coexists with the Nitra model which still determines how the large majority of the population was treated. This development towards a marked increase in inequality is corroborated by changes in settlement. As is attested by the considerable evidence for violent death recovered over recent years, the resulting more complex society appears torn by internal contradictions. This takes us far from the bucolic image that still implicitly underlies most overviews of Danubian Early Neolithic society.
Au début des années soixante-dix, les résultats de la nécropole de Nitra ont conforté l'idée d'une société rubanée faiblement différenciée. Le corpus des vestiges funéraires publiés du Néolithique ancien danubien s'est depuis très largement enrichi. On possède aujourd'hui des séries significatives pour toute la durée du Rubané et pour l'essentiel de son aire de répartition. Leur étude montre que le modèle élaboré sur la base des données recueillies à Nitra n 'a de validité que dans un cadre géographique et chronologique bien circonscrit. Les grandes nécropoles découvertes depuis 1960 de la Bavière à la Meuse illustrent l'existence d'une évolution graduelle vers une société plus complexe, avec un degré de différenciation plus élevé aussi bien horizontalement que verticalement. Les nécropoles les plus tardives se caractérisent par l'existence d'un petit groupe de tombes très riches qui se détachent nettement du lot. Au sein de ce groupe, la présence récurrente de tombes d'enfants d'où n'est exclue aucune des catégories de mobilier présentes dans les tombes d'adultes suggère fortement l'existence d'une transmission des statuts par l'hérédité. Dans la seconde moitié du Néolithique ancien, ce modèle cohabite avec celui de Nitra, qui continue de régir le sort de la grande masse de la population. Cette évolution dans le sens d'un accroissement sensible des inégalités est corroborée par les changements qui interviennent dans le domaine de l'habitat. Comme l'attestent les nombreux indices de morts violentes recueillis ces dernières années, la société plus complexe qui en résulte semble déchirée par de profondes contradictions internes qui nous conduisent très loin de l'image bucolique qui demeure l'arrière-plan implicite de la plupart des synthèses consacrées à la sociologie du Néolithique ancien danubien.
38 pages
Publié le : lundi 1 janvier 1996
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Christian Jeunesse
Variabilité des pratiques funéraires et différenciation sociale
dans le Néolithique ancien danubien
In: Gallia préhistoire. Tome 38, 1996. pp. 249-286.
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Jeunesse Christian. Variabilité des pratiques funéraires et différenciation sociale dans le Néolithique ancien danubien. In: Gallia
préhistoire. Tome 38, 1996. pp. 249-286.
doi : 10.3406/galip.1996.2147
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/galip_0016-4127_1996_num_38_1_2147Abstract
In the early seventies, results from the Nitra cemetery reinforced the idea that there was little social
differentiation in the Bandkeramik. The corpus of published Danubian Early Neolithic funerary data has
considerably increased since then. Important series are now available for the whole Bandkeramik
sequence and most of the distribution area. Their study shows that the Nitra model is only valid within a
limited geographical and chronological framework. The major cemeteries discovered since 1960 from
Bavaria to the Meuse reveal a gradual development towards a more complex society, with a higher
degree of both horizontal and vertical differentiation. The latest cemeteries are characterized by a small
group of very rich graves which stand out clearly from the remainder. Within this group, the recurrent
presence of child burials with the same categories of grave-good as the adults strongly suggests
hereditary transmission of status. In the second half of the Early Neolithic, this model coexists with the
Nitra model which still determines how the large majority of the population was treated. This
development towards a marked increase in inequality is corroborated by changes in settlement. As is
attested by the considerable evidence for violent death recovered over recent years, the resulting more
complex society appears torn by internal contradictions. This takes us far from the bucolic image that
still implicitly underlies most overviews of Danubian Early Neolithic society.
Résumé
Au début des années soixante-dix, les résultats de la nécropole de Nitra ont conforté l'idée d'une
société rubanée faiblement différenciée. Le corpus des vestiges funéraires publiés du Néolithique
ancien danubien s'est depuis très largement enrichi. On possède aujourd'hui des séries significatives
pour toute la durée du Rubané et pour l'essentiel de son aire de répartition. Leur étude montre que le
modèle élaboré sur la base des données recueillies à Nitra n 'a de validité que dans un cadre
géographique et chronologique bien circonscrit. Les grandes nécropoles découvertes depuis 1960 de la
Bavière à la Meuse illustrent l'existence d'une évolution graduelle vers une société plus complexe, avec
un degré de différenciation plus élevé aussi bien horizontalement que verticalement. Les nécropoles les
plus tardives se caractérisent par l'existence d'un petit groupe de tombes très riches qui se détachent
nettement du lot. Au sein de ce groupe, la présence récurrente de d'enfants d'où n'est exclue
aucune des catégories de mobilier présentes dans les tombes d'adultes suggère fortement l'existence
d'une transmission des statuts par l'hérédité. Dans la seconde moitié du Néolithique ancien, ce modèle
cohabite avec celui de Nitra, qui continue de régir le sort de la grande masse de la population. Cette
évolution dans le sens d'un accroissement sensible des inégalités est corroborée par les changements
qui interviennent dans le domaine de l'habitat. Comme l'attestent les nombreux indices de morts
violentes recueillis ces dernières années, la société plus complexe qui en résulte semble déchirée par
de profondes contradictions internes qui nous conduisent très loin de l'image bucolique qui demeure
l'arrière-plan implicite de la plupart des synthèses consacrées à la sociologie du Néolithique ancien
danubien.Variabilité des pratiques funéraires
et différenciation sociale dans le
néolithique ancien danubien
Christian Jeunesse*
Mots-clés. Néolithique ancien danubien, Rubané, sociologie, nécropoles, pratiques funéraires, inégalités.
Résumé. Au début des années soixante-dix, les résultats de la nécropole de Nitra ont conforté l'idée d'une société rubanée faiblement différenciée.
Le corpus des vestiges funéraires publiés du Néolithique ancien danubien s'est depuis très largement enrichi. On possède aujourd'hui des séries
significatives pour toute la durée du Rubané et pour l'essentiel de son aire de répartition. Leur étude montre que le modèle élaboré sur la base des
données recueillies à Nitra n 'a de validité que dans un cadre géographique et chronologique bien circonscrit. Les grandes nécropoles découvertes
depuis 1960 de la Bavière à la Meuse illustrent l'existence d'une évolution graduelle vers une société plus complexe, avec un degré de
différenciation plus élevé aussi bien horizontalement que verticalement. Les nécropoles les plus tardives se caractérisent par l'existence d'un petit
groupe de tombes très riches qui se détachent nettement du lot. Au sein de ce groupe, la présence récurrente de tombes d'enfants d'où n'est exclue
aucune des catégories de mobilier présentes dans les tombes d'adultes suggère fortement l'existence d'une transmission des statuts par l'hérédité.
Dans la seconde moitié du Néolithique ancien, ce modèle cohabite avec celui de Nitra, qui continue de régir le sort de la grande masse de la
population. Cette évolution dans le sens d'un accroissement sensible des inégalités est corroborée par les changements qui interviennent dans le
domaine de l'habitat. Comme l'attestent les nombreux indices de morts violentes recueillis ces dernières années, la société plus complexe qui en résult
e semble déchirée par de profondes contradictions internes qui nous conduisent très loin de l'image bucolique qui demeure l'arrière^plan
implicite de la plupart des synthèses consacrées à la sociologie du Néolithique ancien danubien.
Abstract. In the early seventies, results from the Nitra cemetery reinforced the idea that there was little social differentiation in the Bandkeramik.
The corpus of published Danubian Early Neolithic funerary data has considerably increased since then. Important series are now available for the
whole Bandkeramik sequence and most of the distribution area. Their study shows that the Nitra model is only valid within a limited
geographical and chronological framework. The major cemeteries discovered since 1960 from Bavaria to the Meuse reveal a gradual development
towards a more complex society, with a higher degree of both horizontal and vertical differentiation. The latest cemeteries are characterized by a
small group of very rich graves which stand out clearly from the remainder. Within this group, the recurrent presence of child burials with the same
categories of grave-good as the adults strongly suggests hereditary transmission of status. In the second half of the Early Neolithic, this model
coexists with the Nitra model which still determines how the large majority of the population was treated. This development towards a marked
increase in inequality is corroborated by changes in settlement. As is attested by the considerable evidence for violent death recovered over recent
years, the resulting more complex society appears torn by internal contradictions. This takes us far from the bucolic image that still implicitly underl
ies most overviews of Danubian Early Neolithic society.
* UMR 9946 du CNRS, Laboratoire de Chrono-Écologie, Université de Besançon, 16 route de Gray, 25030 Besançon.
Gallia Préhistoire, 38, 1996, pp. 249-286 © CNRS Éditions, Paris, 1997 250 Christian Jeunesse
à cause de la présence récurrente de tombes d'enfants à L'idée que l'on se faisait du comportement des
Rubanés face à la mort a longtemps été dominée par les mobiliers riches mais aussi, comme on a pu le constater
résultats de la fouille de la nécropole slovaque de Nitra il y a un certain temps déjà à travers la publication des
tels que les a exposés J. Pavûk (1972a). Celle-ci a en effet nécropoles de Elsloo et de Niedermerz, en raison de
l'existence d'écarts de richesse très significatifs au sein été la première à combiner fouille de qualité, nombre
important de tombes, publication exhaustive et bon état d'une même nécropole. L'image d'une société faibl
de conservation des restes humains. C'est cette dernière ement différenciée et dominée par quelques hommes âgés
condition qui fait défaut aux deux autres grandes nécro (Pavûk, 1972a), si elle rend compte de manière satisfa
poles publiées depuis vingt-cinq ans, à savoir Elsloo isante de la situation rencontrée à Nitra, ne peut plus être
(Modderman, 1970) et Niedermerz (Dohrn-Ihmig, considérée comme valable pour l'ensemble du Rubané,
1983). Il manquait donc là une dimension essentielle, dont elle est loin d'épuiser la diversité en matière de pra
particulièrement lorsque l'objectif est de réfléchir, à tra tiques funéraires. La force et la longévité de ce modèle
vers les différences de traitement entre les sexes et les viennent en partie, comme nous l'avons signalé d'entrée,
âges, à la question de l'organisation sociale. du caractère longtemps limité des données disponibles.
Cette remarque est particulièrement juste pour ce qui Mais là n'est pas la seule raison. En effet, ce modèle était
trop proche de l'idée généralement admise d'une sociéconcerne le traitement des enfants. Dans le sillage de
J. Pavûk, J. Lichardus et M. Lichardus-Itten écrivaient au té rubanée à la fois faiblement différenciée et fortement
milieu des années quatre-vingt que l'on « s'aperçoit que homogène d'un bout à l'autre de son immense aire de
les petits enfants et les nouveau-nés ont été traités avec répartition pour n'avoir pas connu un succès immédiat et
très peu d'attention » (Lichardus-Itten, Lichardus, 1985, durable. C'est en grande partie cette absence de relief,
p. 338). Or, parmi les nouveautés qu'ont apportées les on pourrait même dire du ressort dramatique que génère
fouilles des vingt dernières années en matière de funé la présence de fortes inégalités1, qui explique la rareté
raire rubané, la découverte de toute une série de tombes des études de synthèse consacrées au domaine des pra
d'enfants à riches mobiliers est l'une des plus mar tiques funéraires durant les trois dernières décennies.
Tout ayant été dit, à quelques aspects secondaires près, à quantes. Notre attention a été mise en éveil il y a
quelques années par la publication de la nécropole bava l'occasion de l'étude de Nitra, il n'y avait aucune raison
roise de Essenbach-Ammerbreite (Brink-Kloke, 1990). sérieuse de relancer le débat. Pendant ce temps, les
Sur les 29 individus d'âge connu de ce cimetière, on découvertes s'accumulaient qui minaient progressiv
compte 19 adultes et 10 enfants ; parmi les cinq tombes ement le caractère général du modèle développé à Nitra
se distinguant par un mobilier abondant, l'une est celle et il nous a semblé que les temps étaient mûrs, désormais,
d'un enfant de 6 à 7 ans. Avec 19 objets appartenant à 8 pour proposer une révision complète de nos connais
catégories, elle constitue la tombe la plus riche de cette sances en la matière.
petite nécropole. Et il ne s'agit pas là d'un cas isolé. On Cette révision a été entamée dans deux articles précé
peut évoquer, parmi les nombreux exemples qui seront dents consacrés à la variabilité régionale (Jeunesse, 1995a
traités dans cet article, celui de la nécropole d'Ensisheim et b). Comme nous aurons l'occasion de le résumer plus
(Haut-Rhin), dont les 22 tombes fouillées en 1984 vien loin, il apparaît en effet que les pratiques funéraires du
nent de faire l'objet d'une présentation exhaustive Rubané se répartissent en deux grandes traditions dis
(Gallay, Mathieu, 1988 ; Jeunesse, 1993a ; Jeunesse et al., tinctes qui reflètent un profond clivage au sein du
1993 ; Lambach, 1993 ; Mathieu, 1993 ; Mauvilly, 1993a) : monde des premiers agriculteurs danubiens, mais qui
sur trois tombes comportant plus de quatre catégories résultent aussi, secondairement, de différences significa
d'objets, deux sont des tombes déjeunes enfants (3-4 et tives dans la manière d'intégrer les emprunts faits aux
5-6 ans), la dernière une tombe d'homme adulte. sociétés mésolithiques contemporaines. Ici, l'accent sera
Il y a donc là, dans un certain nombre de cas dont mis d'une part sur la variabilité au sein des nécropoles
prises individuellement et, d'autre part, sur la variabilité nous nous efforcerons de cerner les contours, des situa
tions qui sont en contradiction flagrante avec le schéma
issu des observations de J. Pavûk à Nitra ; schéma que cer
tains auteurs avaient pris l'habitude de projeter sur l'e 1. En témoigne, par exemple, « l'idolâtrie » de nombreux chercheurs
nsemble de la culture à céramique linéaire. Contradiction vis-à-vis des tombes princières du Premier Âge du Fer.
Gallia Préhistoire, 38, 1996, pp. 249-286 © CNRS Editions, Paris, 1997 des pratiques funéraires et différenciation sociale 251 Variabilité
chronologique par rapport à l'ensemble du Rubané. On Les défenseurs de l'archéologie postprocessuelle ont
maintes fois insisté sur le fait que la reconstitution des s'aperçoit en effet que les quelques données égrenées
dans les paragraphes précédents à titre de contre- organisations sociales ne peut être prise au sérieux que si
exemples par rapport au modèle « Nitra » sont tous issus elle s'appuie sur le croisement de données issues de plu
de contextes relativement récents, dans une fourchette sieurs aspects de la vie des sociétés. Fort de cette leçon,
qui va du Rubané moyen au Rubané final2. Tout se passe nous essaierons dans une seconde partie de confronter
donc comme si l'éventail des richesses au sein des nécro les résultats de l'analyse des nécropoles aux travaux
poles tendait à s'élargir peu à peu, en même temps que consacrés à l'habitat. Comme on pourra s'en apercevoir,
de nouvelles catégories (femmes et enfants) accédaient à les thèses les plus couramment admises sont là aussi fo
la richesse telle qu'elle est reflétée par les mobiliers funér rtement influencées par les idées reçues que nous venons
d'évoquer à propos des nécropoles et les raisonnements aires, c'est-à-dire au minimum une richesse symbolique
et posthume. circulaires sont pratique courante. Dans ce domaine éga
Cette notion de richesse doit rester, au moins dans un lement, les découvertes récentes et, de manière plus
générale, l'élargissement du corpus invitent à une révipremier temps, relative. Il s'agit, indispensable prélimi
naire à toute réflexion plus poussée, de faire un état des sion des interprétations. Il s'agit, au stade où nous nous
lieux interne au Rubané. La richesse se mesurera donc trouvons, d'ouvrir le jeu tout en faisant preuve d'une
grande modestie. C'est donc dans une démarche domipar rapport à des échelles propres à chacune des deux
grandes traditions de cette culture. Par exemple, on née par l'empirisme que nous nous engageons dans cette
considérera qu'un nouveau seuil de richesse est atteint contribution : donner à voir ce qui existe, fournir les
lorsqu'un objet qui jusque là n'apparaissait qu'isolé com bases indispensables à un nécessaire enrichissement du
mence à apparaître à deux exemplaires ou plus dans cer débat.
taine tombes. Le fait de placer dans une tombe deux her-
minettes plutôt qu'une n'a évidemment qu'une significa
tion anecdotique si sa distribution est aléatoire ; il prend
FAITS ET CHIFFRES en revanche une toute autre valeur si l'on parvient à
démontrer qu'il correspond à une tendance chronolo
gique lourde. A la condition, cela va de soi, que ce phé
PRESENTATION DU CORPUS nomène ne se situe pas dans le cadre d'un enrichiss
ement général des mobiliers, on considérera qu'il y a, de
On peut évaluer à environ 2500 le nombre de tombes manière globale, élargissement de l'écart entre les plus
rubanées connues au début des années quatre-vingt-dix. pauvres et les mieux dotés. La démarche consistant à ass
Ce corpus peut être divisé en trois catégories : tombes isoigner (à partir de critères comme le temps de travail
lées en habitat, petits groupes de tombes également assonécessaire à sa fabrication ou encore l'éloignement des
ciés étroitement aux habitats et, enfin, nécropoles situées gisements de matière première) un indice à chacune des
à l'écart des agglomérations (fig. 1). Ces dernières consticatégories3, ne sera employée que dans un second temps,
tuent le document privilégié pour l'étude qui nous occupe. et ceci afin que cette méthode, dont le caractère subject
Elles ont rarement pu être fouillées dans leur intégralité if a été fréquemment souligné, ne vienne pas perturber
et ont livré un nombre très variable de sépultures : cela l'examen des faits bruts. Les critères pris en compte dans va des 311 tombes de la nécropole de Wandersleben- un premier temps seront donc le nombre de catégories
Gotha à Thuringe (Hoffmann, 1989) aux 22 tombes de et le nombre d'objets4.
la nécropole alsacienne, déjà citée, d'Ensisheim. Un bon
nombre d'entre elles, parmi les plus importantes, sont 2. Le système chronologique employé dans cet article est celui dit « de
issues de fouilles récentes et ne sont connues par consél'Allemagne du Sud-Ouest ». Le Néolithique ancien y correspond à
l'horizon rubané, le Néolithique moyen aux cultures de Grossgartach et quent qu'à travers des publications préliminaires. Sur les
de Rœssen et aux groupes de l'horizon épirœssénien.
3. Voir par exemple, pour rester dans le contexte du Néolithique
danubien, les remarques à ce propos de P. J. R. Modderman (1985,
richesse, avec toutes les nuances qui s'imposent. Une tombe renfermant p. 107 et 111).
4. Le décompte des catégories permet d'évaluer la diversité d'un mobil quatre armatures de flèches, deux vases, une herminette et deux bracel
ier. La mesure du nombre d'objets donne une idée grossière sur sa ets en spondyle sera créditée de quatre catégories et de neuf objets.
Gallia Préhistoire, 38, 1996, pp. 249-286 © CNRS Editions, Paris, 1997 252 Christian Jeunesse
Fig. 1 — Répartition des principaux sites funéraires du Rabane occidental : 1, Charmoy (Yonne) ; 2, Chichery « L'étang David » (Yonne) ; 3,
Vinneuf « Port-Renard » (Yonne) ; 4, Pont-Sainte-Maxence (Oise) ; 5, Menneville (Aisne) ; 6, hardcourt (Marne) ; 7, Orconte (Marne) ; 8,
Marainville-sur-Madon (Vosges) ; 9, Hollognes-aux-Pierres ; 10, Elsloo ; 11, Geleen ; 12, Niedermerz ; 13, Butzach-Griedel ; 14, Wiesbaden-
Biebrich ; 15, Flomborn ; 16, Schwetzingen ; 17, Mannheim-Seckenheim ; 18, Fellbach-Oeffingen ; 19, Stuttgart-Mùlhausen ; 20, Vaihingen an
derEnz ; 21, Waiblingen ; 22, Souffelweyersheim ; 23, Quatzenheim ; 24, Entzheim ; 25, Lingolsheim ; 26, Wettolsheim ; 27, Wettolsheim
« Pariser Breite » ; 28, Ensisheim ; 29, Mulhouse-Est ; 30, Bischojfingen ; 31, Kônigschaffhausen ; 32, Oberbergen ; 33, Dillingen-Steinheim ;
34, Mangolding ; 35, Sengkofen ; 36, Aiterhofen-Odmùhle ; 37, Stephansposching ; 38, Essenbach-Ammerbreite ; 39, Tiefenellern ; 40, Wittmar ;
41, Arnstadt ; 42, Bischleben ; 43, Bruchstedt ; 44, Dresden-Nickern ; 45, Grossôrner ; 46, Halle-Trotha ; 47, Kleinfahner ; 48, Markwerben ;
49, Niederborla ; 50, Rossleben ; 51, Seehausen ; 52, Sondershausen ; 53, Wandersleben-Gotha ; 54, Blucina ; 55, Moravsky Krumlov ; 56,
Padochov ; 57, Rybnicky ; 58, Vedrovice « Siroka u lésa » ; 59, Vedrovice « Za dvorem » ; 60, Rutzing ; 61, Klein-Hadersdorf ; 62, Eggenburg ;
63, Mlynarce ; 64, Nitra.
2114 tombes issues de nécropoles que nous avons réper dans l'ordre chronologique, celles consacrées aux nécro
toriées pour le Rubané occidental5, 718 seulement poles de Sondershausen (Kahlke, 1954, 1958), Flomborn
(34 %) peuvent être considérées comme publiées. Dans (Richter, 1969), Elsloo (Modderman, 1970), Nitra
ce groupe, pour lequel les descriptions sont de qualité (Pavûk, 1972a), Mulhouse-Est (Schweitzer, Schweitzer,
très inégale, les publications les plus importantes sont, 1977), Niedermerz (Dohrn-Ihmig, 1983), Essenbach-
Ammerbreite (Brink-Kloke, 1990) et Ensisheim (Gallay,
Mathieu, 1988 ; Jeunesse, 1993a ; Jeunesse et al, 1993 ;
5. l' Alfôld, Par opposition et qui couvre au la « partie Rubané cis-danubienne oriental », appelé du bassin aussi des Rubané Carpates. de Lambach, 1993 ; Mathieu, 1993 ; Mauvilly, 1993a). Les
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cimetières les plus importants restent à publier : outre contraste avec une relative discrétion de l'outillage lithique
Wandersleben, on mentionnera Schwetzingen, 202 tombes et de la céramique (fig. 2 et 3). Parmi les nécropoles
publiées, les plus représentatives sont celles de Mulhouse- (Behrends, 1990, 1993), Stuttgart-Mûlhausen, environ 200
tombes (Kurz, 1994) et Aiterhofen, 229 tombes Est (Schweitzer, Schweitzer, 1977), Ensisheim (Jeunesse et
(Osterhaus, 1981). En outre, il convient d'évoquer les al, 1993) et Essenbach-Ammerbreite (Brink-Kloke, 1990).
ensembles d'importance moyenne de Fellbach-Oeffingen, La tradition II englobe l'Allemagne centrale, les zones
110 tombes (Biel, 1988) et Vedrovice, 96 tombes (Ondrus, d'implantation du Bassin du Rhin situées en aval de la
Haute-Alsace et celles de la vallée de la Meuse. La position 1977 ; Podborsky, 1993), eux aussi en cours d'étude.
Les régions les mieux pourvues en nécropoles sont repliée, jambes rabattues vers la gauche, y domine égal
aujourd'hui le Bassin du Rhin (un bon millier de ement ; ce qui diffère, par rapport à la tradition I où les
orientations « atypiques » font figure d'exceptions, c'est la tombes), la Basse-Bavière et l'Allemagne centrale. À la
présence dans les nécropoles d'une proportion significatpériphérie de ces concentrations centre-européennes, le
Bassin parisien d'un côté et, de l'autre, la Pologne, la ive de tombes orientées à l'ouest. L'ocre saupoudrée est
République tchèque, la Slovaquie et l'Autriche font figure discrète, souvent remplacée par de l'ocre en fragments,
de parents pauvres. La nécropole la plus ancienne une pratique inconnue dans la tradition I. Les mobiliers
connue est celle de Vedrovice en Moravie, une partie au sont dominés par la céramique et l'outillage lithique, la
moins des sépultures qu'elle a livrées étant attribuables à parure jouant un rôle tout à fait secondaire. Pour le
la charnière entre le Rubané le plus ancien et le Rubané lithique, on est frappé par l'abondance de l'outillage en
silex taillé (représenté surtout par des lames et des armatancien (Ondrus, 1977 ; Podborsky, 1993). Viennent ensuit
e, pour le Rubané ancien (étape II), les nécropoles bien ures de flèches) et la présence récurrente du matériel de
connues de Flomborn et de Sondershausen, auxquelles mouture, une catégorie rarissime dans la tradition I.
sont venus s'ajouter plus récemment un des ensembles Parmi les nécropoles, on retiendra celles de
de tombes exhumé à Stuttgart-Mûlhausen (Kurz, 1994) Souffelweyersheim (Ulrich, 1953 ; Arbogast, 1983, 1992),
et le cimetière de Sengkofen en Bavière (Osterhaus, Flomborn (Richter, 1969), Sondershausen (Kahlke, 1954,
Pleyer, 1973). Les nécropoles les plus tardives se trouvent 1958), Elsloo (Modderman, 1970), Niedermerz (Dohrn-
semble-t-il dans le Bassin du Rhin, avec les exemples de Ihmig, 1983) et Schwetzingen (Behrends, 1990, 1993).
Si cette bipolarité, qui renvoie vraisemblablement à Niedermerz, Elsloo et Ensisheim.
Outre le fait que les grandes nécropoles fouillées durant l'existence de deux voies de colonisation (Jeunesse,
les quinze dernières années ne sont pas encore publiées, 1995a), est en place dès le Rubané ancien, on observe
on souffre du manque d'analyses anthropologiques de qual que les divergences vont ensuite tendre à s'accentuer :
ité. Parmi les travaux récents, on mentionnera les études dans la tradition II, proportion de plus en plus import
ante de tombes avec outillage lidiique taillé et recul rapide de F. Lambach sur la nécropole d'Ensisheim (Lambach,
1993), de A. Bach sur les tombes d'Allemagne centrale des objets de parure en test de spondyle ; dans la tradi
(Bach, 1978) et de P. Schrôter sur la nécropole tion I, systématisation du saupoudrage d'ocre et maint
d'Essenbach (Brink-Kloke, 1990). Bien souvent, on sera ien d'une forte proportion de tombes avec spondyles. Il
donc obligé de se contenter, dans l'étude de la répartition apparaît donc clairement que, d'une tradition à l'autre,
par sexe et par âge, de la distinction entre adulte et enfant. la richesse s'exprime de manière différente. Alors que
Comme nous avons tenté de le montrer dans deux l'outillage lithique (en premier lieu les herminettes et les
contributions récentes (Jeunesse, 1995a et b), les nécro armatures de flèches) et la céramique sont valorisés dans
poles rubanées relèvent clairement de deux traditions la tradition II, l'accent est mis plus particulièrement sur
distinctes qui, schématiquement, correspondent l'une au la parure de coquillage dans la tradition I. Cette diff
nord et l'autre au sud de l'Europe centrale. La tradition érence régionale est tout à fait fondamentale lorsqu'il
I est celle des groupes du Danube, du sud de la Plaine du s'agit de comparer tombes et nécropoles d'une région à
Rhin supérieur et du Bassin parisien. Les squelettes y l'autre et d'isoler les grandes lignes de l'évolution entre
le Rubané ancien et le Rubané récent/final. C'est poursont en majorité repliés sur le côté gauche, orientés tête
quoi il nous a paru utile, dans le souci de minimiser au à l'est, et fréquemment saupoudrés d'ocre rouge. Pour
maximum les sources de confusion, d'organiser la préce qui est du mobilier, l'importance de la parure en
coquillage, et singulièrement des objets en spondyle, sentation des données en séparant les deux traditions.
Gallia Préhistoire, 38, 1996, pp. 249-286 © CNRS Éditions, Paris, 1997 254 Christian Jeunesse
Fig. 2 — Choix d'objets en coquillage d'une tombe riche de la nécropole de Mulhouse-Est (Haut-Rhin). La tombe 14 contenait les restes de 5 vases,
plus de 800 perles ovoïdes, 116 perles triangulaires, 54 dentales et 1 bracelet (d'après Schweitzer, Schweitzer, 1977).
Gallia Préhistoire, 38, 1996, pp. 249-286 © CNRS Editions, Paris, 1997 des pratiques funéraires et différenciation sociale 255 Variabilité
3 cm
Fig. 3 — Parure de spondyle et symboles de statut selon Nieszery et Breinl (1993). Dans les nécropoles bavaroises, d'où proviennent les échantillons les
plus fournis pour ce type d'objets, les bracelets (no 2) et les spondyles fendus (no 3) sont systématiquement associés à des tombes masculines, alors que les
valves perforées (no 1) proviennent toujours de tombes de femmes. Dans les trois cas, il s'agit d'objets réservés à une fraction restreinte de la société : 1,
Ensisheim (d'après Jeunesse, 1993a) ; 2, Mulhouse-Est (d'après Schweitzer, Schweitzer, 1977) ; 3, Aiterhofen-Odmùhle (d'après Nieszery, Breinl, 1993).
Gallia Préhistoire, 38, 1996, pp. 249-286 © CNRS Éditions, Paris, 1997 256 Christian Jeunesse
lescents (14-15 ans). Quarante-six sépultures seulement Alors qu'elle reste, dans l'état actuel des connais
ont livré du mobilier. Les cinq tombes à quatre catégories sances, relativement discrète dans l'est de l'Europe cent
ou plus d'objets sont toutes des tombes d'hommes. À rale, la différence entre les deux traditions tend à s'exa
cerber au fur et à mesure que l'on progresse vers l'ouest : l'opposé, les hommes sont nettement minoritaires pour
les tombes sans mobilier ou n'ayant livré qu'une seule elle est déjà clairement identifiable, et cela dès le Rubané
catégorie : 11 tombes, contre 19 tombes de femmes, 17 ancien, lorsqu'on compare l'Allemagne centrale et la
tombes d'enfants et 1 tombe d'adolescent. Alors que la Basse-Bavière ; en revanche, peut-être à cause de la fa
iblesse du corpus et des lacunes de la publication6, elle est totalité des tombes riches est occupée par des hommes,
les sépultures que l'on peut considérer comme pauvres plus difficile à mettre en évidence plus à l'est. Le cas de
représentent donc 86 % de l'effectif pour les femmes et Nitra (Slovaquie), seul ensemble important publié et,
95 % pour les enfants, contre 42 % seulement pour les également, nécropole la plus orientale connue pour le
hommes. Comme l'a souligné J. Pavûk, les cinq tombes Rubané, semble témoigner d'une certaine indifférencia
les plus riches sont celles d'hommes âgés de 40 ans ou tion dans les régions où l'on situe en général l'origine de
plus. La tombe la plus riche a livré un vase, une hermi- cette culture. Proche de la tradition II par la fréquence
nette, une perle tubulaire et un pendentif en spondyle, de la céramique, de l'outillage lithique et par l'emploi de
une armature de faucille en silex et un bracelet en os colorant (ocre ou graphite) en fragments, elle se rap
(t. 58) ; on remarque que les différentes catégories ne proche cependant de la tradition I par l'orientation
sont représentées à chaque fois que par un seul exemp(forte prédominance des corps orientés tête à l'est) et
laire et que le tout, en regard de ce que l'on connaît par une fréquence relativement importante de la parure
pour d'autres nécropoles néolithiques européennes, de coquillage. Pour cette raison, et aussi à cause du rôle
peut difficilement être assimilé au viatique d'un individu tout à fait particulier qu'elle a joué dans l'émergence des
idées relatives à l'organisation sociale des groupes ruba- qui se situe nettement au-dessus de ses contemporains.
D'où cette reconstruction, déjà évoquée, d'une société nés, nous consacrerons, avant d'aborder les traditions I
faiblement différenciée et régie par un système de type et II, un paragraphe à part au cas de la nécropole de
gérontocratique (Pavûk, 1972a et b). Nitra.
Alors que la céramique, qui constitue la catégorie la
mieux représentée, est à peu près également partagée,
une seule herminette sur onze se trouve dans une tombe LA NECROPOLE DE NITRA (SLOVAQUIE)
de femme, et encore ne s'agit-il que d'un fragment. C'est
aussi, pour l'essentiel, dans les tombes d'hommes qu'il Fouillée en 1965 sous la direction de J. Pavuk, elle a
faut chercher les objets de parure en spondyle (8 tombes livré 73 tombes rubanées dont la plupart appartiennent
contre 2 tombes de femmes) . à l'étape récente du système chronologique régional, ce
qui la situe dans un horizon correspon
dant au Rubané ancien et au Rubané moyen de l'ouest
NECROPOLES ET TOMBES ISOLEES DE LA de l'Europe centrale. Font exception trois tombes du
TRADITION I groupe de Zeliezovce (étape récente du Rubané local,
grossièrement contemporaine du Rubané récent du
Pour cette tradition, les documents publiés exhaustiveRhin). La majorité des squelettes est en position repliée
ment sont malheureusement peu nombreux : outre avec les jambes rabattues sur le côté gauche et la tête
une série de tombes du Bassin parisien, on orientée au sud-est. Sur les 73 tombes, 68 ont livré des
distinguera les sites de Mulhouse-Est et Ensisheim pour restes humains exploitables ; l'analyse anthropologique a
dénombré 26 hommes, 22 femmes, 18 enfants et 2 ado- la Haute-Alsace et le site d'Essenbach-Ammerbreite
pour la Bavière. Pour le reste, on en est réduit à
glaner des renseignements partiels dans des publi
cations incomplètes ou dans des présentations prélimin6. La situation observée dans la nécropole autrichienne de Rutzing sug
gère néanmoins fortement que la tradition I est représentée au-delà de aires.
la Bavière. On remarque, en particulier, que la parure y est plus fr La nécropole d'Essenbach-Ammerbreite (Kreis équente que la céramique : 11 tombes sur 14 avec mobilier, contre 8 seu
Landshut, Bavière) a livré 29 tombes datées de l'étape lement (Peschel, 1992).
Gallia Préhistoire, 38, 1996, pp. 249-286 © CNRS Editions, Paris, 1997

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