Wandalbert de Prüm et la date de la mort d'Hilduin de Saint-Denis - article ; n°1 ; vol.108, pg 5-35

De
Bibliothèque de l'école des chartes - Année 1950 - Volume 108 - Numéro 1 - Pages 5-35
31 pages
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Publié le : dimanche 1 janvier 1950
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Léon Levillain
Wandalbert de Prüm et la date de la mort d'Hilduin de Saint-
Denis
In: Bibliothèque de l'école des chartes. 1950, tome 108. pp. 5-35.
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Levillain Léon. Wandalbert de Prüm et la date de la mort d'Hilduin de Saint-Denis. In: Bibliothèque de l'école des chartes. 1950,
tome 108. pp. 5-35.
doi : 10.3406/bec.1950.449410
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bec_0373-6237_1950_num_108_1_449410WANDALBERT DE PRUM
ET
LA DATE DE LA MORT D'HILDUIN DE SAINT-DENIS
Wandalbert, moine de l'abbaye de Prtim, au diocèse de
Trêves, écrivit son Martyrologe sur la demande que lui fit,
lors d'un séjour à Cologne, un de ses amis, Otric, clerc de
l'église de cette ville. Dans sa lettre de dédicace à cet ecclé
siastique, il nous renseigne sur ses moyens d'exécution et se
livre à des calculs sur le nombre des vers des diverses parties
de son œuvre poétique 1. Il résulte de ces calculs que le Martyr
ologe proprement dit avait 877 vers 2. L'édition critique des
Carmina Wandalberti, publiée par Duemmler dans les Mo-
numenta Germaniae historica, ne donne que 871 vers au Mar
tyrologe. Or, un manuscrit du xe siècle contient deux tercets
que l'éditeur allemand a eu raison d'écarter comme tous les
autres passages des autres manuscrits qui n'ont pas pour
eux l'unanimité de la tradition, car, si ces tercets avaient
fait partie de la rédaction primitive de l'ouvrage, ils devraient
se retrouver dans tous les manuscrits. En outre, ils con
cernent des contemporains de Wandalbert qui n'avaient pas
de titre spécial à figurer dans un martyrologe. Cependant,
on ne peut pas ne pas être frappé que les deux notices de
trois vers chacune parfont exactement le nombre de vers
que l'auteur attribue à son poème. Nous croyons pouvoir
établir qu'elles sont de Wandalbert lui-même sous l'inspira
tion de son abbé Marcward.
1. Wandalbert, Carmina, édition Duemmler, Mon. Germ, hist., in-4°, Poetae
latini, t. II, p. 576 et suiv.
2. Dom Henri Quentin, Les Martyrologes historiques, Paris, 1908, in-8°,
p. 396, note 1, LÉON LEVILLAIN 6
Le premier de ces tercets est le suivant :
Deseris heu proprium saevo sub tempore ovile,
Aldrice, Christi famulorum norma decusque,
Pastor cum Senonum decedens menia linqfuis x.
Il s'agit donc là de l'archevêque de Sens bien connu, Al-
dric. Ce prélat, né dans le Gâtinais en 775, fut élevé dans le
monastère de Ferrières, au diocèse de Sens, sous l'abbatiat
du célèbre Alcuin. Il y reçut les ordres sacrés jusqu'à la prê
trise, qui lui fut conférée par le métropolitain Jérémie qui
siégea de 818 à 828. Entre temps, il était entré dans la
chancellerie impériale : un diplôme de 807 est souscrit par
lui comme notaire2, et son biographe le qualifie encore de
praeceptor palatinus sous Louis le Pieux3. C'est parce qu'il
avait reçu la formation spéciale imposée aux fonctionnaires
de ce service public qu'il put être délégué par l'empereur
pour tenir au palais du roi Pépin Ier d'Aquitaine la charge
de chancelier de 827 à 829 4. Il était alors depuis quelques
années, exactement depuis 821, abbé de Ferrières6. Il cessa
ses fonctions de chancelier et d'abbé quand il fut appelé par
la faveur impériale et, semble-t-il, contre le gré du clergé et
de la population de Sens, qui avaient élu successivement
deux autres candidats, à remplacer sur le siège métropolitain
de cette ville l'archevêque Jérémie, décédé le 7 décembre
828. Il fut consacré le 6 juin 829 e. Quelques jours plus tard,
il fit partie de la délégation envoyée à Saint-Denis par les
Pères du Concile de Paris et souscrivit l'acte de cette déléga-
1. Wandalbert, Carmina, édition Duemmler, p. 596, en note. Cette notice
s'insère dans le manuscrit entre celles des saints du 9 octobre, Denis et Abraham,
et celles des saints du 10, Loth, Cassien et Gérion, Victor et Florent. Le ma
nuscrit présente deux fautes de copie : menio pour menia et linguis pour linquis.
2. Diplôme original de Charlemagne, Ingelheim, 807, 7 août ; édition E. Mtihl-
bacher, Mon. Germ, hist., in-4°, Diplomata Karolinorum, t. I, p. 275, n° 206.
3. Vita Aldrici, édition Dom Mabillon, Acta sanctorum ordinis sancti Bene-
dicti, saec. iv, pars 1», p. 568.
4. Son nom apparaît dans la souscription des diplômes de Pépin Ier, n° VII
(24 juin 827) à n° XIII (5 mars 829) ; édition L. Levillain, Recueil des Actes des
rois ď Aquitaine, Pépin Iei et Pépin II, p. 21-47.
5. Il succédait à l'abbé Adalbert, qui avait remplacé l'abbé Sigulf, disciple et
successeur d'Alcuin.
6. Voir sa lettre à Frotier, évêque de Toul, publiée par E. Duemmler, Mon,
Germ, hist., in-4°, Epistolae, t. V, p. 287. LA DATE DE LA MORT d'hILDUIN 7
tion relatif à la réforme de l'abbaye san-dionysienne1. Il col
labora donc, à cette date, et encore en 832 2, avec l'empereur
et l'archicbapelain Hilduin, à l'expansion de la règle béné
dictine. C'est qu'avant tout il était resté, sous le rochet et le
camail de l'évêque, un moine qui conserva immuable le pro
pos de déposer la crosse et la mitre archiépiscopales dès que
les circonstances le lui permettraient pour reprendre la coulle
et la ceinture de cuir dans son ancienne abbaye 3. La mort, qui
le surprit le 10 octobre 836 4, l'empêcha de réaliser son des
sein. Du moins, sa dépouille mortelle reposa dans ce monast
ère de Ferrières où, chaque année, on célébrait la « translatio
sancti Aldrici », comme on y commémorait solennellement, le
10 octobre, le « transitus sancti Aldrici archiepiscopi Seno-
nensis et abbatis hujus locib. » Ainsi les moines de Ferrières
n° 1.7 ; Acte édition synodal Dom Mabillon, de Saint-Denis, de Re diplomatica, original mutilé; VI, 74, Archives édition nationales, de 1709, p. К 518, 9,
sous la date erronée de 832 ; édition A. Werminghofï, Mon. Germ, hist., in-4°,
Concilia, t. II, p. 683. Voir, sur la date, nos Études sur l'abbaye de Saint-Denis
à l'époque mérovingienne ; II : Les origines de Saint-Denis, dans Bibliothèque de
l'École des chartes, t. LXXXVI, 1925, p. 38, note 4.
2. Charte de l'abbé Hilduin ; original mutilé, Archives nationales, К 9, n° 5 ;
édition Dom Félibien, Histoire de l'abbaye royale de Saint-Denis en France,
pièces justificatives, p. xnx, n° LXXII ; — édition partielle J. Tardif, Monum
ents historiques, Cartons des rois, p. 84, n° 123 ; — édition A. Werminghoff,
op. cit., p. 688. — Voir nos Études citées dans la note précédente, p. 38, note 1.
3. Loup de Ferrières, dans une lettre à l'archevêque de Sens, Wenilon [Cor
respondance, édition Levillain, t. II, p. 206, n° 130), écrit : « Quin etiam, decessor
vester bonae memoriae Aldricus, qui praefati Caesaris jussu et mirabili bonorum
annisu nobis, cum esset abbas, ablatus et eclesiae Senonicae pontifex factus est,
ad nos immutabiliter proposuerat regredi, episcopali cura omissa, quando hanc
vitam, ut credimus, feliciore mutavit. »
4. Fr. Kurze, Einhard, Berlin, 1899, in-8°, p. 81, note 2, combat avec raison
la date de 841 donnée pour la mort d'Aldric par Simson et par Wattenbach, et
encore admise par Duemmler dans l'annotation des vers du Martyrologe dont
nous nous occupons ici. Il adopte la date de 836, qui est aussi celle que donne
L. Duchesne, Fastes épiscopaux de V ancienne Gaule, t. II, p. 417.
5. Ces mentions du décès et de la translation sont tirées d'un calendrier de
Ferrières (manuscrit du Vatican, Regin. 1573, ancien Petau, G 53, fol. 1-7), dans
lequel elles sont à l'encre rouge. Lucien Auvray, qui a étudié ce manuscrit, a
transcrit la mention du transitus avec une erreur : /// (au lieu de VI) idus
octobris (Deux manuscrits de Fleury-sur- Loire et de Ferrières conservés au Vatican,
Orléans, 1889, in-8°, p. 12 ; extrait des Annales de la Société historique et archéo
logique du Gâtinais). Nous avons dû la transcription exacte de cette mention à
notre ami toujours regretté Alexandre Vidier qui, lors d'un séjour à Rome, avait
copié les articles intéressants de ce calendrier. L. Duchesne (loc. cit.) était arrivé
à fixer la date de la mort d'Aldric à l'aide du seul texte de la Vita Aldrici. Le
manuscrit Reg. 1673 du Vatican, sous le titre de Martyrologium Ferrariense, a
été publié dans l'édition Arevalo des Opera d'Isidore, t. II, p. 322, LÉON LEVILLAIN 8
gardaient de leur illustre confrère et ancien abbé le souvenir
le plus pieux, et c'est l'un d'eux qui, au ixe siècle, écrivit la
Vita sancti Aldrici1. C'est aussi, sans doute, quelque ancien
disciple qui décerne à Aldric cet éloge qu'il fut le modèle et
l'honneur des serviteurs du Christ, Christi famulorum norma
decusque, le pasteur que la mort seule pouvait empêcher
d'accomplir ses devoirs d'état.
Convaincu qu'il fallait chercher l'auteur du tercet concer
nant Aldric dans le milieu monastique de Ferrières, nous
avons tout d'abord pensé à l'abbé Loup. Celui-ci, en effet,
avait été élevé dans le monastère de Ferrières ; il y avait eu
Aldric pour confrère et ensuite pour abbé. Il avait, en outre,
contracté envers lui des obligations particulières : c'était
l'archevêque de Sens, au temps sans doute où il était encore
abbé de Ferrières, qui avait envoyé Loup étudier les Saintes
Écritures à Fulda sous la direction de Raban Maur2, et le
disciple reconnaissant exprime, dans une lettre à son ami
Immon, le regret que lui causa la mort du prélat 8.
Mais, bien que Loup ait toujours entretenu des relations
amicales avec les abbés et les moines de Priim4 et qu'il eût
pu se procurer un exemplaire du Martyrologe de Wandalbert,
il est cependant peu vraisemblable que ce disciple ď Aldric
soit l'auteur de l'éloge de cet archevêque ; il paraît, en effet,
bien difficile qu'il puisse être en même temps celui de l'éloge
d'un Hilduin qui est l'objet du second tercet, que cet Hilduin
soit de Saint-Denis ou Hilduin de Saint-Martin, les
deux seuls auxquels puisse s'appliquer le second tercet ainsi
conçu :
Ecclesie regnique decus, lux aurea plebis,
Catholici monimen munimen forma cleri,
Hilduuine, tum migrans plangentes linquis alumnos6.
1. Outre l'édition de Mabillon, signalons l'édition des Bollandistes, A A. SS.,
juin, t. I, p. 753-757, et sa réimpression dans Migne, Patrologia latina, t. CV,
col. 799-818.
2. Loup de Ferrières, Correspondance, édition L. Levillain, t. I, n° 1, p. 6.
3. Ibidem, t. I, n° 7, p. 58.
4. Il est lié d'amitié très étroite avec Marcward, l'abbé de Priim, qui était son
parent, et avec les moines Eigil, le futur archevêque de Sens, Ansbold, qui suc
céda dans l'abbatiat à Marcward, Gerung et Fulcold. Dix- huit lettres conservent
la trace des rapports étroits que Loiip entretenait avec ces personnages.
5. Wandalbert, Garmina, édition Duemmler, p. 599, en note. Cette notice LA DATE DE LA MORT D HILDUIN У
En effet, ils sont les seuls desquels on pouvait dire qu'ils
avaient été l'honneur de l'Église et de l'État, parce que l'un
et l'autre avaient été abbés de puissantes abbayes et, en
même temps, archichapelains, et qu'ainsi ils avaient apparu
aux yeux de tous comme l'ornement et le rempart du clergé
catholique. Aucune trace n'existe de rapports personnels
entre Loup de Ferrières et Hilduin de Saint-Denis ; bien plus,
dans les luttes politiques qui éclatèrent au lendemain de la
mort de Louis le Pieux, en 840, les deux hommes se rangèrent
l'un dans le parti de Lothaire Ier, l'autre dans le parti de
Charles le Chauve, et celui-ci, Loup, est lié d'amitié avec les
Rorgonides, Louis et Êbroïn, qui ont, le premier à Saint-
Denis et le second à Saint-Germain-des-Prés, recueilli les
dépouilles d'Hilduin, et qui contribuèrent peut-être à sa
nomination comme abbé de Ferrières, Êbroïn étant devenu
l'archichapelain de Charles le Chauve1 : c'était d'ordinaire
de que dépendait le choix par le roi des
évêques et des abbés. Enfin, on ne saurait s'imaginer qu'un
fidèle sujet de Charles le Chauve ait pu proclamer « l'honneur
de l'Église et de l'État » l'homme qui avait trahi son roi et
qui mourut, nous allons le voir, au service d'un État étran
ger.
Si, d'autre part, Loup de Ferrières avait bien été le con
disciple de l'abbé Hilduin de Saint-Martin de Tours à Fulda2,
et s'il renoua des relations avec lui quand cet ancien cama
rade devint abbé de Saint-Martin, puis archichapelain de
Charles le Chauve3, il ne semble pas qu'une grande intimité
s'insère dans le manuscrit entre celle de saint Columban, qui est du 21 no
vembre, et celle de sainte Cécile. Il ne paraît donc pas douteux qu'elle se rap
porte à celui des Hilduins dont le décès est porté dans PObituaire de Saint-
Germain-des-Prés et dans les Nécrologes de Saint-Denis et d'Argenteuil au
22 novembre. Notons, comme pour le tercet précédent du 10 octobre, que le
manuscrit présente deux fautes de copie : linguis pour linquis, alumno pour
alumnos.
1. Voir la lettre si familière qu'il écrivit à l'évêque Êbroïn et dans laquelle
il parle de leur ami commun le chancelier et abbé de Saint-Denis, Louis. Loup
de Ferrières, Correspondance, édition L. Levillain, 1. 1, n° 23, p. 114. Il avait été
le confrère en religion de Louis à Ferrières. Ibidem, t. I, n° 16, p. 96.
2. Cela résulte de la lettre où Loup rappelle à Hilduin qu'ils furent condis
ciples quand, lui, Loup, avait atteint la jeunesse pendant qu'Hilduin était encore
adolescent, c'est-à-dire vers 829-830.
3. Loup de Ferrières, Correspondance, édition Levillain, t. II, n0i 89, 90,
p. 86, 90, 10 LÉON LEVILLAIN
ait jamais régné entre eux : il résulte de la première lettre que
Loup écrivit à ce haut personnage, et dans laquelle il s'auto
rise pour s'adresser à lui de leur ancienne camaraderie,
qu'entre l'époque lointaine où ils suivaient les cours de théo
logie de Raban Maur et celle où ils renouent connaissance ils
s'étaient perdus de vue ou bien même avaient rompu, si,
comme nous le pensons, Hilduin avait suivi Hilduin de
Saint-Denis dans sa défection. Le ton cérémonieux des
lettres qu'il lui adressa ne montre pas que Loup ait songé à
autre chose qu'à se ménager l'accès auprès d'un personnage
qui était bien en cour, et le refus qu'il lui opposa de recevoir
à Ferrières le trésor de Saint-Martin de Tours ne put que
refroidir encore les relations entre les deux hommes. On ne
voit point, en outre, quelle reconnaissance particulière eût
pu dicter à Loup la louange d'Hilduin de Saint-Martin et
justifier les regrets que lui eût causés sa mort. Nous allons
voir, du reste, que, quoi qu'on en ait dit, la date du 22 no
vembre n'est pas celle de la mort de l'abbé de Saint-Martin.
En définitive, l'attribution des six vers à Loup de Fer
rières, moins séduisante qu'elle le pouvait paraître de prime
abord, resterait une hypothèse en l'air, si nous n'avions à
proposer une solution du problème meilleure à nos yeux, et
qui la ruine.
Cette solution repose d'abord sur la donnée certaine que le
Martyrologe, qui est l'œuvre du moine de Priim, Wandal-
bert, se trouvait naturellement à Prum. On s'accorde à con
sidérer que Wandalbert écrivit son poème dans son monast
ère vers 848, plutôt après qu'avant cette date. Le
ère de Prum était alors régi par l'abbé Marcward.
Marcward avait été moine de Ferrières1 avant de devenir
abbé de Prum en 829 : il avait donc été le confrère d'Aldric
et ensuite pendant huit ans, de 821 à 829, il avait vécu sous
sa houlette. Lorsqu'il fut question pour lui de l'abbatiat de
Prum, il ne put être présenté aux suffrages des moines de
cette abbaye que du consentement de son supérieur qui,
alors en grande faveur auprès de Louis le Pieux et de l'archi-
n° 1. 49, Loup p. 228 de : Ferrières « Quoniam le de rappelle loco nostro à Marcward sitis, a quo lui-même, vos corpore Correspondance, duntaxat eccle- t. I,
siaslica utilitas abduxerit... » LA DATE DE LA MORT d'hILDUIN 11
chapelain Hilduin — son accession à l'archevêché de Sens le
prouve — dut même assurer le succès de la candidature de
son moine en la recommandant à l'empereur et au ministre
des affaires ecclésiastiques, car c'était d'eux qu'en définitive
dépendaient les nominations des évêques et des abbés. Jus
qu'à sa mort, Marcward ne perdit jamais le contact avec
son diocèse d'origine et avec le monastère de Ferrières d'où
il attira auprès de lui, l'assentiment de son très cher
ami Loup, des moines comme Adon, le futur archevêque de
Vienne 1, et Eigil 2 surtout qui fut, lui aussi, fidèle aux amitiés
contractées à Ferrières et fut le successeur de Marcward dé
missionnaire en 853.
Qu'est-il alors besoin de chercher ailleurs la patrie de la
notice sur Aldric? N'est-ce pas la vénération commune à
tous les moines de Ferrières pour leur saint abbé Aldric et la
reconnaissance spéciale de Marcward pour son bienfaiteur
qui expliquent le mieux la présence de l'éloge de l'arch
evêque de Sens dans le Martyrologe de Wandalbert?
Mais il y a plus : ce n'est pas seulement encore la recon
naissance de l'abbé de Prum envers l'ancien archichapelain
de Louis le Pieux, Hilduin de Saint-Denis, qui peut justifier
l'existence du tercet relatif à un Hilduin dans le poème de
Wandalbert, c'est aussi le fait que l'archichancelier de l'em
pereur Lothaire Ier dut mourir à Priim et que celui-ci n'était
autre qu' Hilduin de Saint-Denis.
L'abbaye de Priim, jadis fondée par des ancêtres de la
famille carolingienne3, n'avait pas cessé pendant toute la
1. Gorrespondan.ee, t. II, n° 110, p. 150. Loup dit au duc Gérard de Vienne et
à la duchesse Berthe, en réponse à la question qu'ils lui avaient posée : «... no-
veritis monachum et discipulum meum Adonem nunquam a nostro monasterio
aufugisse, sed ad petitionem beatae memoriae Marcwardi abbatis ex Prumia
aut Proneam a nobis eum honeste directum et cum illo aliquandiu conversa-
tum quorundam invidiosorum vitasse insidias. »
2. Loup de Ferrières, dans une de ses lettres à Marcward, dit en parlant
d'Eigil « notre commun fils ». Correspondance, t. II, n° 77, p. 22 : « Sane nihil
me optinuisse moleste non feram si, communicatis his litteris cum communi
filio Eigile, risum uterque vestrum tenuerit. » Eigil se démit de ses fonctions
d'abbé de Prum qu'il exerçait depuis 853 en 860, passa du royaume de Lo
thaire II dans celui de Charles le Chauve, devint abbé de Flavigny au diocèse
d'Autun, puis archevêque de Sens de 865 à 870.
3. L'abbaye de Priim fut fondée au vine siècle par une dame Berthe et son
fils Caribert, qui fut comte de Laon et le père de Bertrade, femme de Pépin le
Bref. 12 LÉON LEVILLAIN
durée de l'abbatiat de Marcward, et encore après, d'entre
tenir les meilleures relations avec l'empereur Lothaire : déjà,
lors de la grande révolte des fils de Louis le Pieux contre
leur père, en 833, c'est à Marcward que fut confiée la garde
et l'instruction du futur Charles le Chauve enlevé à ses père
et mère par Lothaire, son parrain ; en 840, après la mort de
Louis le Pieux, l'abbé de Prtim était, dans l'entourage du
nouvel empereur, un personnage à ce point influent que
l'abbé Eudes (ou Odon) de Ferrières se recommandait à lui
en prévision du cas où Lothaire deviendrait son souverain 1 ;
et dès lors l'abbaye de Prtim ne cessa plus de recevoir des
marques de la faveur impériale2. Dans les derniers jours de
sa vie, l'empereur donna les preuves les plus manifestes de
son attachement à la communauté de Prtim : sentant venir
la mort, il résolut de se rendre dans cette abbaye auprès de
son ami Marcward qui, ayant déposé la crosse et la mitre, y
vécut encore jusqu'en 859 au plus tard 8 ; avant d'y entrer, il
1. Loup de Ferrières, Correspondance, édition Levillain, t. I, n° 18, p. 102,
lettre écrite par Loup au nom de son abbé Eudes.
2. Diplômes de Lothaire Ier pour Prum sous l'abbatiat de Marcward : 17 fé
vrier 841, Bôhmer-Miihlbacher, Regesten, nos 1082 (1048) et 1083 (1049) ; 12 no
vembre 842, B.-M. 1094 (1060) ; 25 mai 843, B.-M. 1115 (1081) ; 1er janvier 845,
B.-M. 1117 (1083) ; 6 décembre 846, B.-M. 1129 (1095) ; 20 mai 851, B.-M. 1145
(1111) ; — sous l'abbatiat d'Eigil : 25 février 854, B.-M. 1164 (1130) ; 10 juillet
854, B.-M. 1165 (1131) et 1166 (1132) ; 28 janvier 855, B.-M. 1171 (1137) ;
19 septembre 855, B.-M. 1173 (1139).
3. La date de la mort de Marcward n'est pas exactement connue. Duemmler,
dans son édition des lettres de Loup de Ferrières (Mon. Germ, hist., in-í°, Epis-
tolae, t. VI, p. 16), donne la date du 29 mai 853, d'après l'épitaphe de cet abbé et
d'après le Nécrologe de Remiremont. Le Nécrologe porte bien au 29 mai l'obit
de Marcward, mais naturellement ignore l'année, et ne contient pas
de données chronologiques [Epitaphium Marcwardi et Egilis, édition P. von
Winterfeld, Mon. Germ, hist., in-4°, Poetae latini, t. IV, p. 1032). En réalité, la
mort de Marcward n'a été mise en cette année 853 que parce que les Annales de
Priim consignent à cette date l'entrée en fonctions d'Eigil ; mais ces ne
disent pas que Marcward est décédé, et la formule dont elles se servent permet
de supposer que le prédécesseur d'Eigil s'était démis comme Eigil lui-même,
prédécesseur d'Ansbold, se démit. Annales Prumienses, édition A. Goldmann,
dans Neues Archie, t. XII, p. 405 : « 828, Tancradus abba obiit et Marcwardus
ei successit. — 853, Eigil abba constituitur. — 860, Ansbaldus abba constitui-
tur. » Cf. Fr. Kurze, Die Annales Laubacenses und die пакете Verwandtschaft,
dans Neues Archiv, t. XXXIX, p. 13-41, spécialement p. 36 et 38. Réginon de
Priim dans sa Chronique ne nous apprend rien de plus. Chronicon, édition
Kurze, p. 73 : « Anno dominicae incarnationis DCCCXXVIIII, Tancradus
secundus abba monasterii Prumiensis obiit et Marcwardus ei in regimine suc
cessit, vir prudens et sacrae religioni deditus ; » — p. 76 : « Eo anno (853) EgíJ LA DATE DE LA MORT D HILDUIN 13
s'arrêta dans son palais de Schuller, à deux milles et demi de
Prtim, et le 19 septembre 855, exerçant pour la dernière fois
sa juridiction gracieuse, il fit expédier le diplôme qui docu
mentait sa donation d'une « villa » au monastère dans lequel
il désirait être enterré ; il franchit alors la clôture, renonça au
siècle et à l'empire, reçut la tonsure, se soumit à la règle et
prit l'habit monacal ; il partagea ceux de ses États dont il
pouvait encore disposer entre ses deux derniers fils, Lothaire
et Charles, qui étaient auprès de lui, et, peu après, le 29 sep
tembre, il mourut1. Selon son désir, il fut inhumé dans la
basilique sous le maître-autel où ses restes furent retrouvés
dans leur cercueil au siècle dernier 2.
L'expédition du dernier privilège impérial dans le voisi
nage même du monastère bénéficiaire prouve que l'empereur
avait près de lui son archichancelier, comme le partage de ses
États montre qu'auprès du souverain moribond se tenaient,
abba monasterii Prumiensis constituitur ; » — p. 78 : « Anno dominicae incarnat
ion is DCCCLX, Egil abbatiam Prumiensem sua sponte dimisit, et Ansbaldus
in regimine successit, vir omni sanctitate et bonitate conspicuus ; » — p. 215,
« Eodem anno Ansbaldus abba Prumiensis coenobii, summae sanctitatis ac reli-
gionis vir, ad caelestem patriam transiit IIII. Idus Julii, cui successit in regi-
minis loco Farabertus venerabilis pater VIII. Idus Augusti. » — Ledit Farabert
déposa lui aussi la cura pastoralis et eut pour successeur Réginon (Ibidem,
a. 892, p. 138). — II est déjà vraisemblable que, si Marcward était mort abbé, et
non confondu dans les rangs des simples moines, les chroniqueurs auraient
signalé son décès. Le seul renseignement certain sur sa mort nous est livré par
L.oup de Ferrières quand celui-ci parle de Marcward comme d'un personnage
décédé dans une lettre qui est certainement de la fin de l'année 859 ou du début
de 860 (voir plus haut le texte cité, p. 11, note 1). Une autre lettre de Loup,
Correspondance, édition Levillain, t. II, n° 88, p. 80, adressée au « religioso
patři » Marcward, montre celui-ci déprimé soit par la maladie ou le chagrin ; cet
état de santé pourrait expliquer la démission de l'abbé. Marcward est donc
mort le 29 mai 859 au plus tard.
1. Annales Bertiniani, a. 855, édition G. Waitz, p. 45 : « Lotharius imperator,
morbo correptus vitamque desperans, monasterium Proneae in Arduenna cons-
titutum adiit, seculoque et regno penitus abrenuncians, tonsus est, vitam habi-
tumque monachi humiliter sumens. Dispositoque inter filios, qui secum mora-
bantur, regno, ita ut Lotharius cognomen ejus Franciam, Karlus vero Provin-
ciam optinerent, intra sex dies vita decessit quarto kalendářům Octobrium,
atque in eodem monasterio sepulturam, ut desideraverat, consecutus est. » Le
meilleur manuscrit de cette section des Annales de Saint-Bertin découvert par
R. Poupardin donne « tertio kalendářům Octobrium », qui est sûrement la bonne
leçon, confirmée par d'autres sources. — L'aîné des fils de Lothaire Ier, l'empe
reur Louis II, qui prétendait avoir reçu l'Italie de son grand-père Louis le Pieux,
fut mécontent de n'avoir rien obtenu de son père en 855.
2. Bôhmer-Muhlbacher, Regesten, 855, 29 septembre.

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