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Le Figaro du 06-12-2017

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2,40€ mercredi 6 décembre 2017 LE FIGARO - N° 22 806 - www.lefigaro.fr - France métropolitaine uniquement - Figaroscope vendu uniquement dans les départements 60, 75, 77, 78, 91, 92, 93, 94, 95.
« Sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur » Beaumarchais« Sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge atteur » Beaumarchais
ÉDITORIAL
par Alexis Brézet
directeur des rédactions £@abrezet
Jean d’O,
l’enchanteur
l aimait Chateaubriand,
Homère, Paul-Jean Toulet et Aragon.
Mais aussi le soleil, la mer, les
jolies femmes, la politique et l’artIde la conversation. Il avait tous
les dons, et d’abord celui du bonheur.
Jean d’Ormesson était la gaieté
même ; aujourd’hui, il n’est plus, et la
France entière a du chagrin.
Avec son nom, sa fortune, son succès,
son talent et ses opinions souvent
bien arrêtées, il aurait pu, dans une
époque peu portée à l’admiration,
susciter jalousies ou rancœurs. Mais
non ! D’un sourire, son élégance
désarmait la critique. Son intelligence
subjuguait la médiocrité. Jean d’O -
c’est un don du ciel - était celui que
chacun aime aimer. Les jeunes et les Jean d’Ormesson 1925 - 2017
vieux. La droite et la gauche. Les
pauvres et les riches. Pour les uns, il était
un modèle. Pour les autres, l’image
enchantée de ce qu’ils auraient rêvé
d’être. Aux yeux de tous, il incarnait
l’esprit d’une époque où il allait de soi
que les hommes (et les femmes !) Au revoir
aient de l’esprit.
Dans la conversation, il employait des
expressions délicieusement
surannées. Il disait : « C’est épatant ! » ;
« Les bras m’en tombent ! » ; « Quel
gougnafier ! »… et c’était toute l’allé- et merci
gresse du Grand Siècle ! Mais sa
conscience n’était pas sans ride. Son
œil pervenche savait le prix des
larmes, et de la mélancolie. S’il savourait ● Les hommages d’Emmanuel Macron
la vie comme une farce, il savait trop
bien qu’elle est une tragédie. Son et de Nicolas Sarkozy PAGE 4
œuvre, dont il faisait mine de croire
par politesse – et avec quelque
angoisse – qu’elle ne lui survivrait guère, n’a ● Les témoignages de Marc Fumaroli,
pas révélé tous ses secrets. Les géné- de Jacques Julliard et de Fabrice Luchini rations futures, quand elles reliront
ses grands livres, y découvriront des PAGES 6, 8 ET 22
profondeurs philosophiques
aujourd’hui insoupçonnées. Avec le
bonheur, Dieu, au fond, était sa grande
affaire. « Qu’il existe ou qu’il n’existe pas,
disait-il, la seule chose importante c’est
Lui. » Maintenant, il sait.
Au Figaro, qu’il a honoré de tant de
« papiers », Jean d’Ormesson était
chez lui. Quoiqu’il n’ait en vérité
dirigé notre journal que trois ans, il
était et en sera pour l’éternité - tel est
le privilège des Immortels - le seul et
unique directeur ! C’est avec un
sentiment de profonde gratitude que la
grande famille des lecteurs et des
journalistes du Figaro adresse à sa
famille - à son épouse, à sa fille, à sa
petite-fille - ses condoléances
attristées. Et qu’elle reprend cher Jean, le
titre d’un de vos plus beaux livres :
«Au revoir et merci. » ■
AND : 2,60 € - BEL : 2,40 € - CH : 3,70 FS - CAN : 5,20 $C - D : 3,00 € - A : 3,50 € - ESP : 2,70 € - Canaries : 2,80 € - GB : 2,20 £ - GR : 3,00 € - DOM : 2,70 € - ITA : 2,80 € - LUX : 2,40 € - NL : 3,00 € - PORT.CONT : 2,80 € - MAR : 20 DH - TUN : 3,80 DT - ZONE CFA : 2.200 CFA ISSN 0182.5852
M 00108 - 1206 - F: 2,40 E
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STEPHAN GLADIEU/LE FIGARO MAGAZINE
Dernière édition
Cmercredi 6 décembre 2017 LE FIGARO
HOMMAGE À JEAN D’ORMESSON2
DISPARITION
L’écrivain s’est éteint
ce lundi à l’âge de
92 ans. Romancier
immensément
populaire, membre
de l’Académie,
il fut éditorialiste
au « Figaro » pendant
presque cinquante
ans. Avec charme
et esprit, il incarnait
un art de vivre,
de penser et d’écrire
à la française.
ÉTIENNE DE MONTETY
était un aristocrate
edu XVIII siècle
égaré par la malice d’on
ne sait quel dieu au
temps du nucléaire,
de la technophilie et
du politiquementC’ correct. Il possédait
un savoir encyclopédique, aimait les îles,
la poésie, les jolies femmes. Son
enthousiasme rafraîchissait. N’ayant jamais
renoncé à séduire, Jean d’Ormesson était
l’écrivain français le plus célèbre de notre
temps : ses lecteurs, ses lectrices surtout,
le reconnaissaient dans la rue, sa voix
faisait la joie des imitateurs. Il lui suffisait de
parler avec sa flamme habituelle d’un
auteur pour que celui-ci s’arrache en
librairie. Jusqu’au bout, il aura beaucoup
fait pour la littérature.
Il était né en 1925. Autant dire dans le
monde d’hier. Il avait grandi à l’ombre
d’un château chargé d’histoire,
SaintFargeau - en littérature
Plessis-lezVaudreuil. Son arbre généalogique
compte des parlementaires et des
diplomates. Son père fut ambassadeur, en
poste notamment en Allemagne, et Jean
se souvenait d’avoir reçu enfant une
gifle magistrale pour avoir applaudi un
défilé dans Munich. C’était en 1933. Il
avait aussi croisé le nonce apostolique
Pacelli, devant qui il avait été effronté.
Ce que celui-ci, devenu le pape Pie XII,
lui avait rappelé avec humour quelques
années plus tard.
Jean racontait aussi qu’un soir où il dî- Jean d’Ormesson,
nait avec Aragon, il avait entendu
celuici répondre froidement à son chauffeur
qui demandait s’il fallait qu’il l’attende :
« Pourquoi croyez-vous qu’on vous paie,
mon ami ? » Il commentait la scène : «
Jamais dans ma famille, on n’a parlé comme un gentilhommeça à un domestique. » Cette phrase
résume à merveille le milieu dans lequel Jean
fut élevé : une vieille famille française,
conservatrice, libérale et courtoise.
« Les méchants n’arrivent pas
à le mordre » sous le signe N’étant pas allé à l’école de la République,
l’adolescent choisit la voie de l’École
normale supérieure. Il racontait avec
drôlerie l’effroi des amis de ses parents qui
s’inquiétaient : « Il paraît que Jean veut
devenir instituteur. » Lui voulait
secrètement rejoindre une confrérie où l’appe- du bonheurlaient Alain-Fournier, Giraudoux, et
Péguy. Il confiait que deux écrivains lui
avaient donné envie d’intégrer l’École :
Brasillach et Jules Romains. À Ulm, il
côtoiera des jeunes gens nommés Michel
Foucault, Jean-Paul Aron, Jean-François
Ricard (Revel), Alain Peyrefitte. Sa
génération fut trop jeune pour faire la guerre
mais pas assez pour être complètement
épargnée par celle-ci. carte de visite lui permet de fréquenter d’abord quelques romans légers chez Perse, Morand lui-même sont embarqués vous manque plus que les cheveux blancs. »
À sa sortie de l’ENS, il va rendre visite à Caillois, Borges, Durrell, d’interviewer René Julliard, l’éditeur de Sagan : dans cette merveilleuse mystification lit- Il restera à ce poste seulement trois ans.
Paul Valéry. Le poète pousse des cris hor- Gabriel Marcel, Lévi-Strauss. De com- L’amour est un plaisir, Un amour pour téraire. En 1971, l’Académie française On a quelque scrupule à écrire ceci, tant
rifiés en apprenant que le jeune homme menter l’œuvre de Michel Foucault, de rien, Les Illusions de la mer. L’accueil est couronne La Gloire de l’Empire, qui fait pour des millions de lecteurs, il incarnait
prépare une agrégation de philosophie. visiter Georges Dumézil. En 1967, Paul tiède, pour le moins. Paul Morand, qui est d’abord celle de son auteur. Il rejoint le notre journal depuis toute éternité.
ComLa leçon est retenue, Jean d’Ormesson Ricœur lui propose de donner un cours à son ami, lui adresse des lettres sévères lui comité de lecture de Gallimard. Morand me un titre héréditaire. Il lui ressemblait
passera l’agrég, sera reçu, mais il n’aura Nanterre. Il décline. Ce qu’il aimait, enjoignant « de moins écrire ». Jean, qui note dans son journal : « Ce qui m’amuse par son style élégant, son esprit cultivé,
de cesse qu’il ne fasse oublier son diplô- c’était la conversation, et de ses magnifi- grogne, est à deux doigts de renoncer, devant le succès de Jean d’Ormesson, ce ne un je-ne-sais-quoi d’irrévérence.
me. En 1963, il publie dans la Revue de ques entretiens avec Emmanuel Berl ou avant de se raviser. sont pas ses ennemis (il n’en a pas) mais les Au Figaro, il parle de l’UDF et du PS, de
métaphysique et de morale un article inti- François Sureau, il fit des livres où écla- Délaissant ses bluettes de jeune hom- méchants : ils n’arrivent pas à le mordre. » l’Europe, de Sarkozy et de Hollande,
tulé « Arrivisme, snobisme et dandys- tent son intelligence et son érudition. me, il entreprend la rédaction d’une sa- d’Isaac B. Singer et de Cioran, de
SamarAutodérision irrésistibleme ». Ainsi, il sera philosophe, à la ma- Jean d’Ormesson conquit la célébrité vante et malicieuse construction borgé- kand, d’Assouan et de Dubrovnik. Que le
nière des Anciens, parcourant le vaste littéraire en deux romans au début des sienne où le brio et le gai savoir de En 1974, Jean d’Ormesson est nommé di- nom du Figaro et le sien se confondissent
monde, notamment dans le cadre de ses années 1970 avec La Gloire de l’Empire et l’auteur éclatent à chaque page. Proust, recteur du Figaro. Morand, encore lui, lui le faisait sourire, lui qui avait commencé
fonctions à l’Unesco. Cette prestigieuse surtout Au plaisir de Dieu. Il publia Chateaubriand, Corneille, Saint-John écrit, narquois : « Vous voilà PDG. Il ne sur la liste noire du quotidien. Le
croiALE FIGARO mercredi 6 décembre 2017
3
efresque du XX siècle, avec ses fêlures et Plus tard, Jean d’Ormesson est de ceux disert, charmant, provocant,
multises bouleversements, et réfléchit sur qui persuaderont l’Académie de mettre pliant les bons mots. Il cite Woody Allen
l’histoire et le temps qui passe, est un fin à 350 ans de non-mixité, organisant et Bossuet. Le lendemain, les
téléspectachef-d’œuvre qui lui ressemble. L’adap- l’élection de Marguerite Yourcenar, qu’il teurs se précipitent pour retrouver ce BIOtation télévisée atteint une audience re- accueillera lui-même par un discours feu d’artifice dans des ouvrages aux
ticord de 76 %. « C’était le temps, s’amu- spirituel où il feindra de s’amuser à « pro- tres merveilleux, Tous les hommes en
sait d’Ormesson, où le petit nombre de noncer un mot inouï et prodigieusement sont fous, Le Bonheur à San Miniato, Jean Le Fèvre d’Ormesson est né 1925
echaînes pouvait assurer un excellent audi- singulier : Madame. » L’élection sous la Voyez comme on danse. Il parlait de son le 16 juin à Paris VII Entrée à l’École 1944
mat. » S’y distingue avec éclat Jacques Coupole de Michel Mohrt, de Giscard et succès avec humour : « Il y a quarante normale supérieure Secrétaire 1950
Dumesnil en vieux duc de Plessis- de Simone Veil, de Dany Laferrière por- ans, les filles me disaient : “Ma mère ado- général du Conseil international de la
Vaudreuil, après que Burt Lancaster et tera également sa marque. re vos livres.” Vingt ans après, j’en ren- philosophie à l’Unesco 1952-1971
Lawrence Olivier eurent décliné le rôle. Le mot de Sainte-Beuve sur Cha- contrais qui me confiaient : “Ma grand- Rédacteur en chef de la revue Diogène
Raymond Aron commenta ainsi la no- teaubriand « C’était un épicurien qui avait mère a lu tous vos livres”. Et récemment Premier roman : L’amour est un 1956
mination de son cadet au Rond-Point : l’imagination catholique » lui va comme une adolescente m’a déclaré : “Mon arriè- plaisir Il épouse Françoise Béghin 1962
« Il n’est pas trop idiot, ça ira. Il a des opi- un gant. Car il partageait avec René (et re-grand-mère a raffolé de votre dernier le 2 avril Publie Au revoir et 1966
nions très fermes mais assez vagues, c’est plus qu’il ne voulait l’avouer) la condi- roman”. » Pour ses lecteurs, il était merci La Gloire de l’Empire obtient 1971
commode. Il est d’une ignorance encyclo- tion d’émigré de l’intérieur. L’un et « Jean d’O ». Son admission dans la col- le grand prix du roman de l’Académie
pédique, ça n’a aucune importance. » Ce l’autre avaient vécu la fin d’un monde et lection « La Pléiade » en 2015 lui conféra française Il succède à Jules Romains 1973
mot, c’est Jean lui-même qui le rappor- la naissance tumultueuse d’un nouveau, une immense fierté, plus que la grand- à l’Académie française Il devient 1974
tait avec cette autodérision irrésistible dans lequel ils n’étaient ni complètement croix de la Légion d’honneur que lui dé- directeur du Figaro et publie Au plaisir
qui faisait son charme. malheureux ni parfaitement à leur aise. Il cerna le président Hollande. Sous le per- de Dieu Il fait campagne 1980
Aron et lui soutiendront l’élection de y avait en Jean d’Ormesson un brin de sonnage officiel perçait un esprit pour Marguerite Yourcenar à l’Académie
Valéry Giscard d’Estaing à la présidence nostalgie souriante à l’égard des temps buissonnier. Ronsard, du Bellay, Baude- Mon dernier rêve sera pour vous 1982
de la République. Éditorialiste, ne bou- anciens que le succès n’effaça jamais laire, Verlaine, jusqu’à son cher Paul- (biographie de Chateaubriand) 1991
dant pas les passes d’armes, il devient le complètement. Une part de lui était de- Jean Toulet, il aimait réciter des vers à Garçon, de quoi écrire (avec François
héraut de la droite moderne. C’est lui meurée dans les fastueux salons de Saint- voix haute, par dizaines. Il en emprunta Sureau) Le 17 mai, il est la dernière 1995
que le président Mitterrand choisit Fargeau. pour titrer ses livres : personnalité reçue par François Mitterrand
comme contradicteur autour du traité « C’est une chose étrange à la fin que à l’Élysée La Conversation est jouée 2011
« Ma grand-mère de Maastricht, lui encore qu’il reçoit à la le monde. Un jour je m’en irai sans en au Théâtre Hébertot Il joue le rôle 2012
a lu tous vos livres »veille de son départ de l’Élysée, tenant à avoir tout dit » et, toujours tiré d’Ara- d’un président de la République dans
l’écrivain stupéfait ses fameux propos Ses livres bénéficient tous d’un accueil gon : « Je dirai malgré tout que cette vie Les Saveurs du Palais Fait son 2015
sur le « lobby juif ». exceptionnel. Notamment grâce à la té- fut belle. » entrée dans la collection de la « Pléiade »
Ses combats pour la liberté lui vau- lévision. L’apparition de Jean d’Ormes- On ne saurait mieux dire pour résumer Publication chez Février 2018
dront les sarcasmes de ses ennemis et les son à« Apostrophes » est à chaque fois l’existence d’un gentilhomme qui vécut Gallimard de son dernier livre,
honneurs d’une chanson de Jean Ferrat : un événement. Il brille de tous ses feux, sous le signe du bonheur. ■ Et moi, je vis toujours.
« Ah Monsieur d’Ormesson,/Vous osez
déclarer/Qu’un air de liberté/Flottait sur
Saïgon/Avant que cette ville s’appelle Ville
Ho-Chi-Minh. » On lit cette strophe avec
effarement aujourd’hui… Jean d’Ormes- Si léger et si grave
son, lui, s’en amusait : il avait la victoire
modeste.
Après son rachat par Robert Hersant, il
quittera la direction du quotidien, suivant semait dans sa conversation comme un petit garçon en culottes courtes. Fier PAR ANNE FULDA
Aron, mais gardera une chronique au des bulles de champagne. Les déjeu- comme un pape de se retrouver admis
Figaro Magazine et continuera de signer ais c’est épatant ! » ners, dans son hôtel particulier de de son vivant - comme Kundera ou
Lédans les colonnes du Figaro Littéraire. En C’était en avril Neuilly, répondaient toujours au même vi-Strauss - dans ce temple de sacré de
réalité, il y sera toujours chez lui. Ses arti- 2013. Jean d’Or- ordonnancement réglé comme du pa- la littérature, il a les yeux brillants, un
cles ont été réunis sous le titre Odeur du messon était hos- pier à musique. Un rituel immuable. peu comme lorsqu’il parle de sa petite-«temps et Saveur du temps, tous deux pu- pitalisé et les ru- Apéritif dans le salon avec jus de carot- fille adorée Marie-Sarah.M
bliés par sa fille, Héloïse, née de son ma- meurs sur son état de santé n’étaient te frais et biscuits sablés salés, servis Étonnant. Jean d’Ormesson a
riage avec Françoise Béghin, en 1962. guère bonnes. Alarmantes même. Au par son majordome Olivier : l’occasion pourtant alors apparemment déjà tout
Claude et Antoine Gallimard, Malcy point que le journal souhaitait, impla- de parler de la vie, du Figaro, de eu, tout vu, tout connu, « toutes les
Ozannat, Héloïse d’Ormesson : les livres cable exigence de l’actualité, que des l’amour aussi, enfin celui des autres… formes de déchéance, y compris le
sucqu’il donnait à ses éditeurs étaient tous articles soient prêts. Au cas où. Une tâ- Lorsque j’osais le questionner sur le su- cès ». Les honneurs, la
reconnaissandes témoignages d’affection . che à laquelle je n’arrivais pas à m’atte- jet, son nez se fronçait, et il devenait ce, les mondanités, la notoriété et les
Il parraina pour le Figaro une collection ler. Quand soudain le téléphone sonne. soudain bien moins prolixe, préférant femmes et depuis quelques années,
des classiques de la littérature française Au bout du fil, Héloïse d’Ormesson, sa afficher un sourire mystérieux. Bien connaît même une espèce de sacre
poqui fut un immense succès. Il s’amusait de fille, qui me passe son père. Il a la voix plus pudique qu’en apparence. Ensui- pulaire et médiatique. Il a acquis un
voir sa photo en affiche sur les kiosques fatiguée, un peu moins allante que te, déjeuner, dans la petite salle à man- statut d’icône télévisuelle des temps
de France. « Mes amis se moquent un peu d’ordinaire, mais il souhaite me parler ger. Là et alors qu’il aimait souvent, modernes, à la fois chic et universelle.
de moi », disait-il en riant. Mais il était d’un article qu’il vient de lire et qu’il entre l’entrée et le plat, coller contre Il est capable de discourir de la
dernièheureux de cette occasion d’évoquer une trouve « épatant ». Un coup de fil son torse l’assiette réchauffée par le re tendance à la mode comme de ses
nouvelle fois ses chers Chateaubriand, comme un signe du destin. Comme si la chauffe-plat - comme le faisaient ses interrogations métaphysiques sur la
Maupassant, Voltaire. Il ne bouda jamais vie devait toujours être plus forte que tantes - on attaquait le dur : la politi- sauvegarde de l’âme. De Spinoza
comson plaisir. Ni celui d’écrire pour le théâ- tout. « C’est épatant ! » répète-t-il ce que, son péché mignon. Les dernières me des seins de Loana. De Fillon
comtre (La Conversation, jouée à Hébertot), ni jour-là comme une politesse, un pied déclarations de l’un, la percée de me de Macron. Avec brio et légèreté,
celui d’apparaître à l’écran (Les Saveurs de nez à la mort qui rôde. Cette mort l’autre, la nullité d’une telle qu’il évo- une espèce d’allégresse aussi. D’agilité
du Palais, de Christian Vincent). qu’il semble vouloir tenir à distance espiègle. Et une liberté sans égale
suravec une telle énergie, un tel amour de tout. Faisant fi du qu’en-dira-t-on. De
Un épicurien la vie qu’ils en sont presque suspects. ce qui se fait. Ou pas.Vous connaissez bien
à l’imagination catholique Révélateurs, peut-être, d’une angoisse Jean d’Ormesson ne s’en est jamais“sûr ce livre d’Anouilh ? Plus grave que son humeur ne le laissait enfouie au plus profond de son être. caché : il a goûté plus que de raison
cetVous paraître, solitaire et même secret sous son Oui, derrière les yeux bleus qui pé- te nouvelle notoriété allant bien
auair urbain, il publie des livres dénommés tillent, derrière cet art de vivre conju- delà des cénacles littéraires. Ravi de se cette citation ?
romans mais qui sont des méditations gué sur tous les tons. Derrière cette voir ainsi aimé. Encensé. Populaire.
JEAN D’ORMESSON ”personnelles sur le temps, l’histoire et la élégance, ce gai savoir jamais dispensé Enchanté par cette seconde vie lui
permort : Dieu, sa vie, son œuvre, La Douane avec morgue. Derrière cette manière, mettant, lui, longtemps caricaturé
de mer, Le Rapport Gabriel, presque rien lorsqu’il était en Corse, de laisser choir quait en baissant la voix comme s’il comme l’idole d’une France BCBG et
sur presque tout, comme il le disait avec négligemment, au bout du ponton, sa prononçait un gros mot. Enfin, le café proprette, en nouvelle incarnation de
son génie de la litote. Ces grandes synthè- serviette en éponge bleu marine, avant pris dans le salon avec à nouveau des l’esprit français pour tous.
S’encases sur l’univers, l’origine de l’homme de se baigner dans la mer, dans le plus considérations plus générales, sur tel naillant avec délice chez Ardisson,
cachaient d’authentiques interrogations simple appareil. Derrière l’écrivain ou tel écrivain, sur son œuvre. « Vous Fogiel ou Ruquier, dissertant dans les
métaphysiques teintées d’inquiétude. Ce érudit, à la culture débordante et connaissez bien sûr ce livre d’Anouilh ? colonnes du Figaro Magazine avec le
qui n’empêchait pas chez celui-ci, qui se joyeuse, qui assurait n’aimer le mot Vous connaissez cette citation ? » ques- rappeur Doc Gyneco ou inspirant
disait agnostique, une conception joyeuse « honneur » qu’au singulier, mais ne tionnait-il souvent. Comme une ma- Laurent Gerra, dont l’imitation de
de l’existence. Dans son dernier livre, on détestait pas les recevoir au pluriel, nière d’atténuer le flux débordant de « Jean d’Ormesson du Figarooooo » a
peut lire ceci : « J’ai aimé la vie qui est une l’immortel à l’apparence espiègle de- connaissances qui allait suivre, comme plus accru la notoriété de l’écrivain que
épreuve très cruelle et très gaie. (…) vait parfois frôler, de la pointe de ses une ruse courtoise afin de ne pas appa- bien des prix littéraires.
J’attends la mort sans impatience mais pieds nus chaussés de mocassins sur raître comme un nouveau riche du sa- Quelle évolution ! Au fil des ans,
avec une humble confiance. Parce que je mesure, des angoisses abyssales que voir. En général, on ne connaissait pas. l’écrivain qui avait commencé
classicrois qu’il y a un Dieu qui est un Dieu de n’apaisaient que l’assurance de plaire Et on écoutait, subjugué, le magicien quement sur les plateaux de « Lectures
pardon et d’amour. » Son dernier credo, et la nécessité d’écrire. D’écrire car, d’O mener la valse. Avec cet esprit et pour tous », en se montrant parfois
semagnifique. comme l’indiquait le titre de l’un de ses cette autodérision qui faisaient son lon son propre jugement «
insupportaLe seul texte véritablement triste qu’on livres (inspiré d’une citation de Pessoa charme. Qu’importe sa prédisposition ble et suffisant » avait beaucoup
proconnaisse de lui fut celui qu’il écrivit à la « la littérature est la preuve que la vie ne à parler parfois, en dépit des préceptes gressé dans l’exercice audiovisuel. La
mort de sa mère. Il commençait ainsi : suffit pas »), la vie ne suffit pas. inculqués par sa mère, de lui tout patine des ans lui allait bien au teint et
« En ces jours des défunts, du souvenir et de Bien que la vie ne lui suffise pas, ou d’abord. De lui et de son œuvre. De lui avait atténué cette voix de fausset et ce
tous les saints, j’ai vieilli d’un seul coup : ma pas totalement, l’Académicien plaisant et ses auteurs favoris. Narcissique as- physique - « les yeux de Michèle
mère est morte. » Sous le maquillage du tant aux baronnes poudrées qu’aux sumé, il avait fait sienne cette citation Morgan mais le nez de Quasimodo »
dandy, un enfant en pleurs. minettes branchées, en jouissait ce- de Woody Allen : « J’ai été élevé dans la comme il se décrivait sans concession -
En 1973, Jean d’Ormesson est élu à pendant sans réserve apparente. Et religion hébraïque mais je me suis qu’il trouvait ingrat dans sa jeunesse.
rait-on ? C’était en 1958. Pierre Brisson l’Académie française. Quoi de plus natu- écrivait beaucoup, aussi. Remplissant à converti au narcissisme. » Narcissique Pas dupe pour autant, l’académicien
régnait en maître au « Rond-Point ». rel ? Son oncle Wladimir en avait été. Les la main, durant des périodes où l’épi- certes mais pas blasé pour un sou. laissait juste passer parfois dans ses
Dans Arts, un critique téméraire nommé normaliens y ont leurs habitudes. curien se transformait en ascète, des L’une de ses dernières joies fut ainsi yeux une nuance d’ironie, manière de
Jean d’Ormesson écrivit ce qu’il pensait Notamment Jules Romains à qui il succè- pages et des pages qu’il relisait parfois d’apprendre qu’il allait entrer dans la signifier qu’il était certes un acteur
du roman Double Cœur signé Brisson. La de. Le nouvel élu, benjamin de la Com- en plein soleil, sur la terrasse de sa mai- collection de la « Pléiade ». C’était en consentant de cette foire aux vanités
chute était assassine : « Il y a tout de même pagnie à 48 ans, y sème l’effroi en propo- son de Saint-Florent, en Corse. Res- 2014, peu de temps après la parution télévisuelle, mais lucide tout de même.
une justice : on ne peut pas à la fois être di- sant que sa réception ait lieu trois tant, récemment encore, en chemise d’Un jour je m’en irai sans avoir tout dit, Et résolument libre. Devenu acteur, à
recteur du Figaro et avoir du talent. » semaines après le scrutin. Trois semaines lavande assortie à ses yeux, en plein roman au titre crépusculaire. « Vous ne 87 ans, il avait ainsi campé, dans le film
Pendant dix ans, il sera persona non lui ont suffi pour relire l’intégrale des cagnard. Comme abandonné au soleil. savez pas ? J’ai une bonne nouvelle. An- de Christian Vincent Les Saveurs du
grata. Ironie du sort : en 1974, Jean Hommes de bonne volonté et célébrer En communion avec cette Méditerra- toine Gallimard voulait me voir. J’ai com- Palais un président aux faux airs de
d’Ormesson est nommé directeur du l’auteur des Copains et de Knock. Proues- née dont il aimait tant la nature mais pris que c’était un peu urgent. Je l’ai vu et François Mitterrand. Une manière de
Figaro et bourré de talent. Au plaisir de se de khâgneux. La vieille dame du quai aussi la culture originelle. il m’a annoncé qu’il allait me publier dans boucler la boucle pour l’ancien
confiDieu, le roman qu’il publie cette même Conti, forcée par ce jeune homme pressé, Sa culture à lui était évidente mais la “Pléiade”. » Ce jour-là, chez lui, en dent du président socialiste,
surnomannée, consacre son triomphe. Ce livre demande que le délai de viduité d’un an jamais pesante. Le normalien qu’il était février 2014, l’académicien presque no- mé Dieu. De lier comme toujours
légèoù, autour d’une famille, il brosse une soit respecté. ne l’étalait pas grossièrement. Il la par- nagénaire ressemble d’un seul coup à reté et gravité… ■
SANDRINE ROUDEIX/©S. ROUDEIX/OPALE/LEEMAGE
Amercredi 6 décembre 2017 LE FIGARO
HOMMAGE À JEAN D’ORMESSON4
Jean d’Ormesson, ou la conversation
perpétuelle
ongtemps, l’art littéraire fut Morand, et qu’enfin toute la lignée de lecteurs furent si passionnés par ses de la vie et notre conscience de mortels.
indissociable de cet autre art littéraire française se trouvait comme livres : il y donne toujours le sentiment Dieu s’invitait souvent dans ce paysage,
dont la France se voulait concentrée dans cette façon de « frotter de vous convier à une conversation présence incertaine et évidente, qui avait
championne : l’art et limer sa cervelle contre celle d’autrui » nonchalante, et cependant aiguisée, tout organisé y compris son absence.
de la conversation. dont parlait déjà Montaigne. Je renouais qui vous rend plus intelligent, meilleur, Cette dispute permanente entre le rireLDe merveilleuses pages ont le fil de ces conversations dès que cela et surtout plus heureux. et les larmes, entre la légèreté
été écrites sur ce qui fut le creuset m’était possible, et l’enchantement On ne saurait ignorer le travail et la gravité, entre l’érudition
de la sociabilité, de la pensée, de la poésie ne s’en est jamais dissipé. que requiert un tel art littéraire. Lui qui et l’insouciance, entre celui qui croyait
et des arts non seulement en France, mais Il serait sans doute injuste de réduire se reprochait sans cesse sa paresse fut et celui qui ne croyait pas est le sel même
dans cette Europe qui, pour reprendre Jean d’Ormesson à sa parole, que un artisan infatigable des lettres. Lui qui de la culture française. Jean d’Ormesson
les mots de Marc Fumaroli, parlait les esprits chagrins auraient vite fait aimait tant les classiques avait contribué, en était la quintessence. Il nous a
français. Rencontrer Jean d’Ormesson, de ranger parmi les artifices mondains. de manière plus novatrice qu’on ne le dit enseigné, dans un siècle à bien des égards
c’était constater soudain que cet art C’est comme écrivain que j’ai d’abord généralement, à faire éclater les cadres tragique, que la liberté et le bonheur
n’avait pas disparu. Que la conversation du roman, restent à portée de main, et que
pouvait, par mille détours, être une fête de La Gloire de la littérature en est le meilleur viatique.
Je renouais le fil de ces conversationsde l’esprit, un moment détaché de toutes l’Empire au Rapport Il avait pu – avec d’autres ! - me «
les contingences et voué uniquement Gabriel. Il est au reprocher pendant la campagne dès que cela m’était possible,
au plaisir de l’intelligence, soutenue dans fond l’inventeur présidentielle une phrase où, avec André et l’enchantement ne s’en est jamais le cas de Jean par une érudition joviale d’un genre inédit Chastel, je disais de la culture française
et un inépuisable goût de la vie. Je me dissipé dans les lettres qu’elle ne se laisse point enfermer, mais »souviens de celle que j’eus avec lui en mai françaises, le récit qu’elle « filtre, reçoit, tamise », et à ce
2016, où il se passionnait pour l’avenir appris à l’aimer. Mais précisément, personnel et métaphysique, aussi éloigné titre n’est pas « une » ; phrase dont
de la France, et se disait « solidaire de ses plus grands livres – en tout cas ceux du roman social que de l’introspection. on avait tiré argument pour m’accuser
tout, de Clovis à la Convention nationale ». que je préfère – ne sont rien d’autre Il fallait bien du talent pour nous mener d’en nier jusqu’à l’existence. Mais
Tous les Français se souviennent de sa qu’une vaste conversation ; un propos sans nous perdre dans les méandres il savait mieux que d’autres mon amour
conversation avec François Mitterrand à bâtons rompus avec des interlocuteurs de récits où le commentaire d’actualité de la culture française, ce vaste fleuve
en septembre 1992. Ces deux bretteurs imaginaires (et avant tout avec son côtoyait le souvenir intime, où Proust si riche d’affluents où, esprit libre entre
démontrèrent que la politique est belle lecteur muet !) qui entrelace tous les rencontrait Trinh Xuan Thuan, tous, il aimait à se baigner. Cette culture
lorsque le verbe y est fin et tranchant grands sujets dont se tisse notre humble où les peines de cœur infligées par toujours en mouvement, coruscante, EMMANUEL
comme une lame. Lorsque j’eus existence, sans s’appesantir jamais, sans « Marie » étaient guéries par une lecture de était la matière même de cette MACRON
le bonheur de faire la connaissance même avoir l’air d’y toucher, s’excusant Chateaubriand, à moins que ce ne soit par conversation perpétuelle que nous avions
de Jean d’Ormesson, j’eus le sentiment, d’être parfois grave, passant d’une un bain de mer. Tout un paysage personnel avec lui et ses livres.Le chef de l’État évoque
par ce que cette conversation avait profondeur volontiers mélancolique s’est ainsi mis en place au fil des années, Cette conversation semble ses rencontres avec l’écrivain
de délicieusement daté et d’intemporel à l’éclat de rire salvateur. Ce n’est pas où nous aimions périodiquement à nous interrompue mais, tendant l’oreille,et voit en lui le représentant à la fois, que s’invitaient dans notre une écriture que l’on découvre en lisant replonger, certains d’y être menés par on l’entend murmurer dans les livres qui
d’une haute tradition me dialogue les ombres de M du Deffand, Jean d’Ormesson, c’est une voix, et c’est la main amicale de notre passeur et assurés peuplent notre bibliothèque ; en vérité,
de civilité littéraire. de Sainte-Beuve, de Cocteau et de Paul même un œil. C’est pourquoi tant d’en sortir affermis dans notre goût elle ne fait que commencer.
Nicolas Sarkozy, aux côtés
de Jean d’Ormesson
et d’Hélène Carrère d’Encausse
lors de la réception de Simone Veil L’auteur d’« Au plaisir de Dieu »
à l’Académie française,
le 18 mars 2010 à Paris.
ALAIN BENAINOUS/GAMMA/G40 faisait partie du patrimoine national
vec la mort de Jean Jean d’Ormesson car contrairement à politique ni même à porter le fer issu, il est aussi parvenu à faire plier une
d’Ormesson, la France d’autres il ne leur parlait pas uniquement journalistique au cœur de la doxa Académie française alors barricadée dans
perd un écrivain, de ses propres livres, que par pudeur ambiante n’a jamais hésité, par ailleurs, à ses principes pour faire entrer Marguerite
l’Académie, un immortel, il se plaisait à sous-estimer, ou de ses défendre et même à célébrer des auteurs Yourcenar sous la Coupole et lui offrir le
et moi, je perds un ami tourments qui ne regardaient que lui mais qui revendiquaient une vision du monde fauteuil qui aurait dû revenir de plein Aet un ami qui ne m’a jamais du bonheur qu’il avait eu à traverser la vie diamétralement opposée à la sienne et droit à George Sand ou Colette bien des
manqué. J’ai été me recueillir chez lui, grâce à la compagnie de tous ces auteurs que tout aurait dû lui désigner comme années plus tôt. C’est lui, encore, qui
dans cette maison où je suis allé dont il voulait transmettre le goût et en des adversaires. C’est ainsi que fidèle à accueillera Simone Veil trois décennies
si souvent déjeuner en sa compagnie quelque sorte l’amitié à tous les Français. l’exemple de Voltaire volant au secours plus tard. Deux femmes qui auront
et j’ai essayé de trouver les mots pour Il a même publié pour cela sa bibliothèque de Jean-Jacques Rousseau, il a toujours incarné par leur talent, leur action et leur
dire à sa femme et à sa fille ce que cette idéale qui reste, à mes yeux, le plus beau clamé le génie d’Aragon alors même que courage ce demi-siècle d’émancipation
longue amitié a représenté pour moi. cadeau que l’on pouvait faire à des le père d’Aurélien s’était déclaré l’ennemi féminine par lequel la France a pu entrer
Pourtant, je dois trouver d’autres mots Français soucieux de partir à la rencontre des Beaux Quartiers allant même jusqu’à de plain-pied dans la modernité.
pour m’adresser à tous ces Français qui, de ce que l’on appelait, naguère, se perdre dans la célébration de Staline ! Pourtant ce grand ami des femmes n’a
en entendant l’annonce de la disparition le « génie national ». Héritier d’une de ces vieilles familles pas hésité à s’insurger contre cette idée
de Jean d’Ormesson, ont eu le sentiment de la noblesse folle qui consistait à vouloir charcuter
de perdre un homme qui leur faisait de robe qui ont le français sous prétexte d’égalitarisme et
Les Français aimaient et respectaienthonneur pour la seule raison qu’il contribué à il aura livré son dernier combat en «
représentait à leurs yeux ce qui exprime construire l’État et défendant la langue de Molière contreJean d’Ormesson. Il leur parlait du
peut-être au plus haut point la grandeur à le servir pendant la revanche des Précieuses ridicules.bonheur qu’il avait eu à traverser la vie française, je veux parler de sa littérature. près de cinq Ainsi pendant plus d’un demi-siècle
Certes peut-être que parmi ces Français grâce à la compagnie de tous ces auteurs siècles, il aurait pu cet aristocrate aura donc régné presque
sincèrement émus nombreux sont ceux vivre à l’abri de ses sans partage sur la république des lettres dont il voulait transmettre le goût»qui n’ont pas lu l’œuvre de Jean préjugés de caste autant que sur le cœur de ses lecteurs
d’Ormesson, mais il n’en demeure pas ou, à l’inverse, et de ses admirateurs. Au moment de lui
moins que cet homme dont Ainsi Jean d’Ormesson ne laisse pas les brûler publiquement sur le bûcher dire adieu, je ne peux pas m’empêcherNICOLAS SARKOZY
la conversation brillante, l’érudition seulement une œuvre philosophique et des vanités idéologiques mais il n’en fut de voir dans ce délicieux paradoxe
L’ancien président souriante et le regard moqueur crevaient romanesque publiée dans la « Pléiade » jamais rien. Jean d’Ormesson était la plus belle illustration de ce qu’il est
le petit écran incarnait la figure de son propre vivant. Il a aussi un homme libre et qui savait rester convenu d’appeler l’esprit françaisde la République
rassurante du grand écrivain en habit inlassablement célébré notre langue fidèle. C’est pour cela que j’ai tant aimé et qui fait l’âme de la France.souligne que la France
vert prêt à tirer l’épée, ou plus et tous ceux qui l’avaient un jour servie son amitié. Adieu, mon cher Jean.
perd une grande figure pacifiquement la plume, lorsque de leur génie. Avec un esprit de tolérance Si avec Au plaisir de Dieu Jean Ici-bas, personne ne vous oubliera.
des lettres et, lui-même, la littérature était en jeu. et une générosité sans borne, cet homme d’Ormesson a offert un véritable Puissiez-vous continuer à être heureux…
un ami. Les Français aimaient et respectaient qui n’hésitait pas à ferrailler sur le terrain mausolée littéraire au milieu dont il était Le bonheur vous allait si bien !
A 1
DESSINS CLAIREFONDPa ris. 15, rue de la Paix -66, av.des Champs Elysées
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PhotoSylvieLancrenonmercredi 6 décembre 2017 LE FIGARO
HOMMAGE À JEAN D’ORMESSON6
Marc Fumaroli : « L’archétype
du gentilhomme français »
L’académicien, qui a préfacé la « Pléiade » de Jean d’Ormesson,
dit son admiration pour celui qui était son ami.
une tentative magnifiquement réussie lui un écrivain de télévision, qui aimait
PROPOS RECUEILLIS PAR
d’écrire sur le mode ironique une épo- se montrer. Pourtant, son goût pour laEUGÉNIE BASTIÉ £@EugenieBastie
pée imaginaire dans la tradition des télévision était une façon de mettre à
Aventures de Télémaque de Fénelon, l’épreuve le don qu’il avait reçu et
asLE FIGARO. - Vous avez été l’ami pastichées par Aragon qu’il admirait. sumé de séduire et de plaire. C’était
intime de Jean d’Ormesson et vous avez Dans Au plaisir de Dieu, il se fait mémo- pour lui comme un duel, il se
transforaussi préfacé son œuvre dans la rialiste en même temps que romancier, mait dans ces moments en torero, en
prestigieuse collection de la « Pléiade », essayant de transmettre un héritage Manolete des lettres. J’ai toujours
préface que vous commencez par cette dont la vitalité était portée à son degré trouvé que sa joie de vivre, sa chaleur
question : Comment devient-on Jean le plus élevé à une époque qui la refu- ne pouvaient que reposer sur une
d’Ormesson ? Avez-vous la réponse ? sait. Comme l’écrivait Sartre dans Les connaissance cruelle de la condition
Marc FUMAROLI.- Je l’ai connu alors Mots : « Dans nos sociétés en mouve- humaine et de la condition moderne. Il
qu’il était directeur de la revue Diogène ment, les retards donnent quelquefois de faut plutôt dire de lui qu’il était
à l’Unesco. Il aimait beaucoup s’en oc- l’avance. » Jean d’Ormesson incarnait d’autant plus profond qu’il était
capacuper, cela lui permettait d’entrer en cela. Sans céder ni à l’autobiographie ni ble de légèreté, sans pédanterie ni
esrelation avec les meilleurs esprits d’Eu- à l’autofiction, il a fait cadeau de ces prit de sérieux. La meilleure manière
rope. Nous étions alors au début des traditions à une époque dont il comprit de nous libérer de cette image un peu
années 1970 et je faisais partie tout qu’elle avait un désir tacite de délica- facile d’un perpétuel optimiste est
comme lui du camp des résistants à tesse. Elle voyait en lui un contre-mo- d’aller le lire. Il y avait chez lui, malgré
l’esprit de Mai 68. Ce qui m’a d’abord dèle dans lequel puiser de quoi vivre son tempérament heureux, une
vocafrappé chez lui, c’est l’élégance sou- élégamment avec autrui et surtout avec tion classique de thérapeute littéraire
riante de ses manières. Il était très bien les femmes. du « malaise dans la civilisation ».
disposé envers autrui et on le lui
rendait bien. Il avait hérité cette élégance Quelles étaient ses références « Toute notre vie silencieuse était
d’une longue tradition familiale re- littéraires ? animée par une foi dont nous ne disions
montant jusqu’à Louis XIV. En tant Il appartenait à la grande tradition des jamais rien », écrit-il dans Au plaisir
qu’historien du Grand Siècle, je me suis écrivains classiques. Nous avions une de Dieu. Quel était justement
attaché à lui en tant que survivant d’un admiration commune pour les grands son rapport à la transcendance ?
archétype social, moral et humain, ce- classiques : Corneille, Racine, Boileau, En homme des Lumières, il avait une
lui du gentilhomme français, revenu Fénelon, tous ceux qui ont porté la lan- immense curiosité pour la science. Il
liintact, vital, irrésistible parmi nous les gue française à un rang je dirais helléni- sait des revues d’astrophysique et était
tardifs. Jean d’Ormesson était un être que. Il aimait les grands auteurs, qu’il amateur des théories sur le big bang. Il
rare en qui les Français se sont recon- récitait volontiers par cœur, grâce à sa était catholique mais ne pratiquait pas,
nus pour leur bien. remarquable mémoire. Tout ce qu’il du moins à ma connaissance. Il restait
écrivait avait ce que j’appellerais de la dans une sorte d’ambiguïté qui le
préSon premier éditeur René Julliard patine : il faisait partie de ces écrivains servait de tout engagement religieux,
voyait en lui un « frère de Sagan ». dont l’œuvre est polie et fécondée par me semble-t-il. Ce qu’il appelait
Comment décrire son style ? des siècles d’héritage sédimenté. « Dieu », c’est ce qui échappe encore à
Au fond de lui, il restait modeste car la la connaissance scientifique. Il était
voformule du gentilhomme exclut toute On insiste souvent sur sa gaieté, lontiers émerveillé devant la Création.
vanité littéraire. Il a pour moi écrit deux sa joie de vivre. Oublie-t-on Une brève sentence extraite du Juif
erchefs-d’œuvre, La Gloire de l’Empire et sa dimension tragique ? rant peut résumer sa philosophie : « Il
Au plaisir de Dieu. La Gloire de l’Empire, On a eu tendance à le réduire à la légè- faut traiter le monde avec une
indifférenqui établit sa réputation littéraire, est reté. Les jaloux voyaient volontiers en ce passionnée. » ■
De gauche à droite :
Jean d’Ormesson
avec Marc
Fumaroli, en 2008
à Paris ; lors
de son entrée
dans la prestigieuse
collection
de la « Pléiade »,
en 2015 ; près
de Marguerite
Yourcenar lors
de son discours
d’entrée
à l’Académie
française, en 1981 ;
avec l’habit vert
d’académicien,
en 1979. PHOTO12,
S. ROUDEIX/LE FIGARO,
KEYSTONE FRANCE,
J. ROBINE/AFP
« Il n’était pas lesté par le sentiment de son importance »
pièce. Les directeurs de théâtre lui C’était à l’inverse de ce à quoi nous faisait confiance. Son humilité m’a im-DOMINIQUE BONA, DE PATRICK GRAINVILLE,
conseillaient de solliciter des acteurs sommes tellement habitués, les ater- pressionné. Il n’avait pas une considé-❙ L’ACADÉMIE FRANÇAISE ❙ PRIX GONCOURT 1976 célèbres. Mais aussitôt qu’il a su que moiements, les prudences, les précau- ration folle pour lui-même, ce qui lui
« Jean d’Ormesson, c’était un rayon de « Nous nous étions croisés, jamais ren- deux jeunes comédiens inconnus - mon tions. Il avait une devise qu’il nous ré- donnait beaucoup de légèreté. Il
n’estisoleil, un rayon de soleil sur ma vie par- contrés, mais Jean d’Ormesson m’avait partenaire de scène et moi-même - pétait souvent : « L’important, c’est de mait pas faire une grande œuvre, se
ce qu’il a été bienveillant avec moi de- envoyé une belle lettre en 1986 sur l’un avaient envie de la jouer, il n’a pas ter- s’en foutre. » Tout au long des répéti- contentait de faire ce qu’il aimait. Il
puis mes premiers livres. Il a veillé sur de mes romans, Le Paradis des Orages, giversé. Il nous a appelés, nous a donné tions puis des représentations, il fut très n’était pas lesté par le sentiment de son
moi comme sur beaucoup de jeunes un roman un peu osé qui racontait l’his- rendez-vous le lendemain soir au théâ- présent mais sans jamais nous donner importance. Certes il aimait bien les
auteurs ensuite. Je lui dois beaucoup, toire d’un obsédé de l’amour. L’attention tre pour une lecture, et, ni une ni deux, d’indications. Il nous disait qu’il ne honneurs, était un peu égocentrique,
c’était un bon ange. Un homme géné- de Jean d’Ormesson m’avait rehaussé nous a confié les rôles. Cette manière connaissait rien au théâtre. Même lors- comme un enfant, mais plus que tout, il
reux. Sa disparition me cause une gran- aux yeux de ma mère et de ma sœur. qu’il avait d’aborder la vie, spontanée, que nous avons opéré des coupes dans avait conscience de la vanité des
chode émotion mêlée d’un sentiment de Pour elles, il était l’écrivain avec un enthousiaste, sans calcul, m’a marqué. son texte, il nous a laissés faire. Il nous ses. Il avait une capacité peu commune
gratitude. Jean d’Ormesson était aussi grand E, il était l’homme par excellence. à admirer, à s’émerveiller des autres.
un rayon de soleil à l’Académie à la- J’étais jaloux de Jean d’Ormesson… Il Au théâtre, il avait les yeux écarquillés,
quelle il a toujours été fidèle, ayant à était une icône française, il aurait pu fi- jamais blasé. Son rapport à la vie était lié
cœur d’être là tous les jeudis. Il interve- gurer dans Les Mythologies de Roland au bonheur, au plaisir. Celui de ses
linait volontiers dans les débats, et cha- Barthes. Le premier de ses livres que j’ai vres que j’ai préféré, c’est Je dirais
malcune de ses interventions avait de lu, c’était Dieu, sa vie, son œuvre, une in- gré tout que cette vie fut belle, un récit
l’éclat. Tout en politesse, en courtoisie, croyable symphonie. J’aimais son agnos- autobiographique. Il a eu une vie
inil avait le parler-franc - aucune langue ticisme ouvert, sa lucidité, son audace, sa croyable, fut un enfant ballotté de pays
de bois ! Il s’exprimait avec clarté, manière élégante de dire des mots crus à en pays, se considérait comme un vilain
comme dans ses livres. Sa chaleur, sa la télévision, de transgresser avec amu- petit canard. À 30 ans, il vivait encore
façon d’être, si vivante, son sourire sement : il y avait quelque chose chez lui chez ses parents. Il avait le sentiment
radieux en dépit des chagrins qui qui frisait le sacrilège. Sa mort me fait un d’être arrivé un peu par hasard partout,
émaillent toute existence, sont une le- choc. Jusqu’alors, il avait tout traversé, comme malgré lui. Au moment de
puçon de vie. Mais ce sont ses livres, plus renaissait à chaque fois. Il était comme blier ma petite Leçon d’histoire de
Franencore, dont je lui suis reconnaissante. un cep de vigne d’une vigueur extraordi- ce, Philippe Tesson l’avait appelé pour
Ils ont tous beaucoup compté pour moi. naire. Sa présence était rassurante. » lui demander d’en faire la préface.
Le Vent du soir, Le Bonheur à San Mi- C’était urgent. Jean d’Ormesson avait
niato et, de tous mon préféré, Mon 90 ans, il s’envolait le soir même pour MAXIME D’ABOVILLE,
dernier rêve sera pour vous, sa biogra- l’Inde… mais avant de partir pour l’aé-COMÉDIEN❙phie amoureuse de Chateaubriand. roport, il l’a écrite. » ■
J’aimais son écriture, si fidèle à son « En 2012, Jean d’Ormesson voulait fai- « Jean d’Ormesson avait une capacité peu commune à admirer, à s’émerveiller PROPOS RECUEILLIS PAR
des autres », confie Maxime d’Aboville (ici à droite, dans la pièce La Conversation).cœur : claire, énergique, solaire. » re monter La Conversation, sa première ASTRID DE LARMINAT
C
VICTOR TONELLILE FIGARO mercredi 6 décembre 2017
7
Une figure emblématique
de l’Académie française
Élu en 1973, il était le doyen de la vénérable institution. Il a contribué à faire entrer sous
la Coupole la première femme, Marguerite Yourcenar, et a toujours joué un rôle central.
loin d’être gagnée, mais il réussit un coup prononcera que deux, l’autre étant ré- avec gourmandise – dans sa notice
bioMOHAMMED AÏSSAOUI maissaoui@lefigaro.fr de maître : ce n’était pas évident parce servé à son ami Michel Mohrt). Et comme graphique diffusée sur le très sérieux
que la prestigieuse romancière n’y avait toujours l’auteur de Presque rien sur site de l’Académie, il glissa ces quelques
ENTRE Jean d’Ormesson et l’Académie pas mis beaucoup de bonne volonté, ne presque tout fit preuve d’esprit, d’élégan- mots résumant son parcours : « Études,
française, c’était une longue histoire voulant se porter candidate que si elle ce et de conviction: «Madame, c’est une voyages, amours. Essais et erreurs.
d’amour. Cela commença par un geste était sûre d’être élue pour ne pas affron- grande joie pour moi de vous souhaiter la Travaux et postes divers. Académies et
élégant. Candidat à l’immortalité en 1972, bienvenue dans cette vieille et illustre mai- distinctions. »
au fauteuil de Montherlant, il se retira dès son où vous êtes, non pas certes le premier On oublie trop souvent sa combativité.
Être une femme ne suffitqu’il sut que Claude Lévi-Strauss souhai- venu, mais enfin la première venue, une Ce fut le cas pour Marguerite Yourcenar,
tait briguer ce fauteuil. La rencontre avec “ espèce d’apax du vocabulaire académique, il récidiva pour qu’une autre grande per-toujours pas pour s’asseoir
la Compagnie ne fut que reportée : il fut une révolution pacifique et vivante, et où sonnalité française soit élue : Simone sous la Coupole. Mais être
élu au fauteuil de Jules Romains le 18 oc- vous constituez peut-être, à vous toute Veil. Là encore, il usa de tout son talent
une femme ne suffit plus tobre 1973. Il avait alors 48 ans, autant seule, un des événements les plus considé- de diplomate, et l’ancienne présidente du
dire l’âge de l’enfance pour un immortel. rables d’une longue et glorieuse histoire. » Parlement européen connut une élection pour être empêchée
Il en devint le doyen : René de Obaldia Il ajouta aussi, précision nécessaire, ceci : de maréchal, comme on dit sous la Cou-de s’y asseoir
a 99 ans, mais il ne siège à l’Académie que « Ce n’est pas parce que vous êtes une pole : élue à la quasi-unanimité.
JEAN D’ORMESSONdepuis 1999. ” femme que vous êtes ici aujourd’hui : c’est Pour Alain Finkielkraut, esprit moins
Il existe un rituel sous la Coupole, et qui parce que vous êtes un grand écrivain. Être consensuel, Jean d’Ormesson monta
devrait être partagé plus souvent ter l’humiliation de la défaite. Jean d’Or- une femme ne suffit toujours pas pour encore au créneau. L’académicien
s’enailleurs : un silence d’environ six mois. messon prit toute l’affaire à sa charge et s’asseoir sous la Coupole. Mais être une gagea non pas tant par accointance
inPendant ce laps de temps, le nouvel élu sut convaincre la majorité des immortels. femme ne suffit plus pour être empêchée de tellectuelle, ou par sympathie
personne fait qu’observer et qu’écouter ses C’est lui qui prononça le discours de ré- s’y asseoir. » nelle, mais simplement parce qu’il
nouveaux pairs. Une fois ce rituel passé, ception de Yourcenar (pendant ses qua- Beaucoup saluent l’esprit de légèreté pensait que le philosophe était digne de
Jean d’Ormesson a très vite pris ses mar- rante-quatre années d’Académie, il n’en de l’écrivain, et, c’est vrai, il en joua l’Académie. Pour lui, qu’on l’aime ou
ques – il faut dire qu’il ne se trouvait pas qu’on le déteste, Finkielkraut était un
en terre inconnue, son oncle Wladimir grand esprit, une figure marquante du
d’Ormesson avait siégé au fauteuil de temps, un point, c’est tout.
Paul Claudel de 1956 à… 1973, année Dans ces moments-là, le gentil et rieurLe 6 juin 1974, Thierry Maulnier reçoit
d’élection du neveu. Jean d’Ormesson pouvait se montrer
puJean d’Ormesson sous la CoupoleLauréat du grand prix du roman de gnace et bagarreur. Il ne fallait pas le
l’Académie française en 1971 pour La « chercher ».
Gloire de l’Empire, Jean d’Ormesson était « Mais je n’oublie pas, Monsieur, parlé du canular. Le canular est Bien sûr, il œuvra aussi par amitié,
comme un poisson dans l’eau sous la que vous fûtes normalien, que le visage de l’esprit d’irrévérence, soutenant résolument Jean-Marie
Coupole et en est devenu un acteur ma- Jules Romains le fut, que je le fus lorsque l’esprit d’irrévérence ne se Rouart et d’autres qu’il aimait et
admijeur. Il y compta de nombreux amis, Paul moi-même, et que trois normaliens prend pas lui-même trop au sérieux. rait, tels Jean-François Deniau, Valéry
Morand, Félicien Marceau, Michel Déon. ne peuvent être réunis, dans (...) C’est une grande grâce, Monsieur, Giscard d’Estaing, Amin Maalouf ou
C’est ce cadet brillant et entreprenant une circonstance comme celle-ci, que d’aimer la vie dans chacune Dany Laferrière.
qui révolutionna la vénérable institution sans que soit évoqué ce signe de ses heures, dans chacun de ses À chaque nouvel élu, un mot est
attricréée en 1634 par Richelieu : il contribua de ralliement entre normaliens, visages, dans chacune de ses tâches. bué par l’Académie française à charge
de toutes ses forces à faire tomber un ta- cet élément primordial de l’éthique Une grâce qui est plus heureuse que pour ce dernier de le définir. Il était
tenbou, en permettant l’élection de la pre- normalienne qui a nom le canular. le bonheur puisqu’elle se fait bonheur tant de chercher le terme qui avait été
mière femme. C’était en 1980, et c’était Vous avez, Monsieur, admirablement dans le malheur même. » confié à Jean d’Ormesson en
octoMarguerite Yourcenar. La partie était bre 1973. C’était « destinée »… ■
Cinq livres indispensables
La Gloire de l’Empire (1971) Au plaisir de Dieu (1974) Mon dernier rêve Et toi mon cœur, Œuvres dans la « Pléiade » (2015)u u u u uPremier grand succès de Jean d’Or- Une saga familiale d’inspiration sera pour vous (1982) pourquoi bats-tu (2003) Après Gide, Claudel, Malraux,
Kundeemesson, quinze ans après son premier autobiographique, où l’on suit l’évo- La biographie personnelle et sentimen- Anthologie poétique composée de mé- ra et quelques autres, il est le 16 auteur à
roman. La chronique d’un fabuleux lution des mœurs, depuis le début du tale du vicomte de Chateaubriand, sé- moire, ce florilège nous présente les affi- entrer de son vivant dans la prestigieuse
eempire imaginaire où toutes les pas- XX siècle jusqu’au lendemain de Mai ducteur, homme politique, monarchiste, nités électives de Jean d’Ormesson, avec, collection. Le volume rassemble Au
resions humaines ont servi les ruses de 68. Le roman a été salué à l’époque par académicien, auteur des Mémoires en ouverture, ce mot de Marcel Proust : voir et merci (paru en 1976), La Gloire de
l’histoire diplomatique et militaire. Robert Kanters dans les colonnes du d’outre-tombe, auquel Jean d’Ormesson « Et toutes les âmes intérieures des poètes l’Empire, Au plaisir de Dieu et Histoire du
Intrigues, rebondissements, coups de Figaro : « On retrouve tout au long ce vouait une admiration sans bornes, ja- sont amies et s’appellent les unes les Juif errant (1991). Le tout est édité et
théâtre, manœuvres diplomatiques, mélange d’érudition vraie et d’érudition mais démentie. Le livre a été porté à autres. » L’occasion de retrouver Villon, commenté par Bernard Degout et
préfaalliances et trahisons, personnages feinte, traitée avec quelque humour, que l’écran en 1988 par Robert Mazoyer, avec Ronsard, Malherbe, Hugo, Verlaine, Paul cé par l’académicien Marc Fumaroli. ■
hauts en couleur y abondent. M. d’Ormesson cultive avec malice. » Francis Huster dans le rôle principal. Valéry, Péguy, Carco ou Aragon. THIERRY CLERMONT
GALLIMARD, LATTÈS, LAFFONT, PLÉIADEmercredi 6 décembre 2017 LE FIGARO
HOMMAGE À JEAN D’ORMESSON8
Jacques Julliard : « C’était un homme de la Restauration »
LA PÉRIODE de l’histoire de France qui Régime et la Révolution, Tocqueville a cratie et le peuple, l’Ancien Régime et la listes et renouer avec l’esprit de sa jeu- qu’il a pour la conversation et le débat ?
eût le mieux convenu à Jean d’Ormes- expliqué comment « vers le milieu de Révolution. nesse ? Au fond, pour des caractères Si Jean d’Ormesson est invité, à son
eson, c’est la Restauration, à l’image de XVIII siècle, les hommes de lettres devin- En politique, Jean d’Ormesson est un comme ceux-là, être de droite n’est-ce grand plaisir, sur tous les plateaux de
tél’écrivain français qu’il admirait entre rent les principaux hommes politiques du libéral de droite. Profondément de droi- pas, somme toute, préférer la littérature lévision, ce n’est pas seulement parce
tous, et dont toute sa vie il s’est voulu le pays, et des effets qui en résultèrent ». te, et authentiquement libéral. N’est-ce à la politique ? N’est-ce pas ainsi que qu’il est devenu progressivement un
frère cadet, le vicomte de Cha- Chacun à sa manière, Bonald et Mais- pas cette double qualité que François raisonnent et que réagissent Aragon écrivain à gros tirage, c’est parce qu’il
teaubriand. C’est une époque bénie des tre, Chateaubriand et Lamennais, Benja- Mitterrand entend saluer, le matin comme hier Chateaubriand ; Houelle- est bon conteur, brillant causeur, ravi de
Muses, et étrangère au suffrage univer- min Constant et Paul-Louis Courier, La- becq comme hier Balzac ? Il y a, en se colleter à tous les publics.
sel, où l’on pouvait à la fois être un hom- martine et Victor Hugo, appartiennent à définitive le mot si profond de Pessoa : Que l’on me permette pour terminer,
Il y a du me de droite résolu et un libéral impéni- cette catégorie. Elle est encore représen- « La littérature est la preuve que la vie ne une anecdote personnelle. J’ai fait la
etent, chéri des duchesses et des tée sous la III République par Maurice suffit pas. » connaissance de Jean d’Ormesson le “Chateaubriand
« Madame » comme disait son épouse, Barrès et Léon Blum. Depuis, elle est en Mais libéral, Jean d’Ormesson ne l’est 15 mars 1994, je viens de retrouver la conservateur
et acclamé par des foules d’ouvriers et voie de disparition. Mais à sa manière, pas moins que conservateur. Il n’aime date, dans un studio où il m’avait fait libéral, mais aussid’étudiants. Car à défaut de ce suffrage qui exclut la politique électorale et la rien tant que se confronter aux hommes inviter comme « grand témoin ». À un
universel politique qui ne viendra qu’en carrière, Jean d’Ormesson, non seule- du Benjamin Constant d’en face, et s’efforcer de démontrer moment donné, je lui lançai : « Vous
1848, apparaît alors en plein jour en ment parce qu’il a été deux ans directeur — j’en sais quelque chose — qu’au fond il avez tous les dons, Jean d’Ormesson, à libéral conservateur
France cette forme de démocratie socia- du Figaro, poste essentiellement politi- est plus à gauche qu’eux. Il invite à dîner l’exception d’un seul. » « Lequel ? », dit-il dans Jean d’Ormesson le naissante que l’on appelle l’opinion que, mais parce que toute sa vie, il a été Jean-Luc Mélenchon qui n’en est pas un peu surpris. «Vous n’êtes pas doué
dont toute la nation publique. l’illustration vivante du mot d’Emma- peu fier, comme naguère Roland Leroy, pour le malheur », lui fis-je
obserIl y a donc du Chateaubriand conser- nuel Mounier : «La politique est toujours le journaliste de L’Humanité. Et quand il ver. « C’est vrai », répondit-il. Nous pleure la disparition
vateur libéral, mais aussi du Benjamin urgente et toujours subordonnée. » Su- faut se battre pour la liberté et les droits sortîmes amis.
JACQUES JULLIARD ”Constant libéral conservateur dans bordonnée à quoi ? Mais à tout ce qui est de l’homme, en faveur des musulmans Il y a peu, comme je lui rappelais cet
l’homme dont toute la nation pleure primordial à ses yeux : les femmes, Dieu, de Bosnie comme des chrétiens épisode, il me répondit : « Aujourd’hui,
aujourd’hui la disparition, notre cher la littérature… et les bains de mer ! Je même de sa passation de pouvoir avec d’Orient, il est toujours prêt à boucler je ne répondrais plus ainsi. » Jean, ce
phiJean d’Ormesson. Comme eux, il est une n’insiste pas : c’est là le légendaire de Jacques Chirac, lorsqu’il invite « Jean son sac. Peut-être même est-ce ce rôle losophe un peu dandy dans sa jeunesse,
des figures marquantes de ce personnage Jean d’Ormesson et le secret de cette d’O » à passer en sa compagnie ses deux qu’il préfère, celui où il est autant lui- avait appris l’histoire. Nous l’aimions.
public, propre à la France, qui est à la fois connivence secrète avec la France entiè- dernières heures de présence à l’Élysée ? même, sinon plus qu’à une fidélité, ja- JACQUES JULLIARD
écrivain, journaliste et homme politique. re par-delà la classe politique : la gauche N’est-ce pas pour Mitterrand boucler la mais démentie, à Nicolas Sarkozy. HISTORIEN , ESSAYISTE ET ÉDITORIALISTE
Dans un chapitre célèbre de L’Ancien et la droite, Paris et la province, l’aristo- boucle, faire la nique aux notables socia- Quoi de plus libéral encore que le goût À L’HEBDOMADAIRE « MARIANNE »
Jean d’Ormesson recevant dans son appartement de Neuilly François Fillon, candidat des Républicains à la présidentielle. en avril 2017. L’écrivain, dans la maison du général de Gaulle, à Colombey-les-Deux-Églises, en juin 2008.
L’immortel qui aimait tant ses adversaires L’hommage unanime
chances de tel ou tel candidat. La poli- deux bretteurs se jaugeant. Lors de
ANNE FULDA £@AnneFuldaa tique, ses querelles, ses coups bas, ses leur première rencontre, le leader de des responsables
grands débats aussi, c’était sa manière La France insoumise avait lancé :
«VOUS ÊTES AIMÉ sans être envié. (…) à lui de s’encanailler, de humer le « J’espère que cette poignée de main va politiquesPourquoi ce don de Dieu ? Pourquoi Dieu souffle des champs de bataille. me passer un peu de votre talent. »
a-t-il été si sélectif ? » Et, étonnamment, lui, l’homme de « J’espère que cette poignée de main ne
En remettant à Jean d’Ormesson la droite, a finalement souvent eu des af- me passera aucune de vos idées », lui Quelques jours avant le premier tour,
TRISTAN QUINAULT-MAUPOIL grand-croix de la Légion d’honneur, finités électives avec des hommes de avait répondu celui qui aimait à dire les deux hommes avaient posé en Unetquinault@lefigaro.fr
en ce mois de novembre 2014, à l’Ély- gauche. que l’on attrape les écrivains en flat- du Figaro Magazine. Laurent
Wausée, François Hollande choisit ce jour- N’ayant pas hésité à débattre en 2012 tant leur vanité… quiez a célébré la mémoire d’un «
eslà le registre de l’humour, ne dissimu- avec l’ancien directeur de L’Humanité, Le procédé fut efficace. Comme le LES CLIVAGES partisans se sont incli- prit joyeux, espiègle et malicieux ».
lant pas, lui, le président mal aimé, au Roland Leroy, au siège du PCF, place raconta avec délice Jean d’Ormesson, nés, mardi, à l’évocation de Jean « Jean d’Ormesson incarnait la culture
plus bas dans les sondages, sa « jalou- du Colonel-Fabien, à l’occasion des qui se définissait comme « un gaulliste d’Ormesson. « Il était le meilleur de française. À travers ses écrits et ses
sie » pour la cote d’amour inébranlable 30 ans de la mort d’Aragon. On le sait, européen, catholique agnostique, l’esprit français, un mélange unique engagements, il restera immortel », a
de celui qui est alors un jeune homme il a surtout entretenu avec François conservateur progressiste », il invita d’intelligence, d’élégance et de malice, déclaré le candidat à la présidence des
de 89 ans. Un académicien qui a réussi Mitterrand des liens singuliers. « Vous par la suite cet adversaire politique à un prince des lettres sachant ne jamais Républicains sur Twitter.
« tout au long de sa vie à être aimé », le tourmentiez, mais il vous hantait », venir partager sa table avec Hélène se prendre au sérieux », a salué le
pré« Le derniergrâce à une figure « de pamphlétaire résuma Hollande, en novembre 2014, Carrère d’Encausse, avec qui il s’en- sident de la République, sur Twitter.
des hussards »qui ne blesse pas ». « Voilà pourquoi on en relevant qu’il avait même fini par se tendit avec merveille. « L’œil, le sourire, les mots de Jean
vous pardonne tant, à gauche, d’être de « confondre avec lui » en interprétant Et le leader de La France insoumise d’Ormesson nous manquent déjà », a Le président du Sénat Gérard Larcher
droite et, à droite, d’être impertinent », son rôle au cinéma, dans Les Saveurs se fendit même d’un petit billet dans observé Emmanuel Macron. Son pré- a évoqué sur CNews « le grand vide »
continue, sous les rires, le président du Palais. Bien vu. Le Point plutôt louangeur et flatté : décesseur François Hollande a lui provoqué par la disparition de
l’acaHollande, lors de cette cérémonie or- « J’ai sympathisé avec Jean d’Ormesson aussi rendu hommage à « un grand démicien. L’élu des Yvelines se
souganisée dans l’intimité, en présence de non pour ses idées politiques, qui sont écrivain » qui avait su charmer tous vient d’un combat commun en faveur
certains invités qui n’auraient jamais Gaulliste européen, détestables, mais parce que tout peut les présidents. « Il vivait la politique des chrétiens d’Orient. Mais aussi de
imaginé devoir applaudir un président l’intéresser et l’amuser, art de vivre que avec gourmandise. Homme de droite, il « son élégance », de « son anti-“catholique agnostique,
de gauche… j’aimerais pouvoir assimiler. Je crois fi- cherchait à séduire la gauche par sa conformisme », de « sa pensée
limpiconservateur Drôle de séquence républicaine, en gurer parmi les distractions piquantes culture, son esprit et sa subtilité », se de » et « de sa plume acérée ».
effet. On y vit alors l’académicien le progressiste de cet aristocrate égaré, le sourire aux souvient l’ancien chef de l’État, qui Lors des questions au
gouverneplus populaire de France, ceint de son lèvres parmi nous, les fébriles de ce l’avait décoré en 2014. Et de glisser ment, à l’Assemblée nationale, JeanJEAN D’ORMESSON, SELON LUI-MÊME”écharpe rouge de grand-croix de la temps. Je lui rends aussi bien que possi- malicieusement : « Il voulait être aimé, d’Ormesson a été applaudi par
l’HéLégion d’honneur, remercier ce prési- ble la part d’exotisme qu’il m’attribue et il y parvenait. » Quant à Nicolas micycle. « Nous aurons du mal à ne
dent de la République « pas à la hau- Jean d’Ormesson l’a souvent racon- dans ses regards » (Le Point du 25 juin Sarkozy, il a choisi nos colonnes plus entendre Jean d’Ormesson », a
déteur » qu’il n’avait pas manqué té par la suite, c’est en effet à lui que 2015). (page 4) pour rendre hommage à un claré le président du Palais Bourbon,
d’étriller, parfois cruellement, quel- Mitterrand avait réservé son dernier Il n’en demeure pas moins que la auteur qui avait appelé à voter pour François de Rugy. Quant au ministre
ques mois plus tôt. « J’ai peur de mou- rendez-vous et ses ultimes confessions dernière campagne présidentielle ne lui en 2007, comme en 2012. de l’Éducation nationale, Jean-Michel
rir pendant son quinquennat. La pensée de président en exercice, le 8 mai fut pas des plus heureuses pour l’aca- Évidemment, au regard des enga- Blanquer, il a partagé le souvenir
que François Hollande puisse me rendre 1995, juste avant la cérémonie de pas- démicien, fan inconditionnel de Nico- gements répétés de Jean d’Ormesson, « d’un amoureux de la langue française
hommage me terrifie ! » aurait-il même sation de pouvoirs à Jacques Chirac. las Sarkozy, qui a soutenu François l’émotion est vive à droite. François et de la vie (qui) a montré que les deux
dit. (Quand nous l’avions interrogé sur Était-ce pour sa culture littéraire (qui Fillon jusqu’au bout. Fillon a évoqué « sa tristesse » sur les vont ensemble ». Hommage, aussi, de
la véracité de ces propos, Jean d’Or- était finalement la même que celle de Et Emmanuel Macron ? Lorsqu’on réseaux sociaux. « Il incarnait le pana- Jean-Luc Mélenchon : « Nous n’étions
messon avait d’abord assuré n’avoir François Mitterrand), parce qu’il l’interrogeait sur le candidat d’En che français. C’était le dernier des pas d’accord mais c’était un plaisir.
jamais prononcé ces mots, avant aimait l’idée de passer le flambeau spi- marche !, il se souvenait de sa premiè- hussards », a noté l’ancien premier Jean d’Ormesson est passé à autre
chod’ajouter d’une petite voix : « Ou je les rituel à l’un de ses adversaires les plus re rencontre avec lui quand il était mi- ministre qui peut se targuer d’avoir se. On va s’ennuyer. » « Son
intelligenai peut-être prononcés en privé… ») virulents ? Ou parce qu’ils parta- nistre de l’Économie. Il n’avait pas pu compter sur son soutien pendant la ce alerte nous manquera », a affirmé
Qu’importe. L’immortel a toujours geaient cette curiosité jamais assouvie aimé l’apparente désinvolture de ce présidentielle, en pleine tempête. Marine Le Pen, la présidente du FN. ■
aimé, dans le désordre : les honneurs, pour « les forces de l’esprit » évoquées dernier, qui lui avait envoyé une carte
la politique, la littérature et la compa- par François Mitterrand dans ses der- dans laquelle il lui disait : «
Voyonsgnie des présidents de la République. niers vœux aux Français, en décembre nous. » FRANÇOIS HOLLANDE
La politique, il en traitait dans les 1994 ? Il avait finalement accepté de déjeu- ANCIEN CHEF DE L’ÉTAT
tribunes qu’il livrait régulièrement au Intrigante aussi cette complicité ner avec lui et sa femme à Bercy.
DeFigaro, mais aussi en privé, aimant avec Jean-Luc Mélenchon arrivée sur puis, il regardait avec intérêt la trajec- Il vivait la politique avec gourmandise.
toujours aborder d’un air gourmand le tard. Les relations entre les deux toire de ce jeune président que l’on « Homme de droite, il cherchait à séduire
les derniers développements du mo- hommes avaient pourtant commencé n’avait pas vu venir et qui, comme la gauche par sa culture, son esprit et sa subtilité.
ment, les figures émergentes, les de manière un peu raide, comme entre Mitterrand, aime les lettres… ■ Il voulait être aimé, et il y parvenait J.-C. MARMARA/LE FIGARO»
A
SANDRINE ROUDEIX/LE FIGARO MAGAZINE, RICHARD KALVAR/MAGNUM PHOTOSLE FIGARO mercredi 6 décembre 2017
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Un chevau-léger à la tête du « Figaro »
Nommé en 1974 directeur du quotidien, Jean d’Ormesson le quitte trois ans plus tard. Entre-temps il aura tenté
d’y imprimer sa marque avec légèreté, mais sérieux. Depuis, il en fut le plus célèbre chroniqueur.
les typographes qui étaient communistes et saurait être plus courtois. Cette prudence ce qui lui vaut les remontrances de sa une apparition catastrophique du
preBERTRAND DE SAINT VINCENT savants et qui corrigeaient souvent les ne suffit pas à éviter les frottements. Jean mère, accablée sous les protestations de mier à la télévision, Le Figaro se rallie au
bdesaintvincent@lefigaro.fr
fautes de français… » Il lui faut également d’Ormesson ironise volontiers sur la ses amies, supprime la chronique de pre- cadet, dont Jean d’Ormesson est le
parmaintenir des relations cordiales avec « paranoïa » de son aîné, prompt à mon- mière page, mais sauve le dessin de Jac- fait contemporain : « Il m’épatait depuis
C’EST LA DÉCENNIE de tous les succès. Raymond Aron, qui entend bien rester le ter sur ses grands chevaux lorsqu’on met ques Faizant, qu’il tient en haute estime. longtemps », dira-t-il, bien qu’il y ait
Jean d’Ormesson est le quadragénaire le maître à penser du quotidien. Il y met du sa parole en doute : «Est-ce ma faute si En avril 1974, la disparition subite de toujours eu entre eux une certaine
displus couru de Paris. Certes, les milieux sien : « Je pris la ferme résolution de le j’ai toujours raison ? » s’emporte l’es- Georges Pompidou l’oblige à plonger tance.
intellectuels le toisent de haut - il n’est considérer comme mon maître en politi- sayiste. Conservateur, mais soucieux de dans le grand bain politique. Il faut choi- L’autre difficulté qui attend le fringant
pas de gauche et n’a pas l’air de s’en- que, en économie, en journalisme et de lui dépoussiérer les meubles, Jean d’Ormes- sir entre les deux candidats de la droite à directeur du Figaro est d’ordre
économinuyer - et sa réputation de jeune homme faire en toutes circonstances la place la son entreprend de moderniser le journal. la présidentielle : Jacques Chaban-Del- que. Le choc pétrolier touche la France,
frivole lui colle à la peau. Mais, en 1971, plus large et la plus respectueuse. » On ne Il réforme le sacro-saint carnet mondain, mas ou Valéry Giscard d’Estaing. Après et la presse se voit contrainte de réduire
La Gloire de l’Empire lui a ouvert les por- ses effectifs. Jean d’Ormesson apprend
tes du succès. Deux ans plus tard, il de- une nouvelle formule - « plan social » -,
vient le plus jeune membre de l’Acadé- qui ne figurait pas à son vocabulaire ; il
mie française. Cette même année, à peine doit se séparer de certains de ses
collaboa-t-il achevé le manuscrit d’Au plaisir de rateurs. C’est ainsi qu’il procédera, entre
Dieu qu’un nouveau fauteuil s’offre à lui : autres, au licenciement de Bernard Pivot,
celui de directeur du Figaro. Sa candida- ambitieuse figure du Figaro littéraire, et
ture fait lever plus d’un sourcil parmi la d’un jeune et fougueux journaliste dont
vieille garde. On soupçonne l’ancien l’enquête sur les entreprises pétrolières a
propriétaire, Ferdinand Béghin, dont il fortement déplu à Raymond Aron,
Jeanest le gendre, de l’avoir fortement re- Marie Rouart. Les deux, et surtout ce
commandé au nouveau maître des lieux, dernier, deviendront des amis très chers.
Jean Prouvost. Aux yeux de beaucoup, Dans cette atmosphère de crise, Jean
l’éditorialiste phare du quotidien, Prouvost, vieillissant, décide la mise en
Raymond Aron, semble plus légitime. vente du Figaro. Le nouvel acquéreur qui
Pas loin d’en être convaincu, Jean se profile, Robert Hersant, a lui aussi les
d’Ormesson, avant toute chose, rend vi- yeux bleus ; mais un regard d’acier.
site à ce dernier : « Si vous souhaitez Après avoir fait basculer dans son camp
prendre la direction du journal, lui dis-je, les derniers grognards de l’ère Brisson,
je m’efface aussitôt. » Mais l’ombrageux celui que l’on surnomme « le Papivore »
entreprend de séduire les deux
généraux : Raymond Aron et Jean
d’OrmesD’abord, il est très son. Il rend visite au premier : «
L’entretien dura une heure environ, et me laissa “intelligent. Ensuite,
un sentiment mêlé, relatera celui-ci. il est d’une ignorance L’homme, à rebours de l’image répandue
encyclopédique. Enfin, dans le public, possède deux armes :
l’intelligence et le charme. » L’éditorialiste il a des opinions très
enregistre le rapport de forces et se rallie. fermes, mais vagues
D’Ormesson l’imitera. Le 3 juin 1975, le
RAYMOND ARON, ÉDITORIALISTE DU FIGARO, directeur du Figaro fait acte d’allégean-”
APRÈS SA RENCONTRE AVEC JEAN D’ORMESSON
ce : « M. Robert Hersant présente au moins
deux atouts. D’abord, il existe. En face de
penseur, dont le cruel mérite, face à Sar- l’absence et des aventures du néant, la
tre, fut de ne pas avoir cédé à l’aveugle- présence est un avantage. Ensuite, il faut
ment de son époque, n’entend pas se mê- bien constater que les fameux statuts qui
ler d’intendance. Il dédaigne le poste, sont la bible du Figaro reconnaissent
beauauquel son caractère ne le prédispose coup de droits aux rédacteurs. »
guère ; et soutient, du bout des lèvres, Le ralliement des deux ténors entraîne
l’impudent normalien : « D’abord, fait-il celui d’une majorité de la rédaction.
savoir, il est très intelligent. Ensuite, il est L’année suivante, le nouveau
propriéd’une ignorance encyclopédique. Enfin, il a taire réalise son premier coup de force. Il
des opinions très fermes, mais vagues. » exige la présidence du directoire de la
Après avoir reçu une délégation de jour- Société de gestion. Jean d’Ormesson
nalistes auprès desquels son charme fait chancelle, son pouvoir est rogné ; Aron
des merveilles - « Ils revinrent au journal ne voit pas la nécessité d’un nouveau
avec cette conclusion : il a les yeux de Mi- combat, perdu d’avance. Les deux
homchèle Morgan et le nez de Raymond mes restent.
Aron » -, Jean d’Ormesson prend les rê- En 1977, Hersant fait un pas de plus
nes du vieux navire. vers le pouvoir. Candidat aux élections
Les débuts du nouveau directeur sont législatives, il exige d’assumer lui-même
assez pittoresques. Au Rond-Point des la direction politique du journal et
Champs-Élysées, sa légèreté détonne d’écrire des éditoriaux. Cette fois,
avec l’ambiance, un brin compassée, du Raymond Aron ne peut l’admettre. Il
journal. Il apprend à se plier aux nouvel- s’en va. Jean d’Ormesson l’imite : « Au
les contraintes de son métier : livrer son revoir et non adieu », titre-t-il avec
agenda détaillé à son assistante, recevoir prudence. Il a raison. Quelque temps plusDirecteur du Figaro,
les syndicats, discuter avec les associa- tard, il reviendra, en tant qu’éditorialis-en 1975.
tions de journalistes ou déjeuner avec les te. Le Figaro reste à jamais sa maison de RUE DES ARCHIVES/AGIP
annonceurs : « Je m’entendais bien avec famille. ■
L’idole des jeunes et des plateaux
À leurs débuts, la romancière
ValenFRANÇOISE DARGENT fdargent@lefigaro.fr tine Goby, le philosophe Vincent
Delecroix ou le dramaturge Florian Zeller
TOUJOURS PENSER à l’avenir : voilà ont été de ses poulains. Le comédien
quelqu’un qui savait parler aux nou- Maxime d’Aboville qui avait adapté au
velles générations. Jamais Jean d’Or- théâtre La Conversation (Héloïse
d’Ormesson n’aurait prononcé devant eux messon) a souligné la confiance que
l’horripilante rengaine du « c’était l’auteur d’Au plaisir de Dieu lui avait
mieux avant ». Il préférait citer Woody accordée sans même le connaître.
Allen : « L’avenir m’intéresse, j’ai
l’inÀ la une des magazinestention d’y passer mes prochaines
années. » Il avait raison. C’était le Ces dernières années, il incarnait
vomeilleur moyen de devenir l’idole des lontiers le visage souriant de ces
jeunes. « vieux qui restent jeunes », sujets
reJean d’Ormesson? « Quelqu’un qui dondant des magazines. Une
couverrajeunit en vieillissant », disait de lui la ture avec « Jean d’O » sa malice, son
comédienne Catherine Frot avec qui œil bleu et le succès était assuré de
l’académicien tourna Les Plaisirs du plaire en devanture des kiosques. Les
Palais, devenant une star de cinéma à lecteurs ne se lassaient pas de lire les
Sur le plateau d’« Apostrophes »,
l’âge de 87 ans. Son œil frisait à l’évo- délicieuses leçons de vie de cet épicu-échangeant avec Jean Daniel
cation de ce rôle de président de la Ré- rien élégant, de l’éternel charmeurlors de la venue
publique qu’il s’était fait une joie d’in- qu’il était devenu, longtemps aprèsd'Alexandre Soljenitsyne.
carner. En 2012, le jeune espoir du avoir arpenté les plateaux de télévision
cinéma français, c’était bien lui. Il était auxquels il reconnaissait, bon prince,
tellement photogénique. Il a toujours Jean » a pleuré, hier, l’artiste sur son Doré, mais aussi la journaliste Sophie toujours, se rendait accessible et mon- devoir beaucoup de sa notoriété.
aimé les caméras et elles le lui ren- compte Twitter. Un tatouage à son Fontanel qui en avait fait l’un des per- trait de l’enthousiaste en soutenant la Sur ces plateaux, il fut d’abord un
daient bien. nom : l’écrivain jubilait en l’évoquant. sonnages récurrents de sa chronique génération montante. Il se servait de bon client assurément, de ceux qui
sa« Jean d’Ormesson » était un nom « S’il y a une chose qui me fait plaisir, dans Elle, et l’humoriste Laurent son influence pour pousser ces dé- vent s’adapter à tout, converser de
qui renfermait presque un concept. Le c’est que j’ai réussi avec l’aide de quel- Gerra, son impayable imitateur. Il était butants qu’il jugeait prometteurs, tout et avec tout le monde. Il adorait
chanteur Julien Doré l’a fait tatouer sur ques-uns à rajeunir mon image ; je ren- du genre à ne pas hésiter à pousser la « épatants » disait-il. Être écouté par plaire, était aussi à l’aise dans les
son bras gauche, en référence à son contre désormais des dames âgées qui chansonnette avec un rappeur ou à les immortels: il savait ce que cela si- grands débats d’« Apostrophes » des
premier groupe de rock qu’il avait me disent : mon petit-fils vous aime s’amuser de toutes les excentricités gnifiait lui qui avait été reçu sous la années 1980 que bien plus tard dans le
baptisé The Jean d’Ormesson’s Disco beaucoup », confiait-il en 2012. Parmi avec son fameux sens de la répartie. Il Coupole à l’âge de 48 ans, et c’était le grand bazar des talk-shows d’Ardisson
Suicide. « Bonjour tristesse, adieu ces personnes, il citait bien sûr Julien souriait Jean d’Ormesson, presque benjamin de la Compagnie. ou du « Grand Journal » de Canal+. ■
RICHARD MELLOUL PRODUCTIONS/SYGMA VIA GETTY IMAGES
Amercredi 6 décembre 2017 LE FIGARO
HOMMAGE À JEAN D’ORMESSON10
a première chronique de Jean d’Ormesson au Figaro remonte au mois d’avril 1969 :
à Jean-Jacques Servan Schreiber qui se réjouissait trop rapidement du départ Diriger « Le Figaro », L du général de Gaulle, il répliqua vertement. Plume incisive, brillante, efficace.
Le ton était donné. En 1974, il fut nommé directeur du Figaro.
Lors, c’est à lui qu’il revint de donner la ligne politique et intellectuelle du journal,
notamment pour l’élection présidentielle qui vit la victoire de Valéry Giscard d’Estaing. une tâche
Il quitta le quotidien en 1977 mais continua d’y donner des chroniques, à sa guise,
et à partir de 1978 de façon régulière dans Le Figaro Magazine.
Il y parla de Venise et de Benjamin Constant, de Claudia Cardinale et de Georges Dumézil, exaltante
de Mitterrand, de Yourcenar et de Samarkand. Mais jamais Jean d’Ormesson ne se départit
de sa passion pour la vie politique française. Il commenta la dernière campagne présidentielle,
ferraillant pour ses convictions. Sa dernière chronique politique, toujours passionnée, est un mais difficile
appel au jeune candidat qualifié pour le second tour, Emmanuel Macron. ÉTIENNE DE MONTETY
C’EST UNE TÂCHE exaltante, mais
difficile, de diriger aujourd’hui Le
Figaro. Je m’y emploierai de mon
mieux dans un double esprit de réno-Pour la première fois
vation et de fidélité.
Rénovation d’abord, parce que,
dans ce monde qui a changé, si vite et
LETTRE OUVERTE famille un peu en ruine. On Oh ! je comprends bien ce que qui poursuit chaque jour, sous nos
À JEAN-JACQUES écoutait beaucoup, autour de nous, tu veux dire. Tu veux dire - et tu as yeux, ses mutations souvent
angoisSERVAN-SCHREIBER le vieux maréchal parler de la raison - qu’il est exceptionnel pour santes, ne pas avancer, c’est mourir.
Mon cher Jean-Jacques, défaite. Mais mon père, qui était un pays de répondre non au lieu de Rien ne sert de pleurer sur des passés
Voilà longtemps déjà que nous ambassadeur, très comme il faut, répondre oui. Ce pays-ci l’a déjà fait qui avaient leur grandeur et leur
nous connaissons. Je me suis un peu conformiste peut-être, pourtant - et à l’appel de qui ? Tu charme. L’avenir est là. Il nous at-1974pourtant demandé hier quel âge tu souriant et mondain, écoutait la me répondras : c’est à un plébiscite tend, avec ses menaces et ses
propouvais bien avoir. J’ai beaucoup de radio anglaise. Il n’aimait pas qu’il est rare de dire non. Je te messes. Nous n’avons pas d’autre
sympathie pour toi, et un peu beaucoup les militaires. répondrai que, par définition, un choix que d’y entrer avec audace Ce qu’il y a, chez nous, de bien et de
d’admiration envieuse pour les Mais un soir où un obscur plébiscite auquel un peuple dit non pour le transformer s’il le faut et moins bien, nous le dirons également,
qualités qui ont fait ton succès. Et général à titre temporaire avait n’est pas un plébiscite. Mais voilà pour le rendre aussi semblable que sans flatterie et sans crainte — mais
toi, je crois, tu as de l’indulgence prononcé quelques mots, je lui dis que je fais de la politique. Pardon, je possible à nos espérances et à nos aussi sans satisfaction grinçante
depour moi, et pour les défauts qui que j’étais fier d’être français. Et je ne voulais pas faire de politique. Tu rêves. vant les bavures et les échecs.1969n’ont pas fait le mien. me souviens très bien qu’il me as tout à fait le droit d’être contre un Fidélité aussi. La ligne du Figaro, Libéralisme, ouverture, droits de
« Pour la première fois », écris- répondit que j’avais raison d’avoir, régime et contre un homme : je me qu’évoquait hier ici même Louis Ga- l’homme, fermeté, sens de l’État, il y a
tu, « pour la première fois dans la vie pour la première fois dans la vie ferais volontiers tuer pour que tu briel-Robinet*, chacun de vous la une autre idée encore à laquelle ce
d’un homme de ma génération, on d’un homme de ma génération, été aies ce droit-là. connaît. Elle est d’abord inspirée par journal est fermement attaché parce
peut être fier de son pays. » Je me fier de mon pays. Mais mon cher Et je persiste à croire que c’est le libéralisme. Le destin du Figaro est que, quelque banale qu’elle soit, elle
suis frotté les yeux, j’ai relu de Jean-Jacques, tu étais né, toi pour que tu aies précisément ce clair : c’est d’être, sans ambiguïté, un constitue pourtant, d’évidence, l’une
nouveau. Rien à faire : « Pour la aussi ? droit-là que l’homme dont la chute grand journal libéral. Il l’a été. Il le des seules idées-forces auxquelles est
première fois dans la vie d’un En 1944, un autre ambassadeur, te rend enfin si fier a joué et a perdu. restera. Le libéralisme est peut-être lié notre avenir : c’est l’idée
eurohomme de ma génération, on peut et très comme il faut lui aussi, et à Et puis, est-ce que ce n’est pas malaisé dans le monde où nous vi- péenne. Le général de Gaulle l’avait vu
être fier de son pays. » C’est écrit, qui je dois beaucoup, m’avait étrange, mon cher Jean-Jacques, vons, mais, à travers vents et ma- mieux que personne : l’idée de nation
noir sur blanc, au début de ton emmené à un balcon du Figaro voir d’être si fier - pour la première fois rées, et avec d’autant plus de ferveur est très loin d’être morte. Mais voici
oéditorial, à la page 45 du n 929 de passer un défilé. C’était un peuple dans la vie d’un homme de ta qu’il est plus menacé, nous y restons que monte déjà à l’horizon des esprits
L’Express. génération - d’un non sans attachés. et des cœurs le rêve, la réalité
peutLes bras m’en sont tombés. Tu as précédent dans les annales de ta Le libéralisme signifie tolérance, ef- être, de la nation européenne. Elle
Et puis, il y avait un dû naître, j’imagine, dans ce que jeune mémoire ? La chute qui - pour fort vers l’objectivité, loyauté dans aussi, nous ne la souhaitons ni
chauviles Américains appellent le début “ la première fois dans la vie d’un l’information, ouverture à tous les ne ni fermée. Mais libérale et ouverte.général qui n’en finissait
des années vingt. Je veux bien homme de ta génération - te rend courants de la pensée et de l’action. Il C’est ainsi que nous l’espérons et quepas, dont on avait appris
t’accorder que les premières enfin si fier de ton pays, c’est celle signifie aussi fermeté. Fermeté dans le nous la servirons.
à connaître la voix mais années n’ont pas vu grand-chose d’un homme qui n’avait peut-être culte de la liberté, dans le respect des Que cette espérance européenne
d’exaltant : la France en face de la qu’un seul titre de gloire, mais qui institutions démocratiques, dans la doive être autre chose qu’un ressort àdont personne ne
guerre d’Espagne, ce n’était pas ne lui sera pas retiré : celui d’avoir lutte pour les droits de l’homme. Il n’y faire sauter les cabris et qu’il faille,connaissait le visage. Et
exaltant, en en face de Nuremberg, su dire non. a pas de liberté sans fermeté dans sa pour y atteindre, suivre des voies
déc’était un visage familier, ce n’était pas exaltant, en face de Il est vrai que ce n’était pas à un défense. tournées et parfois escarpées,
coml’Éthiopie, ce n’était pas exaltant. de ces plébiscites dont l’issue te Cette vocation libérale est très loin ment ne pas l’admettre ? La politiquepourtant, puisque c’était
Et en face de la France, ce n’était rend si fier de ton pays - pour la d’être exclusive aussi est une longue patience. Nous necelui de la France
pas exaltant. première fois dans la vie d’un d’un sens de demanderons ici qu’une chose : que,
Ce qu’il y a, chez ”Et Daladier peut-être ne suscitait homme de ta génération : c’était à la l’État, dont il est tout le long du chemin, la
construcpas l’enthousiasme, ni l’honnête qui défilait. Il y avait les facteurs et tyrannie, à la mort, à la dictature, à permis de se de- tion de l’Europe reste, chez ceux quinous, de bien
Lebrun, ni les Croix de Feu, ni la les policiers et les ménagères et les la violence déchaînée. Mais, mon mander s’il ne su- nous gouvernent, la préoccupationet de moins bien
drôle de guerre. Et d’abandon en dames d’œuvres. Il y avait mon cher Jean-Jacques, tu étais né, toi bit pas une éclipse. majeure et un constant souci.
nous le dirons abandon, les catastrophes et les professeur d’histoire que j’aimais aussi ? La grogne, la ro- Voilà quelques-uns des points
d’ateffondrements n’avaient pas de beaucoup et qui s’appelait Georges Allons, allons ! Pour la première gne, l’insinuation tache du Figaro que je tenais à souli-également,
quoi, en vérité, rendre un jeune Bidault. Et puis, il y avait un fois de la vie d’un homme de ta perfide, la jubila- gner dès l’abord. Est-ce que la fidélitésans flatterie
Français de notre génération très général qui n’en finissait pas, dont génération, mon cher Jean-Jacques, tion masochiste, le à ces quelques thèmes n’est pas, pouret sans craintefier d’être Français. on avait appris à connaître la voix tu es fier de ton pays parce qu’il a dit goût secret de la Le Figaro, la meilleure façon de rester
JEAN D’ORMESSONJ’étais un très petit jeune homme mais dont personne ne connaissait non à une politique. Il faudra peut- catastrophe, nous fidèle à lui-même et de jouer dans la
au sein de l’abîme de 1940. Toi le visage. Et c’était un visage être tâcher, la prochaine fois, de te ne les cultiverons vie d’aujourd’hui son rôle traditionnel
aussi, si je ne me trompe. Et alors, familier, pourtant, puisque c’était rappeler une occasion où, sous la pas. La guérilla, d’inspiration ? ■
PAR JEAN D’ORMESSONc’est étrange, au sein de l’abîme celui de la France. conduite d’un homme qui était ouverte ou larvée,
justement, j’ai été pour la première Ah ! non, ceux qui sont nés après bourré de défauts, il avait dit non à contre un pouvoir *Louis Gabriel-Robinet, ancien directeur
fois fier de mon pays. C’est drôle 1944 ne savent pas ce qu’étaient alors l’histoire. ■ qu’on aurait tout de du « Figaro » de 1965 à février 1974.
PAR JEAN D’ORMESSONque tu ne l’aies pas été. J’étais un le bonheur et l’honneur et la fierté. même du mal à faire
bon petit bourgeois entre mon père Mais, mon cher Jean-Jacques, tu Chronique parue passer pour tyrannique ne Éditorial publié
et ma mère, dans un château de étais né, toi aussi ? dans Le Figaro le 2 mai 1969. peut pas être notre fait. dans Le Figaro le 21 février 1974.
Monsieur le Ministre, mon cher Emmanuel
UNE SEMAINE après le premier tour de pas dissipé les nuages. La gauche ne sait a été perdue. Le 7 mai, n’allez pas voter points, nous divergeons. On pourrait en marche avec vous, non certes pour
l’élection présidentielle, une semaine plus où donner de la tête. La droite a la la tête basse, en rechignant, faute de les énumérer. Tout le monde s’en sou- des raisons d’opportunisme, mais pour
avant le second tour, les Français ne gueule de bois. La gauche est un champ mieux. Votez la tête haute et l’espéran- vient. Nous les avons tous à l’esprit. des raisons d’évidence où tiennent une
respirent pas le bonheur. Le passé les de ruines. La droite sort à peine d’un ce au cœur. Contentons-nous de constater la plus place décisive la volonté de
rassembleattriste. L’avenir les inquiète. Il y a de chemin de croix politique et moral. Votre premier choix, notre premier sérieuse de ces réserves. Elle constitue ment, le désir de réconciliation,
l’esquoi. Un désastre les menace. L’une et l’autre ont du mal à faire leur choix n’était pas Macron. Pendant des un fameux paradoxe. Pendant des an- pérance en l’avenir. Et aussi, et
On l’a dit et répété : la campagne a deuil et à se trouver des motifs d’espé- semaines et des mois, dans ces rudes nées, la colère populaire a monté contre d’abord, le reflux du cauchemar que
été invraisemblable jusqu’à la folie. Elle rance. Le rejet à la fois de la droite et de journées qui nous laissent un goût amer le gouvernement en place. Voilà, en fin représenterait pour le pays et pour
a surtout été cruelle. Invraisemblable et la gauche constitue l’idée-force d’Em- et sur lesquelles il est inutile de revenir, de compte, qu’un membre éminent de chacun d’entre nous l’accession au
folle, elle n’a pourtant pas été une sur- manuel Macron, qui est le grand vain- nous avons pris l’habitude de regarder ce gouvernement, le plus lucide évi- pouvoir du Front national.
prise. Attaqués avec violence et mis queur du 23 avril. Deux mérites ne peu- en face les situations les plus difficiles et demment, le moins sectaire, le moins Le 7 mai, nous ne nous abstiendrons
presque au ban de la société, les sonda- vent pas être refusés à Macron : les problèmes les plus ardus. Conti- conformiste - c’est vous -, incarne no- pas. Nous voterons pour vous avec
réges ont prévu le résultat avec assez d’abord, il est un des rares - après Ray- nuons dans cette voie. tre espérance. Il y a de quoi se taper la solution. Mais, imposé par l’urgence, ce
d’exactitude. Aucun rapport avec le mond Aron - qui ont dénoncé l’hémi- Monsieur le Ministre, tête contre les murs. soutien n’est pas un chèque en blanc.
21 avril 2002, où l’irruption de Jean- plégie droite-gauche ; ensuite il est le Mon cher Emmanuel, Mais les faits sont là. Ils s’imposent. Si vous deviez échouer dans la
forMarie Le Pen avait été un coup de ton- seul à avoir barré la route au Front na- Vous êtes jeune, rapide, très habile, Vous êtes aujourd’hui, après le pre- midable entreprise où vous vous êtes
nerre. Tout le monde savait, cette fois- tional. (...) ambitieux, sympathique, brillant, vous mier tour, le seul rempart contre les engagé avec talent, avec audace et
meci, que sa fille serait au second tour. Elle Nous étions quelques-uns en France avez une femme remarquable. Il y a pas catastrophes promises par M Le Pen. avec ambition, vous laisseriez le pays
a été plutôt en deçà de ce qu’il était per- à penser que le programme de François mal de choses à porter à votre crédit - Devant le péril, au lieu de nous attar- dans un état plus grave encore que
cemis de prévoir. Elle progressera encore Fillon était le seul capable d’assurer le mais aussi à votre débit. Inutile de le der sur ce qui nous sépare, cherchons lui, consternant, où il se trouve
le 7 mai. redressement du pays. Pour les raisons dissimuler, nous n’avons pas toujours plutôt ce qui nous rassemble. Vous aujourd’hui après cinq années de
soLa grande, peut-être la seule, leçon que l’on connaît, la bataille imperdable été d’accord avec vous. Sur plusieurs voulez dépasser l’opposition stérile et cialisme. Tout serait alors possible. Le
du scrutin, c’est l’effondrement des absurde entre la gauche sociale-dé- pire deviendrait presque sûr. La
catasdeux partis de gouvernement de droite mocrate et la droite modérée. Nous trophe n’aurait été que retardée. Votre
et de gauche. Le parallèle n’est qu’ap- aussi. Vous voulez libérer le travail. tâche est immense. Votre
responsabiparent : ce qui était attendu il y a encore Nous aussi. Vous voulez simplifier, un lité, écrasante. Aussi largement que
quelques mois, c’était l’effondrement peu au-delà, espérons, des promesses possible face à une menace de
malde la gauche et le triomphe de la droite. fallacieuses de feu le quinquennat. heur, vous allez gagner une bataille. Il
Le Parti socialiste s’est écroulé comme Nous aussi. Vous voulez encourager vous faut gagner la guerre. ■
prévu. La droite a subi une amère défai- l’entreprise. Nous aussi. Comment ne
PAR JEAN D’ORMESSONte alors qu’elle espérait la victoire. Voilà pas vous soutenir en face des délires
longtemps déjà que les Français sont démagogiques, antieuropéens et into- Tribune parue
désabusés et pessimistes. Le 23 avril n’a lérants de Mme Le Pen ? Nous sommes dans Le Figaro le 28 avril 2017.2017
A