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Publié le : jeudi 21 juillet 2011
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Les Cahiers Paix & Citoyenneté
GESTION DES CRISES OU IMPOSITION DE L’ORDRE ?
Barbara DELCOURT Marta MARTINELLI (coord.)
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Atelier du colloque « Les Savoirs au défi de la Paix et de la Citoyenneté » (10 mars 2006)
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Les Cahiers Paix & Citoyenneté
Cette publication est éditée par le Pôle Bernheim d’études sur la Paix et la Citoyenneté avec le soutien de la Fondation Bernheim et de l’Institut d’études européennes de l’Université libre de Brux elles.
      
    Pôle Bernheim d’Etudes sur la Paix et la Citoyenneté C/o Institut d’Etudes européennes Université libre de Bruxelles  CPI 172 Avenue F.D. Roosevelt 391050 Bruxelles Téléphone : +32 (0) 2 650 44 68Téléfax : +32 (0) 2 650 30 68 Courriel : pole.bernheim@ulb.ac.be Site Web : http://www.polebernheim.net Editeur responsable : Eric REMACLE Coordination éditoriale : Sylvie MANTRANT
GESTION DES CRISES OU IMPOSITION DEL’ORDRE ?
Sommaire
Problématique générale Barbara DELCOURT & Marta MARTINELLI
Première session de l’atelier TERRORISME & DROIT INTERNATIONAL
Retour de l’état de guerre. La signification de l’opération « Liberté en Irak » Dario BATTISTELLA Les effets insécurisants du discours américain sur le terrorisme international Denis DUEZ Le Conseil de sécurité, nouveau législateur international ? Olivier CORTEN
Seconde session de l’atelier SECURITY AND DEVELOPMENT IN CRISIS MANAGEMENT
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OECD’s principles for good internationalengagement in fragile states…. Emmanuel KLIMIS How did peace become order?………. Roger MAC GINTY International state-building: Beyond conditionality, beyond sovereignty………. David CHANDLER
CollectionRegardssur l’International CollectionLes Cahiers Paix & Citoyenneté
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NB: La version électronique des Cahiers Paix et Citoyenneté se trouve sur le site web du Pôle Bernheim (http://polebernheim.net) à la page « Publications ».
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Les Cahiers Paix & Citoyenneté
GESTION DES CRISES OU IMPOSITION DE L’ORDRE ?
Problématique générale
Dans le contexte des axes de recherche «ordre et désordre international» et «peace, conflict resolution and develop-ment» du Pôle Bernheim, l’attention des chercheurs qui y ont été associés s’est foca-lisée sur les situations de crise internationale (suite des attentats du 11 septembre 2001, guerres contre l’Afghanistan et l’Irak, …) et la manière dont les acteurs internationaux ont pensé les conditions d’imposition de l’ordre et/ou de gestion du désordre. Les réponses qu’ils y ont apporté ont été examinées dans une perspective critique et transdisciplinaire associant essentiellement des recherches menées dans le champ des relations inter-nationales, des études de sécurité et du droit international public. Plusieurs ouvrages en ont résulté qui reprennent, pour la plupart, les résultats de colloques organisés par le Pôle Bernheim et avec la participation de certains de ses membres.Si les questions qui y ont été traitées sont à première vue assez diversifiées et les analyses pas toujours consensuelles, il en ressort néanmoins quelques fils conduc-teurs qui ont nourri les discussions des deux sessions de l’atelier. Il apparaît en premier lieu que le discours dominant relatif à la gestion des nouvelles menaces, et partant du désordre international, se réfère prioritairement à la nécessité de rendre les institutions internationales plus efficaces, de renforcer les coopérations entre les Étatstout en tenant dûment compte de
l’importancegrandissante des acteurs non étatiqueset de combler les lacunes du droit international en proposant de nouvelles normes juridiques plus à même de répondre aux défis du XXIesiècle. Ce discours consensuel repose sur l’idée qu’une maturation plus importante du système international est d’ores et déjà à l’œuvre (cf. la notion de «gouvernance glo-bale»), mais qu’il serait indispensable, pour contrer une violence endémique à tous les ni-veaux, infra- comme interétatiques, d’en con-solider les assises. Il faut toutefois constater que, d’une part, ce phénomène de maturation ne se vérifie pas toujours empiriquement, la centralisation de l’autorité politique qu’il sup-pose rencontrant certaines formes de résis-tance (très souvent identifiées à des désordres locaux ou encore à des tentations nationalistes, voire impériales). D’autre part, l’institutionnali-sation et la juridicisation des relations interna-tionalesque ce phénomène semble encou-rager dans la perspective d’une pacification durable du système internationalentraînent de nouvelles stratégies interventionnistes et un renouvellement du discours censé les justifier car, de fait, ces interventions suscitent à leur tour de nouveaux problèmes de légitimité. Le développement de nouvelles formes de protec-torat oblige ainsi à actualiser un argumentaire hérité de la période coloniale permettant de concilier le principe de souveraineté, le droit à l’autodétermination et l’exercice d’une autorité politique par des acteurs externes.
Atelier co-organisé avec le Réseau d’Études en Politique Internationale (REPI) et le Réseau GRAPAX
Coordination de l’atelier: Barbara DELCOURT(ULB) &Marta MARTINELLI(ULB)
Présidents de séance : Barbara DELCOURT(ULB) ;Anton PELINKA(Central European University, Budapest ; Chaire Bernheim 2002/2003)
GESTION DES CRISES OU IMPOSITION DEL’ORDRE ?
Première session de l’atelier TERRORISME & DROIT INTERNATIONAL
RETOUR DE L’ETAT DEGUERRE. LA SIGNIFICATION DEL’OPERATION «LIBERTE EN IRAK » Dario BATTISTELLA,Institutd’Études Politiques de Bordeaux
L’opération «Liberté en Irak » a suscité toutes sortes de commentaires et d’analyses, notamment à propos des causes de cette guerre et des objectifs poursuivis par les Etats-Unis. Notre propos ici est de nous interroger sur sa signification, en défendant l’hypothèse que cette guerre signifie, d’abord, le retour de l’état de guerre. La notion d’état de guerre est due à Hobbes. Dans sonLéviathan, le philosophe britannique voit dans l’état de guerre une situation « où chacun est ennemi de chacun » ; il affirme qu’au sein d’un tel état de guerre «de chacun contre chacun, (…) il n’y a pas de place pour une activité industrieuse (…), pas de propriété, pas d’empire sur quoi que ce soit, pas de distinction du tien et du mien » ; il précise que « la compétition dans la poursuite des richesses, des honneurs, des commande-ments et des autres pouvoirs incline à (…) l’hostilité et à la guerre, parce que le moyen pour un compétiteur d’atteindre ce qu’il désire est de tuer, d’assujettir, d’évincer ou de repousser l’autre». Surtout, il note que dans un tel état de guerre, chaque Etat a la liberté de faire tout ce qu’il considère indispensable à son existence: d’uncôté «l’accroissement de l’emun moyen « permis » à tout Etat est pire » en vue de son autopréservation, ce qui revient à dire que l’anéantissement de l’ennemi fait partie des objectifs légitimes de toute politique extérieure; de l’autre unEtat ne doit nullement hésiter à « prendre les devants» lorsqu’il envisage de recourir à la force, ne serait-ce que pour empêcher son ennemi d’en faire autant avant lui. L’état de guerre est en effet un monde à part, règne de la nécessité et de la contrainte, où tous les coups sont permis, sans considération pour la loi et la morale : « La violence et la ruse sont les deux vertus car-dinales », parce que «là où il n’est pas de pouvoir commun(…), rien ne peut être injuste (… et que …) les notions de légitime et d’illégitime n’ont pas leur place»; l’accrois-sement de l’empire est permis parce que seul appartient à quelqu’un ce «dont il peut se
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saisir, (…) et seulement pour aussi longtemps qu’il peut le garder il faut prendre les» ; devants parce que «la volonté de s’affronter en des batailles est suffisamment avérée » en permanence et qu’unEtat, tel un gladiateur en « méfiance » par rapport à tous les autres Etats, ne peut se sentir en sécurité qu’à con-dition «qu’il n’aperçoive plus d’autre puissance assez forte pour le mettre en danger » ; d’ailleurs, dans un tel état, un Etat ne peut et ne doit compter que sur lui-même pour assurer sa sécurité : chacun a «la liberté (…) d’user comme il le veut de son pouvoir propre, pour la préservation de sa propre nature, autrement dit de sa propre vie, et en conséquence de faire tout ce qu’il considérera, selon son jugement et sa raison propres, comme le moyen le mieux adapté à cette fin ». Lorsque l’on applique cette conception à ce qui s’est passé au moment de «Liberté en Irak », on peut dire que le comportement amé-ricain correspond très exactement à cette des-cription hobbésienne de l’état de guerre: -l’administration Bush a vu dans l’Irak de Saddam Hussein un ennemi et elle l’a éli-miné ; -elle a recouru de façon préventive à la force armée, sans égard pour les normes de comportement internationales ; -elle a agi unilatéralement, sans tenir comp-te des opinions contraires émises y com-pris par certains de ses alliés. Tout d’abord, l’Irak est stigmatisé comme ennemi, comme l’indiquent les différents dis-cours sur l’axe du mal et les Etats voyous qui, au fur et à mesure, se focalisent sur le seul Irak, présenté le 7 octobre 2002 par George W. Bush dans un discours tenu à Cincinnati comme « un cas unique », du fait de « ses actions passées et présentes, de ses capacités technologiques, de la nature sans pitié de son régime». L’Irak est accusé de menacer les Etats-Unis, comme le prouve d’après les Américains le fait que toutes les tentatives di-
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plomatiques ont échoué, depuis 1991, à faire respecter par Saddam Hussein les différentes résolutions lui interdisant de s’armer ne Il: « peut y avoir de paix si notre sécurité dépend de la volonté et des caprices d’un dictateur agres-sif et sans foi ni loi (…), un élève de Staline, qui utilise le meurtre comme outil de terreur et de contrôle, au sein de son propre cabinet, de sa propre armée, et même de sa propre famille ». En quelque sorte, l’Irak est un ennemi parce qu’il menace lesEtats-Unis et il menace les Etats-Unis parce qu’il est autre, c’est-à-dire une dictature, à laquelle il faut mettre fin pour met-tre fin à la menace. L’opération « » vise préci-Liberté en Irak sément à éliminer cet ennemi. Certes, l’intégri-té territoriale de l’Irak n’est pas remise en cause par cette opération, de même qu’il n’est pas mis fin à l’indépendance nationalede jure. Mais si l’opération «Liberté en Irak» n’est pas un policide, elle n’en ôte pas moins à l’Irak sa liberté, car le fait pour le régime irakien de l’après-« Liberté en Irak» d’être imposé par la force à laquelle ont recouru les Américains signifie la perte de l’indépendance politique de l’Irak, de son droit collectif à l’autodéter-mination, du fait que l’Irak indépendamment post-2003 esta prioriplus démocratique que l’Irak de Saddam Hussein. Autrement dit, « Liberté en Irak » représente une guerre d’anéantissement, non pas des populations, mais d’une unité politique, parce qu’elle est menée contre un ennemi perçu comme tel à cause de son régime différent, dictatorial, autoritaire, qu’il faut empêcher de nuire parce qu’il est accusé de violer les régimes de non-prolifération d’armes de destruction massive, que ce soit à son propre profit ou à celui d’éventuels alliés, étatiques ou non. Peu importe en la matière que l’Irak n’ait nullement fait preuve de sa volonté effective d’être sur le point d’utiliser les armes de destruction massive qu’il est censé détenir. C’est le deuxième indice du retour de l’état de guerre : les Etats-Unis agissent de façon pré-ventive face à ce qu’ils estiment être une me-nace inédite. A vrai dire, les discours et textes officiels américains se réclament de la doctrine de la guerre préemptive et non de la guerre préven-tive : « Depuis longtemps, les Etats-Unis envi-sagent l’option de recourir à des actions pré-emptives en vue de contrecarrer une menace suffisamment grave pour notre sécurité natio-nale. Plus la menace est grande, plus le risque de l’inaction est grand et plus il est important
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de prendre des mesures préemptives pour nous défendre, même si des doutes subsistent quant au moment et à l’endroit de l’attaque ennemie. En vue de devancer ou d’empêcher de tels actes hostiles de la part de nos ad-versaires, les Etats-Unis, si nécessaire, agiront de façon préemptive. (…) A un âge où les ennemis de la civilisation cherchent ouverte-ment et activement à acquérir les technologies les plus destructrices qui existent sur terre, les Etats-Unis ne peuvent rester inactifs alors que les dangers s’accumulent », écrit par exemple la doctrine de sécurité nationale de septembre 2002. Mais le problème que pose cette fidélité revendiquée avec la doctrine et les pratiques de la guerre préemptive réside dans le fait qu’il n’y a aucune mobilisation visible de la part des forces armées de l’Irak, en 2002-2003, ni contre ses voisins, nia fortioricontre les Etats-Unis. L’administration Bush n’ignore bien sûr pas les critères de légitimité d’une guerre pré-emptive, mais elle tente précisément de pro-poser une nouvelle doctrine de la guerre pré-emptive, basée sur l’idée d’une menace iné-dite que représenterait l’Irak, directement par ses armes de destruction massive, ou indirec-tement par ses soutiens divers aux nébuleu-ses terroristes : « Étant donné les buts des Etats voyous et des terroristes, les Etats-Unis ne peuvent plus se fier àune position d’attente comme par le passé. (…) Nous ne pouvons laisser à nos ennemis la possibilité d’une frappe en premier. (…) L’imbrication entre Etats sponsorisant la terreur et Etats cherchant à se doter d’armes de destruction massive nous contraintà agir. (…) LesEtats voyous et les terroristes n’ont pas l’intention, pour nous attaquer, de se conformer aux méthodes clas-siques. Ils comptent sur des actes de terreur et, potentiellement, sur des armes de destruction massive, que l’on peut cacher facilement, lan-cer secrètement, et utiliser sans avertisse-ment ». L’argumentation clef est donc la suivante: la traditionnelle doctrine de la guerre préemp-tive reconnue par les normes internationales, et qui conditionne le droit à recourir à la force en l’absence d’une attaque en cours à l’existence d’une menace imminente, la plupart du temps une mobilisation visible des armées, marines et forces armées en train de se préparer pour une attaque, ne peut plus fonctionner face à la nouvelle menace, composée de « réseaux ta-pis dans l’ombre (qui) peuvent amener la peur et le chaos pour un coût moins élevé qu’un seul tank ». Parce que « la lutte contre le terrorisme global est différente de toute autre guerre dans l’histoire (…), la meilleure stra-
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tégie défensive est une bonne stratégie offen-sive » ; face à des ennemis cherchant avec détermination à se procurer des armes de des-truction massive, face à des terroristes organi-sés pour pénétrer des sociétés ouvertes en re-tournant contre celles-ci les technologies mo-dernes, l’Amérique, « parce que c’est une question de bon sens et d’autodéfense, interviendra avant même que la menace ne se concrétise ». L’argumentation de l’administration améri-caine est difficile à contrecarrer, dès lors que l’on admet l’existencede réseaux terroristes et/ou d’Etats voyous que l’on peut effecti-vement soupçonner de « ne pas chercher à attaquer par des moyens conventionnels » et d’utiliser «des armes de destruction massive que l’on peut facilement cacher, se procurer de façon clandestine, et user sans avertisse-ment». Reste que le fait de conclure qu’il faut « adapter le concept de la menace imminente aux capacités et aux objectifs des adversaires contemporains» revient, face à l’Irak en 2002-2003, à réhabiliter l’argument qui avait préci-sément été à l’origine du rejet de la doctrine de la guerre préventive, à savoir l’incertitude res-sentie face aux intentions d’acteurs tiers. Le problème avec l’attitudedes Etats-Unis est pré-cisément qu’ils attaquent «sur des soupçons vagues et incertains », comme le disait Vattel dans sa dénonciation de la guerre préventive, car ce faisant, ils deviennent eux-mêmes un injuste agresseur, d’autant plus que, le plus souvent, l’agression prend la forme d’une attaque menée par un Etat puissant contre un Etat faible, ce qui est effectivement le cas de l’Irak soumis à une dizaine d’années d’em-bargo et privé du contrôle du tiers septentrional de son territoire. Mais il est vrai que cet argument ne pèse guère à Washington : persuadées «qu’une guerre ne peut s’éviter, mais seulement se diffère à l’avantage d’autrui», comme le disait Machiavel, les autorités américaines sont décidées d’agir de façon unilatérale, ce qui constitue le troisième indice du retour de l’état de guerre. L’unilatéralisme triomphe tout d’abord dans l’attitude adoptée à l’égard du système de sé-curité collective du chapitre VII de la Charte des Nations Unies. Intervenant devant l’Assem-blée générale des Nations Unies le 12 sep-tembre 2002, George W. Bush souligne : « Ma nation travaillera main dans la main avec le Conseil de sécurité des Nations Unies pour faire face à notre défi commun. (…) Nous
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travaillerons avec le Conseil de sécurité en vue des résolutions nécessaires. Maisqu’il n’y ait aucun doute sur les objectifs des Etats-Unis. Les résolutions du Conseil de sécurité seront appliquées, les exigences justes de la paix et de la sécurité seront satisfaites oul’action sera inévitable ». Il récidive lors de son discours sur l’état de l’Union du 28 janvier 2003 Nous: « avons fait appel aux Nations Unies. (…) Nous soutenons avec ardeur l’Agence internationale de l’énergie atomique dans sa mission de contrôle des matériels nucléaires de par le monde. (…) Toutes les nations sont con-cernées par la prévention d’attaques soudaines et catastrophiques. Nous leur demandons de nous rejoindre, et nombreuses sont celles qui agissent en conséquence. Mais le destin de cette nation ne dépend pas des décisions d’au-trui (…) Nous consulterons. Mais qu’il n’y ait pas de malentendu : si Saddam Hussein ne désarme pas complètement, pour la sécurité de notre peuple et pour la paix du monde, nous dirigerons une coalition pour le désarmer ». Affirmant que « le dictateur irakien ne dé-sarme pas, (…) il nous et rappelanttrompe », les douze ans de tergiversations diverses de Saddam Hussein, George W. Bush estime que « se fier au bon sens et à la retenue de Saddam Hussein n’est pas une stratégie, et n’est pas une option ce faisant, il para-» : phrase Hobbes selon qui «c’est un précepte de la raison que tout homme doit s’efforcer à la paix aussi longtemps a un espoir de l’ob qu’il-tenir; et quand il ne peut pas l’obtenir, il lui est loisible de rechercher et d’utiliser tous les se-cours et tous les avantages de la guerre ». Le refus américain de donner une nouvelle chance aux inspecteurs de l’ONU, la décision de re-courir à l’action qu’il y ait ou non soutien des autres Etats, sont conformes à la conception hobbienne de l’action internationale, forcément unilatérale parceque dans l’état de nature, les Etats « vivent sans aucune autre sécurité que celle dont les munissent leur propre force ou leur propre ingéniosité » : si chez Hobbes tout un chacun doit s’efforcer à la paix, on n’est obligé de consentir à se dessaisir des moyens à sa disposition pour assurer sa survie qu’à condition que « les autres y consentent aussi » ; en revanche, « si les autres hommes ne veulent pas se dessaisir de leur droit aussi bien que lui-même, nul homme n’a de raison de se dépouiller du sien car ce serait là s’ex-poser à la violence, ce à quoi nul n’est tenu». D’après les Américains, étant donné que l’Irak ne joue pas le jeu des résolutions de l’ONU et refuse d’ouvrir son territoire aux inspecteurs, les Etats-Unis n’ont pas à transmettre leur
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droit de légitime défense individuelle à la collectivité des Etats agissant dans le cadre du chapitre VII, car sinon ils se priveraient de la possibilité d’empêcher l’Irak d’user de sa liberté de porter atteinte à la sécurité des Etats-Unis, étant donné que d’après eux l’Irak ne s’est pas dessaisi de sa liberté d’agir unilatéralement. Peu importe ce que pensent de leur attitude les autres Etats, à commencer par ceux de leurs alliés qui, telles la France et l’Allemagne, préféreraient donner une dernière chance à une tentative de résolution pacifique du conflit. En effet, « Liberté en Irak » vient confirmer une évolution datant du lendemain des attentats du 11 septembre : alors que, pour la première fois dans son histoire, l’OTAN, par la voix de son secrétaire général Lord Robertson, s’apprêtait à déclencher la procédure de l’article 5 pré-voyant une concertation collective envue d’une action commune, les Etats-Unis avaient mené l’opérationEnduring Freedomà la tête d’une coalitionad hoc, au nom de la marge de ma-nœuvre qu’ils réclamaient pour pouvoir mener avec succès leur lutte contre le terrorisme. Inspirés par les critiques émises au sein de l’état-major américain lors de l’intervention de l’OTAN au Kosovo, au cours de laquelle les dé-cisions avaient dû être prises à 19, les dé-cideurs américains ont résumé leur stratégie dans la formule « »coalition of the willing, confirméea contrariopar l’absence de toute
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Les Cahiers Paix & Citoyenneté
référence autre que décorative à l’Alliance atlantique dans la doctrine nationale de stra-tégie de septembre 2002. Victime d’une simple indifférence des Amé-ricains au moment de leurs représailles contre les Taliban, l’Alliance atlantique a été ouver-tement tenue à l’écart au moment de «Liberté en Irak » ; davantage, le réflexe traditionnel de la concertation a cédé la place à des tentatives de division entre vieille et nouvelle Europe, conformément à l’avertissement lancé par George W. Bush au lendemain des attentats : « Ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous ». L’abandon du multilatéralisme intra-occi-dental est particulièrement révélateur du retour des Etats-Unis aux valeurs hobbiennes. En se proclamant plus égaux que leurs alliés, en choisissant l’unilatéralisme délibéré au nom de la promotion de leurs valeurs, en optant pour un « wilsonisme botté » qui les situe au-dessus des règles intériorisées par la société interna-tionale qu’ils avaient plus que quiconque contri-bué à mettre sur pied et à consolider depuis Wilson et Roosevelt jusqu’à Bush père au mo-ment de « Tempête du désert », les Etats-Unis se sont transformés en 2003 en puissance révisionniste, réhabilitant une conception hob-bienne de la politique internationale que l’on a, à tort, cru dépassée.
Dario Battistella,Retour de l’état de guerre, Paris, Armand Colin, 2006, 292 p.       
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LES EFFETS INSÉCURISANTS DU DISCOURS AMÉRICAIN SUR LE TERRORISME INTERNATIONAL Denis DUEZ,ULB
Les guerres d’Afghanistan et d’Irak lancées au lendemain des attentats du 11 septembre 2001 ont été présentées par l’administration Bush comme étant des réponses directes à la menace représentée par le terrorisme trans-national et, plus particulièrement, à la menace générée par ses mouvances islamistes ra-dicales. L’usage de la force s’est donc accom-pagné, de manière très classique, d’un dis-cours sur l’« et la sécurité internatio-ordre » nale qui va constituer la pierre angulaire de l’action américaine et de sa légitimation. Le premier argument mobilisé pour justifier les interventions militaires placées dans le cadre de la guerre contre le terrorisme procède ainsi d’une posture de défensive plutôt banale, selon laquelle les menaces qui pèsent sur la sécurité des Etats-Unis et de leurs alliés auto-risent cesderniers à recourir à l’ensemble des moyens nécessaires pour les éradiquer. La lutte contre des groupes préparant des actions terroristes de grande ampleur, s’appuyant sur des réseaux implantés dans plusieurs pays et disposant d’importantes ressources humaines et matérielles devient ainsi une priorité abso-lue. La logique à l’œuvre relève d’un principe de légitime défense explicitement mobilisé par l’administration américaine dès l’automne 20011. Le discours accompagnant la campagne d’Afghanistan, lancée quelques semaines après les attentats de septembre 2001, s’inscrit de ce cadre argumentatif. L’opérationLiberté immuableest alors présentée comme visant à empêcher les auteurs de tels actes de disposer des moyens de recommencer. En l’espèce, l’objectif principal résidait ainsi dans la des-truction de l’infrastructure grâce à laquelle les terroristes d’Al-Qaida préparaient et perpé-traient leurs attentats2. Dans ce cadre, bom-barder puis occuper l’Afghanistan devenait un objectif légitime de politique extérieure des Etats-Unis, puisque le régime des Taliban s’était rendu complice des terroristes en abri-tant leurs camps d’entraînement3. A ce discours sur la lutte antiterroriste va très rapidement se greffer un autre discours parfaitement complémentaire concernant quant
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à lui la menace représentée par les arme-ments de destruction massive, c’est-à-dire l’en-semble des armements de type nucléaire, chi-mique et bactériologique. La nouveauté de la menace soulignée par l’administration améri-caine ne réside cependant pas ici dans la sin-gularité de ces armes dont l’existence n’est évidemment pas récente, mais bien dans ce qui est présenté comme les modalités nou-velles de leur utilisation potentielle par des forces hostiles aux démocraties occidentales. Bien plus que les armements eux-mêmes, c’est le risque de leur utilisation par des réseaux terroristes et/ou des Etats qualifiés de « voyous » qui constituerait la nouveauté. L’apparition d’acteurs présentés comme incon-trôlables et irrationnels rendrait dès lors impé-ratif le contrôle absolu de la circulation de ces armes. Dans un document de décembre 2002 consacré à la stratégie nationale de lutte contre les armes de destruction massive, la Maison Blanche souligne cette préoccupation et affirme qu’il ne peut être considéré comme acceptable que les régimes ou les terroristes les plus dan-gereux au monde menacent les Etats-Unis avec les armes les plus destructrices au monde4. A partir de là, la connexion entre, d’une part, unarsenal aux potentialités mor-tifères incommensurables, et, d’autre part, la nature des forces susceptibles de les utiliser (ou du moins décrites comme telles) cons-tituera un argument clé dans la justification de la Doctrine Bush. C’est notamment sur cette base, on s’en souvient, que sera justifiée l’opé-rationIraqi Freedom l’objectif premier de dont-vait être d’empêcher un régime ennemi de pos-séder des armes de destruction massive, de les utiliser ou, éventuellement, de participer à leur dissémination vers d’autres acteurs5. La lutte contre les réseaux terroristes et leurs infrastructures, d’une part, et la chasse aux armes de destruction massive, d’autre part, se sont donc imposées comme deux des prin-cipaux leitmotivs de la guerre globale contre le terrorisme lancée par le gouvernement des Etats-Unis. Pourtant, plus de quatre ans après les attentats de 2001, force est de constater que les opérations entreprises et, en particulier,
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les opérations militaires n’ont pas significati-vement contribué à la pacification, ou plutôt, à la sécurisation recherchée. S’il est vrai qu’au-cun groupe terroriste n’a à ce jour –et à ma connaissance– pu se doter d’armes de des-truction massive et si, à plus forte raison, au-cun de ces groupes n’en a jamais fait usage, les objectifs initiaux annoncés au lendemain des attaques de septembre 2001 n’ont pas pour autant été atteints à l’heure actuelle. Au contraire, pourrait-on dire. En Afghanistan et en Irak, les conflits se prolongent et l’insécurité reste de mise sans qu’aucune issue ne puisse être envisagée à brève échéance. Loin d’avoir contribué à pa-cifier ces sociétés, les opérations menées ont plutôt participé, à moyen terme, à la dété-rioration des conditions de vie et de sécurité des ressortissants afghans et irakiens. En Irak plus particulièrement, le climat d’instabilité et de violence fait planer chaque jour un peu plus le spectre de la guerre civile sur le pays. Si l’on se borne maintenant à examiner le point de vue spécifiquement américain, le bilan de la guerre contre le terrorisme se fait impres-sionnant. Le décompte des pertes subies en Afghanistan et en Irak ne cesse en effet de s’alourdir. Il s’égrène quasiment en temps réel sur le site du Département de la Défense por-tant officiellement à ce jour à plus de 2500 le nombre de soldats et de civils américains morts dans le cadre des opérations menées sous la bannière de la lutte contre le terrorisme6. De manière plus inquiétante, la stratégie américaine de guerre contre le terrorisme sem-ble avoir, contrairement à son objectif premier, renforcé voire donné naissance à des mou-vements de résistance nourrissant de nou-velles actions à caractère terroriste. En fa-vorisant, nous y reviendrons, la formation de ce que Max Weber appelait des « communautés émotionnelles », elle semble avoir facilité et accéléré le recrutement de combattants prêts à s’engager un peu partout dans le monde contre les Etats-Unis et leurs alliés. En effet, loin de se traduire par un processus d’éradication de la violence politique, la période nous séparant des attentats de 2001 a, au contraire, été mar-quée par des attentats de grande ampleur tant en Europe qu’en Asie ou en Afrique. Les attentats coordonnés de Casablanca en mai 2003, ceux de Madrid en mars 2004, ceux de Londres en juillet 2005, ou encore les explo-sions de Bali en octobre 2005 ne plaident en effet pas en faveur de la stratégie américaine de réponse militaire à la menace du terro-risme islamiste. Au contraire, pourrait-on dire.
Les Cahiers Paix & Citoyenneté
La plupart de ces attentats se présente explici-tement comme des représailles menées en ré-ponse aux opérations conduites en Irak et en Afghanistan. Ainsi, au lieu de favoriser un pro-cessus de pacification, l’option adoptée par l’équipe Bush-Cheney semble plutôt contenir en elle les germes d’un désordre international. L’emphase portée sur la menace terroriste est en effet porteuse d’une logique déstabilisante et insécurisante dans la mesure où elle par-ticipe à la radicalisation des mouvements isla-mistes radicaux mais aussi au renforcement, dans les sociétés occidentales, de peurs don-nant crédit aux thèses huntingtonniennes d’un choc civilisationnel7. Cette situation ne peut que nous amener à nous interroger sur les fondements et la signi-fication de la stratégie de la « guerre au ter-rorisme» et du discours d’ordre qui l’accom-pagne généralement. Dans la suite de mon intervention, je tenterai de montrer que le dis-cours politique et stratégique américain actuel ne répond pas au seul objectif de la lutte contre le terrorisme mais aussi à une logique tout autre. Dans cette optique, je soulignerai tout d’abord que, en raison de sa nature fonda-mentalement insécurisante, ce discours a per-mis la validation politique de thèses et de re-présentations du monde véhiculées bien avant les attentats du 11 septembrenotamment mais pas seulement dans les milieux néocon-servateursthèses et représentations qui étaient restées jusqu’alors considérées comme trop extrêmes et, par conséquent, politique-ment inacceptables (A). Je montrerai ensuite que ce même discours permet aujourd’hui d’assurer la légitimation et la reproduction de cette politique dont les traits distinctifs sont l’unilatéralisme et la prédilection pour l’interven-tionnisme militaire (B). A. LA « GUERRE CONTRE LE TERRORISME », CONDITION DE POSSIBILITE DE L’EMERGENCE DES THESES NEOCONSERVATRICES La tendance actuelle des Etats-Unis à déve-lopper, au nom de la lutte contre le terrorisme, une politique extérieure marquée du sceau de ce que l’on pourrait appeler –selon le point de vue plus ou moins critique qui est adoptéun « impérialisme coercitif » ou un « universalisme messianique», n’est pas née avec l’adminis-tration républicaine Bush-Cheney. Cette ten-dance trouve pour partie son origine dans le sentiment de triomphalisme partagé par de nombreux Américains au lendemain de la
GESTION DES CRISES OU IMPOSITION DEL’ORDRE ?
guerre froide. La chute du communisme est en effet interprétée à Washington comme une tri-ple victoire: victoire politique tout d’abord avec l’avènement de la démocratie libérale comme seul système politique légitime ; victoire socio-économique ensuite avec l’imposition des prin-cipes de l’économie de marché; victoire géo-politique enfin avec l’accession desEtats-Unis au rang de superpuissance monopolistique8. Cette vision triomphante de la fin de la guerre froisera le point de départ d’un prode -cessus de reconceptualisation du rôle des Etats-Unis dans le monde mais aussi de re-définition des menaces pesant sur la sécurité nationale américaine et, de manière plus géné-rale, sur la sécurité internationale. Initié au but des années 1990 par l’administration de George Bush, ce processus aboutira dans un premier temps à l’élaboration d’un discours sur le « nouvel ordre mondial »9affirmant la né-cessité d’un engagement multilatéral américain accru. Très vite cependant, ce discours cèdera la place à une conception bien plus tradition-nelle du rôle international des Etats-Unis fai-sant la part belle au sentiment exceptionnaliste et à son corollaire, l’unilatéralisme10. De ce point de vue, le documentDefense Planning Guidancede 1992 réalisé par un groupe d’experts dirigé par Paul Wolfowitz –alors sous-secrétaire à la Défenseapparaît révé-lateur de cette inflexion11. S’inspirant très large-ment des travaux menés au sein duthink tank néoconservateurProject for the New American Century(P.N.A.C.)12, ce rapport fixait en effet comme but ultime de la politique extérieure des Etats-Unis la préservation du statut de super-puissance unique hérité de la fin de la guerre froide. Un tel objectif impliquait notamment de prévenir, au besoin par la dissuasion militaire, l’émergence d’autres centres de puissance ma-jeurs où que ce soit dans le monde13. Véritable programme néoconservateur avant l’heure, ce texte sera cependant considéré à l’époque comme trop maximaliste et belliciste. A ce titre, il ne franchira jamais le cap du simple docu-ment de travail. Dans un registre nettement plus policé, la politique étrangère formulée par l’administra-tion Clinton s’engagera elle aussi dans la voie tracée par ces réflexions néoconservatrices. La préservation et l’extension du leadership améri-cain figureront en effet en tête des priorités du gouvernement démocrate. Dans un discours prononcé à laJohns Hopkins Universityen septembre 1993, le Conseiller pour la Sécurité Nationale, Anthony Lake, prend ainsi acte de la victoire de l’idée démocratique et, par voie de
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conséquence, du modèle politique américain. Bill Clinton se montrera quant à lui nettement plus catégorique en déclarant au cours de son second discours d’investiture, en janvier 1997, que l’Amérique constitue désormais la seule nation indispensable pour le monde14Au plan . stratégique, ce réinvestissement du thème du « siècle américain» se traduira par l’élabora-tion des concepts d’«Enlargement» et d’«en-gagement sélectif ». Formalisés en 1995, ces principes contiennent les germes de la politique extérieure américaine actuelle15. Le concept d’Enlargementcensé se sub-stituer à celui deContainmentjugé dépassén’impliquait cependant pas encoreexplicite-ment du recours à la force pour imposer l’idée le libéralisme politique et l’économie de mar-ché, idée défendue par les néoconservateurs. Les progrès de la démocratie y restent donc principalement envisagés comme le produit d’un processus, supposé inéluctable, de matu-ration politique des sociétés non démocra-tiques. Les Etats-Unis ne peuvent dès lors qu’accélérer ce processus en isolant diploma-tiquement, militairement, économiquement et technologiquement les régimes dictatoriaux, théocratiques ou kleptocrates16. À l’analyse, il apparaît donc que les ten-dances interventionnistes développées par l’administration Bush ne sont pas en rupture to-tale avec les politiques menées par ses prédé-cesseurs. Le concept d’Enlargementdéve-loppé dans le courant des années 90 et, plus largement, les doctrines stratégiques forgées durant la présidence de Bill Clinton contiennent en effet les bases d’une légitimation de la poli-tique actuelle, notamment la politique de chan-gement de régime. L’emphase sur la promo-tion de la démocratie en tant que facteur cons-titutif de la sécurité internationale et de la sécu-rité nationale des Etats-Unis cache en effet une conception dichotomique du monde qui serait marqué par la division entre un univers de «pleine civilisation», d’une part, et un espace d’«extrême barbarie», d’autre part17. Le con-cept d’Enlargementd’Anthony Lake rejoint donc assez largement les thèses polémiques avancées à l’aube des années 90 par Francis Fukuyama18. Tous deux semblent croire au progrès inéluctable et quasi « naturel » de la démocratie politique dans le monde ou, à tout le moins, le progrès de l’idée démocratique en tant que référent désormais indépassable de la légitimité politique. Les menaces représentées par le terrorisme, par les « derniers » Etats au-toritaires (Etats voyous ourogue states) mais aussi par l’instabilité et la conflictualité pro-
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