Al-Qaïda,la construction d'un mythe

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Al-Qaïda,la construction d'un mythe

Publié le : jeudi 21 juillet 2011
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10 HISTOIREVIVANTE
LA LIBERTÉ VENDREDI 12 SEPTEMBRE 2008
Al-Qaïda, laconstruction d’un mythe STRATÉGIE¥ En vingt ans, la nÈbuleuse terroriste a rÈussi ‡ se faire connaÓtre jusquÕaux confins de la terre, sÕinfiltrant dans les esprits gr‚ce ‡ une machine mÈdiatique redoutable. Les explications dÕun spÈcialiste.
PROPOS RECUEILLIS PAR PASCAL FLEURY Sans mÈdiatisation, que serait le terroris-me? Que serait le mou-vement al-QaÔda? Car dans lÕoptique terroris-te, les mÈdias sont des armes qui doivent por-ter bien plus loin que les bombes. Une stratÈgie redoutable, qui a fait la notoriÈ-tÈ mondiale dÕal-QaÔda, permettant ‡ la nÈbuleuse djihadiste de sÕÈlever au rang de mythe. DÈcryptage du phÈnomËne 1 par FranÁois-Bernard Huygue, cher-cheur associÈ ‡ lÕInstitut de relations in-ternationales et stratÈgiques (IRIS), ‡ Pa-ris, o˘ il enseigne la stratÈgie de lÕinformation.
Quelle est la stratégie médiatique du mou-vement al-Qaïda? François-Bernard Huygue:CÕest dÕabord celle de tout mouvement terroriste: faire connaÓtre ses proclamations soit par les mÈdias de ´lÕennemiª, soit par les siens propres. Mais aussi recruter, permettre ‡ la mouvance des sympathisants de sÕexprimer et dÕÍtre informÈe, fonction que remplissent trËs largement les fo-rums islamistes. SÕajoute une fonction particuliËrement dÈveloppÈe avec al-QaÔda: humilier lÕadversaire par des images symboliques. Le plus grand dÈfi de tous les temps fut lÕattentat contre lesLa maison de production as-Sahab diffuse les messages d’al-Qaïda à destination du monde entier via Internet et d’autres supports.KEYSTONE Twin Towers, qui reprÈsentaient lÕor-gueil de lÕAmÈrique, lÕidol‚trie, lÕargent, la mondialisation...lÕimaginaire que le produit lui-mÍme. Al-parler des chefs dÕal-QaÔda), et qui nÕontchiste et presse ‡ imprimer, nationaliste Reste que la capacitÈ dÕal-QaÔda estQaÔda est comme une franchise que re-ou anticolonialiste et radio, internatio-pas ÈtÈ sÕaguerrir en TchÈtchÈnie ou en Ètonnante, notamment ‡ travers sonprennent des ´boutiques localesª. SeuleIrak avant de prendre des initiatives. Lesnal anti-impÈrialiste et tÈlÈvision mon-´agence de communication par lÕimageª,diffÈrence: certains attentats lui sont attri-forums servent beaucoup ‡ sÕexalter endiale (depuis la prise dÕotage des JO de as-Sahab, et sa production dÕimages nu-buÈs par leurs auteurs, qui trouvent lÕÈti-Munich). Et maintenant djihadiste avecretrouvant des ´frËresª. Mais une toute mÈriques: assassinats dÕotages, testa-quette prestigieuse, tandis que dÕautres lepetite minoritÈ passera ‡ lÕacte en ´re-la tÈlÈvision par satellite et la Toile. ments filmÈs de kamikazes, moudjahidinsont par les mÈdias. Sans aller jusquÕ‡ direjoignant la caravaneª des combattants. en pleine action, prÍches enflammÈs...quÕal-QaÔda nÕexiste pas, je dirais que cÕestLes terroristes exploitent efficacement plutÙt un mÈlange de mythes que chacunAujourd’hui, les craintes d’attentats se sontInternet pour propager leurs idées et recru-Tout semble calculé dans la propagandesÕapproprie et de relations trËs distenduesau peu dissipées aux Etats-Unis et dans lester des membres. Existe-t-il des parades à d’al-Qaïda, jusqu’à la longueur des barbes.entre unitÈs trËs autonomes.capitales européennes. La nébuleuse al-pareille croisade médiatique? De véritables pros de la communication?Pas la censure, difficileQaïda serait-elle sur le déclin? Cette communication est ‡ la fois trËstechniquement et politi-Pas en nombre dÕattentats. Il y en a eu Al-Qaïda est comme moderne et archaÔque. Elle maÓtrise lequement contre-producti-davantage depuis 2001 quÕavant, de une franchise que montage numÈrique et la diffusion surve. Le discours ´occidentalªlÕaveu mÍme de la RAND (think tank de Internet. Tout est mis en scËne pour unsur les valeurs passe mal.lÕestablishment militaire). On a envahi maximum dÕimpact et de visibilitÈ. Maisreprennent desdeux pays, arrÍtÈ des milliers de com-Voyez lÕÈchec des chaÓnes Ben Laden parle un arabe littÈraire truffÈde radio ou de tÈlÈvision enbattants et mobilisÈ plus de moyens mi-boutiques locales de citations de poËmes et renvoie sansarabe contre les idÈes isla-litaires que ceux qui ont vaincu Hitler. cesse ‡ la situation dÕavant 1258 (la chu-FRANÇOIS-BERNARD HUYGHEmistes. La contre-offensiveMais on nÕa pas empÍchÈ al-QaÔda de te du califat de Bagdad pris par les Mon-devrait venir des autoritÈssurvivre, de communiquer et de lancer gols). Comme si lÕHistoire nÕavait plusLes médias occidentaux peuvent-ils êtrereligieuses musulmanes. Certaines ontdes offensivesÉ Vu la situation de ses al-ÈtÈ quÕune catastrophe depuis lors.tenus responsables de la propagation de lacondamnÈ les pires dÈlires thÈologiques.liÈs, les talibans afghans et pakistanais, terreur engendrée par al-Qaïda?Mais le niveau de formation religieusela question du dÈclin dÕal-QaÔda est loin Al-Qaïda est quasiment aussi connu queTout terrorisme est destinÈ, selon Ray-de jeunes musulmans qui se rallient audÕÍtre tranchÈe. MÍme si elle nÕexerce Coca-Cola, et Ben Laden que Che Guevara.djihad est souvent dÈplorable. Leur diremond Aron, ‡ provoquer un impact psy-plus guËre de contrÙle sur les actes qui Comment expliquer pareille visibilité?que le Coran ne recommande pas lÕat-chologique supÈrieur ‡ son impact mili-lui sont attribuÈs, elle progresse ´virtuel-Ses ennemis ont beaucoup fait pour satentat ‡ la voiture piÈgÈe, cÕest souventlementª comme mythe et fantasme.taire. Et pour cela, il faut Ítre relayÈ parI publicitÈ, ‡ commencer par le fait de lase heurter ‡ un mur.les mÈdias ´du systËmeª: ils vÈhicule-1 dÈsigner sous le ´logoª dÕal-QaÔda, ´laront ‡ la fois la rÈputation et le messageFrançois-Bernard Huygueest l’auteur, entre baseª. Ce terme a ÈtÈ choisi par les AmÈri-des terroristes, plus une peur conta-Al-Qaïda pratique le culte du martyre. Doit-autres, de «Quatrième guerre mondiale» (Rocher), cains Ð certains disent dÕaprËs un fichiergieuse. Il faut fournir aux mÈdias ceon s’attendre à l’émergence d’un terrorisme«Comprendre le pouvoir stratégique des médias» informatique (la base de donnÈes),quÕils attendent: une histoire avec ´sus-spontané?(Eyrolles) et «Machines à faire croire. De la propa-dÕautres dÕaprËs une brochure sur la basepenseª, des images fortes et du drameCÕest dÈj‡ fait. Certains des attentats at-gande à l’influence» (Vuibert, octobre 2008). Site: (au sens des fondements) du djihad. Ici, latribuÈs ‡ al-QaÔda, comme ‡ Londres enhumain. Bref du spectacle.www.huyghe.fr. stratÈgie du ´brandingª sÕapplique. Il2005, sont le fait de ´jeunesª sans lienLÕhistoire du terrorisme est parallËleVoir aussi le documentaire «Al-Qaïda Code», ce di-sÕagit de crÈer une marque qui parle plus ‡avec les vrais djihadistes (pour ne pas‡ lÕhistoire des mÈdias: terrorisme anar-manche 14 septembre sur TSR2.
Explosions sanglantes plutôt que cyber-attentats
Oussama Ben Laden: un langage fleuri, sans fleur au fusil.KEYSTONE
Depuis les attentats du 11 sep-tembre 2001, vous parlez de «quatrième guerre mondiale»... François-Bernard Huygue:En fait lÕexpression a ÈtÈ lancÈe par des idÈologues nÈoconserva-teurs amÈricains. Pour eux, aprËs la troisiËme guerre Ð la guerre froide Ð, les USA de-vraient mener la guerre ‡ lÕisla-misme, conflit que dÕautres nomment plutÙt ´guerre globa-le au terrorismeª (Global War On Terror). Si je cite souvent ces expres-sions, cÕest de faÁon critique: on ne fait pas la guerre au terro-risme qui est un moyen, pas une entitÈ politique. CÕest une affaire de renseignement, de
police, de propagation idÈolo-gique et dÕinfluence mÈdia-tique ou autre, mais certaine-ment pas une guerre. Du reste lÕhistoire se charge en ce mo-ment de nous rappeler quÕal-QaÔda nÕest pas lÕennemi unique du genre humain nous obligeant ‡ nous ranger en deux camps et que dÕautres rÈa-litÈs gÈopolitiques engendrent dÕautres conflits.
Reste que les attentats terro-ristes se poursuivent. Doit-on s’attendre à de nouveaux types d’attaques? Depuis les annÈes 1990, on an-nonce quÕils utiliseront le nu-clÈaire ´saleª, des armes biolo-
giques et chimiques, ou quÕils commettront des cyber-at-taques. En fait, ils se ´conten-tentª Ð sauf avancÈes technolo-giques secondaires Ð de bombes humaines. Ils nÕont dÕailleurs aucun problËme ‡ re-cruter. En revanche, on parle de faÁon rÈcurrente dÕune ´cyber-guerreª en GÈorgie et, il y a quelques mois, en Estonie.
Mais pas de cyberterrorisme? A cela, il faut objecter deux choses. Les cyber-attaques connues jusquÕ‡ prÈsent ont surtout consistÈ en ´dÈnis de service partagÈsª, qui bloquent le fonctionnement dÕun site gouvernemental. Elles ont durÈ
quelques heures et nÕont jamais tuÈ personne. DÕautre part, un supervirus informatique ou une attaque contre des infrastructures de communications dites ´vitalesª ne satisferait peut-Ítre pas les djihadistes Ð ‡ supposer quÕils en soient techniquement ca-pables, ce qui nÕest pas si simple. Ils semblent prÈfÈrer le spectacle des explosions, des membres dÈchirÈs et du sang. Cela correspond davantage ‡ leur imaginaire de la vengeance divine. Le cyber-attentat semble souffrir, ‡ leurs yeux, dÕun dÈficit symbolique: il est peut-Ítre efficace, mais pas as-sez Èloquent.PFY
R E P È R E S 20 ans de djihad > Al-Qaïda(La Base) a été fondée à la fin des années 1980, comme émanation de la résis-tance moudjahidine contre les forces soviétiques en Afgha-nistan. Sa création pourrait dater de 1987 ou 1988 à Peshawar (Pakistan), avec l’éta-blissement d’un groupe de djihadistes réunis autour du cheik palestinien Abdullah Azzam, d’extrémistes égyptiens et du Saou-dien Oussama Ben Laden. Des opérations d’entraînement sont menées en Afghanis-tan et ailleurs. > Dès 1993,de nom-breux attentats sont attribués à al-Qaïda, à commencer par l’at-taque à l’explosif du World Trade Center à New York. Al-Qaïda est considérée d’abord comme une organisa-tion terroriste, puis plutôt comme une «nébuleuse» de grou-puscules autonomes. > Les attentatsse multiplient avec de nombreuses voitures piégées et opérations-suicides contre des Américains en Arabie saoudite, au Kenya, en Tanzanie ou au Yémen. > 11 septembre2001: le monde est sous le choc avec le détourne-ment de quatre avions de ligne, dont trois percutent les tours jumelles du World-Trade Center à New York et le Pentagone à Washington, faisant 2986 victimes. Ben Laden, recherché «mort ou vif» par les USA, n’a jamais reven-diqué cet attentat, se contentant de remer-cier Dieu d’avoir per-mis à ces jeunes héros d’avoir accompli pareil exploit. «C’est bien dans sa manière d’at-tribuer à la volonté divine les résultats de ses propres entre-prises», note François-Bernard Huyghe. > La listedes atten-tats attribués à al-Qaïda n’a cessé de s’allonger depuis. On en dénombrerait déjà plus de trente, dont ceux de Madrid en 2004 et de Londres en 2005. Tous n’ont pas été revendiqués.PFY
LA SEMAINE PROCHAINE LA FIN DE YASSER ARAFAT Véritable emblème du peuple palestinien, Yasser Arafat a miraculeusement échappé à la mort à plusieurs reprises. La semaine prochaine, «Histoire vivante» évoquera le parcours hors du commun de ce diri-geant charismatique, haï par les uns, adulé par les autres, et dont la mort politique a été méthodiquement orchestrée.
RSR-La Première Du lundi au vendredi de 15 à 16 h
Histoire vivante Dimanche 22 h 05 Lundi 23 h 05
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