Entretien Percy Kemp / juillet 2005 - Le FIGARO, 15 juin 2005

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Entretien Percy Kemp / juillet 2005 - Le FIGARO, 15 juin 2005

Publié le : jeudi 21 juillet 2011
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Entretien Percy Kemp / juillet 2005/
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Interview de Percy KEMP
La guerre contre le terrorisme
ou l'
Iliade
revisitée
"Tout ce qui se passe depuis la fin de la
Guerre froide, y compris la mise sous tutelle
graduelle du pétrole et du gaz arabes par les
grandes compagnies occidentales, l'invasion
de l'Afghanistan et de l'Irak, l'exportation de
la démocratie et les pressions exercées afin
d'empêcher les pays musulmans d'accéder au
rang de puissances nucléaires, rappelle le
bras de fer entre les Achéens européens et les
Troyens asiatiques.".
Percy Kemp.
Après les attentats de Londres, nous
retrouvons Percy Kemp pour un décryptage
politico-historique de la situation.
Véronique Anger : Percy Kemp
(1)
, vous êtes consultant en relations
internationales. Vous êtes en outre écrivain, et la dimension géopolitique est
rarement absente de vos romans. Quelle lecture faites-vous des attentats
perpétrés à Londres ce jeudi 7 juillet, quand des terroristes venus d'un
monde dans lequel vous vous avez vécu, le monde arabo-musulman, s'en sont
violemment pris à la Grande-Bretagne,
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?
Percy Kemp :
Comme vous le savez, je suis britannique par mon père, et arabe par
ma mère. Dans les attentats que vous évoquez, je participe donc, d'une certaine
manière, tout à la fois de la victime et du bourreau. De ce fait, vous comprendrez
aisément que je ne souhaite pas réagir en qualité de consultant, fonction qui
présuppose une distance par rapport à l'événement qui continue de m'interroger. Je
vous livrerai néanmoins volontiers mon sentiment en tant qu'homme. Confronté aux
attentats meurtriers de Londres, je ne peux m'empêcher de penser que cet événement
relève d'une fatalité.
VA : Quelle fatalité avez-vous à l'esprit ? Est-ce le
mektoub
des Arabes ? Est-
ce votre moitié orientale qui parle ?
PK :
Cette fatalité est d'ordre purement historique et concerne plus particulièrement
l'Occident. Il m'apparaît en effet que les attentats de Londres, tout comme les autres
grands attentats terroristes qui les ont précédés, tels ceux du 11 septembre 2001 aux
Etats-Unis et ceux du 11 mars 2003 en Espagne, étaient prévisibles dès lors qu'à la
faveur de l'effondrement du Bloc communiste, les puissances occidentales décidèrent
d'étendre leur domination à l'Orient musulman. Le terrorisme arabo-musulman devint
alors le corollaire inévitable de cette volonté de puissance occidentale. Il n'est point
besoin d'être expert ou stratège pour comprendre ce que nous vivons. Il suffit de lire
attentivement l'
Iliade
. Ce poème épique illustre en effet la puissance d'expansion des
Achéens (qu'on appellera plus tard les Grecs) et leur installation sur les côtes d'Asie,
par delà l'Hellespont. Hérodote et Thucydide verront d'ailleurs dans la guerre de Troie
la première grande manifestation du conflit entre l'Europe et l'Asie, entre l'Occident et
l'Orient. Et voilà que nos dirigeants nous font aujourd'hui revivre la guerre de Troie.
Profitant de l'implosion de l'Union soviétique, ils reprennent militairement pied en Asie,
après une absence d'un demi-siècle due à la décolonisation et à la Guerre froide,
provoquant ainsi la réaction violente des Arabo-musulmans. Tout ce qui se passe
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depuis la fin de la Guerre froide, y compris la mise sous tutelle graduelle du pétrole et
du gaz arabes par les grandes compagnies occidentales, l'invasion de l'Afghanistan et
de l'Irak, l'exportation de la démocratie et les pressions exercées afin d'empêcher les
pays musulmans d'accéder au rang de puissances nucléaires, rappelle le bras de fer
entre les Achéens européens et les Troyens asiatiques.
VA : Le président américain George W. Bush puiserait, dit-on, son inspiration
dans la Bible, et plus particulièrement dans le Livre de la Révélation. Ne
seriez-vous pas en train de faire la même chose avec l'
Iliade
?
PK :
George Bush a une vision manichéenne de la Bible, laquelle est dominée par la
lutte entre le bien et le mal. C'est une vision tout en noir et blanc qui ne fait pas de
place au gris. J'ai, quant à moi, une vision historique de l'
Iliade
. L'
Iliade
ne traite
d'ailleurs pas du bien et du mal. Les Grecs n'y sont pas décrits comme des gentils
civilisés et les Troyens comme de méchants barbares, et cette absence de jugement
de valeur est d'autant plus remarquable qu'il y a, dans l'
Iliade
, un parti pris évident
pour les Grecs. George Bush se sert en outre du Livre de la Révélation pour agir et
façonner le monde. Je cherche, quant à moi, dans les chants d'Homère, une grille de
lecture me permettant de mieux comprendre l'ethos occidental et d'interpréter à la
lumière de cela les événements auxquels nous sommes confrontés. Ainsi, nous savons
à présent que le régime de Saddam Hussein ne détenait pas d'armes de destruction
massive et qu'il n'entretenait pas plus des liens avec le terrorisme. Nous savons, par
conséquent, que toute notre guerre contre l'Irak avait été fondée sur un tissu de
mensonges et que George Bush et Tony Blair sont des menteurs. Or, dans l'
Iliade
, il
est clair que la guerre de Troie n'avait pas pour cause le rapt d'Hélène, femme de
Ménélas, frère d'Agamemnon, par Pâris, fils de Priam de Troie. Pâris n'avait ravi
Hélène à Ménélas qu'au sens premier du terme : il l'avait en réalité séduite et elle
l'avait suivi de son plein gré. En s'attaquant à Troie, Agamemnon ne pensait en fait
qu'à s'approprier les richesses immenses de la ville et à venger l'honneur bafoué d'un
frère cocu. Le rapt d'Hélène ne fut qu'un prétexte utilisé par Agamemnon pour rallier
ses alliés à la cause des Atrides. C'était aussi bête que cela. Aussi bête, en fait, que les
fausses raisons invoquées par Bush et Blair afin de convaincre leur opinion et leurs
alliés de les suivre dans leur guerre contre Saddam. Et quand, lisant l'
Iliade
, je me
rends compte que Bush ne fait pas autre chose qu'Agamemnon, je dors mieux la nuit.
VA : Qu'entendez-vous par là ?
PK :
Je veux dire qu'en tant qu'homme, je me devais, d'une manière ou d'une autre,
de résoudre les contradictions qui me hantaient et me faire à l'idée que notre guerre
contre l'Irak était fondée sur le mensonge. Je me devais de même de me réconcilier
avec cet autre fait que, malgré leurs mensonges flagrants, les leaders de la coalition
occidentale furent par la suite brillamment réélus par leur peuple qui se trouve aussi
être mon peuple. Enfin, je me devais de me réconcilier avec le fait que les leaders
occidentaux qui avaient au départ refusé de suivre Bush en Irak, ont fini par se rallier
à sa cause et lui donner un blanc-seing. Or, c'est l'
Iliade
qui m'a permis de résoudre
toutes ces contradictions, de me réconcilier avec moi-même, et de mieux dormir la
nuit. Car ce que l'
Iliade
nous apprend, c'est que les faux prétextes invoqués par
Agamemnon, protecteur de son peuple, pour lancer sa guerre contre Troie, n'enlèvent
rien à sa gloire de roi. Et pourquoi cela ? Parce que, par delà les buts mesquins qu'il
poursuit en s'attaquant à Troie (venger un frère cocu, s'emparer d'un fabuleux butin),
Agamemnon sert un dessein bien plus grand que lui. Agamemnon symbolise la volonté
de pouvoir des Grecs, et il personnifie leur puissance d'expansion. C'est cela, que
l'
Iliade
m'apprend. L'
Iliade
me permet d'aller au-delà des mensonges maladroits de
Bush, au-delà de la cupidité de Dick Cheney, au-delà de l'esprit revanchard de Donald
Rumsfeld, au-delà du manque de courage physique de Paul Wolfowitz, au-delà, même,
de l'avidité de Halliburton et des compagnies pétrolières, pour ne voir dans la guerre
d'Irak et dans le projet américain d'un Grand Moyen-Orient, que l'expression objective
d'une volonté de puissance occidentale dépassant la subjectivité et les calculs
personnels des uns et des autres. Tout s'éclaire alors et je comprends qu'il me faut
choisir. Soit j'accepte de participer à cette volonté de puissance qui me permet de
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propager dans le monde entier les valeurs de liberté, de démocratie et de bonne
gouvernance, qui sont miennes, auquel cas je suis Bush-Agamemnon dans son
aventure, soit alors je refuse. Mais dans les deux cas, j'aurai résolu mes
contradictions, je me serai réconcilié avec moi-même et je dormirai mieux la nuit.
VA : N'est-ce pas faire trop d'honneur à Bush, que de le comparer à
Agamemnon ? N'est-ce pas, en même temps, risquer de lui donner raison ?
PK :
Une nouvelle fois, il ne s'agit pas pour moi de porter un jugement moral sur le
président Bush ou sur le roi Agamemnon. Historiquement, la comparaison entre les
deux hommes tient. L'un comme l'autre sont " des héros bénis des dieux ", et c'est là
une question de situation, non de valeur personnelle. D'ailleurs, l'Atride Agamemnon
n'était sans doute ni moins orgueilleux, ni moins faillible, ni moins vénal que le Texan
George Bush. Nous pourrions en outre égayer notre propos en comparant les leaders
occidentaux d'aujourd'hui aux chefs des Grecs coalisés lors de la guerre de Troie.
Outre l'Américain Bush en Agamemnon, je verrais bien l'Israélien Sharon en Ménélas
incitant son frère aîné le grand roi Agamemnon à aller combattre les Troyens qui lui
avaient causé un tort personnel. Je verrais aussi le Britannique Blair en Ulysse, plus
rusé que puissant, et plus ingénieux que riche. Le Français Chirac, doyen d'âge du G8,
serait le vieux Nestor, le seul qui combatte sur un char, et le seul, aussi, qui ne tue
personne sous les murs de Troie (si l'on excepte Valéry Giscard d'Estaing...). Quant à
l'Italien Berlusconi, je le verrais bien en Thersite, piaillant, persiflant et semant la
zizanie.
VA : Auquel cas, qui serait Achille, le plus glorieux et le plus redoutable des
guerriers et la figure même du héros dans la mythologie grecque?
PK :
D'Achille, hélas, il n'y en a point dans notre
Iliade
à nous. Car il ne saurait y avoir
d'Achille sans Hector. La gloire d'Achille est à la mesure de celle d'Hector. Or, nous
refusons à l'autre tout héroïsme. Nous lui dénions toute valeur, tout courage. Saddam,
on le sait, n'est qu'un dictateur sanguinaire, Ben Laden un fou furieux meurtrier,
Zarqawi un criminel de bas étage, les kamikazes musulmans des illuminés suicidaires,
les guérilleros irakiens des drogués et des paumés, les talibans des désaxés, le
nouveau président iranien un lâche preneur d'otages. Comment diable peut-on espérer
se glorifier en combattant de tels ennemis ? César tenait sa gloire de Pompée, Richard
Coeur de Lion de Saladin, Wellington de Napoléon, mais quel type de héros peut
susciter en notre sein une guerre menée contre des fous, des maniaques, des désaxés,
des lâches et des criminels ? Nous n'aurons notre Achille que lorsque nous aurons
reconnu à l'autre camp son Hector. La même chose vaut d'ailleurs pour l'autre partie,
la partie asiatique, qui refuse toujours de reconnaître un Achille dans le camp
occidental.
VA : Il n'empêche que ce sont bien là des terroristes qui s'attaquent à des
innocents.
PK :
Vous avez sans doute raison. George Bush serait alors Saint Georges, et
Oussama Ben Laden le dragon. Cela dit, je vous rappellerais que ces gens-là n'ont rien
demandé à l'Occident, qui a fait irruption chez eux sans y être invité. Et cela ne date
pas d'hier, puisqu'on avait déjà eu la colonisation, la création de l'Etat d'Israël et
l'appui apporté par l'Occident à des régimes locaux en mal évident de légitimité. Le
dragon n'est sorti de son antre que lorsque Saint Georges a voulu lui imposer sa loi.
Mon propos n'est cependant pas de juger, mais de comprendre. Et pour comprendre, il
me faut déplacer le débat du plan moral au plan historique. Or, historiquement, qu'est-
ce que je constate ? Je constate qu'au lendemain de la guerre de 14-18, les puissances
occidentales avaient refusé de permettre la création d'un Royaume arabe sur les
ruines de l'Empire ottoman, préférant se partager les terres arabes. Plus tard,
l'Occident s'est servi de l'Irak pour combattre l'Iran khoméiniste. Cela fait, l'Occident a
sans hésiter cassé l'appareil d'Etat irakien. Il a de même aidé Israël à détruire la
centrale nucléaire irakienne d'Osirak, il a mis l'Iran sous embargo et l'a affaibli, il a
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émasculé le Pakistan qui détenait la bombe islamique, et il a gardé la Turquie
musulmane à distance, telle une maîtresse dont on aurait honte. D'un mot, l'Occident
n'a jamais voulu qu'un pouvoir fort émerge chez les musulmans. Comment s'étonner,
après cela, que ces mêmes musulmans, orphelins d'un Etat, se tournent vers les
avatars modernes du Vieux de la Montagne et de la secte des Assassins ?
VA : Mais les torts passés ou présents de l'Occident-torts assumés ou non, et
quels qu'ils soient- ne peuvent justifier les attentats et la mort d'innocents
PK :
L'innocence est une notion morale. Politiquement, cela n'a aucun sens.
Politiquement, il n'y a que des morts embarrassantes et d'autres bonnes à exploiter.
Par contre, ce qui est intéressant, c'est que les terroristes arabo-musulmans qui tuent
des civils à New York, à Madrid, à Londres, mais aussi en Irak, le font sans distinction
aucune de race, de nationalité ou de religion. En d'autres termes, la mort de civils,
qu'ils soient britanniques ou irakiens, chrétiens ou musulmans, ne les embarrasse
aucunement. Ils sont aussi coupés de leur propre société qu'ils le sont de la société
occidentale qu'ils combattent, et ils estiment ne pas avoir davantage besoin de leurs
propres coreligionnaires que des "Infidèles" contre lesquels ils luttent. C'est le principe
du
takfîr wa hijra
-à savoir "l'excommunication et l'exil"- aux termes duquel le
moujahid jette l'anathème sur la société dans laquelle il vit, avant que de la quitter et
d'entrer en guerre contre elle.
VA : L'utilisation de l'arme du terrorisme serait ainsi un signe de faiblesse
extrême. Est-ce à dire que la nouvelle guerre de Troie serait sur le point de se
terminer ?
PK :
Le terrorisme est effectivement l'arme du faible et les Troyens sont sans doute
sur le point de succomber. Pourtant, rien ne dit que la guerre se terminera avec la
chute de Troie. Car, comme l'écrivait Carl Schmitt, la guerre n'est pas une épreuve de
force, mais une épreuve de volonté : n'est vaincu que celui qui se reconnaît comme
tel. Or, les Arabo-musulmans, qui ne semblent pas avoir élaboré une véritable théorie
politique de la défaite, ne s'avouent toujours pas vaincus. Par ailleurs, et puisque nous
évoquons à nouveau la guerre de Troie, je vous rappellerai qu'en dépit de la victoire
des Grecs, Enée, héros troyen, survécut à la chute de la ville, et ses descendants,
nous dit Homère, régnèrent sur une petite partie de la Troade. Au quinzième siècle de
notre ère, le sultan ottoman Mehmed II, tombeur de Constantinople, semblait
d'ailleurs se reconnaître dans Enée et ses descendants. Passant un jour à proximité de
Troie, il se serait écrié : "
C'est à moi que Dieu réservait de venger cette cité et ses
habitants : j'ai dompté leurs ennemis, ravagé leurs richesses (…) Car c'étaient des
Grecs, des Macédoniens, des Thessaliens, des Péloponnésiens qui jadis avaient ravagé
cette cité, et ce sont leurs descendants qui, après tant d'années, m'ont payé la dette
que leur démesure impie avait contractée alors, et souvent par la suite, envers nous,
les Asiatiques
(2)
". Qui peut dire si, dans quelque temps, un héros asiatique
n'apparaîtra pas, qui, Troyen dans l'âme et se reconnaissant dans la descendance
d'Enée, ne rabattra pas son caquet aux Occidentaux en leur faisant payer, tout comme
Mehmed II autrefois, la dette que leur démesure aurait à son sens contractée envers
les Asiatiques ? Car l'épopée des Grecs et des Troyens est une histoire à répétition, et
tous les quelques siècles, on assiste à un retour de balancier. C'est en ce sens,
justement, que j'ai débuté cet entretien en parlant de fatalité historique propre à
l'Occident.
VA : Y aurait-il, à votre avis, moyen d'échapper à cette fatalité, de rompre ce
cercle vicieux ?
PK :
La réponse à votre question se trouve peut-être dans l'
Iliade
. A en croire
Homère, dans cette guerre entre Grecs et Troyens, les divinités de l'Olympe se
partageaient entre les deux camps : alors que Poséidon et Athéné bataillaient avec les
Grecs, Apollon et Arès combattaient dans les rangs des Troyens. Grecs et Troyens
adoraient les mêmes dieux, et Priam ne faisait pas moins qu'Agamemnon des
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sacrifices à Zeus. Qu'est-ce à dire, sinon que les Grecs et le Troyens n'étaient pas tant
séparés par la religion que par un simple détroit, l'Hellespont ? Rien à voir, bien sûr,
avec la nouvelle guerre de Troie. Le dieu de Bush n'a rien de commun avec celui de
Ben Laden. Dans sa préface à l'
Iliade
, Pierre Vidal-Naquet fait par ailleurs remarquer
qu'un roi de Chios (un Grec, donc) s'était appelé Hector (un nom Troyen), qu'il y eut
un culte d'Hector à Thèbes, qu'une des phratries de Thasos, au cinquième siècle avant
notre ère, avait pris le nom de Priam, et que huit siècles plus tard on pouvait encore
voir, à Troie, une statue d'Hector faisant face à une autre d'Achille
(3)
. A croire que
cette guerre était moins une guerre entre civilisations différentes qu'une guerre
fratricide. Si l'on veut, aujourd'hui, échapper à la fatalité de la guerre entre l'Occident
et l'Orient, il faudrait reconnaître que la civilisation judéo-chrétienne et la civilisation
arabo-musulmane ne sont que les avatars d'une réalité unique. Car, qu'est-ce,
finalement, que l'Orient, si ce n'est le Levant ? Et qu'est-ce que l'Occident, si ce n'est
le Couchant ? Or, qu'il soit au Levant ou alors au Couchant, le soleil, Hélios, ne reste-t-
il pas toujours le même ?
VA : Nous avons néanmoins bien du mal à le reconnaître, comme l'atteste
l'opposition féroce -au sein même de l'Europe- à l'entrée de la Turquie
musulmane dans l'Union.
PK :
C'est bien vrai. Zeus, Puissance souveraine, peut avoir autant de sympathie pour
les Troyens qu'il n'en a pour les Grecs, mais en dessous de lui les dieux moins
importants de l'Olympe n'en continuent pas moins de régler leurs comptes par
humains interposés. Or, tant que cela sera le cas, tant que nous accepterons de jouer
le jeu des divinités mineures, nous revivrons, encore et encore, inlassablement, cette
guerre de Troie qui nous colle à la peau tel un karma, et nous ne réussirons pas à
sortir de l'
Iliade
où les divinités se jouent de l'homme, pour rejoindre L'Odyssée où
l'homme commence réellement à s'approprier son destin.
(1) Le nouveau roman de Percy Kemp "
Et le coucou, dans l'arbre, se rit de
l'époux
", publié aux éditions Albin Michel, sort en librairie le 24 août dans le
cadre de la rentrée littéraire 2005
(2) Je vous renvoie là à la préface de Pierre Vidal-Naquet, dans l'
Iliade
(trad.
Paul Mazon) Paris. Gallimard (1975, pp. 5-6)
(3)
Iliade
, op. cit., p. 26
Source : Carpediem Communication
Propos recueillis par Véronique Anger (
anger@carpediemcommunication.com
)
Publié sur
www.paris-berlin-moscou.org
avec l’aimable autorisation de Percy Kemp et
de Carpe Diem.
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