Les processus de paix dans les sociétés démocratiques : Le rôle ...

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Publié le : jeudi 21 juillet 2011
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Les processus de paix dans les sociétés démocratiques : Le rôle des SIC Mathieu Crettenand Université de Genève, SES, Programme en sciences de la communication et des médias mathieu.crettenand@bluewin.ch Axe : SIC et Sociétés Mots-clefs : SIC – Médias - Politique – Conflit – Paix En ce début de XXIème siècle, les processus de résolution des conflits dans les sociétés démocratiques peuvent difficilement faire abstraction de la variable médiatique. La compréhension des enjeux communicationnels et médiatiques d’un processus de paix devient aujourd’hui indispensable à la maitrise des dynamiques et des temps de tels processus. En renversant la problématique du rôle des médias dans les conflits à celui dans la construction de la paix, cette communication a pour objet d’initier une réflexion sur les logiques d’action des journalistes dans le traitement médiatique des processus de paix. A partir de la tentative de résolution du conflit basque qui s’est déroulée entre 2005 et 2007, la communication éclaire les possibilités d’interventions des SIC dans les processus de paix dans les sociétés démocratiques en identifiant les mécanismes médiatiques dans de tels processus. Une attention particulière est portée sur les fonctionnements médiatiques pouvant favoriser l’apaisement ou inversement aggraver les tensions entre les antagonistes.  Introduction Les conflits armés de haute ou basse intensité sont des faits difficiles à décrypter. Pour les cerner complètement, dépassant la violence des affrontements, il est nécessaire de comprendre les multiples dimensions construisant et perpétuant les conflits. Ces analyses soulevant des questions identitaires, ethniques, religieuses, idéologiques, juridiques et territoriales font appel aux savoirs spécifiques des différentes sciences sociales. Le principe de la compréhension des causes d’un conflit constitue un des préalables nécessaires pour entrevoir les solutions de sortie. Les médiateurs et institutions de médiation, sous-pesant les intérêts respectifs des parties en conflit, élaborent des propositions de résolution articulées en tenant compte d’analyses scientifiques préalables. Si la science politique, la sociologie, l’histoire ou encore la géopolitique sont incontournables dans ce processus, les sciences de l’information et de la communication (SIC) sont amenées, à l’avenir, à devenir déterminantes dans les processus de résolution de conflits ou processus de paix. La compréhension des enjeux communicationnels et médiatiques d’un processus de paix devient aujourd’hui indispensable à la maitrise des dynamiques et des temps d’une telle transformation politique. Les sociétés démocratiques vivant dans un monde dans lequel les médias sont omniprésents ( media-centered world, Peri, 2004), les architectes de la résolution des conflits ne peuvent ignorer aujourd’hui la variable médiatique. Les médias ont changé les règles et la nature du champ politique des démocraties et les parties en conflit ont particulièrement besoin des médias pour communiquer. Nous pouvons émettre l’hypothèse que les médias ont, pour leur part, une dépendance moindre, étant donné qu’ils ont d’autres événements à couvrir. C’est justement cette asymétrie qui donne encore plus de pouvoir aux médias dans un conflit (Ellis, 2006). Il ne s’agit pas d’accorder une puissance démesurée et hégémonique aux médias, mais, inscrits dans la logique et la réalité de la communication moderne, les conflits politiques
 
obéissent à un certain nombre de règles. Les événements se déroulant dans un conflit sont ainsi dépendants et construits par les interactions médiatiques. Parce que les faits bruts n’existent pas, les phénomènes complexes comme la violence politique, illustrant des changements sociologiques d’une société ou ceux liés à l’actualité internationale, demandent une mise en perspective, un recul historique et des compétences spécifiques aux journalistes. (Watine, 1997) Cette complexité à rendre compte d’une situation explique en partie, qu’en temps de conflit armé, les médias s’alignent souvent sur les points de vue des États ou de certains courants politiques. Les rapports entre la presse et la politique évoluent en fonction de la transformation des acteurs sociaux impliqués dans la crise politique. Les positions sont donc davantage marquées politiquement entre les camps opposés. « Tout se passe comme si la guerre changeait l’information en opposition de deux propagandes. » Lors d’un conflit armé, l’idéal-type « Organe de parti » imaginé par Jacques Le Bohec prend alors tout son sens (Le Bohec, 1997, pp. 226-228). Il est ainsi intéressant de réfléchir aux mécanismes de ce mimétisme et aux contradictions soulevées par les manuels de déontologie journalistique mettant en exergue, notamment, la notion d’objectivité (Chalaby, 1998 ; Lemieux, 2000 ; Neveu, 2001). Du rôle des médias dans un conflit à celui dans la construction de la paix Deux « temps » d’un conflit peuvent être abordés par les SIC : le cycle de la confrontation et de la guerre et celui du processus de résolution du conflit. Pourtant, si on ne compte plus les recherches sur l’influence des médias dans les conflits et la guerre, aussi bien en termes de résolution de conflit de désarmement, de propagande de guerre (sur l’image de l’ennemi), de politique étrangère que de terrorisme, seul un nombre réduit d’entre elles se focalise sur le rôle des médias sur la paix. (Arboit, Mathien, 2006 ; Mercier, 2004 , Entmann, 2004 ; Garcin-Marrou, 2001; Jackson, 2005 ; Jeanclos, 2006 ; Mathien, 2001 ; Robinson, 2002 ; Webel, 2004; Wieworka, Wolton, 1987). Le déséquilibre académique entre l’analyse de la guerre et de la paix est similaire à celui existant dans le champ journalistique. En effet, la guerre et les conflits sont des objets davantage attrayants à traiter par leur caractère sensationnel. Ils sont également plus simples à circonscrire que la construction de la paix. De plus, les chercheurs sont amenés à travailler sur des sujets se situant au cœur de l’intérêt des médias, fournissant davantage de matériel et de visibilité. La réflexion sur le rôle des médias dans la construction de la paix est une démarche extrêmement récente. Elle s’est développée progressivement en opposition au constat de leur importance dans les stratégies militaires. En effet, si les médias peuvent aider dans les efforts de guerre, ils devraient également être capables d’influencer les acteurs et l’opinion publique dans les efforts de paix. Poursuivant cette réflexion, à la fin du siècle passé, un certain nombre de publications ont développé le concept de journalisme pour la paix ( Peace journalism ) en opposition au journalisme pour la guerre ( War journalism ). Les chercheurs de ce nouveau champ de recherche, inspiré par les travaux controversés, mais néanmoins fondateurs de Johan Galtung (1998), ont tout d’abord porté leur attention sur le caractère normatif d’une telle démarche. Moins normatif que la théorie du journalisme pour la paix, l’enjeu principal actuel des recherches en SIC sur le rôle des médias dans la résolution de conflit est de comprendre les mécanismes médiatiques pouvant favoriser une recrudescence du conflit ou au contraire un apaisement voir une solution de celui-ci. Quelques universitaires anglo-saxons provenant des SIC ont, depuis, déjà apporté des contributions dans le domaine de la construction de la paix tel que Graham Spencer (2005), Eytan Gilboa (1998, 2000, 2002) ou Gadi Wolsfeld (1997, 2000, 2001, 2004). Ces chercheurs
 
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ont essentiellement travaillé sur les conflits au Moyen-Orient et en Irlande du Nord. Par des analyses rigoureuses des pratiques journalistiques lors de processus de résolution de conflit, ils sont parvenus à identifier une série d’éléments politico-médiatiques ayant une influence (positive ou négative) sur un processus de paix. Les influences négatives comportent de la propagande et de l’incitation à la haine. Les influences positives se concentrent sur la médiation, la réconciliation et la mobilisation de l’opinion publique pour les négociations d’accords de paix (Gilboa, 2000). Les agents du conflit peuvent également neutraliser la couverture médiatique dans le cadre de négociations diplomatiques secrètes.  Stratégie de recherche Cette communication s’inscrit dans le cadre d’une recherche plus large sur les pratiques journalistiques dans le cadre de processus de paix. Elle vise à mettre en perspective les investigations existantes sur cet objet avec les tentatives de résolution du conflit au Pays basque. Nous nous pencherons tout particulièrement sur le processus de paix mené par le gouvernement espagnol et Euskadi Ta Askatasuna 1  (ETA) entre 2005 et 2007. L’objet de cette communication est d’initier une réflexion sur les logiques d’action des journalistes de presse dans le traitement médiatique des processus de paix, afin de comprendre les mécanismes médiatiques pouvant favoriser l’apaisement ou inversement aggraver les tensions entre les antagonistes. La problématique cherche à situer les médias en tant que dimension de la construction de la paix. Ainsi, devant l’éventualité de résolution d’un conflit, un journaliste doit-il, tout en respectant le mieux possible la déontologie de la profession, défendre une option politique ou orienter volontairement sa pratique professionnelle vers une démarche de soutien aux initiatives de paix ? Un engagement pour la paix ne signifie-t-il pas qu’il renie sa qualité de journaliste, son statut d’informateur neutre et impartial ? Est-il possible d’identifier des pratiques journalistiques favorables ou au contraire nuisibles à la construction de la paix ? L’intervention, centrée sur le champ de la résolution des conflits, vise à éclairer les possibilités d’interventions des SIC dans les processus de paix dans les sociétés démocratiques en identifiant les mécanismes médiatiques dans de tels processus. La partie empirique de la recherche s’inspire des travaux de l’universitaire israélien Gadi Wolsfeld sur les processus de paix au Moyen-Orient et en Irlande du Nord. Dans le cadre de cet article, afin de limiter les données à traiter, nous avons choisi six événements marquants du processus de paix. Cette communication constitue un premier travail sur cet objet avec l’utilisation d’une pré-méthode qui permettra de définir par la suite une véritable méthodologie. La recherche repose sur deux types de données : un corpus d’articles d’information publiés dans la presse espagnole du 23 mars 2006 au 15 juin 2007 et de deux séries d’entretiens exploratoires. Les premiers entretiens ont été menés auprès de vingt personnalités politiques provenant les différents courants politiques engagés dans le processus de paix comme les partis indépendantistes (Batasuna, Eusko Alkartasuna (EA), Abertzaleen Batasuna (AB), Aralar), le Parti nationaliste basque (PNV) et le Parti socialiste basque (PSE-EE). La deuxième série d’entretien a été réalisée auprès de quinze journalistes de la presse basque et espagnole ayant couvert le processus de paix pour différents journaux de référence. L’objectif de ces entretiens était de comprendre la culture de communication politique existante en Espagne et au Pays Basque. La rencontre avec les acteurs est la meilleure manière de                                                  1 « Pays Basque et liberté » en basque.
 
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comprendre les règles de cette communication qui repose en grande partie sur les interactions entre les leaders politiques et les journalistes. L’étude se situe dans une phase de lecture flottante du corpus d’articles. Cet article constitue un premier contact avec celui-ci. Deux méthodes sont envisagées ultérieurement. Dans un premier temps, à l’aide d’une analyse de contenu (Bardin, 2001), nous définirons l’orientation des articles selon trois critères (pour la paix, neutre, pour le conflit). Ces articles seront, par la suite, analysés à l’aide de la technique de l’analyse de discours (Charaudeau, et al., 2001 ; Charaudeau, Mainguenau, 2002) afin de déterminer le contexte discursif (Mouilleau, Tétu, 1998) et la construction des « figures » du processus de paix (acteurs, institutions de l’État). Une attention sera également portée sur les images.  Caractéristiques de la presse en Espagne et au Pays Basque Comme la solution du conflit basque se traitera au niveau national, des quotidiens aussi bien basques que nationaux ont été sélectionnés dans cette recherche. Nous partons du postulat que les quotidiens nationaux influencent davantage les représentations que peut se faire la population sur le conflit basque en dehors du Pays Basque et les journaux basques sont axés essentiellement vers la population basque. En effet, la pénétration de la presse nationale au Pays Basque et en Navarre a toujours été faible. (Arriaga Landeta, Pérez Soengas, 2000, pp. 31-33) La presse espagnole et basque a développé un degré de bipolarisation élevé sur le sentiment identitaire. Ainsi, il y a des journaux dans lesquels prédominent le sentiment identitaire espagnoliste ou constitutionnaliste et d’autres, au contraire qui s’identifient clairement avec le nationalisme basque. Cette polarisation élevée donne l’impression que ces différents journaux ne sont finalement qu’un moyen de transmission des différentes idéologies politiques existantes sur la question basque. La presse constitutionaliste de Madrid et du Pays Basque relaie la position des deux partis nationaux majoritaires et la presse nationaliste celle des différents courants nationalistes. Ce point réveille régulièrement le spectre de la manipulation. En conséquence, nous pouvons mettre en exergue la possibilité de configurer une opinion publique différente selon le lieu d’édition du média. De par l’existence en Euskadi 2  de modèles informatifs clairement opposés, les opinions publiques basque et espagnole se structurent d’une manière opposée. Le quotidien Berria  est le seul titre de presse intégralement en basque. Le bilinguisme castillan-basque de certains titres à tendance nationaliste est également à mettre en exergue. Les titres composant le corpus sont les journaux nationaux à tendance espagnoliste édités à Madrid : El País , El Mundo , ABC , le journal basque à tendance espagnoliste édité en Euskadi : El Diario Vasco et les journaux basques à tendance nationaliste édité en Euskadi : Deia et Gara. Nous pouvons situer ces titres dans l’espace public basque-espagnol à partir de deux axes. Le premier axe est constitué de l’opposition idéologique classique entre le progressisme et le conservatisme . Par ces deux termes, deux orientations d’esprit sont opposées, le conservatisme, s’attachant à la consolidation et à la défense des valeurs et des institutions existantes et l’autre, le progressisme, visant à l’implémentation de valeurs et d’institutions                                                  2 La communauté autonome du Pays Basque en Espagne se nomme également en langue basque Euskadi.
 
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nouvelles. (Dion, 1967) De toute évidence, la presse quotidienne espagnole et basque montre une polarité idéologique classique. De plus, il semble impératif de prendre en compte ce facteur idéologique sous peine de ne pas comprendre les tensions existantes au sein de l’univers nationaliste. Le deuxième axe symbolise le contraste de nationalisme entre la préférence basquiste  ou la préférence espagnoliste. Nous utilisons des termes désignant des préférences politico-identitaires afin d’éviter l’opposition entre l’Espagne et le Pays Basque. Les discours de ces titres proposent des représentations identitaires extrêmement complexes. Les notions basquisme et espagnolisme fournissent une clef interprétative essentielle du conflit basque, en opposant ceux qui se sentent plus basques qu’espagnols et ceux qui se sentent plus espagnols que basques et non simplement les Basques aux Espagnols.  BASQUISME       
PROGRESSISME
CONSERVATISME
  ESPAGNOLISME  Figure 1: Positionnement des journaux dans l'espace public basque-espagnol Le  positionnement des journaux dans l’espace public basque-espagnol permet de comprendre l’orientation idéologique des titres de presse sur l’axe basquisme-espagnolisme. Un seul titre se situe proche du centre : El Diario Vasco . Ce média propose un style relativement conciliateur entre les deux préférences identitaires. Néanmoins, nous pouvons percevoir chez ce dernier une propension à la défense des thèses espagnolistes , c’est donc pour cette raison que nous l’avons situé en dessous de l’axe horizontal de notre schéma. Ce journal fournit à ce sujet une information déterminante puisqu’étant de tendance espagnoliste , son discours amène à penser que le conflit ne se voit pas de la même façon depuis le Pays Basque ou Madrid. Le discours depuis l’intérieur est bien plus conciliateur et relativisant que la vision offerte par les quotidiens madrilènes. La distance idéologique la plus frappante est bien évidemment celle illustrée par la diagonale parfaite entre GARA et ABC, deux journaux présentant des représentations extrêmes et donc indéniablement réductionnistes du conflit basque. Nous touchons ici aux deux visions les plus rigides du conflit rendant toute tentative de dialogue extrêmement délicat et difficile. Cependant, nous avons pu observer que cet antagonisme entre extrêmes - souvent mis en avant lors d’explication résumée et simpliste du conflit basque - n’est pas majoritaire. Néanmoins, ce sont ces deux positions politiques qui entravent la plupart du temps le débat sur une solution au conflit basque.  
 
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Le processus de paix de 2005-2007 Le 22 mars 2006, dans une vidéo diffusée à la télévision publique basque, des membres de l’ETA annoncent, dans une mise en scène spectaculaire, un cessez-le-feu permanent afin d’initier un processus démocratique entre toutes les forces politiques. Dans sa déclaration, l’ETA demande aux états espagnol et français de ne pas mettre d’obstacles politiques à une sortie négociée du conflit. Cette annonce répondait à la motion socialiste approuvée au Cortés  (Parlement espagnol) en mai 2005 autorisant le gouvernement espagnol au dialogue avec l’organisation armée. Une nouvelle tentative de résolution du conflit basque était ainsi légitimée dans l’espace public espagnol. Le processus de paix qui s’est déroulé entre 2005 et 2007 constituait la troisième tentative de trouver une solution à la question basque depuis la transition démocratique espagnole (1975-78). A nouveau, deux concepts étaient au centre des négociations : le droit à décider du peuple basque (l’autodétermination) et la territorialité (regroupement des régions constituant le grand Pays Basque en particulier les Communautés autonomes du Pays Basque et de la Navarre, la partie française étant définitivement traitée à part). En acceptant de négocier politiquement de la question, le gouvernement socialiste de José-Luis Zapatero a démontré qu’il était décidé à trouver une solution négociée au conflit basque. Nous savons aujourd’hui que les conversations entre les agents du conflit ont eu lieu secrètement dans le cadre de deux rounds de négociations en automne 2006 et en mai 2007. Durant ces réunions - effectuées pour certaines sous les auspices du Centre pour le Dialogue Humanitaire « Henry-Dunant » de Genève -, deux modèles pour le Pays Basque s’affrontaient : d'un côté, la gauche indépendantiste exigeait la constitution d’une nouvelle Communauté autonome composée du Pays Basque actuel (Euskadi) et de la Navarre avec une consultation préalable de la population ; de l’autre côté, le gouvernement socialiste ne proposait qu’une réforme institutionnelle dans les Communautés autonomes basque et de Navarre, avec la possibilité de constituer un organe commun entre les deux régions, mais en aucun cas la création d’une nouvelle Communauté autonome. Le refus systématique du gouvernement d’entrer en matière sur les propositions du mouvement séparatiste provoqua la décision de l’ETA de mettre un terme au cessez-le-feu le 6 juin 2007. En refusant de continuer à négocier sur cette base, l’organisation armée annonçait qu’il ne déposerait jamais les armes pour une demi-solution pour le Pays Basque. Les six événements du processus de paix mis en exergue dans cet article sont les suivants : 22 mars 2006 : Annonce du cessez-le-feu permanent de l’ETA 6 juillet : Réunion publique entre PSE-EE et Batasuna 24 octobre 2006 : L’ETA dérobe 350 pistolets dans le sud de la France 25 octobre 2006 : Votation au Parlement européen sur le processus de paix. 29 décembre 2006 : Attentat mortel de l’ETA à l’aéroport de Barajas à Madrid 7 février 2007 : Présentation publique de la proposition d’accord de Batasuna (Anaitasuna)  
 
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Éléments politico-médiatiques du processus de paix Afin de dessiner une esquisse des logiques d’action des journalistes dans un processus de paix, il est nécessaire de différencier deux environnements interdépendants dans le traitement médiatique de tout processus politique : l’environnement politique et l’environnement des médias. (Wolsfeld, 2004, pp. 25-38) L’environnement politique fait référence à l’agrégation des croyances, discours et comportements privés et publics concernant des affaires politiques en fonction du temps. C’est un concept macro qui renvoie à une situation politique. Les autorités, en prenant le contrôle de l’environnement politique, ont plus de facilité de transmettre leurs messages aux médias. L’environnement des médias peut être défini comme l’agrégation des croyances professionnelles, valeurs et routines que les journalistes utilisent dans leur métier. Les leaders politiques ont relativement peu de contrôle sur l’environnement médiatique. C’est un environnement beaucoup plus stable que le politique. Les pratiques journalistiques sont très lentes à changer, ce qui explique les frustrations fréquentes des politiciens avec les médias. Une des clés pour comprendre le rôle des médias dans un processus politique est d’observer les interactions entre la sphère politique et les entreprises médiatiques. Dans ce sens, la capacité d’un gouvernement à créer des consensus dans ses politiques influence considérablement la couverture médiatique de l’actualité. Au stade actuel de la recherche, quatre éléments médiatico-politiques apparaissent comme déterminants dans le déroulement du processus de paix au Pays Basque.  Faible niveau de consensus des élites politiques  Nombre élevé de crises durant le processus  Traitement émotionnel de l’actualité  Absence de partage des médias entre les différents courants politiques  Un faible niveau de consensus des élites politiques La dominance d’un cadrage pour la paix dans les médias est extrêmement importante pour mobiliser la population dans un processus de paix. Il est observable que plus le niveau de consensus des élites politiques est important sur la nécessité d’un soutien au processus, plus les médias jouent un rôle positif dans la résolution du conflit. Quand les élites sont divisées, les médias ont tendance à traiter cette division comme l’actualité principale (Entmann, 2004). Le processus de paix devient alors controversé. Durant le processus de résolution au Pays Basque, un des facteurs qui a affaibli la position du gouvernement espagnol a été la difficulté de maintenir un consensus politique entre les deux principaux partis nationaux, le Parti socialiste (PSOE) et le Parti Populaire (PP), issu de la droite conservatrice. La tentative de consensus n’a duré que quelques mois. En effet, le leader du PP, Mariano Rajoy avait prévenu dès l’annonce du cessez-le-feu qu’il « n’était pas disposé à payer un prix politique pour l’arrêt d’une activité terroriste ». Et même si, quelques jours après l’annonce, le 28 mars 2006, José-Luis Rodriguez Zapaterro proposait un nouveau pacte antiterroriste avec le PP, la première crise est apparue le 11 juin 2006 quand 200'000 personnes participèrent à une manifestation à Madrid contre le dialogue, manifestation convoquée par l’Association des victimes du terrorisme (AVT) et le PP. L’opposition du PP au processus est devenue évidente avec la réunion publique entre Batasuna, parti interdit en Espagne, et le Parti socialiste basque  
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en juillet 2006. Cette réunion redonnait immanquablement une légitimité politique au mouvement indépendantiste. C’est à ce moment que le PP a initié son offensive contre la politique du gouvernement en se désolidarisant à l’avance de tout accord avec le mouvement indépendantiste. Le ton belliqueux des représentants du Parti populaire est allé crescendo dans les étapes ultérieures du processus. De cette manière, le vol de 350 pistolets par l’ETA en France un jour avant le vote au Parlement européen sur un appui à la résolution du conflit a permis au PP de mener une campagne agressive au niveau européen. La résolution a finalement été acceptée par 321 votes en faveur, 311 contre et 24 abstentions. A ce moment du processus, la division entre les deux partis nationaux semblait déjà inéluctable. La presse a suivi cette division et nous pouvons ainsi observer un soutien clair au processus de négociation de la part des titres proches des acteurs politiques engagés dans le dialogue et une évidente volonté de se focaliser sur cette division de la part des titres proches de l’opposition. Les extraits suivants permettent d’illustrer nos propos. « Le PSE conditionne le dialogue politique avec Batasuna par le fait qu’il doit être un parti légal » (El País, 7 juin 2006) 3 ; « Le PP exige de Zapatero qu’il arrête le processus avec l’ETA après le vol des armes » (ABC, 26.10.2006); « La revendication basque en toile de fond de l’aval du Parlement européen » (Gara, 26.12.2006)  Un nombre élevé de crises durant le processus Cette division entre les deux principaux partis politiques espagnols a permis aux crises qui ont traversé le processus d’atteindre des effets disproportionnés en relation avec l’enjeu que représente la résolution du conflit. Wolsfeld souligne que plus le nombre et l’intensité de crises associées avec le processus est élevé plus les médias joueront un rôle négatif (2005, p. 30) Au Pays Basque, chaque geste vers l’indépendantisme basque, chaque décision de la justice en faveur d’un détenu basque, chaque action de guérilla urbaine était utilisée par l’opposition pour dénoncer les dérives du processus de paix. Durant le processus de 2005-2007, il y eut certes un nombre élevé de crises, mais leur intensité incombait à la volonté des médias d’opposition de créer des polémiques. La crise majeure du processus survient lors de l’attentat de l’ETA à l’aéroport de Madrid, faisant deux victimes mortelles. Au lendemain de cet événement, seul le mouvement indépendantiste émettait encore des espoirs de paix. Il faut dire que cet attentat avait de quoi surprendre le président espagnol qui affirmait encore un jour avant sur la situation au Pays Basque qu’« aujourd’hui, nous sommes dans une meilleure situation qu’il y a une année et l’année prochaine, nous serons meilleurs que maintenant ». Le jour suivant, dans une logique de pression sur le processus de paix, l’ETA faisait sauter l’un des parkings de l’aéroport de Barajas. Voici quelques extraits : « Le gouvernement rectifie et estime que le processus est cassé, liquidé et terminé » (ABC, 3.1.2007) ; « Zapatero estime que le processus pour un final dialogué du terrorisme s’est achevé après l’attentat de l’ETA » (El País, 2.1.2007) ; « Batasuna demande à Madrid et à l’ETA de rendre public son engagement avec le processus politique . » (Gara, 9.1.2007) L’influence des médias dans un processus de paix doit être vue en tant que cycle dans lequel des changements dans l’environnement politique amènent des modifications au niveau médiatique qui eux-mêmes transforment l’environnement politique. Le politique maintient toujours l’initiative, mais les médias sont extrêmement puissants pour créer des moments politiques propices aux changements. Ils parviennent à focaliser l’attention du public sur des                                                  3 Les citations originales sont en espagnoles. Elles sont traduites par l’auteur.
 
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événements. Pour leur part, les autorités doivent proposer des événements importants aux médias (soutiens internationaux, rencontres entre les protagonistes, etc.). Les médias vont ainsi progressivement changer leur approche à mesure que le processus se consolide. Dans le cas du processus de résolution du conflit basque, nous pouvons observer une dynamique en faveur de la paix entre les partis politiques inscrits dans le processus de paix (PSOE, PNV, Batasuna) et les médias idéologiquement proches de ces courants politiques (El País, Deia, Gara). Il est ainsi frappant de voir comme les gestes politiques en faveur de la paix étaient relayés positivement par ces titres jusqu’à l’attentat de l’ETA à l’aéroport de Madrid le 29 décembre 2006. Du côté des éléments pouvant provoquer des crises, nous pouvons mettre en exergue le ton apaisant du titre d’un article de El País après le vol d’armes par l’ETA. « Un « commando » présumé de l’ETA vole 350 pistolets en France et fait courir un risque à la paix. » (El País, 25.10.2006) Cependant, nous pouvons considérer que le gouvernement espagnol n’a pas relayé suffisamment cette dynamique positive entre les médias et l’environnement politique. Ce qui aurait pu être le cas par l’organisation, par exemple, d’une conférence sur le processus de paix avec des soutiens internationaux.  Traitement émotionnel de l’actualité La plupart des travaux s’accordent à souligner que plus l’influence commerciale est grande dans le contenu de l’information, moins les médias peuvent servir de sérieux et responsable forum pour le débat public. (Ayres, 1997 ;Cohen, 1986 ; Davison ; 1974 ; Naveh, 2001). Dans le cas de la guerre ou de la paix, le sensationnalisme peut être extrêmement dangereux. 4 Pour Wolsfeld, plus un média devient sensationnel, plus le média peut jouer un rôle destructeur dans le processus de paix. Le traitement journalistique de l’attentat de l’aéroport de Madrid permet de mettre en exergue cette surenchère émotionnelle. En effet, durant les jours qui ont suivi l’attentat, il y a eu une insistance sur les victimes (deux immigrés équatoriens), les dégâts matériels et sur la nécessité de rompre le processus de paix. Ce traitement médiatique comporte des similitudes avec celui qui a suivi les attentats de Al Qaida du 11 mars 2004 à la gare d’Atocha à Madrid. Un traitement « émotionnel » a comme effet de démultiplier les passions et il n’y a rien de plus dommageable pour les acteurs engagés dans le processus de résolution. Quand le drame devient l’enjeu principal de l’information durant une longue période, les possibilités pour les politiques de reprendre la main sur l’agenda sont extrêmement limitées. En outre, la question basque, étant considéré comme un problème prioritaire pour l’Espagne, l’actualité sur le conflit basque bénéficie généralement d’une large couverture médiatique dans la péninsule. Les titres de presse mobilisent ainsi des moyens importants sur cette problématique. Parmi les articles répertoriés sur le processus de paix, un certain nombre alimente un récit sur les agents du conflit, mêlant exclusivités et autres anecdotes basées sur des sources non identifiées. Ces articles d’investigations contribuent à alimenter les différents stéréotypes sur les acteurs du conflit. Pour illustrer ces propos, voici le titre de première page d’un journal au lendemain de l’annonce du cessez-le-feu. « Deux ex leaders de l’IRA ont conseillé l’ETA dans le cadre de son rapprochement avec le gouvernement » (El Mundo, 24.03.2010)
                                                 4 Phénomène de « infotainment » ou « tabloidization »  
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Absence de partage des médias entre les différents courants politiques  Nous entendons par partage des médias par les antagonistes, une présence équilibrée des acteurs du processus de paix dans les médias. Pour Wolsfeld, plus le nombre de médias partagés est nombreux, plus les médias joueront un rôle favorable dans le processus de paix. S’il n’existe pas de partage, il y a une tendance au renforcement des stéréotypes. Par contre, si les leaders politiques partagent les mêmes médias, ils auront tendance à utiliser un langage plus modéré capable de plaire à plusieurs publics. Deux tendances claires sont identifiables dans le cas basque. Premièrement, par le fait que Batasuna est un parti interdit en Espagne, peu de titres se risquent à réaliser des interviews avec les représentants de ce parti. Ce déséquilibre entre les acteurs du conflit et les titre de presse explique les raisons d’une très grande représentation de ce parti dans le journal Gara . Néanmoins, El País et El Diario Vasco  publient quelques articles favorables à Batasuna dans la première phase du processus. « Le premier engagement décidé par le leader de Batasuna, Arnaldo Otegi et le président du Parti Socialiste de Euskadi (PSE), Jesús Eguiguren (… ) a été de sécuriser le processus de dialogue qui commençait. Ils se sont engagés à poursuivre les conversations même en cas d’ « accidents » comme un hypothétique emprisonnement de Otegi. » (El País 30.3.2006) Deuxièmement, en terme idéologique, parmi les titres analysés dans cette recherche, seul El Diario Vasco parvient à regrouper différentes tendances identitaires sur le conflit. La pluralité d’opinions exprimées dans ce titre est explicable par le fait que ce quotidien est édité au Pays Basque. Cette pluralité atteint toutefois ces limites lors du traitement des thèses de l’indépendantisme basque. Durant le processus de paix 2005-2007, il n’existait donc pas de réel média partagé entre les mouvements politiques, comme ce fut le cas durant le processus de paix en Irlande de Nord. 5   Conclusion Cette communication a tracé une esquisse du rôle du journalisme dans les processus de paix dans les pays démocratiques en renversant la problématique de l’analyse des conflits pour se focaliser sur le rôle des médias et de la paix. Au stade actuel de cette investigation, certains éléments mis en exergue par les recherches de Gadi Wolsfeld ont pu être identifiés dans le cadre du processus de résolution du conflit basque de 2005 à 2007, tels que le niveau de consensus des élites, le nombre des crises, le traitement médiatique émotionnel et la problématique du partage des médias. Il reste encore un certain nombre de points à explorer, mais l’importance établie des médias dans les processus de résolution des conflits par quelques chercheurs démontre qu’un champ de recherche innovant s’ouvre aux SIC. D’autres investigations sur cet objet sont nécessaires afin d’ouvrir un dialogue entre les politiciens, les journalistes, les chercheurs et les militants pour la paix. Des recherches qui permettraient d’éclairer davantage l’épineux cheminement que constitue la quête de la paix.  
                                                 5 En Irlande du Nord, le journal Belfast Telegraph attirait des lecteurs aussi bien de la communauté catholique que protestante.  
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 Bibliographie Arboit, Gérald, Mathien, Michel (Eds.), 2006, La guerre en Irak. Les médias et les conflits armés , Bruylant, Bruxelles.
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