microéconomie hierarchie pouvoir

Publié par

HEC 2006 concours Maths 2, S

Publié le : jeudi 21 juillet 2011
Lecture(s) : 433
Nombre de pages : 28
Voir plus Voir moins
Hiérarchie et pouvoir en microéconomie : histoire dun dialogue houleux entre le courant radical et lemainstream (février 2002) à paraître dansEconomies et Sociétéssérieconomia Bruno Tinel*, Centre Walras (Centre Walras, ISH, 14 avenue Berthelot 69 007 Lyon, France) bruno.tinel@ish-lyon.cnrs.fr 
 adresse personnelle : 39 av. Wilson, 93 100 Montreuil, 01 49 88 15 27.  Résumé : Les notions de hiérarchie et de pouvoir font aujourdhui partie des préoccupations de la micro-économie. La présente contribution se propose danalyser, du point de vue de lhistoire de la pensée contemporaine, la manière dont une telle intégration sest effectuée. La constitution de ce nouveau champ résulte dune série de défis et contre défis et dincorporation de thèmes, problèmes et esquisses de solutions ayant eu lieu, à partir du début des années 1970, entre le courant radical et léconomie dominante.  Mots clés : autogestion ; économie politique radicale ; firme (théorie de la) ; hiérarchie ; pouvoir ; contrats incomplets. Code JEL : B21, B24, D23, J41, L23, P13.  Title : « Hierarchy and power in microeconomic theory : an historical view on the debates between radical political economics and mainstream »  Summary : The notions of hierarchy and power belong now to the microeconomic theory agenda. This paper analyses the historical process by which such an integration happened since the beginning of the 1970s. Those new topics emerged by a set of challenges and counter-challenges between radical political economics and mainstream economics.  Keywords : labor managed firm ; radical political economics ; firm (theory of the) ; hierarchy ; power ; incomplete contracts.
                                                 *Pierre Dockès, Jérôme Maucourant et deux rapporteurs anonymes. Les erreurs nengagent que nous-Nous remercions mêmes, y compris concernant les traductions. 1
Introduction  La hiérarchie et le pouvoir font aujourdhui partie intégrante des préoccupations de la micro-économie. Le terme de hiérarchie, en anglaishierarchy, désigne les rapports de subordination et dautorité entre lemployeur et lemployé1. Le terme de pouvoir, en anglaispower, a tout dabord renvoyé à la notion sociologique de domination et sest peu à peu vidé de sa connotation holiste. Lusage de tels vocables en économie est récent. Leur définition précise résulte en partie des débats dont la présente contribution rend compte. Lobjectif est ici moins de réfléchir sur les notions de hiérarchie et de pouvoir elles-mêmes que sur le processus par lequel ces termes se sont diffusés en micro-économie. Auparavant, seuls des courants hétérodoxes, tels que linstitutionnalisme ou léconomie politique radicale, sintéressaient à ces thématiques. Pourtant, avec lessor des nouvelles théories de lentreprise durant les trente dernières années, celles-ci se sont progressivement imposées au cur de lapproche dominante : théorie des coûts de transaction, théorie des contrats et des incitations, théorie des contrats incomplets etc. Comment un tel processus dintégration sest il déroulé ? Par quels mécanismes, les termes de hiérarchie et de pouvoir, qui étaient il y a peu de temps encore lapanage des hétérodoxies institutionalistes et néo-marxiennes, se sont-ils imposés dans la micro-économie ? Répondre à ces questions suppose de considérer les théories les plus contemporaines comme un objet détude inscrit dans lhistoire. Il sagit par conséquent de procéder à une histoire de la pensée contemporaine où la théorie économique, telle quelle se présente à nous aujourdhui, résulte moins dune marche rationnelle et linéaire vers un savoir toujours plus rigoureux que dun processus cumulatif dépendant des contingences de lhistoire.  Comment écrire une histoire des idées économiques du temps présent ? La prise en compte de lhistoricité des théories daujourdhui nous contraint à admettre la complexité de leurs processus dévolution. Il convient tout dabord de ne pas négliger les facteursendogènes au savoir scientifique un : programme de recherche comporte des éléments qui lui confèrent une dynamique propre. Par ailleurs, sans céder totalement à la sociologie des sciences, les logiques de domination à luvre dans le monde académique, en particulier les luttes entre les courants et, à lintérieur des courants, entre les individus, doivent aussi trouver leur place dun point de vue historique. Lune des tâches de lhistorien des idées consiste à montrer comment sarticulent facteurs endogènes et facteurs sociologiques dans la singularité dun moment historique. Enfin, les idées économiques et le monde académique nétant pas séparés du reste de la société, lhistoire de la pensée économique est liée à celle de lhistoire sociale. Cest à lhistorien des idées que revient la charge de débrouiller lécheveau de ces trois facteurs (facteurs endogènes, sociologie des sciences et histoire sociale) qui sinfluencent les uns les autres à chaque instant. En particulier, la pondération de chacun dentre eux variant au cours du temps, il sagit de déterminer quand et comment lune des variables prend le pas sur les autres dans lévolution historique de la pensée économique.
                                                 1économistes néo-institutionalistes différencient nettement autorité et hiérarchie, toutefois, la plupart des  Certains auteurs ne procède pas à une claire dissociation conceptuelle de ces deux termes. 2
 Le présent article consiste à expliciter et analyser le processus historique par lequel les notions de hiérarchie et de pouvoir sont entrées, il y a peu, dans les préoccupations de la micro-économie. Il sagit donc de comprendre comment se constitue un nouveau champ de la recherche en tenant compte dun double mouvement : un mouvement linéaire de la production du savoir, processus dessais-erreurs, et un mouvement de défis / contre-défis, mélange de conflits et de compromis. Le surgissement, à la fin des années 1960, du courant radical américain dans le monde académique apparaît comme un déterminant majeur de ce processus complexe. En effet, issu des mouvements contestataires étudiants aux Etats Unis, ce courant a été rapidement perçu comme opposant un véritable défi à lapproche dominante dans plusieurs domaines, et en particulier concernant la théorie de lentreprise. Alors que Samuelson affirmait en 1957 que «dans un marché parfaitement concurrentiel, peu importe qui embauche qui» (Samuelson [1957], p. 894), les radicaux se sont au contraire attachés à montrer que la hiérarchie dans lentreprise et le pouvoir sont des notions pertinentes pour comprendre le fonctionnement dune économie concurrentielle. Mais, ce défi a pu être relevé par les tenant de lanalyse dominante parce que celle-ci avait elle-même déjà commencé à évoluer. La présente contribution montre que le débat entre le courant radical et les tenants de lapproche dominante naît au début des années 1970 ; ce débat comprend deux moments correspondant chacun à un jeu de défi / contre défi. Un premier moment concerne plus particulièrement la notion de hiérarchie, tandis quun second porte plutôt sur la notion de pouvoir et sarticule autour du tournant du courant radical vers la micro-économie. La mise en perspective historique de ce dialogue houleux permet de montrer comment de nouveaux termes ou concepts font irruption dans lanalyse économique et voient leur signification changer au cours du temps. En effet, les interactions entre le mot et son contenu conduisent à ce quun vocable soit accepté par les uns à mesure que sa signification change et se précise et, du même coup, ne puisse plus être utilisé de la même manière par les autres. En particulier, les termes de hiérarchie et de pouvoir ont chacun à leur tour été, dans un premier temps, appropriés par le courant radical. Celui-ci sest attaché à leur conférer une tonalité hétérodoxe en cherchant à lui donner un contenu particulier fondé sur lidée dinefficience. Dans un second temps, le courant dominant sest réapproprié chaque terme en lui substituant un autre contenu à même de satisfaire le principe defficience. La première section de ce texte est consacrée à une brève présentation du courant radical. La seconde section est divisée en deux parties : le point 2.1. montre comment la notion de hiérarchie a fini par simposer dans la théorie dominante de la firme ; le point 2.2. rend compte du processus par lequel, à son tour, la notion de pouvoir a pris place parmi les préoccupations de lapproche dominante lors du tournant du courant radical dans la micro-économie.  1. Le courant radical, une brève présentation  Né des mouvements contestataires étudiants qui ont traversé la société nord-américaine durant les années soixante, le courant radical traduit les idées anti-hiérarchiques de ces mouvements dans le monde
3
académique2. Bien que le programme de recherche radical ait échoué en une douzaine dannées, relativement à ses ambitions premières, il a néanmoins marqué les réflexions dominantes dans différents domaines, notamment dans celui de lorganisation interne de lentreprise capitaliste. Ce courant de pensée sest rapidement institutionnalisé dans le champ de l'enseignement et de la recherche en économie. Il la fait durant lété 1968 par la création de l'Union for Radical Political Economicsl'initiative d'étudiants de diverses universités du nord-est Cette association apparaît à  (URPE). des États-Unis telles que celles du Michigan (Ann Arbor), Harvard University, MIT ou Radcliffe College. Parmi les membres fondateurs, on nommera Samuel Bowles, Barry Bluestone, Gene Coyle, Herbert Gintis, Arthur MacEwan, John Pool, Richard Edwards, Michael Reich, Thomas Weisskopf, Howard Wachtel et Howard Sherman (Fleck [1999]). LURPE se veut non seulement anti-hiérarchique du point de vue des idées mais aussi dans son organisation associative. Ce que symbolise en elle l'absence de président. Elle va même jusquà supprimer toute distinction honorifique, à lencontre de l'AFEE (Association For Evolutionary Economics), sa cousine institutionaliste créée en 1965, qui décerne chaque année son prix Veblen-Commons3. Dès sa création, l'association radicale publia un bulletin de liaison bimestriel intituléNewsletter of the URPE, un magazine appeléDollars and Senseet surtout, en mai 1969, le premier numéro de laReview of Radical Political Economics(RRPE). En décembre 1968, avaient déjà paru les1968 Conference Papers of the URPEdoute la RRPE a-t-elle donné une crédibilité minimale à une association qui, sans cela,. Sans serait peut être simplement restée une révolte de jeunesse. Cette revue toutefois pas été la seule na publication radicale à émerger, citons notammentSocialist Review,Newleft Review,Capital and Class, et surtoutPolitics & Society(cf. Flaherty [1987]). Publiée en Californie à partir de 1970, cette dernière finira par absorber d'autres périodiques dès la fin de la même décennie. Le courant radical en économie politique repose sur lopposition de ses jeunes fondateurs4, pour la plupart encore doctorants, à la fois au marxisme et à l'économie néoclassique, qui leur était enseignée ou quils enseignaient eux-mêmes. Ils considéraient celle-ci comme incapable de saisir des réalités aussi concrètes que les discriminations raciales sur le marché du travail. Quant à la vieille génération des marxistes américains, elle croyait toujours à une théorie de la valeur travail que les jeunes radicaux jugeaient trop métaphysique. Cette opposition était par conséquent de nature très différente : il sagissait de détruire et
                                                 2Il existe très peu décrits en langue française sur les radicaux ; Coutrot [2001] est lune de ces rares contributions, voir aussi Tinel [2000] chap. 1 à 3 pour une approche détaillée. 3Pour une évaluation à la fois historique et prospective des convergences et divergences entre l'AFEE et l'URPE, cf. O'Hara [1995]. 41939, T. Weisskopf en 1940, R. Edwards et D. Gordon en 1944 (ce dernierS. Bowles comme H. Gintis sont nés en est décédé en 1996, cf. Bowles [1996]), M. Reich en 1945 et D. Levine en 1948, cf. Arestis & Sawyer [1992]. 4
de remplacer lapproche néoclassique par une approche radicale qui se serait appuyée sur une analyse marxienne expurgée de toute référence à la théorie de la valeur. L'opposition à la guerre du Viêt-nam a favorisé grandement lunité du courant, du moins au départ. De fait, les protagonistes les plus éminents de l'URPE, durant ses premières années, soulignent tous l'influence qu'ont exercé les événements historiques et politiques sur leurs idées et leurs carrières. Ainsi par exemple H. Gintis, explique son abandon des études de mathématiques pour l'économie par l'assassinat de J.F. Kennedy. Il ajoute aussi que sa carrière en tant qu'étudiant et jeune enseignant «coïncide avec quatre mouvements politiques très importants au vingtième siècle aux Etats-Unis : le mouvement anti-guerre, celui de la contre-culture, celui des Droits Civiques et le mouvement féministe» (Gintis [1992], p. 188). L'un des principaux objectifs des économistes radicaux de cette époque consiste à mettre sur pied un enseignement destiné à concurrencer l'approche néoclassique. C'est avec d'autres collègues que S. Bowles5 mit en place à Amherst (Massachusetts) un programme doctoral comprenant non seulement l'économie néoclassique mais aussi les approches post-keynésiennes, marxiennes et institutionnalistes. Cet effort d'enseignement a été accompagné dun effort d'éducation populaire avec notamment la création par D.M. Gordon6 en 1975 de l'Institute for Labor Education and Research, qui devint en 1981 leCenter for Democratic Alternatives.  Mais lenjeu de lenseignement se fit surtout connaître par l'édition de manuels et d'ouvrages destinés à un plus large public. Ainsi, dans une présentation synthétique du courant radical, publiée en 1974, R. Franklin et W. Tabb écrivaient à ce propos : «Un élément dune grande importance consiste dans le fait que le cours élémentaire en économie nest plus monopolisé par les manuels déconomie orthodoxe. Ceci est dû, pour une large part, à la quantité raisonnablement importante de nouveaux matériaux et articles radicaux qui ont été publiés récemment» (p. 127-128). Parmi ces ouvrages, mentionnons notamment celui de David M. Gordon :Problems in political economy: an urban perspective(1971) etThe capitalist system publié par R. Edwards, M. Reich et T. Weisskopf en 1972, réédité en 1978 et en 1986. Citons encore le manuel de H. Sherman, publié aussi en 1972 sous le titreRadical political economy, capitalism and socialism from a marxist-humanist perspective. Il est présenté comme «la première tentative systématique (...) de présenter de manière unifiée une économie politique radicale du capitalisme et du socialisme» (quatrième de couverture). La nouvelle gauche s'éloigne par certains aspects, en particulier sur la théorie de la valeur, des travaux de Marx et des grandes figures du marxisme anglo-saxon comme Maurice Dobb, Joseph Steindl,                                                  5auteur na pas toujours été radical. Sa thèse, publiée en 1969 chez Harvard U.P., intituléeCet Planning Educational Systemset le manuel, publié pour la première fois en 1970 sous le titreNotes and Problems in Microeconomic Theory, coécrit avec D. Kendrick et P. Dixon sont considérés par Blaug [1985] comme desouvrages parfaitement orthodoxes en économie de léducation et en micro-économie avancée.
5
Paul Baran et Paul Sweezy, quand bien même ceux-ci ont influencé grandement le courant radical7. D'autres auteurs hétérodoxes comme Thorstein Veblen et John Roger Commons ont aussi influencé les radicaux à travers l'uvre de John Kenneth Galbraith ou celle d'Albert O. Hirschman. John Maynard Keynes aura lui aussi une forte influence, en particulier sur les travaux de Bowles, Gordon & Weisskopf [1983]. Enfin, la pensée radicale se réfère abondamment à Piero Sraffa et aux auteurs cambridgiens ou post-keynésiens, à Joseph Schumpeter, Karl Polanyi ou M. Kalecki.  Les principaux thèmes auxquels s'intéressent les radicaux dans les premières années de l'URPE sont exposés dans un article, que Richard Edwards et Arthur MacEwan, au nom d'un groupe de travail composé d'enseignants et d'étudiants de l'université de Harvard, publient en 1970 dans l'American Economic Review. Ses auteurs le présentent comme le socle d'un nouveau programme d'enseignement. Ils estiment que «l'approche marginaliste est utile seulement si, acceptant les institutions fondamentales du capitalisme, on est en premier lieu préoccupé par son administration» (p. 352). Pour cette raison, le projet radical consiste en lélaboration dun cadre danalyse susceptible de concurrencer lapproche dominante. Au fil de ce document très contestataire, les auteurs insistent sur l'idée que le capitalisme, étant un système, ne peut être compris sans l'analyse de ses institutions et de leurs interactions. Les notion-clés qui permettent dapprocher le capitalisme américain sont le conflit et le pouvoir. Dans une perspective marxienne, les auteurs soutiennent que les institutions fondamentales de ce système produisent, et sont le produit, dune division de la société en classes aux intérêts antagoniques. Ces institutions sont considérées comme étant le cadre dans lequel s'exerce le pouvoir et donc comme limitant le champ possible de résolution des conflits. Le pouvoir est ici défini comme «groupes ou des individus à résoudre les conflits en leur faveurl'aptitude des » (p. 353). Selon les auteurs, les principales institutions du capitalisme, notamment le marché du travail et lentreprise, se nourrissent de discriminations raciales et sexistes, produisent à la fois des inégalités, l'aliénation du travail, la destruction de l'environnement8, l'impérialisme etc. Mais tous ces effets néfastes n'existeraient pas si les institutions fondamentales du capitalisme ne subordonnaient pas d'autres institutions, telles l'éducation, la famille ou la religion, en faveur de son intérêt. Parmi ces thèmes classiques de la gauche radicale des années 1960, il se dégage en surplomb une profonde aversion contre toute forme dautorité, de hiérarchie et de verticalité. Concernant la théorie de lentreprise, lanti-hiérarchie radicale se traduira par une analyse critique, dune part, de lorganisation de la production dans lentreprise capitaliste et, dautre part, de la théorie néoclassique de lentreprise et du marché du travail.
                                                                                                                                                                 6David M. Gordon est le fils de Robert Aaron Gordon qui fut président de l'American Economic Association, et le frère de Robert J. Gordon connu pour ses travaux en macro-économie. 7cf. Franklin & Tabb [1974], p. 128.  8par les radicaux, soit considéré comme l'unIl n'est donc pas étonnant quAndré Gorz, dont luvre est largement citée des fondateurs de l'écologie politique et ait été le premier à éditer en 1973, en langue française, l'article de Marglin [1971].
6
 Aspirant à unerupture radicale avec le capitalisme, dont léconomie néoclassique serait un des versants idéologiques, les radicaux, au début des années 1970, entendent élaborer dans tous les domaines une approche alternative à celle dumainstream. Concernant spécialement la théorie de la firme, les contributions de cette nouvelle gauche sont immédiatement perçues comme jetant un défi au cadre dominant, ainsi quen témoignent les articles publiés en 1972 dans un numéro spécial duQuarterly Journal of Economics.  2. Les deux temps dun dialogue houleux  Lexistence du courant radical, vrai défi à léconomie académique, a provoqué des contre-défis. Ce jeu de défis et de contre-défis est difficile à périodiser en raison des délais de lecture, de réflexion et délaboration, mais surtout de publication et de diffusion des idées. On peut toutefois en donner un aperçu suffisamment clair. Un premier mouvement couvre la période 1968-1985 et concerne lapparition et la diffusion du vocable de « hiérarchie » (hierarchy) ; un second mouvement, relatif au terme de « pouvoir » (powersiréap eac etcarrqmabluaunr ree 9.C  ees 1 à9189vement scond mou98 1ded enéts) lte-e vo face méthodologique : le tournant radical vers la micro-économie.  
2.1. Anti-hiérarchie et essor de la théorie de la firme : 1968-1985  Au moment où le courant radical fait son apparition, la théorie dominante de lentreprise se résume à lapproche néoclassique pour laquelle la firme est réduite à un ensemble de relations fonctionnelles, restituées par une fonction de production ; lentreprise est une « boîte noire » dont lorganisation interne échappe au champ détude de léconomiste. La division du travail entre les disciplines réserve aux sciences de lingénieur, au sociologue, au psychologue et au gestionnaire la tâche de comprendre les logiques à luvre à lintérieur de lentreprise. Cest ainsi que, jusquà la fin des années 1960, la notion de hiérarchie ne faisait pas vraiment partie du champ lexical de léconomiste, malgré les contributions isolées de Coase [1937] et Simon [1951], qui ont chacune en leur temps opposé un défi à lapproche dominante. Lessor des théories économiques de lorganisation à partir des années 1970 va conduire à lintégration de cette notion au corpus dominant. Une telle intégration est sans doute le résultat souvent évoqué, dune part, du mouvement de réforme de la micro-économie (théorie du capital humain, théorie des droits de propriété) qui sétait amorcé au début des années 1960 à la suite des travaux dauteurs comme G. Becker ou R. Coase et, dautre part, de linfluence grandissante des travaux de Simon et March sur les économistes, notamment sur Williamson. Toutefois, lévolution du savoir étant un processus complexe fait à la fois de continuité et de ruptures, il convient aussi de prendre en compte les clivages politiques qui opposent les courants entre eux. En particulier, au delà des approches qui viennent dêtre mentionnées, il apparaît que le courant radical a joué un rôle singulier dans lappropriation de la notion de hiérarchie par le courant dominant.
7
 
2.1.1. Le défi radical : 1968-1980  Cette période, sans doute un « âge dor » de la contestation, est celle de lanti-hiérarchie. Dans le domaine de la théorie économique, il sagit pour lessentiel de montrer que la hiérarchie est nécessairement inefficiente. Une telle idée a pour corollaire que lhorizontalité est efficiente et donc souhaitable. Durant cette période, la critique anti-hiérarchique des radicaux est une critique des rapports de pouvoir dans une perspective holiste. Les arguments radicaux se sont déployés dans deux directions : en économie du travail, il sagit de critiquer la théorie du capital humain en montrant que les hiérarchies raciales et sexuelles échappent au cadre de cette approche ; en économie de la firme, il sagit de mettre en avant lécart entre lapproche néoclassique et la réalité des systèmes de contrôle et des rapports de subordination qui existent dans les organisations productives. Inefficiente et sans fondement rationnel, la hiérarchie naurait pas de légitimité, elle serait à la fois le moyen et la manifestation des rapports de pouvoir qui sinstaurent dans léconomie entre les individus. Par conséquent, pour les radicaux, mettre en évidence le pouvoir revenait à montrer linefficience etvice versa qui nest que rarement pouvoir »,. Toutefois, durant cette période, le « défini ou étudié en lui-même, nest quun point de fuite de lanalyse10, lobjet détude privilégié par les radicaux est la hiérarchie.  Selon les radicaux, les hiérarchies observées sur le marché du travail, en particulier les hiérarchies salariales, ne sont pas conformes aux prédictions de la théorie du capital humain. Les études empiriques portant surtout sur les Etats Unis montrent quune fois neutralisés tous les facteurs générateurs dinégalités de rémunération, essentiellement la qualification et lâge, il subsiste de manière significative des discriminations en défaveur des femmes et des Noirs. Cette discordance vis-à-vis des résultats théoriques nest pas pour les radicaux une simple « anomalie » ou le résultat dun comportement monopoliste de la part de Blancs, elle est la preuve de linadéquation de la théorie à son objet et de la nécessité dune théorie alternative radicale qui soit à même de rendre compte de ces discriminations systématiques. A la suite des travaux de Doeringer et Piore [1971] sur le dualisme du marché du travail, dont le long chapitre consacré à la question des discriminations raciales sur le marché du travail a influencé considérablement les radicaux11, ceux-ci vont développer la théorie de la segmentation du marché du travail                                                                                                                                                                  9ont en quelque sorte « préparé le terrain ».Nous verrons que les dix années qui précèdent cette seconde période 10les années 1970, est peu différente de lidéeLa conception du pouvoir, retenue implicitement par les radicaux durant marxiste du pouvoir, à la fois de classe et macroscopique, du Capital sur le Travail. 11 et M. GordonDeux éminents représentants des jeunes radicaux, que sont D. Reich, ont débuté leur carrière en  travaillant aux côtés de Doeringer et Piore. Ceux-ci sont leurs aînés de quatre ou cinq ans seulement (Doeringer est né en 1941 et Piore en 1940 alors que Gordon est né en 1944 et Reich en 1945). La thèse de doctorat de D. Gordon ("Class, productivity and the ghetto: a study of labor market stratification", Harvard Ph.D. thesis, 1971) est très souvent présentée comme l'un des textes fondateurs de la théorie des marchés internes (cf. Piore [1975], note 2), mais 8
qui culminera avec les contributions de Stone [1974], Edwards, Gordon et Reich [1975] et [1982], et Bowles et Gintis [1976]. Contrairement aux néoclassiques, les radicaux soutiennent que certaines inégalités, notamment raciales et sexuelles, résultent du fonctionnement même du marché du travail. Celui-ci serait segmenté à limage du processus de production, lequel serait organisé par les capitalistes de manière à maximiser leurs rentes et leur pouvoir et à affaiblir le pouvoir collectif de la main duvre. Le domaine détude de la théorie de la segmentation du marché du travail ne se limite pas à la sphère de léchange. De nombreuses contributions radicales, dont les plus connues sont Braverman [1974], Gintis [1976] et Edwards [1979] seront en effet consacrées à lanalyse des rapports hiérarchiques à lintérieur de lentreprise capitaliste. Mais cest sans doute Marglin qui formule un véritable slogan pour les radicaux, dans un article qui circulera dès 1971 durant plus de trois ans sous la forme dun document de travail et ne sera tout dabord publié quen 1973 en français dans un ouvrage collectif dirigé par André Gorz puis en 1974 dans laReview of Radical Political Economy. Dans cet article, intitulé« A ? » quoi servent les patrons, Marglin conteste lidée que la division hiérarchique du travail trouve ses fondements dans les arguments technologistes avancés par Adam Smith lors de son étude de la fabrique dépingles. Il estime que lorganisation de la production repose non pas sur les relations fonctionnelles mises en avant par les néoclassiques mais sur des principes qui lui sont propres. En particulier, le système de la fabrique naurait pas connu son essor en raison de son efficience technique mais parce quil aurait été le moyen pour les capitalistes de mettre en uvre sur une grande échelle la stratégie du « diviser pour régner ». En dautres termes, le système de fabrique naurait pas permis de produire plus doutputavec le même nombre dinputs mais, grâce au contrôle centralisé, plus doutputavec davantage dinputsde travail non payé. Cest cette idée du diviser pour régner quutiliseront tous les radicaux pour appréhender la hiérarchie. Notamment, Edwards [1979] sattache à montrer comment la valorisation du capital na que peu de rapport avec lefficience. En particulier, les radicaux défendent lidée que les formes concrètes de lorganisation du travail ne découlent pas strictement de données technologiques. A technologie donnée, il serait possible dimaginer plusieurs configurations organisationnelles différentes plus ou moins favorables au travail ou au capital. Dès lors, celui-ci, ayant le contrôle de lentreprise capitaliste, privilégierait une organisation du processus de production lui étant favorable en appliquant la stratégie du diviser pour régner.  Des formes organisationnelles non hiérarchiques de type autogéré seraient pour les radicaux plus productives et plus efficientes que les entreprises capitalistes car elles offriraient de meilleures incitations à leffort grâce à une meilleure rémunération, une participation individuelle aux décisions stratégiques et une coopération généralisée au sein de lorganisation. En outre, la firme autogérée présenterait lavantage sur la firme capitaliste de ne pas avoir besoin de gaspiller ses ressources dans un système de contrôle coûteux, dont la hiérarchie des postes et des rémunération et la spécialisation de certains individus dans ce type de tâche serait lune des manifestations les plus visibles.                                                                                                                                                                  
très rapidement cet auteur, qui ne reniera pas ses premiers travaux, cherchera à les resituer dans un cadre plus marxien,
9
 Au début des années 1970, les radicaux étaient parmi les premiers à « occuper le terrain » de lanalyse économique de lorganisation intrafirme. Ce faisant, ils se sont quelque peu appropriés le vocable de hiérarchie et lui ont donné à la fois un contenu et une connotation. Un contenu : hiérarchie et pouvoir étaient, pour ces auteurs, inévitablement synonymes dinefficience. Une connotation : en raison même du contenu spécifique que lui donnaient les radicaux, ces mots étaient lapanage dune hétérodoxie contestataire.  
2.1.2. La réponse du courant dominant : 1972-1985  Outre les nombreuxsurveys quià 1976 dans les plus grandes revues furent publiés de 1970 académiques12 sur la théorie radicale de la segmentation, il y eut des réponses plus ou moins explicites de la  part de différents tenants du courant dominant à propos de la notion de hiérarchie.  
2.1.2.1. La dénégation de la hiérarchie  La première réponse, qui vint dAlchian et Demsetz [1972], fut implicite car elle ne contenait aucune référence aux auteurs radicaux. Cette contribution, souvent présentée comme un « classique » de la théorie économique des organisations, est singulière en ce quelle adopte un point de vue théorique intermédiaire entre la position dénégatoire néoclassique où « peu importe qui embauche qui » et la micro-économie moderne où les relations asymétriques entre les individus, donc notamment les relations hiérarchiques, sont au cur de lanalyse. En effet, Alchian et Demsetz soutiennent à la fois 1) que lentreprise est organisée autour dun personnage central disposant dun certain nombre de droits vis-à-vis des autres membres de lentreprise, dont celui de les licencier ; et 2) que lemployeur ne dispose daucun pouvoir particulier sur lemployé. Ainsi, ils écrivent :donc la teneur du pouvoir présumé de diriger et daffecter des« Quelle est travailleurs à des tâches variées ? Exactement la même que celle du petit pouvoir dont dispose un consommateur pour diriger et affecter son épicier à diverses tâches »13. Ces deux auteurs entendent donc élaborer une théorie économique de lorganisation intrafirme sans faire référence à lautorité ou à la hiérarchie. Bien quils naient probablement pas lu larticle de Marglin, car ils écrivaient à peu près au même moment, il est frappant de voir quAlchian et Demsetz, qui se placent en continuateurs de lapproche néoclassique, répondent implicitement mais clairement à la question « à quoi servent les patrons ? », donnant ainsi limpression dune réponse directe. Ceci témoigne de la dimension « épistémique » que revêtait une telle problématique à cette période. Marglin a formulé de manière rigoureuse une thématique portée par lensemble des mouvements anti-hiérarchiques des années 1960, Alchian et Demsetz ont implicitement                                                                                                                                                                  cf. Gordon [1972]. 12exemple Bronfenbrenner [1970], Wachter [1974] et Cain [1975] et [1976].Cf. par
10
donné une réponse particulière et opposée à ces interprétations. En substance, ces deux auteurs soutiennent quil ny a pas lieu de contester la hiérarchie dans lentreprise car il ny aurait pas de hiérarchie. Dun point de vuelogique, si ce nest chronologique, Alchian et Demsetz [1972] est une réponse à Marglin [1971].  
2.1.2.2. Léquilibre raisonnable entre autorité et responsabilité  Une autre réponse ayant émané du courant dominant fut celle, nuancée, de Arrow. Dans son ouvrageThe limits of organizationmais reprenant des conférences prononcées en 1970 et, paru en 1974 1971, Arrow emploie essentiellement le terme dautorité pour désigner ce que les radicaux appellent la hiérarchie. Ce texte témoigne non seulement de lintérêt nouveau pour les questions liées à lorganisation interne de lentreprise et en particulier pour la notion dautorité dont ont fait preuve, au début des années 1970, les auteurs les plus orthodoxes. Mais il est aussi possible daffirmer, malgré la précocité de leur rédaction, que ces conférences répondent au défi radical tel que celui-ci commençait à se manifester au sein du monde universitaire américain, notamment à luniversité de Harvard où enseignait Arrow. Cet ouvrage est une réponse àlesprit du temps, cest à dire à lensemble du mouvement social de la fin des années 1960 qui remettait en cause lautorité. Arrow, conscient du fait que les économistes sintéressent à lautorité au moment précis où celle-ci est contestée, écrit que «les époques qui ont mis en cause lautorité ou au moins des autorités particulières ont eu tendance à examiner les fondements et la nécessité de lautorité» (p. 78). Il entend donner une réponse modérée aux revendications anti-hiérarchiques : «La mise en question de lautorité peut conduire dans un cas extrême à réaffirmer son importance, et même à l xalter de façon e hystérique, ou à la refuser et à lécarter complètement dans lautre cas extrême que créent les tendances antinomiques et anarchisantes. Une réaction modérée consiste cependant à affirmer quil est nécessaire dêtre responsable, quil faut des systèmes dans lesquels lautorité joue son rôle fonctionnel, mais où elle soit soumise par ceux qui la subissent à des actions correctives. De toute façon, lautorité est souvent mauvaise ; on perçoit clairement le besoin de contrôler, dobliger lautorité à rendre compte. Dans la tradition anglo-américaine le pouvoir est entouré de suspicions de cette sorte. On a notéau cours des dernières annéesplus de méfiance quà laccoutumée» (p. 79-80, souligné par nous). Un peu plus loin, après avoir brièvement discuté la thématique de la responsabilité des entreprises vis-à-vis de leurs actionnaires, soulevée au cours des années 1930 par Berle et Means, il ajoute que cette question «a fait place aujourdhui à des revendications plus radicales de responsabilités vis-à-vis des autres membres de lentreprise - les travailleurs et les clients. Depuis longtemps maintenant, les syndicats de travailleurs ont dans une certaine mesure altéré la structure de pouvoir au sein de lentreprise à laide des comités de grève et de règlements de travail. De nombreux critiques de gauche, nayant pour la plupart aucun lien direct avec le monde du travail, pensent que ce processus nest pas allé assez loin, que les conditions de travail et les relations dautorité dans le travail elles-mêmes provoquent des distorsions personnelles et sociales» (ibid., p. 81-82).                                                                                                                                                                  13Cf. Alchian & Demsetz [1972], p. 777.
11
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.