L'art comme expression de la vie de l'homme

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Travail d'esthétique négro-africaine

Publié le : lundi 12 mars 2012
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RESUME DE L’OUVRAGE L’ouvrage que nous étudierons est intitulé L’art et l’artisanat africains, paru à Yaoundé, aux éditions Clé, en 1980 . Il a pour auteur Engelbert Mveng. A travers cet ouvrage, l’auteur veut nous faire connaître l’originalité de l’art africain. Dans son investigation, il nous montre que l’art africain est un art total, au même titre que l’art occidental. Il commence son ouvrage par un aperçu historique de l’art africain. Dans cette partie il nous montre que depuis l’apparition de l’homme sur la terre, l’africain possédait la maitrise artistique. En Afrique, l’art se définit non seulement par son utilité, mais aussi par son message de vie et de beauté.
Dans un tel contexte, la beauté est non seulement harmonie des formes, mais aussi harmonie entre l’homme et l’objet porteur d’un message de vie, associant ainsi l’objet fabriqué à la vie intime de l’homme en communion avec sa communauté et avec le cosmos. Ceci traduit le fait qu’en Afrique l’homme est solidaire avec le cosmos et ses semblables. Les motifs et symboles, fruit de l’abstraction et de la synthèse, constituent le langage des arts décoratifs. L’auteur a détaillé minutieusement la genèse de ces motifs dans un autre ouvrage antérieur à celui-ci : L’art d’Afrique noire, liturgie cosmique et langage religieux, paru à Yaoundé en 1974.
Dans la deuxième partie de l’ouvrage, l’auteur présente les arts et les métiers en Afrique. Il les définit comme l’art de travailler les métaux. Les métaux les plus utilisés en Afrique sont l’or, l’argent, le bronze, le fer, le cuivre, l’étain. Il décrit également le processus de fabrication des objets à partir des métaux que nous avons cités. Les pierres précieuses constituent également une source de production artistique. Ces pierres sont utilisées dans l’industrie et dans la bijouterie. Il situe le Bénin comme le centre le plus important d’utilisation de pierres précieuses. Les végétaux sont également utilisés dans l’art. Ils servent au tissage et à la vannerie. L’art africain utilise enfin des produits animaux tels l’ivoire, les peaux, les poils, les plumes…
Dans la troisième partie, il présente l’artisanat et l’art dans la vie des peuples africains. Ici, il présente les modes africaines comme une variété artistique. Pour sauvegarder et pérenniser l’art africain, il juge que la formation de l’artiste est nécessaire, d’où l’idée de l’ouverture des écoles de Beaux arts. En guise de conclusion de l’ouvrage, il présente l’art et l’artisanat face à l’industrialisation, et affirme que notre art possède d’irremplaçables atouts face au développement technologique.
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INTRODUCTION L’esthétique est le jugement sur le beau. En tant que tel, il est à la fois science et art. Pour Bacon, l’art représente à la fois les faits de l’homme pour modifier la nature et les techniques qui rendent possible ces interventions. L’art est aussi vieux que la philosophie car les hommes se sont toujours servis des objets d’art pour mener leur existence. Si on considère l’hypothèse selon laquelle la philosophie est née en Afrique, ne pourrait-on pas dire que l’art l’est aussi ? L’africain est aussi artiste et donc capable de jugement esthétique. Sa façon d’appréhender ou de percevoir l’art ou les œuvres d’art est fortement liée à sa vie. C’est dans ce sens que nous voulons approcher la question de l’art en Afrique en nous servant des réflexions d’Engelbert Mveng.
Pour lui, l’art est défini comme « ensemble de procédés pour rendre les objets fabriqués porteurs d’un message de vie et de beauté. » 1   Dans sa perspective, l’art est intimement lié à la vie et à la beauté. En s’exhibant comme objet de beauté et par conséquent procurateur d’un plaisir désintéressé, l’art rappelle à l’homme le sens de son existence. Nous voulons dans notre travail, nous limiter à l’art nègre, autrement dit à l’art d’Afrique. Constatant le fait que l’art est fortement lié à la vie en Afrique, nous voulons montrer comment il est l’expression de la vie. C’est la raison pour laquelle nous avons choisi pour thème : L’art nègre comme expression de la vie de l’homme. En effet, l’africain se sert de l’art pour exprimer sa vie dans toutes les dimensions, à savoir cosmologiques, anthropologiques et religieux. Dans l’espace de nos investigations, nous voulons établir le rapport entre la vie et l’art. Comment l’art exprime-t-elle la vie de l’africain ? Telle sera notre préoccupation tout au long de notre analyse. Pour répondre à cette question, notre analyse sera structurée en trois parties.
Dans la première partie, nous ferons d’une part l’historique de l’art africain et d’autre part nous expliquerons le symbolisme de l’art africain. Dans la seconde partie, nous montrerons explicitement comment l’art exprime la vie. Enfin, dans la troisième partie qui se veut une évaluation critique, nous montrerons la pertinence de la pensée de notre auteur en la confrontant à celle d’autres auteurs qui ont mis en rapport l’art et la vie. Il s’agira de Nietzsche, Michel Henry et de Senghor. Nous montrerons aussi que l’art nègre n’est pas replié sur lui-même, mais qu’il est un art universel. 1 Engelbert MVENG, L’art et l’artisanat africain, Yaoundé, Clé, 1980, p. 44.
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I. HISTORIQUE ET SYMBOLISME DE L’ART AFRICAIN L’art en Afrique est riche de symboles. Dans cette partie, nous voulons présenter son histoire et expliquer ce symbolisme. L’art nègre entretient aussi des rapports étroits avec la négritude. L’histoire ici est importante en ce sens que « l’originalité de l’artiste nègre se nourrit de son intégration dans la tradition. » 2 C’est donc par une connaissance des traditions africaines que nous pouvons mieux comprendre la signification de l’art.
I.1. Historique de l’art africain
Les études scientifiques prouvent que le premier homme a vécu en Afrique. En suivant cette logique, on pourrait dire qu’il s’est servi des objets d’art fabriqués par lui-même pour gérer son quotidien. Le problème esthétique de l’art africain met alors au jour un problème de créativité artistique, d’identité culturelle et de civilisation. Les premiers vestiges de l’art se trouvent sur le sol africain, ce qui justifie le fait que l’Afrique soit considérée comme le berceau de la civilisation. Les africains, en transformant des simples objets en œuvres d’art, « ont voulu faire de cette histoire une histoire de la civilisation. » 3  
L’art de l’âge préhistorique est représenté par des objets rupestres que l’on considère comme étroitement liés à la vie quotidienne de l’époque. Pendant la période antique, le travail artistique des africains s’est fait remarqué principalement par les pyramides d’Egypte, les temples et les palais témoignant d’une architecture impressionnante dans les empires du Mali et du Soudan. Au moyen-âge, « l’art nègre est connu, en tout premier lieu, par son architecture. » 4
Par ailleurs, l’art nègre a connu une décadence pendant l’arrivée des premiers explorateurs européens. Ceux-ci ont détruit les objets d’art en Afrique en les considérant comme des idoles. Malgré cela, l’art nègre est demeuré un art total. Lorsqu’on observe l’art africain il transparaît comme un livre d’histoire car il relate l’histoire des hommes. Notre auteur nous rapporte que Picasso s’est inspiré d’un masque Fang venu du Gabon pour 2 Engelbert MVENG, « Problématique d’une esthétique négro-africaine », in Ethiopiques, revue socialiste de culture négro-africaine, Juillet 1975, [http:// éthiopiques.refer.sn/spip ?article490], consulté le 31 octobre 2010. 3 Engelbert MVENG, L’art et l’artisanat africain, op. cit., p. 8. 4 Engelbert MVENG, op. cit., p. 13.
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inventer le cubisme. 5  L’artiste africain cherche aujourd’hui à apporter sa contribution à l’édification de la civilisation contemporaine à travers son art. C’est ainsi que l’africain veut étendre son savoir-faire et le perpétuer à travers les écoles des beaux arts. Ces écoles ont pour rôle de transmettre le génie artistique à la génération postérieure. Nous notons également que la négritude a fortement marqué l’art nègre. A ce sujet, Grégoire Biyogo précise : « son poème (de la négritude) va tenter le coup de force de passer à travers la sombre nuit de la mort, pour rechercher un autre rythme jamais expérimenté par l’art. » 6  
L’art africain n’a pas seulement été apprécié par les africains, mais bien aussi par les occidentaux. Nous inspirant de l’article que Mveng a préparé pour le colloque sur l’esthétique négro-africaine tenu à Abidjan en décembre 1974, nous pouvons dire que l’art nègre a libéré l’art occidental de son académisme. Dans leur recherche, Léo Frobenius et Rimbaud ont séjourné en Afrique pour découvrir les richesses de l’art nègre 7 .
I.2. Les différents domaines d’application de l’art africain
Tout travail artistique nait de l’inspiration de l’homme, voire d’une illumination. Cependant, le travail de l’artisan est une simple reproduction de ce qui existe déjà. A propos de cette illumination, Marie Dominique Philippe déclare : « On peut dire que l’inspiration implique une sorte de révélation et d’illumination. » 8  Cette illumination et cette révélation permettent à l’artiste d’opérer un certain choix dans la réalisation de son œuvre. Ce choix lui est inspiré par son génie créateur. De ce constat, Marie Dominique Philippe distingue l’artisan inventeur du simple artisan. Nous pouvons considérer l’artisan inventeur comme l’artiste et l’artisan simple nous le prenons au sens propre du terme. Pour le premier, une inspiration est nécessaire alors que pour le second il suffit seulement qu’il soit habile pour mieux reproduire. S’agissant du simple artisan, il déclare : « Il lui suffit d’un modèle qu’il cherche à produire en
5  Ibid., p. 20.
6 Grégoire BIYOGO, Histoire de la philosophie africaine, tome 2, La philosophie moderne et contemporaine, Paris, Harmattan, 2006, p. 67. 7 Engelbert MVENG, « Problématique d’une esthétique négro-africaine », op. cit. 8 Marie Dominique PHILIPPE, Lettre à un ami. Itinéraire philosophique, Paris, Editions universitaires, 1990, p. 29.
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le copiant. » 9  Telles sont les distinctions que nous pouvons établir entre l’artiste et l’artisan bien que dans notre contexte ces deux rôles sont souvent assurés par un même individu.
L’art négro-africain s’applique à l’architecture. A cet effet, Engelbert Mveng déclare que « l’architecture est incontestablement l’une des pages les plus glorieuses de l’art nègre. » 10  Il suffit pour s’en convaincre d’observer encore de nos jours la splendeur des maisons en toits coniques ou construits en briques et en pierres. Ces maisons se font aussi remarquer par leurs différentes formes. L’architecture africaine est encore resplendissante malgré la poussé de la modernité. Elle est encore destinée à vivre et à rayonner.
Dans le domaine de la métallurgie, l’art africain utilise l’or, l’argent, le fer, le cuivre, le bronze et l’étain. Il se sert aussi ses perles, coquillages et pierres précieuses. Les artistes africains se servent de végétaux dans le domaine de la vannerie et du tissage. Ils utilisent aussi des produits animaux tels que les peaux, l’ivoire, les os d’animaux, les dents, les griffes, les poils et les plumes. L’africain utilise son art presque dans tous les domaines de la vie pour mener son existence.
I.3. Le symbolisme de l’art africain
Dans ses manifestations, l’art nègre est rempli de symbole. Ces symboles sont de plusieurs ordres. En ce qui concerne le symbolisme des couleurs, il se démarque radicalement de la conception occidentale. Dans ce symbolisme des couleurs, « le rouge signifie la vie. Le blanc signifie  la mort. Le noir signifie la nuit et la souffrance. » 11  Pour créer ces symboles, l’artiste procède par abstraction et par synthèse. Pour notre auteur, ces symboles « signifient l’homme dans ses multiples dimensions, avec ses joies, ses peines, le monde dans lequel il se trouve, et le mystère de la vie et de la mort. » 12  Dans les tableaux et les sculptures artistiques, nous observons aussi des formes d’animaux. Chaque forme animale revêt une signification, car en Afrique tout animal est porteur d’un message. Ainsi, « la tortue signifie la sagesse et la prudence. Le léopard signifie la force aveugle et stupide. Le hibou est porte malheur. Le lézard est messager de la mort. Le caméléon est messager de la vie. La noix de kola symbolise 9 Marie Dominique PHILIPPE, op. cit., p. 30. 10 Engelbert MVENG, op. cit., p. 21. 11 Ibid., p. 50. 12 Idem.
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l’amitié. Le papillon annonce la visite d’un bon messager… » 13  Cette liste ne saurait être exhaustive car en Afrique, chaque animal ou plante exprime une réalité dans la vie de l’homme.
Après avoir présenté l’art nègre en son histoire, ses domaines d’application et son symbolisme, nous voulons à présent montrer comment il est l’expression de la vie.
II. L’ART NEGRE : UNE EXPRESSION DE LA VIE Dans la civilisation artisanale, il n’est pas aisé de distinguer l’artiste de l’artisan. Nous avons essayé de montrer cela avec Marie Dominique Philippe. En suivant cette logique, Michel Gourinat définie l’art d’une autre manière. Il dit ceci : « Dans la civilisation artisanale, l’art désigne l’activité productrice en général, en sorte que l’artisan et l’artiste ne puissent être facilement distingués. » 14   Nous voulons partir de cette définition pour mener notre réflexion, en montrant comment l’art exprime la vie.
II.1. Fonction et signification de l’art dans la vie du peuple
Dans le contexte africain, l’art combine deux fonctions essentielles à savoir l’utile et le beau. Alors que le beau est pour Kant « ce qui plait universellement sans concept » 15 ,  il est dans la conception mvengienne harmonie entre l’homme et l’objet porteur d’un message de vie. L’africain vit en communion avec sa communauté et avec le cosmos et, par conséquent, tout élément du cosmos entretient un rapport avec sa vie. L’art, en exhibant cette image de la vie de l’africain, associe « l’objet fabriqué à la vie intime de l’homme en communion avec sa
13 Idem 14 Michel GOURINAT, De la philosophie, tome 1, Paris, Hachette, 2009, p 219. 15 Emmanuel KANT, Œuvres Philosophiques, II, Critique de la faculté de juger, Paris, Gallimard, 1985, p. 978.
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communauté et le cosmos. » 16  La fabrication des objets utiles a pour finalité l’art qui leur confère la beauté. La combinaison du beau à l’utile fait l’originalité de l’art africain.
En Afrique, l’art est une véritable écriture chargée de message, d’un message de vie. Le fait que la fonction d’artiste et d’artisan soit assurée par une même personne assure la survie du génie artistique. Dans la philosophie de Hegel l’esprit est assimilé à l’artisan « et son opération par laquelle il se produit soi-même comme objet. » 17  C’est pour cette raison qu’il est nécessaire d’assurer la fonction de l’artiste. Dans la vie du peuple, « l’artiste qui est le créateur de ses œuvres est un personnage quasi-sacerdotal. » 18 Etant un personnage quasi-sacerdotal, sa formation exige une initiation. Pour mieux rapporter les faits de sa contemplation au peuple, il doit connaître les traditions de sa communauté, « les mythes, les cultes, les ancêtres, les symboles, l’histoire, la vie sociale, économique et culturel dont son art sera l’expression. » 19  Il ressort de cette citation que l’artiste, à travers son œuvre, exprime la vie dans ses multiples dimensions. L’exigence de la formation de l’artiste est nécessaire dans la mesure où son œuvre unifie l’homme et le cosmos.
Le masque, l’une des productions artistiques, est l’expression la plus parfaite de la sculpture nègre. Il est l’élément de différenciation des styles africains. Chaque masque caractérise une culture particulière. En Afrique, l’art et l’artisanat ont une fonction capitale sur la vie et notre auteur de préciser : « L’artisanat permet à l’homme de transformer son milieu de vie pour améliorer ses conditions de vie. L’art, lui, traduit la créativité de l’homme ; sa mission est d’embellir la vie. » 20
Par le travail artistique, l’homme rend son milieu de vie plus vivable. Cet art lui permet également de donner un sens à sa vie. L’art occupe une place privilégié dans la vie du peuple africain. Il exprime l’homme et le monde dans son effort d’unification en face de Dieu. L’art nègre porte le message de l’histoire nouvelle d’une Afrique toujours aux prises avec la mort, toujours optant pour le triomphe de la vie sur la mort.
16 Engelbert MVENG, op. cit., p. 44. 17 Friedrich HEGEL, Phénoménologie de l’esprit , Paris, Aubier, 1977, p. 218. 18 Engelbert MVENG, op. cit., p. 90. 19 Idem. 20 Ibid., p. 138.
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II.2. Le rapport art-vie dans la philosophie d’Engelbert Mveng
L’art en lui-même a sa propre vie et Michel Dufremme signale : « l’art est devenue une réalité consacrée et honorée, désormais promise à une vie propre qu’il assume précisément en se coupant de la vie commune, de la vie quotidienne. » 21  L’art a en lui-même sa propre vie. Notre effort est de montrer comment Mveng met l’art en relation avec la vie. Plus haut, nous avons étudié la symbolique de l’art africain. Cette symbolique est humaine car quelque soit ses contours, elle met en valeur la vie de l’homme en montrant sa victoire sur la mort. Allant dans le même sens, Michel Kouam affirme : « devant le mystère de la vie plus forte que la mort, c’est en fait le destin de tout homme qui en est cause. » 22  Plus loin, il ajoute : « L’art, pourrait-on dire, ressemble à un livre écrit par l’homme pour mieux se définir. Il faut donc connaître et comprendre son histoire pour mieux saisir son être au monde. » 23  Cette définition qu’il est appelé à faire n’est rien d’autre que sa vie. L’homme pourrait alors redéfinir sa vie à partir de ce que l’art lui révèle.
Dans la logique mvengienne, l’art est indissociable de la vie de l’homme. Il exprime sa condition sur la terre. Il lui rappelle sa condition d’être limité et le pousse à l’action. Pour améliorer sa vie, l’homme peut reconstituer et améliorer ses techniques agricoles à partir de l’art. L’art nègre est un art totalement réalisé dans la vie. Il ne procure pas simplement un plaisir désintéressé comme le disait Kant. Il contient en lui-même un message de vie et ne cesse de passer ce message à l’homme. Que les dessins d’art soient exposés comme c’est le cas sur les poteaux des maisons, ils rappellent à l’homme comment ses prédécesseurs ont vécu et comment lui-même devrait vivre. L’art nègre procure un plaisir pour celui qui contemple, mais le plaisir n’est pas totalement désintéressé. Sous ce plaisir, l’homme comprend le message du oui à la vie que lui livre l’art.
Notre auteur s’est évertué à nous monter comment l’art nègre nous transmet un message de vie. Il souligne : « l’art nègre se révèle comme un art total : à travers les arts rupestres, nous découvrons la musique et la danse, étroitement associées à la vie
21 André JACOB (dir.), Encyclopédie philosophique universelle. L’univers philosophique, Paris, PUF, 1989, p. 648. 22 Michel KOUAM, Esthétiques II. Beauté et vie spirituelle. Essai philosophique de confrontation : Plotin, St Augustin et l’Afrique, Paris, MENAIBUC, 2005, p. 44. 23 Michel KOUAM, op. cit., p. 51.
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quotidienne. » 24  L’art se réalise dans toutes les dimensions de la vie humaine. Cet art révèle la vie dans les dimensions tant liturgiques, cosmologiques qu’anthropologiques. En Afrique, l’homme communie avec le cosmos. Le propre de l’art est alors d’unifier l’homme et le monde. L’homme se sert parfois de l’art pour entrer en relation avec le cosmos. Pour l’africain, tout endroit du cosmos peut être un lieu de culte. C’est alors dans ces lieux de culte qu’il peut exercer ses rites liturgiques. Ainsi, l’art nègre devient un livre liturgique ayant pour mission de « transformer le monde en l’associant au destin de l homme. » 25  Cette liturgie est la célébration du triomphe de la vie sur la mort.
En Afrique, l’homme vit une lutte tragique. Cette lutte se situe entre la vie et la mort. Il exprime son destin à travers l’art. Sa mission est alors « d’assurer le  triomphe de la vie sur la mort. » 26  La vie est également exprimée par la mode africaine. Même la forme du vêtement a un rapport avec la vie de celui qui le porte. L’habit en Afrique est l’image du cosmos associé à la vie de l’homme. Cet art est également un langage qui exprime la personnalité de l’africain.
Toute la production artistique africaine est marquée par une réalité. Cette réalité est la victoire de la vie sur la mort. C’est pourquoi la vie est fortement exaltée dans l’art africain. Si nous prenons pour exemple la signification des couleurs que nous avons expliqué plus haut, le rouge est la vie, le noir la souffrance quotidienne et le blanc est la mort. Sur les tableaux du chemin de croix peints par notre auteur, le rouge est la couleur dominante, preuve du triomphe de la vie sur la mort. Ceci prouve que malgré les souffrances et les peines de chaque jour, l’homme parvient à dire oui à la vie. La pensée de Michel Henry est orientée dans le même sens. Pour ce dernier, « la connaissance de l’art se développe tout entièrement dans la vie, elle est le propre mouvement de celle-ci, son mouvement de s’accroître, de s’éprouver soi-même fortement. » 27  
L’art permet alors à l’homme de développer sa vie, de s’épanouir et de s’évader. Il identifie l’art au logos et considère qu’il (l’art) est la représentation visible de l’invisible. Pour cette raison, il révèle ce qui échappe à la pensée, permet « de connaître ce que “la raison ne 24 Engelbert MVENG, op. cit., p. 9. 25 Ibid., p. 40. 26 Ibid., p. 35. 27 Michel HENRY, Voir l’invisible, cité par Gabrielle DUFOUR-KOWALSKA, L’art et la sensibilité. De Kant à Michel Henry, Paris, Vrin, 1996, p. 228.
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connaît pas“ car son objet c’est la vie. » 28  Puisque l’art est la manifestation visible de l’invisible, elle reflète et manifeste l’histoire de notre vie intérieure. Michel Henry ajoute que « l’art est la résurrection de la vie éternelle. » 29 L’art redonne à la vie un souffle neuf, une nouvelle vigueur. La vie exige aussi une façon de faire. C’est dans ce sens que nous pouvons parler d’un art de vivre. L’homme en Afrique peut aussi vivre de l’art. C’est ainsi que nous pouvons parler à la fois d’un art de vivre et d’une vie de l’art. L’art mérite d’être entretenu. L’art de vivre est la manière par laquelle l’homme mène sa vie. C’est ce que Michel Kouam appelle la sculpture de la vie intérieure. 30
L’art est également un langage. Ce langage exprime l’homme dans sa personnalité totale. L’art en Afrique a une dimension infinie et par conséquent n’admet pas de limites. Engelbert Mveng pense que cette expression « embrase toute la vie, tous les aspects de la vie. Elle est totale. Voilà pourquoi le langage négro-africain est indéfinissable. Toute définition impose des limites ; notre langage esthétique est refus de toute limite. » 31
Engelbert s’est beaucoup investi sur la question de l’art nègre. Quelle est alors la pertinence de sa pensée dans le contexte actuel et comment peut-on passer de l’art nègre à un art universel ?
III. PERTINENCE DE LA PENSEE D’ENGELBERT MVENG Notre auteur a une pensée pertinente sur la question de l’art. En dehors de lui, beaucoup d’autres philosophes ont traité de cette question. Ceux que nous évoquerons ici sont soit antérieurs à lui, soit des contemporains. Pour relever cette pertinence, nous
28 Idem. 29 Ibid., p. 229. 30 Michel KOUAM, Esthétique III, La philosophie, un art de vivre. De la beauté de l’âme chez Plotin et Saint Augustin, Paris, Editions terroirs, 2009, p. 70. 31 Engelbert MVENG, « Problématique d’une esthétique négro-africaine », Idem.
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essayerons de confronter sa pensée avec celle de quelques philosophes qui, dans leur investigation, ont établit un rapport entre l’art et la vie.
III.1. Engelbert Mveng et les philosophes de l’art
L’art tel que conçu par Mveng semble se limiter à la peinture, l’architecture et la sculpture. Pourrait-on dire que cela est dû au fait qu’il était peintre-sculpteur ? Si tel est le cas, il s’est laissé influencer par son métier au point de restreindre la multidimensionnalité de l’art à ces domaines. L’art est multidimensionnel et s’exercent dans d’autres domines tels que la musique, la photographie et bien d’autres. Concernant la musique Michel Henry écrit qu’elle « a toujours eu le dessein d’exprimer la vie, donnant ainsi raison à l’avance à une phénoménologie de la vie. » 32  Toutes les variétés artistiques expriment la vie, pas seulement la peinture et la sculpture. Le mérite de notre auteur est qu’il établit un rapport étroit entre l’art et la vie, donnée essentielle de l’existence humaine.
Pour notre auteur, l’art exprime la vie et par là l’homme dans toutes ses dimensions. L’homme est au centre de l’activité artistique. Allant dans le même sens, le philosophe allemand Friedrich Nietzsche disait : « Ce qui est essentiel dans l’art, c’est la perfection de l’être, l’achèvement, l’acheminement vers la plénitude ; l’art est essentiellement l’affirmation, la bénédiction, la divination de l’existence. » 33 A partir de cette citation, nous comprenons que l’art manifeste totalement l’homme. Il a pour but de mettre l’homme debout aux dires de ce dernier et de redonner vigueur à sa vie. En nous référant au contexte africain, l’existence dont parle Nietzsche s’identifie avec la vie.
De son coté, Léopold Sédar Senghor, l’un des pères fondateurs de la négritude est contemporain à notre auteur. Il affirme dans son poème Femme Noire : « Femme nue, femme noire, vêtue de ta couleur qui est vie, de ta forme qui est beauté ! J’ai grandi à ton ombre. » 34  Dans l’art, formes et couleurs revêtent une riche signification. Ici, la couleur est vie et la forme est beauté. Nous comprenons ici le rôle des formes et couleurs dans l’art. Lorsque nous avons retracé le symbolisme des couleurs, nous avons vu que le noir est l’expression de la souffrance, étape transitoire entre la vie et la mort. En comparant la conception de la couleur 32 Michel HENRY, Auto-donation. Entretiens et conférences, Paris, Beauchesne, 2004, p. 206.  33 Friedrich NIETZSCHE, La volonté de puissance, Livre II, Paris, Livre de poche, 2007, p. 409, § 362. 34 Léopold Sédar SENGHOR, Œuvre poétique, Paris, Seuil, coll. « Points Essais », 1990, p. 16.
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