Bertrand Russell et la métaphysique analytique, Bertrand Russell and the Analytical Metaphysics

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Sous la direction de Roger Pouivet
Thèse soutenue le 21 mai 2010: Nancy 2
Nous étudions la récurrence et la postérité dans la métaphysique analytique contemporaine d’un certain nombre d’arguments élaborés par Bertrand Russell afin de répondre à une question d’ontologie fondamentale : comment les éléments de l’être sont-ils reliés ? Comment peut-on répondre à cette question sans tomber sous le coup d’une régression bradleyenne ? Interroger le statut des régressions bradleyennes (régressions vicieuses ou régressions inoffensives ?), déterminer la nature des relations (particuliers ou universels ? ; relations internes ou relations externes ?), ou bien encore adopter une perspective plus épistémologique, celle des vérifacteurs, sont ici les voies explorées. Nous étudions plus particulièrement le réalisme immanent de D. Armstrong, la théorie des tropes de K. Campbell, le nominalisme de la ressemblance de G. Rodriguez-Pereyra et le réalisme modéré de D. W. Mertz.
-Keith Campbell
-Gonzalo Rodriguez-Pereyra
-David Malet Armstrong
The broad objective of this study is to examine the recurrence and the posterity of some arguments drawn up by Bertrand Russell to answer one of the main ontological question: How the elements of the being are related ? How can we answer this question without raising a bradleyan endless regress? Several strategies are assessed here: answering these questions by questioning the status of the bradleyan regresses (vicious or harmless regresses?), defining the nature of the relations (particulars or universals?, internal or external relations?) or using the epistemological perspective of the truthmakers. This study is focused on D. Armstrong’s Immanent Realism, K. Campbell’s Theory of Tropes, G. Rodriguez-Pereyra’s Resemblance Nominalism, and D. W. Mertz’s Moderate Realism.
Source: http://www.theses.fr/2010NAN21002/document
Publié le : vendredi 28 octobre 2011
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Nancy-Université
Université Nancy 2
Ecole Doctorale « Langages, Temps, Sociétés »
Laboratoire d‘Histoire et de Philosophie des Sciences-Archives Poincaré (CNRS)



Mai 2010


Thèse de doctorat de Philosophie


Christine RICHARD

Bertrand Russell et la métaphysique analytique


Sous la direction du Professeur Roger POUIVET






Jury :
François CLEMENTZ, Professeur à l‘Université de Provence
Gerhard HEINZMANN, Professeur à l‘Université Nancy 2
Stephen MUMFORD, Professeur à l‘Université de Nottingham (Royaume-Uni)
Roger POUIVET, Professeur à l‘Université Nancy 2
François SCHMITZ, Professeur à l‘Université de Nantes (Rapporteur)
Pierre WAGNER, Maître de Conférences habilité à l‘Université de Paris 1 Panthéon-
Sorbonne (Rapporteur)








Remerciements

J‘exprime mes profonds remerciements à mon directeur de thèse, le Professeur Roger Pouivet,
pour son soutien et ses encouragements à terminer ce travail. Je souhaite également remercier
le Professeur Nicholas Griffin et toute l‘équipe du Bertrand Russell Research Centre à
McMaster University (Hamilton, Canada) pour leur accueil chaleureux et pour m‘avoir
permis d‘accéder aux Archives Russell et de réaliser ainsi le rêve de tout russellien.



















2


INTRODUCTION






1Depuis Leçons sur la première philosophie de Russell (1968), le grand livre que Jules
Vuillemin a consacré aux Principes de la mathématique, les études russelliennes en France
ont procédé en deux étapes : dans les années 1980-1990 les chercheurs se sont concentrés sur
la logique et la philosophie mathématique de Russell. On peut par exemple citer Russell et le
2cercle des paradoxes par Philippe de Rouilhan et La philosophie mathématique de Russell
3par Denis Vernant . A la fin des années 1990, les études russelliennes se sont élargies à la
philosophie de l‘atomisme logique et aux relations entre la philosophie du premier
4Wittgenstein et la philosophie de Russell. On pense au petit livre de Ali Benmakhlouf pour
une présentation de l‘atomisme logique et pour une réflexion sur Wittgenstein et Russell à
5 6Logique et langage de Sébastien Gandon ainsi qu‘à Formes et faits par Jérôme Sackur. Les
chercheurs français ont donc particulièrement bien exploré la période la plus intense de la vie
intellectuelle de Russell à savoir les années 1900-1918. La publication de Theory of
7Knowledge (1913) en 1984 a encouragé l‘étude des relations entre la philosophie de
Wittgenstein et celle de Russell.

1Jules Vuillemin, Leçons sur la première philosophie de Russell, Paris, Armand Colin, 1968.
2 Philippe de Rouilhan, Russell et le cercle des paradoxes, Paris, PUF, 1996.
3
Denis Vernant, La philosophie mathématique de Russell, Paris, Vrin, 1993.
4 Ali Benmakhlouf, Bertrand Russell, l’atomisme logique, Paris, PUF, 1998.
5
Sébastien Gandon, Logique et langage. Etudes sur le premier Wittgenstein, Paris, Vrin, 2002.
6 Jérôme Sackur, Formes et faits. Analyse et théorie de la connaissance dans l’atomisme logique, Paris, Vrin,
2005.
7 Pour une perception dramatique de l‘effet des critiques apportées par Wittgenstein à Theory of Knowledge, cf.
Lettre de Russell à Ottoline Morrell du 19 juin 1913, in Nicholas Griffin (éd.), The Selected Letters of Bertrand
Russell. Volume 1 The Private Years, 1884-1914, Allen Lane The Penguin Press, Londres, 1992.
3
Mais cet intérêt bien ciblé ne doit pas éclipser les derniers grands textes de Russell :
Inquiry into Meaning and Truth ainsi que Human Knowledge, bien que considérés par un
certain nombre de ses contemporains comme d‘un empirisme anachronique parce qu‘ils
8auraient manqué le tournant linguistique. Russell y défend une méthode fondée sur la science
et non pas sur l‘analyse du langage. Il croit à la valeur des problèmes philosophiques
traditionnels. Il ne les considère pas comme a pu le faire la philosophie du langage ordinaire
d‘Austin et de ses disciples comme des problèmes nés d‘un usage incorrect du langage
9 10ordinaire. Un ami intime de Russell, Rupert Crawshay-Williams rapporte la manière dont
Russell explique la mécompréhension de Human Knowledge par la nouvelle génération de
philosophes d‘Oxford :
Après le dîner Bertie commença ici à discuter du problème (qui l‘a toujours
intrigué) de savoir pourquoi son œuvre philosophique récente a été si complètement
ignorée par les philosophes contemporains. Nous l‘expliquions comme étant en partie
dû au fait que les philosophes ont aujourd'hui abandonné le programme « logique » en
philosophie ; c‘est-à-dire, qu'ils commencent à admettre que leurs théories ne peuvent
être logiquement prouvées — et de là ils abandonnent complètement les théories […]
Soudain Bertie éclata et dit que c‘était pure paresse : « Ces philosophes
sont simplement trop paresseux pour faire face aux problèmes importants ; ils ne
connaissent rien ; ils ne connaissent ni le Grec ni la science ; ils éludent toutes les
difficultés… », et ainsi de suite.
Puis, quelques minutes plus tard, juste à la fin de la soirée, il dit :

8 Ray Monk, Bertrand Russell 1921-70. The Ghost of Madness, London, Jonathan Cape, 2000, pp. 29.
9 Rupert Crawshay-Williams, Russell Remembered, Londres, Oxford University Press, p. 98.
10 Son ami Rupert Crawshay-Williams rend compte du désarroi et de la déception de Russell suite à la réception
mitigée de Human Knowledge et tente de comprendre pourquoi les derniers textes de Russell n‘ont pas été reçus
tels qu‘ils le méritaient dans Russell Remembered (Londres, Oxford University Press, 1970), pp. 40-50 et pp. 75-
100. Pour un certain nombre de pièces apportées à la dispute par Russell : la recension du livre de J. O. Urmson,
Philosophical Analysis : Its Development Between the Two World War, « Philosophical Analysis », in The
Hibbert Journal, 54, juillet 1956, pp. 320-329 et C. P. 11, pp. 614- 625, la discussion de « Metaphysics in
Logic » de G. F. Warnorck, « Logic and Ontology », in The Journal of Philosophy, 54, avril 1957, pp. 225-230
et C. P. 11, pp. 625-630, la recension de « On Referring » de Strawson, «Mr Strawson on Referring », in Mind,
66, juillet 1957 et C. P. 11, pp. 630-635, « What is Mind? », in The Journal of Philosophy, 55, janvier 1958 et C.
P. 11, pp. 635-642 (ces textes ont été partiellement republié par Russell dans My Philosophical Development, pp.
214-254, trad. fr., pp. 289-318) et l‘introduction à Ernest Gellner, Words and Things, Londres, Victor Gollancz
et Boston , Beacon Press, 1959, pp.13-15 et C. P. 11, pp. 642-644.
4
« Je suppose que je suis peut-être injuste. Il est très difficile de se
résoudre à l‘idée que son principal ouvrage — et ses conclusions finales — puissent
11être démodés. »
Mais de son côté Russell n‘a pas compris le projet de cette nouvelle génération de
philosophes. Il rend compte violemment et de manière caricaturale de la philosophie du
langage ordinaire, qui ne peut selon lui être de la philosophie :
Je ne souhaite pas présenter sous un faux jour cette école, mais je suppose
que ceux qui soutiennent une doctrine pensent que ses opposants la déforment. La
doctrine, telle que je la comprends, consiste à soutenir que le langage de la vie
quotidienne, avec les mots utilisés dans leurs significations ordinaires, suffisent à la
philosophie, qui n‘a pas besoin de mots techniques ou de changements dans la
signification des termes communs. Je me trouve totalement incapable d‘accepter cette
opinion. Je m‘élève contre :
Parce qu‘elle n‘est pas sincère ;
Parce qu‘elle est capable d‘excuser l‘ignorance en mathématique, en
physique, en neurologie chez ceux qui n‘ont reçu qu‘une éducation classique ;
Parce qu‘elle est promue par certains sur un ton d‘onctueuse rectitude,
comme si s‘y opposer était un péché contre la démocratie ;
Parce qu‘elle rend la philosophie triviale ;
Parce qu‘elle rend presque inévitable la perpétuation chez les philosophes de
12 13l‘esprit de confusion qu‘ils ont repris du sens commun.
Notre projet n‘est pas de réhabiliter les derniers textes de Russell mais de montrer que
14l‘ensemble de la philosophie de Russell, malgré son caractère apparemment hétéroclite ,
constitue encore aujourd‘hui pour une certaine philosophie, la métaphysique dite analytique,
15le socle incontestable. La métaphysique analytique ne s‘intéresse pas simplement a une

11 Ibid., p. 78.
12 « The Cult of « Common Sense » », in C.P. 11, p. 610.
13 Pour un histoire plaisante de la dispute entre Russell et les philosophes d‘Oxford, Ved Mehta, Fly and fly-
Bottle, Londres, Weinfeld and Nicolson, Boston and Toronto, Little, Brown, 1963.
14 La remarque bien connue de C. D. Broad : « M. Russell produit un système philosophique tous les deux ans »,
ndesin « Critical and Speculative Philosophy », in J. H. Muirhead (éd.), Contemporary Bristish Philosophy, 2
séries, New York, Macmillan, 1924, p. 79.
15 Anthony C. Grayling: « Ainsi il est en quelque sorte le papier peint de la philosophie du 20ème siècle, si
présent dans toutes ses préoccupations que l‘on peut difficilement penser à elle sans penser à lui. Mais
précisément pour cette raison, il n‘est pas nommé, ou s‘il l‘est c‘est seulement en relation avec une phase
5
étape particulière du riche parcours ontologique de Russell: le Russell des Principes de la
mathématique présente un intérêt tout autant que le Russell de la Philosophie de l’atomisme
logique ou que le dernier Russell, et cela autour d‘une même question, la question
fondamentale de l‘ontologie : quels sont les constituants du monde, comment sont-ils reliés ?
La conviction de Russell était que seule une philosophie réaliste peut répondre à cette
question. On doit entendre ce réalisme en deux sens : une philosophie pluraliste qui reconnaît
une objectivité, une indépendance par rapport à l‘esprit humain à la fois à la pluralité des
éléments du monde et à leur unité, et d‘autre part une philosophie qui reconnaît la réalité des
universaux. En effet depuis sa révolte contre l‘idéalisme néo-hégélien de Bradley, Russell a
maintenu sans faille cette position doublement réaliste qui lui permettait de soutenir le
principe de l‘analyse.
Bien que j‘ai changé d‘opinion sur des points divers depuis ces jours de ma
jeunesse, je n‘ai pas changé sur ceux qui, alors comme maintenant, me semblaient
d‘une très grande importance. J‘adhère encore à la théorie des relations externes et au
pluralisme qui lui est relié. Je crois encore qu‘une vérité isolée peut être entièrement
16vraie. Je crois encore que l‘analyse n‘est pas une falsification.
La métaphysique analytique est un courant de la philosophie contemporaine qui a fait
17l‘objet d‘un certain nombre d‘études en France depuis les années 2000 . Elle s‘est
particulièrement développée à partir des années 1970 alors que deux grandes options étaient
proposées à la philosophie analytique : une philosophie post-wittgensteinienne et austinienne
du langage ordinaire et la philosophie de Quine. Les auteurs qui nous intéressent de cette
tradition organisent leur dialogue autour de la figure emblématique du philosophe australien
David Armstrong et ouvrent une troisième voie, qui a pu être qualifiée de « tournant
18ontologique » : ils refusent à la fois le tournant linguistique et une ontologie construite sur le
critère quinéen de l‘engagement ontologique.

particulière de son travail, la première partie de sa carrière philosophique. », in un entretien pour le documentaire
The Three Passions of Bertrand Russell, Redcanoe Productions, 2010.
16 My Philosophical Development, Londres, George Allen and Unwin, 1959, p. 63, trad. fr., pp. 79-80.
17 Cf. . par exemple : Jean-Maurice Monnoyer (éd.), La structure du monde. Objets, propriétés, états de choses.
Renouveau de la métaphysique analytique dans l’école australienne de philosophie, Paris, Vrin, 2004, Frédéric
Nef, Qu’est-ce que la métaphysique?, Paris, Gallimard, coll. Folio/ Essais, 2004, Frédéric Nef et Emmanuelle
Garcia (éd.), Textes clés de métaphysique contemporaine, Paris, Vrin, 2007.
18 C. B. Martin et John Heil, « The Ontological Turn », in Midwest Studies of Philosophy, volume 23, n°1, 1999.
pp. 34-60.
6
Pourquoi étudier l‘héritage russellien de la métaphysique analytique ? Choisir cet objet
d‘étude ne va pas de soi. Russell n'a pas de disciples : on ne parle pas de Russelliens comme
on parle de Wittgensteiniens. Parce que la philosophie de Russell est en quelque sorte « le
19papier peint de la philosophie du vingtième siècle » on pourrait tout aussi bien étudier
l‘impact de la pensée de Russell sur d‘autres philosophies analytiques que la métaphysique
analytique.
D‘une certaine manière personne n‘est maintenant ou ne sera encore
russellien, mais d‘une autre chacun d‘entre nous est assez russellien. Nous ne lisons
peut-être pas beaucoup Russell, mais selon au moins quatre manières radicales ce que
nous disons aux philosophes et ce que nous écrivons pour les philosophes différent au
point de vue de la méthode intellectuelle et du caractère intellectuel de ce que nous
aurions dit ou écrit dans des temps pré-russelliens et de ce que nous dirions ou
20écririons aujourd‘hui si nous étions — devrais-je dire — Ruritaniens.
Et plus ou moins artificiellement, parce que les métaphysiciens analytiques sont des post-
russelliens et appartiennent à la philosophie analytique dont Russell est un des fondateurs, on
peut établir une filiation entre la philosophie de Russell et la métaphysique analytique. De
plus l‘établissement d‘une telle filiation soulève quelques suspicions dans la mesure où les
ouvrages de métaphysique analytique citent le nom de Russell mais d‘une manière qui n‘est
pas particulièrement remarquable : son nom est cité quelques fois et les textes auxquels il est
fait référence le sont de manière souvent très allusive. On peut relever différents types d‘appel
à la philosophie de Russell : les références à l‘argument des Problèmes de philosophie contre
21le nominalisme , celles à la notion de fait et à l‘atomisme logique de la Philosophie de
22l’atomisme logique , celles à la conception « platonicienne » des universaux des Problèmes
23de philosophie et de « On the Relations of Universals and Particulars » , celles concernant la

19 Anthony Grayling, op. cit.
20 Gilbert Ryle, « Bertrand Russell 1872-1970 », in Proceedings of the Aristotelian Society 1970-1971, 1971, p.
84.
21
Par exemple, Gonzalo Rodriguez-Pereyra, Resemblance Nominalism : A Solution to the Problem of
Universals, Oxford Clarendon Press, 2002, pp. 105-123 ou bien David Armstrong, Nominalism and Realism.
Universals and Scientific Realism. Volume 1, Cambridge University Press, 1978, pp. 54-55.
22 En particulier, David Armstrong, Truth and Truthmakers, Cambridge University Press, 2004, pp. 54 sq.
23 La conception des universaux défendue par Russell dans ces deux textes sert de modèle à Armstrong pour
forger la catégorie du réalisme des universaux transcendants. Universals and Scientific Realism, volume 1,
Cambridge University Press, 1978, p. 64.
7
24théorie des particuliers comme faisceaux d‘universaux défendue dans Signification et vérité
25et celles concernant la distinction relations internes-relations externes.
26Mais plus profondément, un même engagement envers le « sérieux ontologique » est à
l‘œuvre chez Russell et chez les métaphysiciens analytiques : un refus d‘adhérer au tournant
linguistique. Si les métaphysiciens analytiques ici étudiés peuvent être considérés comme les
représentants d‘un tournant ontologique, Russell est le représentant d‘une philosophie pour
laquelle le tournant linguistique n‘a pas eu lieu. Ce qui pose la question de la légitimité de
l‘idée même de tournant ontologique. Le point de départ de la réflexion philosophique ne peut
être le seul langage. Les philosophes du tournant linguistique ont cru démystifier les
problèmes classiques de la philosophie, alors même qu‘ils ne se soumettaient qu‘à une
27nouvelle idole, conférant au langage des « attributs mystiques et terroristes » . « Le
linguisticisme ne réussit pas à remplacer ou à éliminer l‘ontologie, mais seulement à
28détourner l‘attention des questions difficiles et à les remettre à plus tard. » On reconnaît là la
critique acerbe qu‘a produite Russell à l‘égard des philosophies du langage. Russell et les
métaphysiciens analytiques ont donc une même conception de la tâche dévolue à la
philosophie, il s‘agit d‘une affaire sérieuse, il s‘agit de prendre à bras le corps les problèmes
traditionnels de la philosophie.
L‘idée d‘un rapprochement entre la métaphysique russellienne et la métaphysique
analytique commence à prendre véritablement prendre tout son sens si l‘on est sensible au fait
que le même esprit est à l‘œuvre dans ces deux métaphysiques, et plus particulièrement sur les
problèmes d‘ontologie fondamentale. Le thème fondamental de la distinction entre
particuliers et universaux peut nous donner les premiers éléments d‘un rapprochement entre
29ces deux métaphysiques. Le texte « On the Relations of Universals and Particulars »
constitue un texte de référence pour la métaphysique analytique sur le problème dit des

24 Truth and Truthmakers, p. 45.
25 D. W. Mertz, Moderate Realism and its Logic, New Haven et Londres, Yale University Press, 1996, p. 92,
117, Keith Campbell, Abstract Particulars, Oxford, Basil Blackwell, 1990, p. 102 et « La place des relations
dans une théorie des tropes », in Jean-Maurice Monnoyer (éd.), op. cit., pp. 359-360.
26 Pour reprendre l‘expression de John Heil, From an Ontological Point of View, Oxford, Clarendon Press, 2003,
p. vii.
27 Bertrand Russell, An Inquiry into Meaning and Truth, p. 23, trad. fr., p. 33.
28 John Heil et C. B. Martin, op. cit., p. 36.
29 « On the Relations of Universals and Particulars », in C. P. 6, pp. 167-182.
8
30universaux au sens où Russell y fixe à la fois les profils d‘un certain nombre de réponses au
problème, que les métaphysiciens analytiques développent comme typiques, et un certain
nombre d‘argumentations en faveur ou contre ces réponses. Il formule ainsi le problème des
universaux :
La question : la philosophie doit-elle reconnaître deux sortes ultimement
distinctes d‘entités, particuliers et universaux, se transforme […] en la question : ce
qui est non relation est-il de deux sortes, les sujets et les prédicats, ou plutôt les
termes qui peuvent être seulement sujets et les termes qui peuvent être soit sujets soit
prédicats ? Et cette question se transforme en : y a-t-il une relation ultime simple
asymétrique ou toutes les apparentes propositions sujet-prédicat doivent-elles être
analysées en des propositions d‘autres formes, qui ne nécessitent pas une différence
31de nature radicale entre l‘apparent sujet apparent et le prédicat apparent?
Pour répondre à ces questions, Russell distingue :
- deux types de positions réalistes, réalistes au sens où elles reconnaissent une réalité aux
universaux,
 Une théorie dualiste, qui reconnaît à la fois l‘existence des particuliers et des
universaux, et qui requiert la relation de prédication pour relier les universaux aux
particuliers. C‘est la position défendue par Russell ici dans cet article.
 Et une théorie qui ne reconnaît qu‘une seule catégorie d‘entités, les universaux et qui
n‘a pas besoin de la relation de prédication. Russell défend cette position, qu‘il réfute
ici, dans sa dernière philosophie.
- et une position qui récuse les universaux et ne reconnaît que les particuliers, que Russell
32attribue à Hume et à Berkeley. Les propriétés sont elles-mêmes des particuliers. La
métaphysique analytique scinde en deux cette position et distingue un nominalisme de la
ressemblance qui renonce aux propriétés elles-mêmes, pour qui les propriétés ne sont pas des
entités et qui use de la ressemblance pour expliquer ce que signifie avoir des propriétés; et une
théorie des tropes qui conçoit les propriétés comme des particuliers.
Dans cet article touffu Russell ne parvient pas à une position nettement assurée :
Mon opinion est que le dualisme est ultime ; d‘un autre côté, beaucoup
d‘hommes avec lesquels, sur le principal, je suis en étroit accord, soutiennent qu‘il

30 Cf. par exemple, Fraser MacBride, « The Particular-Universal Distinction: A Dogma of Metaphysics? », in
Mind, volume 114, n° 455, juillet 2005, pp. 565-614.
31 « On the Relations of Universals and Particulars », p. 170.
32 Ibid., p. 172.
9
n‘est pas ultime. Je ne pense pas que les raisons en faveur de son caractère ultime
soient très concluantes, et dans ce qui suit j‘insisterai plus sur les distinctions et les
considérations introduites au cours de la discussion que sur la conclusion à laquelle la
33discussion parvient.
Mais comme Russell l‘affirme ce sont les « distinctions et les considérations » qu‘il avance
qui sont ici intéressantes. Il pose la question du statut de la distinction universaux-
particuliers : s‘agit-il d‘une distinction psychologique (doit-elle se confondre avec la
distinction concepts-percepts ?), d‘une distinction métaphysique (est-ce la même distinction
que celle entre des entités qui ne sont pas dans l‘espace et le temps et celles qui existent dans
l‘espace et le temps ?), d‘une distinction logique (recouvre-t-elle la distinction sujets-prédicats
et relations, et la distinction entre les objets dénotés par les substantifs et les objets dénotés
par les verbes ?) ? La question logique devient celle de l‘existence de la relation de
prédication, dont la réponse ne peut pas être déterminée a priori, ne peut être décidée que par
34« l‘analyse des choses et en tenant compte de choses comme la diversité spatio-temporelle » .
Il ne s‘agit donc pas pour Russell, contrairement à l‘interprétation qu‘entend donner F.
35 36Ramsey de ce texte, de trancher sur fond de considérations linguistiques .
Russell rejette la théorie qui ferait des particuliers des faisceaux de qualités
(particularisées ou non) en affirmant qu‘une multiplicité de qualités ne peut exister en un
37même endroit . Il réfute la thèse qui fait des qualités des particuliers au moyen de la
38régression dite de ressemblance — qui sera l‘objet de tout un chapitre de notre thèse. Et
pour traiter de la thèse des particuliers comme faisceaux d‘universaux il montre que la
pluralité de la distribution spatiale des qualités en tant qu‘universaux est problématique dans
39le cadre d‘une théorie de la relativité des positions spatio-temporelles. L‘article de Russell
fourmille donc de pistes de réflexion quant au problème dit des universaux.

33Ibid., p. 167.
34 Ibid., p. 170.
35 Franck Ramsey, « Universals », in The Foundations of Mathematics and other Logical Essays, éd. R. B.
Braithwaite, Londres, Routledge & Kegan Paul, 193, pp. 112-134. Pour une présentation de la thèse de Ramsey
cf. par exemple le texte du frégéen Bob Hale, « Universals and Particulars: Ramsey's Scepticism », in P. F.
Strawson et Arindam Chakrabarti (éd.), Universals, Concepts and Qualities. New Essays on the Meaning of
Predicates, Ashgate, 2006, pp. 177-203.
36 Ibid., p. 170.
37 Ibid., p. 171.
38 Ibid, p. 172.
39 Ibid., p. 173.
10

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