Ecrire l'histoire des évêques de Metz au Moyen Age : les Gesta episcorum de la fin du VIIIe à la fin du XIVe siècle, Wrting the Metz bishops story in the middle ages : the Metz's Gesta Episcoporum, VIIIe-XIVe centuries

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Sous la direction de Mireille Chazan
Thèse soutenue le 16 octobre 2010: Metz
L’histoire des évêques de Metz est un thème qui a été abondamment traité durant tout le Moyen Âge, avec trois temps forts. Le premier se situe à la fin du VIIIe siècle, lorsque Paul Diacre, le grand lettré lombard, rédige, pendant son séjour à la cour de Charlemagne, un Liber de episcopis Mettensibus. Ce texte mêle plus ou moins habilement plusieurs thèmes, comme la sainteté du siège messin, rehaussé pas ses origines apostoliques, et la glorification de la dynastie royale, à travers l’évocation de saint Arnoul, l’ancêtre des Carolingiens. Le second temps fort intervient dans la première partie du XIIe s., quand un clerc gravitant dans l’entourage de l’évêque Etienne de Bar, peut-être maître Otton, compose des Gesta Episcoporum Mettensium, entre 1132 et 1136. Ce texte exalte la lignée épiscopale messine en la replaçant dans le cadre de l’histoire universelle, par la mention systématique des papes et des empereurs. Une inflexion majeure se produit à partir de la fin du XIIe siècle, lorsque des continuations viennent s’ajouter au noyau primitif des Gesta. Ces ajouts présentent les évêques sous un jour différent. Ils dressent le portrait de véritables princes territoriaux, toujours prêts à défendre leur temporel manu militari. Ce changement dans la façon de représenter la puissance épiscopale tient au fait que l’évêché de Metz est sous la pression constante de deux autres princes : le duc de Lorraine et le comte de Bar.
-Historiographie
-Principauté
The Metz bishop’s story was a well-worked theme throughout the Middle Ages, enlightening with three high points. The first one takes place at the end of the eighth century when Paul the Deacon - the Great Lombard man of letters- writes a Liber de episcopis Mettensibus during his stay at Charlemagne’s court. This text mixes several themes more or less skillfully such as the Church of Metz holiness, enhanced by its apostolic origins and the royal dynasty glorification, with the evocation of saint Arnoul, the ancestor of Charlemagne’s family. The second high point occurs in the twelfth century when a cleric who is a part of Etienne de Bar bishop’s familia writes some Gesta Episcoporum Mettensium between 1132 and 1136. Putting it into the context of universal history, this text constantly mentions popes and emperors, thereby emphasizing the Metz Episcopal lineage. A major event happens at the end the twelfth century when extensions are added to the original core of the Gesta. These additions introduce bishops differently. They portray them as true territorial princes always ready to fight for their temporal. This change emphasizes the Episcopal power, as is explained by the constant pressure applied to the Metz principality by the two other princes named the Duc of Lorraine and the Earl of Bar.
Source: http://www.theses.fr/2010METZ007L/document
Publié le : samedi 29 octobre 2011
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École doctorale Perspectives interculturelles :
écrits, médias, espaces, sociétés


ÉCRIRE L’HISTOIRE DES ÉVÊQUES DE
METZ AU MOYEN ÂGE :
LES GESTA EPISCOPORUM MESSINS DE
e e
LA FIN DU VIII SIECLE A LA FIN DU XIV
SIECLE

Thèse de l’université Paul Verlaine – Metz
soutenue par Arnaud HARI
sous la direction de Mireille Chazan, professeur d’histoire médiévale
Centre Régional Universitaire Lorrain d’Histoire
Année universitaire 2009-2010
I













« Touttes flours sormonte la rose :
Chescuns sceit bien c’est veriteit ;
Pour ceu vous ai dit ceste chose
Qu’ensi fait Mets toutes citeis… »
La Guerre de Mets, éd. E de Bouteiller, Paris, 1875.






2


INTRODUCTION



e 1
En plein XVII siècle, lorsqu’est publiée son Histoire des évêques de Metz , le
suffragant du diocèse, Martin Meurisse, entend prouver que l’Eglise de cette ville est
recommandable pour cinq raisons :
« pour son antiquité, pour la succession non interrompue de ses pasteurs, pour leur sainteté,
pour la splendeur de leur sang et la grandeur de leur naissance, pour avoir été toujours très
2
constamment orthodoxes parmi les schismes et les divisions des autres églises circonvoisines. »
Pour réaliser ce vaste programme, Martin Meurisse a choisi de présenter son ouvrage
sous la forme de notices consacrées aux pontifes messins, classées chronologiquement depuis
Clément, le fondateur du siège jusqu’à Henri de Bourbon-Verneuil, demi-frère de Louis XIII
3et titulaire de la dignité épiscopale au moment de la rédaction . Le suffragant messin est certes
féru d’histoire mais d’autres considérations l’ont poussées à entreprendre la rédaction d’une
telle œuvre. L’histoire des évêques de Metz est en effet dans les années 1630 un sujet brûlant
qui oppose les partisans de l’intégration définitive de Metz à la France et les défenseurs des
4libertés communales . Louis XIII, à la suite d’un séjour à Metz à la fin de l’année 1631 décide
l’installation d’un parlement, geste fort dont la signification n’échappa pas aux
contemporains : Metz, ville d’Empire, qui vivait depuis 1552 sous la protection des rois de
France, allait devenir une cité du royaume soumise à la haute justice du roi. Quelques gestes
importants accompagnèrent cette mesure et suivirent l’entrée des nouveaux parlementaires
dans la ville lors de l’été 1634. Les plus spectaculaires furent assurément la suppression du

1
Martin Meurisse, Histoire des évêques de Metz, 1634, Metz, 2 vol.
2 Ibidem., t.I, p.24.
3 Henri III de Bourbon-Verneuil, évêque de Metz de 1612 à 1652, était le fils illégitime d’Henri IV et de
Henriette d’Entraigues.
4
Gaston Zeller, le rattachement de Metz à la France, 1926, Paris, t.2, p.280-283 ; A. Hari, «Reprise et
continuations modernes des Gesta episcoporum médiévaux à Metz », dans Sot, M., et Bougard, F., Liber, Gesta,
e
Histoire. Ecrire l’histoire des évêques et des papes de l’Antiquité au XXI siècle,2009, Turnhout, p.347-365 ; le
pasteur Paul Ferry a tenté de réfuter les arguments de Martin Meurisse, voir Julien Léonard, « Paul Ferry,
historien engagé du Moyen Âge messin », dans Mireille Chazan et Gérard Nauroy (dir.), Ecrire l’histoire à Metz
au Moyen Âge, à paraitre.
3

sceau de la cité qui portait l’aigle impérial et l’occupation (provisoire) du palais des Treize, où
siégeaient les principaux magistrats de la cité. Tous les habitants de la ville n’étaient
cependant pas mécontents de cette intégration au royaume et Martin Meurisse fut un des fers-
de-lance du parti français.
Le suffragant messin, pour défendre ses convictions, décida de mettre sa plume au
service du roi de France en présentant sa propre vision du passé de la lignée épiscopale
messine. Pour donner forme à des préoccupations politiques très enracinées dans son époque,
eil choisit de se conformer, en plein XVII siècle, aux caractéristiques d’un genre littéraire
1
médiéval, les gesta episcoporum .

Les gesta episcoporum

Comme le montre cet exemple, ce genre historiographique a connu un grand succès à
Metz durant le Moyen Âge et une partie de l’époque moderne. Il s’inspire d’un prestigieux
emodèle, le Liber Pontificalis, dont la première version remonte au VI siècle, et qui présente
l’histoire de la papauté sous la forme d’une suite de notices consacrées aux souverains
2pontifes depuis saint Pierre . « Dans ces écrits que l’on nomme « gestes épiscopales », relatant
les hauts faits des évêques qui se succédèrent à la tête d’un diocèse, la suite des prélats est
décrite, selon Georges Duby, comme une lignée charnelle, et la mater ecclesia, l’église
cathédrale, comme véritablement mère, sorte de ventre fécond engendrant l’un après l’autre,
3les détenteurs du pouvoir spirituel » .
e
La première rédaction du Liber Pontificalis remonte au début du VI siècle et
e
l’ouvrage connut des continuations jusqu’à la fin du IX siècle. Il n’est pas question de
retracer ici les péripéties qui sont à l’origine de la composition de cette œuvre, en pleine

1
Ce genre littéraire a été étudié de façon synthétique par Michel Sot, Gesta abbatum, gesta episcoporum, coll.
Typologie des sources du Moyen Age, Turnhout, 1981 ; R. Kaiser, «Die Gesta episcoporum als Genus der
Geschichtsschreibung », dans Scharer, A., Historiographie im frühen Mittelalter, Oldenburg, Vienne, Munich,
1994, p. 459-480 ; Dirk Schlochtermeyer, Bistumschroniken des Hochmittelalters. Die politische
Instrumentalisierung von Geschichtsschreibung, Paderborn, 1998.
2
Sur le Liber Pontificalis, voir les travaux toujours fondamentaux de Louis Duchesne, Etude sur le Liber
Pontificalis, Paris, 1877; voir également l’article de F. Monfrin, « Liber Pontificalis », dans le Dictionnaire
historique de la Papauté, sous la direction de P. Levillain, Paris, 1994 ; voir les actes du colloque M. Sot et F.
eBougard, (dir.), Liber, Gesta, Histoire. Ecrire l’histoire des évêques et des papes de l’Antiquité au XXI siècle,
2009, Turnhout.
3
G. Duby, Le Moyen Age, 987-1460, p.12, Paris, 1987.
4

1période de domination ostrogothique sur Rome et l’Italie . Il faut cependant s’arrêter quelques
instants sur la structure interne de ce livre qui a servi de modèle au rédacteur de gesta
episcoporum. Le Liber Pontificalis se présente comme une suite de notices classées dans
l’ordre chronologique ; chaque pape depuis saint Pierre a droit à une notice, qui fournit
généralement le même type d’informations : le nom et le rang du pontife, son lieu de
naissance et son ascendance, la durée de son règne, les décrets qu’il a pris, les constructions
mises en chantier, les ordinations qu’il a célébrées, et enfin sa date de décès ainsi que le lieu
2où repose son corps .
Cette trame ainsi définie appelle plusieurs remarques. Premièrement, l’histoire de
Rome et dans une certaine mesure celle de la Chrétienté s’identifient complètement à la lignée
des papes. Les auteurs de gesta episcoporum n’ont pas eu de mal à transposer ce schéma dans
le cadre de leur cité au moyen de quelques adaptations. L’évêque est représenté comme le
père de la communauté chrétienne, son protecteur et son intercesseur auprès des puissances
célestes. Michel Sot a attiré l’attention sur le vocabulaire utilisé par les rédacteurs de gesta
3pour désigner leurs pontifes, qui renvoie souvent au champ lexical de la famille . D’autre part,
ces auteurs insistent plus sur la sainteté de la lignée épiscopale, qui se doit d’être
ininterrompue et orthodoxe, que sur un prélat en particulier. Même les mauvais évêques ont
leur place dans les gesta, dans la mesure où ils constituent des preuves a contrario de la
sainteté de la lignée. De plus, la recension des lieux autour desquels s’enracine la mémoire
des évêques aboutit à la présentation d’une véritable géographie du sacré à l’intérieur de la
4cité . Pour résumer, les gesta episcoporum ne se distinguent pas seulement par leur forme. Ils
ne sont pas qu’une simple succession de notices servant de cadre chronologique à la narration
d’événements; ils sont porteurs de la sainteté de toute une lignée de pasteurs.
Une autre caractéristique de ces ouvrages doit être mentionnée : les gesta episcoporum
soutiennent souvent les revendications matérielles des églises. Au souci de montrer la sainteté
de la lignée épiscopale se mêlent donc des préoccupations matérielles plus immédiates. On
constate en effet souvent que la rédaction est contemporaine d’une remise en ordre du
temporel épiscopal ou de l’existence de menaces contre les biens fonciers appartenant aux

1
Nous renvoyons aux travaux de Louis Duchesne, Etude sur le Liber Pontificalis, Paris, 1877. Voir également
l’article de Françoise Morin, Liber Pontificalis, dans le Dictionnaire historique de la Papauté, sous la direction
de P. Levillain, p.1042-1043, Paris, 1994.
2
Sot [1981], p.32-33.
3 eMichel Sot, « Historiographie épiscopale et modèle familial au IX siècle », dans les Annales E. S. C., Paris,
p.443-446, mai Juin 1978.
4
Sot [1981], p.20-21.
5

églises. Aussi, les rédacteurs de gesta ont recours à plusieurs procédés afin d’affirmer les
droits de l’évêque et de sa communauté. Ils n’hésitent pas par exemple à retranscrire le
contenu de chartes, ou à rappeler le souvenir des liens qui unissent les saints évêques à
certains domaines ou bâtiments menacés. Arguments juridiques et arguments hagiographiques
se juxtaposent donc pour faire des gesta episcoporum des instruments efficaces au service des
1
communautés ecclésiastiques .
Les Gesta episcoporum ont trouvé leur terre d’élection en Lotharingie, avec la
ecomposition d’œuvres majeures au début du XI siècle à Cambrai et à Liège notamment. Cas
unique dans l’histoire du genre, les quatre sièges épiscopaux de la province ecclésiastique de
Trèves ont été honorés par la rédaction d’un texte à la gloire de leurs évêques : Metz, avant la
e e efin du VIII siècle, Verdun au début du X , Trèves et Toul au début du XII . Presque tous ces
textes ont reçu des continuations lors du Moyen Âge.

Le corpus

Les textes messins jalonnent l’ensemble du Moyen Âge avec une assez grande
régularité. Paul Diacre rédige lors de son séjour à la cour de Charlemagne un Liber des
episcopis Mettensibus, peu après la mort de la reine Hildegarde et le remariage du roi avec
2
Fastrade à l’automne 783 . Paradoxalement, cette œuvre n’est pas continuée durant les siècles
suivants alors que les gesta episcoporum connaissent un essor important en Lotharingie. Cette
eabsence est d’autant plus troublante que les évêques de Metz sont devenus au X siècle de
véritables princes, et que leur pouvoir connaît une période d’apogée dans le « Système de
l’Eglise impériale ». Certes, la rédaction de textes en l’honneur d’une lignée épiscopale est
resté un geste exceptionnel durant tout le Moyen Âge et la plupart des sièges épiscopaux de
l’Occident chrétien n’ont pas eu leurs gesta, mais cette lacune au sein de la série de textes
messins mérite quelques éclaircissements.
L’historiographie épiscopale reprend vie après la Querelle des Investitures, qui a
durement éprouvé le pouvoir des évêques de Metz. Un clerc dans l’entourage d’Etienne de

1
Id., « Arguments hagiographiques et historiographiques dans les Gesta episcoporum », dans Hagiographies,
e e culture et sociétés, IV - XII siècle, Actes du colloque organisé à Nanterre et à Paris du 2 au 5 mai 1979, p.95-
104, Paris, 1981.
2
Ed. G. Pertz, Monumenta Germaniae Historica, SS, t. II, 260-270, Hanovre, 1829.
6

Bar rédige en effet, dans les années 1130, un ouvrage qui est passé à la postérité sous le nom
1
de Gesta Episcoporum Mettensium (abrégé en GEM) . Cette œuvre est singulière à plus d’un
titre. Elle ne se contente pas de poursuivre le Liber de Paul Diacre mais reprend toute
2l’histoire du siège messin depuis le fondateur, saint Clément, ce qui est peu fréquent . Les
premières notices sont donc une réécriture de l’ouvrage de l’érudit lombard et nous devrons
e
déterminer les raisons qui ont poussé l’historien du XII siècle à opérer un tel choix. Ces
Gesta episcoporum Mettensium s’imposent rapidement comme l’œuvre littéraire qui conserve
la mémoire de la lignée épiscopale messine. Comme beaucoup d’autres textes relevant du
même genre, ils reçoivent une longue série de continuations qui s’échelonnent de la fin du
e e
XII siècle au début du XVI , car, comme l’a bien souligné Michel Sot, les gesta episcoporum
sont des œuvres vivantes et ouvertes sur le présent.
Une première continuation voit le jour sous l’épiscopat de Bertram en 1189
3
(continuation 1) . Une second texte vient s’ajouter au noyau ainsi constitué après la mort de
4l’évêque Jacques de Lorraine en 1260 (continuation 2) . Bertrand de Coblence, le vicaire de
l’évêque Thierry Bayer de Boppard, est l’auteur de la continuation la plus longue et la plus
5
ambitieuse, qui couvre la période allant de 1260 à 1376 (continuation 3b) . Le travail de
e
Bertrand est prolongé au début du XV siècle par des notice consacrées à la fin de l’épiscopat
de Thierry Bayer de Boppard et à ceux de Pierre de Luxembourg et de Raoul de Coucy
6
(continuation 4b) . Parallèlement à cette série, quatre continuations plus courtes traitent la
période 1260-1530. Le premier texte s’arrête en 1296 avec la mort de l’évêque Bouchard
7d’Avesnes (continuation 3) ; le second avec la procession des Rameaux célébrée en grande
8
pompe par Thierry Bayer de Boppard en 1376 (continuation 4) ; nous montrerons qu’il s’agit
d’une traduction en latin d’un texte en lange vernaculaire. Enfin, deux brèves continuations
9ont été ajoutées qui prolongent l’ensemble jusqu’en 1530 (continuations 5 et 6) .

1
Ed. G. Waitz, MGH, SS, X, p.531-544.
2 e
Seul Gilles d’Orval, à notre connaissance, a repris au milieu du XIII siècle les gesta d’Hériger de Lobbes et
d’Anselme consacrés aux évêques de Liège, et les a poursuivis jusque dans les années 1240, Gilles d’Orval,
Gesta episcoporum Leodiensium, éd. J. Heller, MGH, SS, XXV, 1929, Leipzig p.1-129.
3 Ed. G. Waitz, MGH, SS, X, p.544-547
4
Ed. G. Waitz, MGH, SS, X, p.547-551.
5
Ed. G.Wolfram, « Chronica episcoporum Mettensium 1260-1376 (1530), dans le JGLGA, 10, 1898, p.313-335.
6
Cette continuation est inédite, elle se trouve dans le manuscrit Saint-Omer Bm 297, fol.174v-176v ; Christine
Barralis prépare l’édition.
7 Ed. G. Waitz, MGH, SS, X, p.551.
8 La première partie a été éditée par dom Jean François et dom Nicolas Tabouillot, HMB, t.3, pr., p.1-4.
9
Wolfram [1898], p.335-337.
7

Notre première tâche a été de classer toutes ces continuations et de les ordonner
malgré leur grande hétérogénéité. Certains textes sont très courts, d’autres sont plus prolixes,
plusieurs ont même des ambitions littéraires. Tous ces textes partagent cependant un certain
nombre de points communs et offrent une image très cohérente du rôle et de la fonction de
l’évêque. Nous avons choisi de limiter notre étude aux œuvres antérieures à 1376 pour
plusieurs raisons. La première tient au fait que la dernière grande continuation se clôt à cette
date et que les textes postérieurs sont très courts et présentent moins d’intérêt. Le Grand
Schisme, d’autre part, constitue une rupture importante dans l’histoire des évêques de Metz et
l’étude de ce tournant politique aurait excédé les limites de ce travail. Nous avons également
choisi de ne pas aborder l’étude de l’historiographie épiscopale en langue vulgaire qui fait son
eapparition à la fin du XIV siècle. Les Gesta episcoporum Mettensium et leurs continuations
jusqu’en 1376 sont en effet adaptés en français à cette époque. Cette Chronique des Evesques
de Mets n’est pas une simple traduction, mais son auteur, qui est certainement un chanoine du
chapitre cathédral, a enrichi les notices des prélats en mettant à profit les traditions messines.
Sa connaissance du trésor de la cathédrale lui a également permis de compléter son modèle
latin. La Chronique des Evesques de Mets a été prolongée par deux longues continuations
consacrées aux deux épiscopats de Thierry Bayer de Boppard et Georges de Bade. L’analyse
ede ces textes aurait nécessité une connaissance très fine du XV siècle messin et notamment
des rapports entre les évêques de Metz, le clergé urbain et les habitants de la cité. Enfin, il
e
n’aurait pas été possible de travailler sur les textes du XV siècle sans évoquer
l’épanouissement des chroniques urbaines messines. Les relations entre historiographie
épiscopale et historiographie urbaine constituent un objet de recherche d’une grande richesse
mais également d’une redoutable complexité, qui déborde le cadre de notre sujet.

Les axes de recherche

Les œuvres historiographiques du Moyen Age nous offrent une image recomposée et
reconstruite du passé, en liaison avec les sources disponibles. Elles sont également le reflet de
leur époque et des représentations de leurs auteurs. En ce sens, les ouvrages des historiens
médiévaux fournissent aux chercheurs modernes autant sinon plus d’informations sur le
contexte qui les a vus naître que sur les événements qu’ils rapportent. La série des gesta
episcoporum messins n’échappe pas à cette constatation. Ces textes ne sont pas d’un grand
8

secours pour reconstituer l’histoire des évêques de Metz : ils sont plutôt courts, souvent
imprécis et parfois peu fiables. Leur intérêt est ailleurs. Ils nous permettent d’étudier la façon
dont les clercs qui formaient l’entourage de l’évêque se représentaient leurs pasteurs, et ce sur
une longue période puisque nous disposons d’un ensemble de documents allant de la fin du
e eVIII au premier tiers du XVII s. Comme l’a fait remarquer Geneviève Bührer-Thierry au
sujet des prélats carolingiens, le pouvoir épiscopal est le lieu où se rencontrent toutes les
1
formes de domination qui existent dans la société médiévale . L’évêque dispose d’un pouvoir
charismatique inhérent à la fois au prestige de ses origines familiales et à la charge épiscopale
directement héritée des apôtres. Il possède également la richesse matérielle, souvent tirée de
sa richesse personnelle, associée au patrimoine de son Eglise. Il détient enfin un pouvoir
institutionnel conféré par le roi qui fait du pouvoir épiscopal une véritable fonction publique,
et non pas seulement un instrument de domination sociale.
L’image que renvoie l’évêque a donc un caractère multiforme. Elle laisse à chaque
époque la possibilité d’opérer un tri pour mettre en exergue telle ou telle facette de la fonction
épiscopale, selon les préoccupations des contemporains. L’évolution de cette image est au
cœur de notre projet de recherche, en liaison avec les transformations que subit l’épiscopat
messin durant le Moyen Âge. Le pouvoir épiscopal connaît en effet de profondes mutations :
e eles évêques deviennent au X siècle des princes d’empire et au XII de véritables princes
territoriaux. Les historiens épiscopaux retranscrivent-ils fidèlement cette évolution ?
Proposent-ils au contraire une vision traditionnelle et assez stable de l’épiscopat ? Qui sont les
historiens épiscopaux ? Quand et pourquoi rédige-t-on des gesta à Metz ? Ces textes sont-ils
élaborés dans des phases de crise, pour conjurer un présent maussade en rappelant un glorieux
passé, ou sont-ils l’expression de périodes d’apogée de la puissance épiscopale ? Pour
répondre à ces questions, il nous a semblé important de sortir à plusieurs reprises du cadre
messin et de proposer des éléments de comparaison avec les gesta episcoporum composés en
Lotharingie pour voir comment ont procédé les autres historiens épiscopaux, lorsqu’ils ont été
confrontés à des problèmes similaires.


1 Geneviève Bührer-Thierry, « Episcopat et royauté dans le monde carolingien », dans W. Falkowski et Yves
Sassier, Le monde carolingien. Bilan, perspectives, champs de recherches.2009, Turnhout, p.146.
9


Plan de l’ouvrage

Notre travail s’organise autour des trois temps forts de l’historiographie épiscopale à
eMetz : la fin du VIII siècle avec la rédaction du Liber de episcopis Mettensibus de Paul
Diacre, les années 1130 avec les Gesta episcoporum Mettensium ; et la période allant de 1189
à 1376 avec l’écriture des différentes continuations. Nous avons choisi de présenter en
parallèle l’histoire des évêques de Metz et son reflet littéraire dans chacune de ces parties. Il
n’est pas possible en effet de porter un jugement sur l’image de l’épiscopat proposée par les
textes sans posséder une bonne connaissance de l’enchaînement des faits. Certaines périodes
ont fait l’objet de travaux récents comme le haut Moyen Âge et notamment la période
carolingienne. Nous nous sommes contentés pour ces époques de reprendre les conclusions de
ces études, en apportant ici et là quelques compléments. Il n’en va pas de même pour
e el’ensemble des prélats des XIII et XIV siècles ; par exemple, les évêques qui se sont succédé
sur le trône épiscopal entre 1260 et 1302 ont été fort peu étudiés. Heureusement, la thèse très
bien documentée de Michèle Depoux a constitué un fil conducteur fort utile, même si
1
plusieurs points de ce travail ont dû être amendés . Nous avons donc été obligés de reprendre
les notices des évêques de cette période, non pas dans une optique positiviste, en nous
contentant de l’établissement des faits, mais pour nourrir notre comparaison entre l’histoire
épiscopale et son reflet littéraire.
Finissons par quelques problèmes de vocabulaire. L’épiscopat (et sa traduction
spatiale, le diocèse) est la seule institution à avoir traversé les siècles depuis la fin de
l’Antiquité jusqu’à nos jours. Les cadres régionaux durant ces siècles ont connu de profondes
transformations : la Belgique Première s’est effacée avec la fin de l’Antiquité ; l’Austrasie
e apparaît et forme une nouvelle entité politique au VI siècle. Metz est alors au centre du
e
Regnum Francorum avant d’être incorporée dans la Lotharingie au IX siècle. Cette dernière
ne survit guère en tant qu’ensemble politique indépendant, et devient une zone périphérique
âprement disputée entre les rois de Francie occidentale et leurs homologues de Francie
e
orientale. La Lotharingie est elle-même divisée en deux duchés au X siècle. Metz se trouve à

1
Michèle Depoux, La seigneurie épiscopale de Metz. Ses variations territoriales de 962 à 1415, thèse de l’école
des Chartes, 1954, 2 vol. L’auteur, faute de temps, n’a pu mener son travail que jusqu’à la mort de l’évêque
Renaud de Bar en 1316. Il s’agit d’une étude très classique de la propriété foncière et de la seigneurie épiscopale
dans la veine des travaux de C. E. Perrin.
10

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