Enjeux littéraires de la transtextualité biblique et de la religion dans les discours romanesques de Pierre Jean Jouve, The litterary issues of biblical transtextuality and religion in Pierre Jean Jouve's novelistic discourse

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Sous la direction de Christian Morzewski
Thèse soutenue le 04 décembre 2009: Artois
Cette thèse se propose d'examiner la place occupée par la transtextualité biblique dans les discours romanesquesde Pierre Jean Jouve, et notamment les enjeux littéraires que cette omniprésence des Écritures engendre. Parcequ'elle est au fondement d'une religion dogmatique, mais aussi parce qu'elle se révéle être une oeuvre empreintede littérarité, la Bible constitue un texte fondamental, qui a particulièrement influencé l'homme comme l'écrivain.En témoigne l'usage qu'en fait le romancier poète, qu'il s'agisse de mettre en branle la notion de relecture ou cellede réécriture.Ainsi les thèmes de prédilection de l'auteur, qui rejoignent régulièrement ceux de la Bible, sont-ils étudiés selonun angle bien précis : parce que l'acte d'écriture lui permet à son tour de se faire créateur, Pierre Jean Jouvereprend, à son compte, des motifs et symboles du texte sacré, pour mieux les adapter à son monde romanesque.Les composants génériques témoignent également de cette volonté spécifique : la structuration des espaces,comme celle de la temporalité, se met au service d'un acte de création qui se veut mimétique de celui de Dieu.C'est pourtant à travers les personnages que la notion de transtextualité prend tout son sens et se déploye pourfaire de chaque roman un itinéraire spirituel mêlant découverte de soi, destruction et quête de salut.Les oeuvres se donnent à lire comme des écrits qui demandent méditation, réflexion et interprétation. La placelaissée au lecteur atteste de la grande liberté que Pierre Jean Jouve tend à accorder à ce dernier, même si l'écrituredes romans semble essentiellement et avant tout tournée vers la figure de l'auteur. L'acte de création devient lemoyen d'un développement personnel, artistique et religieux, dont l'ultime objectif demeure le rapprochementavec les sphères sacrées.
-Pierre Jean Jouve
-Roman
-Transtextualité
-Lecteur
-Bible
This thesis intends to investigate the place occupied by biblical transtextuality in Pierre Jean Jouve’s novelisticdiscourse, and in particular the literary issues that the omnipresence of the Scriptures entails. Because it is thefoundation of a dogmatic religion, and also because it proves to be a work with literary qualities, the Bible is afundamental text which particularly influenced both the man and the writer. As it is shown in the way the poetnovelist makes use of it, when stirring up either the notions of rereading or rewriting.So the author’s favourite themes, frequently closely akin to those of the Bible, are studied from a specific angle:because the act of writing allows him in his turn to become a creator, Pierre Jean Jouve takes up the motifs and thesymbols of the sacred text, in order to fit them to his novelistic universe. The generic components moreover showthis specific desire: the structuring of spaces, as well as that of temporality, serving an act of creation mimeticwith God’s. Nevertheless, it is through the characters that the notion of transtextuality makes sense and developsto turn each novel into a spiritual path combining self-discovery, destruction and quest for salvation.His works can be read as pieces of writing requiring meditation, reflection and interpretation. The place left to thereader attests to the great freedom Pierre Jean Jouve grants to the latter, even if the writing of his novels seems tobe essentially turned towards the author. The act of creation becomes a means of personal, artistic and religiousdevelopment, with the ultimate aim of getting closer to the sacred spheres.
-Pierre Jean Jouve
-Transtextuality
-Character
-Novel
-Reader
-Bible
Source: http://www.theses.fr/2009ARTO0002/document
Publié le : samedi 29 octobre 2011
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INTRODUCTION
1INTRODUCTIONINTRODUCTION
« La littérature occidentale, à part de rares
exceptions, ne s'occupe que des relations des
hommes entre eux (rapports passionnels ou
intellectuels, rapports de famille, de société, de
classes sociales), mais jamais des rapports de
1l'individu avec lui-même ou avec Dieu »
èmeAu cours du XX siècle, certains spécialistes et critiques, tel Claude Mauriac, dénoncent la
longue tradition thématique qui imprègne la littérature occidentale depuis plusieurs siècles.
Un regret, qui concerne l'absence de sujets portant spécifiquement sur l'être dans toute son
individualité et sa particularité, est alors mis à jour. Un désir d'exploration de la conscience
humaine se fait sentir : l'homme devient un objet de curiosité et doit être envisagé non plus
dans son rapport aux autres mais précisément dans la relation, souvent équivoque, qu'il
entretient avec lui-même. Après la Première Guerre Mondiale, l'essoufflement de cette
tradition thématique, corroborée par une volonté de connaissance et de compréhension,
permet donc l'émergence de problématiques nouvelles, davantage axées sur la nature humaine
et, pour certains écrivains, sur les valeurs spirituelles qui l'animent : le mouvement centrifuge
laisse progressivement place à une impulsion centripète qui se double parfois d'une extension
verticale vers les sphères divines. Il est vrai que le premier conflit mondial a bouleversé tous
les comportements : l'apparition de thèmes subjectifs (et subjectivisés) doit son essor à une
forme spécifique de littérature, celle-là même qui relate la difficulté de la lutte armée et tend à
exposer les problématiques de l'homme qui, dans son individualité, s'est trouvé confronté à
des puissances guerrières face auxquelles il est demeuré impuissant. Les œuvres littéraires, à
plus forte raison les discours romanesques, apparaissent alors comme autant de voyages
singuliers au bout de l'horreur, l'ensemble étant relaté à travers l'intériorité d'une conscience
pensante. Dans ce contexte marqué par la barbarie, certains artistes et écrivains partent en
quête de valeurs nouvelles, ayant pour objectif d'atténuer les images cauchemardesques qui
envahissent les romans de l'entre-deux-guerres. Ainsi Marcel Proust, à travers À la Recherche
du temps perdu, illustre-t-il son désir de rendre la vérité à l'âme et inaugure, par ce biais,
l'avènement d'un roman moderne aux accents poétiques. L'évolution du genre, moins formelle
que thématique, permet aussi à certains auteurs de se tourner vers un approfondissement des
valeurs spirituelles, potentiel échappatoire face à la cruauté humaine : le discours romanesque
1 Claude Mauriac, Introduction à une mystique de l'Enfer, Paris, Bernard Grasset, 1938, p.18.
2devient le support privilégié de réflexions, méditations et autres développements relatifs aux
relations de l'homme avec lui-même, mais aussi et surtout avec Dieu. C'est dans ce contexte
2qu'apparaît le roman d'obédience catholique , à travers lequel s'illustrent des écrivains qui sont
aujourd'hui passés à la postérité, tels François Mauriac, Georges Bernanos ou Julien Green. Si
ces trois hommes de lettres sont ceux qui reviennent le plus souvent pour évoquer cette
littérature spécifique, il en est d'autres, quelque peu marginalisés, qui demeurent cantonnés
dans l'ombre à cause de la complexité ou de la dimension mystique trop marquée de leurs
ouvrages : c'est par exemple le cas pour Marcel Jouhandeau, dont les écrits sont réputés
hermétiques et peu accessibles. En marge de ces noms qui ont fait les heures de gloire d'une
littérature tournée vers le catholicisme ou le mysticisme se trouve un écrivain inclassable (et
inclassé, surtout à l'époque) qui inscrit ses œuvres dans une veine spirituelle tout en faisant un
usage très personnalisé de l'écriture romanesque : il s'agit de Pierre Jean Jouve. Davantage
connu pour son œuvre poétique, cet artiste (qui a vu le jour à Arras en 1887 et est mort en
1976 à Paris) ne trouve encore aujourd'hui jamais sa place dans les anthologies littéraires
3relatives aux romans : à peine est-il rapidement cité pour son utilisation du monologue
4intérieur inspiré de Joyce . De son vivant, déjà, Pierre Jean Jouve ressentait cette impossibilité
de rattachement à tout groupe littéraire : « Je suis un opposant […]. Tout d'abord aux mœurs
5littéraires de mon temps » . Cette singularité, qui lui vaut une éviction volontaire à l'égard de
ses pairs à partir des années 20, entraîne une solitude et un repli sur soi nécessaires, semble-t-
il, à l'émergence d'une œuvre foisonnante et profonde, autant dans son fond que dans sa
forme.
Lorsque, en 1924, Pierre Jean Jouve s'attèle à l'écriture de Paulina 1880, l'artiste est
loin d'être novice dans le domaine littéraire. Alors âgé de 37 ans, il a déjà beaucoup écrit et
s'est illustré dans différents genres. La poésie, notamment, qui demeure son champ de
2 Parler, de façon catégorique, de « roman catholique » peut se révéler problématique car « il ne peut pas y
avoir au sens strict de “ roman catholique” ; un roman n'est pas une démonstration ; il n'admet guère la
volonté de prouver ; par contre un roman peut recevoir une lumière chrétienne, celle-là même qui embrase
l'œuvre de Bernanos » (Pierre de Boisdeffre, Métamorphose de la littérature [1] de Barrès à Malraux, Paris,
Alsatia, 1950, p.266).
3 Ainsi, Pierre Jean Jouve n'apparaît qu'une seule fois dans les cinq anthologies littéraires consultées (André
Lagarde et Laurent Michard, XXéme siècle Les grands auteurs français, Paris, Bordas, « Collection
Littéraire », 1972 ; Gustave Lanson, Histoire de la littérature française (remaniée et complétée par Paul
Tuffrau), Paris, Hachette, [première publication 1895], 1992 ; Pierre Abraham et Roland Desné, Manuel
d'histoire littéraire de la France, Paris, Editions sociales, 1987 ; Michel Prigent, Histoire de la France
littéraire, Modernités XIX-XXème, tome 3, Paris, P.U.F, coll. « Quadrige », 2006 ; Jean-Yves Tadié (et alt.),
La Littérature française : dynamique et histoire II, Paris, Gallimard, coll. « Folio Essais », 2007).
4 C'est le cas dans l'ouvrage de Pierre Abraham et Roland Desné, Manuel d'histoire littéraire de la France,
op.cit., p.480.
5 Interview accordée à Georges Piroué, « Pierre Jean Jouve ou l'incontrôlable contrôlé », in Mercure de
France, numéro 339, 1er mai 1960, p.175.
3prédilection, reste et restera le support privilégié de l'expérience personnelle. Dix ans plus tôt,
pourtant, le théâtre était apparu comme une réelle tentation : l'effet escompté n'avait
cependant pas été atteint et l'insuccès fut la source de grandes désillusions, autant pour
l'homme que pour l'écrivain. Quelques récits étaient venus étayer cette carrière commençante.
Alors que le premier, La Rencontre dans le carrefour (1911), s'inscrivait dans la veine
unanimiste, sous l'allégeance d'un Romain Rolland érigé en mentor, le second, Hôtel-Dieu,
publié en 1918, était composé de différents récits inspirés de l'engagement en tant qu'infirmier
de Pierre Jean Jouve : la retranscription de l'expérience personnelle de l'auteur permettait à ce
dernier de prendre une certaine distance. Dans cette intention se trouvent déjà, en germe, les
prémisses de l’œuvre future. Néanmoins, c'est précisément parce que l'écrivain, dans ses
premières années d'écriture, avait tenté de se placer dans le sillage de collectifs littéraires
déterminés que son art n'avait pu prendre tout son essor : pour émerger, l'écriture jouvienne
doit être dénuée de toute influence et, surtout, de toute règle prédéfinie. C'est pourquoi la
notion, récurrente, de rupture, est susceptible de caractériser autant l’œuvre que la vie de
l'artiste et demeure transversale à toute l'entreprise littéraire jouvienne : cette dernière doit être
perçue comme une accumulation de phases dont chacune favorise l'évolution artistique et
personnelle de l'écrivain. Or, c'est précisément l'étape la plus déterminante de sa carrière qui
est inaugurée par l'auteur de 1922 à 1925, puisqu'elle s'assimile en réalité à une renaissance
dans plusieurs domaines. Sur le plan sentimental, tout d'abord, Pierre Jean Jouve perpétue
l'irrésistible tentation adultère qui le pousse inéluctablement vers Blanche Reverchon : les
simples affinités nées de leur première rencontre, en 1921, se sont muées en un sentiment
amoureux qui ne tarde pas à devenir passionnel. Parce qu'il n'y oppose qu'une résistance
6considérée comme relative et jugée par beaucoup comme insuffisante , cette liaison devient la
cause d'une rupture familiale, certes, mais également sociale : Pierre Jean Jouve voit avec
douleur la plupart de ses amis et homologues s'éloigner. Sur un autre plan, ensuite, et sous
l'impulsion de sa nouvelle épouse, l'artiste constate avec enthousiasme l'émergence d'un
domaine inconnu, la psychanalyse. Celle-ci offre à l'écrivain un nouveau champ d'études et
une prolifération de thèmes, mais aussi un nouvel outil favorisant l'exploration de la
conscience humaine, ce qui ne demeure pas sans répercussion sur l’œuvre. Enfin, c'est au
niveau artistique et spirituel (car les deux sont souvent liés dans l'univers jouvien) que cette
renaissance engage les bouleversements les plus importants, puisqu'elle est précédée de la
6 Nous renvoyons ici à l'ouvrage de Daniel Leuwers, Jouve avant Jouve ou la naissance d'un poète, Paris,
ème Klincksieck, coll. « Bibliothèque du XX siècle », 1984 (particulièrement les pages 202 à 215) et à celui,
plus récent, de Béatrice Bonhomme, Pierre Jean Jouve : la quête intérieure, Croissy-Beaubourg, Aden, coll.
« Le cercle des poètes disparus », 2008 (pp.76-77).
4mort symbolique des écrits antérieurs. Comme l'explique Pierre Jean Jouve dans En miroir,
journal sans date : « Il fallait tout changer, sentais-je, il fallait tout recommencer. Tout devait
être refondu, comme la vie même reprenait, dans un rigoureux isolement ; avec un seul
7principe directeur : inventer sa propre vérité » . Ce reniement, aussi étonnant et violent puisse-
t-il paraître, relève d'une réelle nécessité : la « conversion à l'Idée religieuse la plus inconnue,
8la plus haute et la plus humble et tremblante » doit à présent guider l'écriture vers des sphères
spirituelles et sacrées. La finalité de l'entreprise littéraire s'envisage alors comme un
9rapprochement avec l'entité divine : car cette conversion, d'ordre essentiellement artistique ,
10est liée à une Révélation (corroborée par un « élan religieux » ), celles « des valeurs
11spirituelles de poésie » . Ce nouvel objectif assigné à la démarche artistique ne se restreint
pourtant pas au domaine poétique, comme pourrait le laisser croire la citation précédente
extraite d'En miroir : toute l'œuvre jouvienne se trouve concernée par ce que l'auteur lui-
même, marchant dans les pas de saint Jean de la Croix, de Dante et de Nerval, a nommé la
Vita Nuova. Les discours romanesques, à travers lesquels Pierre Jean Jouve part en quête d'un
nouveau réel, se trouvent donc eux aussi investis d'une nouvelle mission, qui s'inscrit dans une
optique spirituelle, comme tendra à la montrer cette étude.
Puisque la finalité de l'écriture poétique semble parallèle à celle assignée à la forme
romanesque, le fait de porter notre attention sur les seuls discours narratifs n'engendre-t-il pas
le risque d'une analyse incomplète ? Ce ne semble pas être le cas si nous partons de l'idée
selon laquelle ces derniers forment, à eux seuls, une unité, comme l'ont déjà avancé Simonne
12 13Sanzenbach et Sylvie Poza : l'itinéraire littéraire de l'écrivain à travers ce genre spécifique
témoigne d'objectifs qui lui sont propres et homogènes et, surtout, qui touchent autant
l'homme et l'artiste que le croyant. En effet, le cycle des romans jouviens constitue avant tout
une quête inaugurée par l'avènement d'un composant générique primordial, susceptible de
justifier à lui seul le choix de cette forme, à savoir le personnage. Comme nous allons le voir,
celui-ci permet à Pierre Jean Jouve d'opérer un mouvement qui se formule comme une
projection : parce qu'il emprunte un grand nombre de traits à son auteur, mais aussi parce qu'il
7 En miroir, p.1068.
8 Idem, p.1072.
9 Nous rejoignons ici Jérôme Thélot lorsque ce dernier affirme que « La conversion [...] en 1924 n'est pas au
christianisme mais à l'Art » (« Jouve : la double fin de l'œuvre », in La Poésie précaire, Paris, P.U.F, coll.
« Perspectives littéraires », 1997, p.99).
10 En miroir, p.1073.
11 Idem.
12 Simonne Sanzenbach, Les Romans de Pierre Jean Jouve : le romancier en son miroir, Paris, Librairie
Philosophique J.Vrin, coll. « Essais d'art et de philosophie », 1972, p.13.
13 Sylvie Poza, Lecture critique des romans de Pierre Jean Jouve : Narcisse à la recherche de lui-même,
Fleury-sur-Orne, Minard, coll. « La thésothèque », 1994, p.5.
5en est très différent, le protagoniste devient un support de réflexion, ce terme étant à
comprendre selon sa double signification. Or, le recours à cet élément générique spécifique
semble relever d'une nécessité pour Pierre Jean Jouve : la part de créativité qu'exige le
personnage, mais aussi la prise de distance et la mise en perspective qu'il engendre, sont
14autant d'éléments ressentis comme des besoins d'ordre artistique , qui rejoignent néanmoins
avant tout des désirs spirituels. Car dans ce dernier réside la principale résultante de l'écriture
romanesque : le cheminement engagé à travers les discours narratifs est constamment lié à un
itinéraire qui se veut religieux, visant à un rapprochement avec Dieu et les sphères sacrées.
Nous verrons précisément que cet objectif, escompté, n'engendre pas exactement les effets
attendus et constitue un écueil susceptible d'expliquer, en partie, l'abandon du roman. Mais
c'est justement parce que le cycle romanesque s'assimile à un parcours initiatique d'ordre
spirituel que ne peuvent être pris en compte les premiers récits de Pierre Jean Jouve : La
Rencontre dans le carrefour, comme Hôtel-Dieu, ne mettent pas en branle des desseins
similaires à ceux qui animent les discours narratifs allant de Paulina 1880 à La Scène
capitale. Si une continuité intellectuelle est indéniable, et que les premiers écrits comportent,
de façon sous-jacente, les prémisses de l’œuvre future, la finalité spirituelle n'y est pas assez
prépondérante pour que ces ouvrages trouvent leur place dans cette étude. Dès lors, à l'instar
de Jean Rousselot, « nous respecterons sa volonté de faire silence sur ce qui, selon lui, n'avait
15été qu'une erreur persistante, une longue suite de faux pas » . Il apparaît que l'émergence
d'objectifs nouveaux, entièrement tournés vers les sphères sacrées, n'est mise à jour qu'avec la
crise de 1922-1925 : c'est donc bien à partir de Paulina 1880 qu'est engagée une quête
singulière à travers les méandres des discours romanesques, quête d'autant plus intéressante
16qu'elle se veut entièrement et exclusivement tournée vers l'auteur . L'usage très personnel de
l'écriture ne fait en effet plus aucun doute.
Or, il est intéressant de constater que le procédé de personnalisation intervient à
plusieurs niveaux et concerne certaines conceptions très subjectivisées de l'auteur. C'est par
exemple le cas avec l'image de l'entité divine telle qu'elle est véhiculée dans les discours
14 Ainsi, dans En miroir, Pierre Jean Jouve affirme la nécessité du personnage : « Je voulais les moyens et les
fins du roman, dont la tension ne se produit pas entre des systèmes d'images, mais entre des réalités et
caractères de personnages » (p.1085).
15 Jean Rousselot, « Pierre Jean Jouve ou le rôle sanctificateur de l’œuvre d'art », (reprise de l'article paru dans
L'Esprit des Lettres, Paris, 1956) in Présences contemporaines : rencontres sur les chemins de la Poésie,
Paris, Nouvelles Édition Debresse, 1958, p.187. Il est à noter que dans un entretien accordé à Robert Marteau
et André Marissel, Pierre Jean Jouve affirme avoir écrit « quatre livres de romans et nouvelles »
(« Entretien », in L’Autre, p.7). L’auteur exclut donc volontairement les récits antérieurs à Paulina 1880.
16 Nous rejoignons sur ce point Simonne Sanzenbach qui stipule « l'évidence de l'usage personnel que Jouve a
fait de la forme romanesque » (Les Romans de Pierre Jean Jouve : le romancier en son miroir, op.cit., p.12).
6romanesques : le Dieu jouvien ne relève pas exactement d'une conception dogmatique,
conception dont l'écrivain s'accommode d'ailleurs assez difficilement. Néanmoins, de façon
parallèle à la religion chrétienne qui, depuis longtemps, imprègne la littérature occidentale,
l'Être divin tel que le conçoit Pierre Jean Jouve demeure avant tout un créateur, principe de
toute chose et artisan omniscient qui façonne ses créatures. Parce qu'il est au fondement de la
vie et de la mort, il incarne une instance supérieure, inatteignable en apparence.
Progressivement cependant se profile au détour des pages un Dieu hors-dogme : la différence
est essentiellement contenue dans la possibilité d'une relation privilégiée entretenue par
l'homme avec l'entité divine. Ainsi s'estompe le principe communautariste : l'humain institue
un rapport à Dieu qui lui est entièrement personnel. De cette idée découle l'absence d'une
nécessité, celle d'un culte quotidiennement rendu : la relation à l'Être divin est intériorisée et
ne doit en aucun cas se parer de gestes ostentatoires (l'attitude hypocrite, jouant sur les
apparences tout en prenant appui sur la religion, est d'ailleurs à plusieurs reprises condamnée
par l'écrivain). L'émergence progressive d'un Dieu hors-dogme, car personnalisé, est relative
au fait qu'est parfois quelque peu annihilé le caractère divin de ce dernier, au profit d'une
humanisation : parce qu'elle lui est propre, l'homme se forge une représentation de Dieu à son
image, dans une logique de création qui se trouve dès lors inversée. Dans ce contexte, la
séparation avec la doctrine dogmatique demeure inévitable. La relation particulière de Pierre
Jean Jouve à ce Dieu personnalisé et, dans une optique plus élargie, le rapport de l'auteur à la
religion chrétienne, qui passe parfois par un mysticisme affirmé, a fait l'objet de nombreuses
études : parce que ce thème est omniprésent dans l'écriture, il se révèle sous-jacent et
transversal à la plupart des analyses critiques relatives aux œuvres jouviennes. Quelques
ouvrages majeurs, qui se sont attachés aux notions de religion, de mysticisme et de spiritualité
telles qu'elles apparaissent dans les discours romanesques, font cependant date pour leur
apport et leur intérêt. Ces analyses demeurent néanmoins relativement récentes : la
déconsidération antérieure dont les romans furent l'objet n'est pourtant pas due à l'exploitation
de ces thèmes particuliers, mais relève d'une mésestime plus générale. Ainsi, lorsqu’en 1962,
Pierre Jean Jouve reçoit le Prix National des Lettres, très peu d'études se sont attachées à son
utilisation de la forme romanesque, favorisant plutôt une œuvre poétique particulièrement
foisonnante. À peine peut-on citer deux ouvrages réellement intéressants portant sur le sujet et
qui sont antérieurs à la moitié des années 60. En 1946, dans Pierre Jean Jouve poète et
romancier, Paul Alexandre esquisse une rapide analyse concernant l'image de l'entité divine
17telle qu'elle semble être appréhendée par l'auteur dans ses discours romanesques . Très
17 Paul Alexandre, « L’œuvre romanesque » in Jouve, poète et romancier, Neuchâtel, A la Baconnière, 1946.
7succincte, cette interprétation ne permet cependant pas de livrer toutes les clés d'une telle
problématique, dont la densité et l'ampleur interrogent encore aujourd'hui. En 1961,
Christiane Blot se penche plus spécifiquement sur la représentation de la mort et de la faute
(cette dernière étant instituée par le péché originel dans la tradition chrétienne) dans le cadre
des récits : la critique envisage alors réellement l'écriture romanesque comme un parcours
18semé d'embûches mais nécessaire pour aboutir à une certaine évolution . Il faut cependant
attendre encore onze années pour que, en 1972, Simonne Sanzenbach tende à mettre à jour le
19caractère spirituel que revêt ce parcours et souligne l'aura religieuse qui environne chaque
texte. C'est précisément ce dernier élément qui se trouve au cœur des travaux de Kurt
20Schärer : dans une monographie publiée en 1984 (et qui demeure encore aujourd'hui une des
plus importantes études sur Pierre Jean Jouve), le professeur allemand aborde le mythe du
péché originel, la problématique de la faute divine, qui est à la source de l'émergence du mal,
la quête christique et la religion jouvienne dans toute sa spécificité, c'est-à-dire telle qu'elle est
présentée dans les œuvres. L'ensemble de ces thèmes est envisagé selon l'itinéraire spirituel et
artistique suivi par l'auteur. Mais l'idée d'un mysticisme marqué et caractérisant n'est pas non
plus totalement occulté par la recherche jouvienne : dans le cadre de sa thèse d'état dirigée par
Jacques Chabot et soutenue en 1987, Béatrice Bonhomme se penche sur la quête du sacré en
mettant à jour l'itinéraire initiatique, alchimique et mystique de l'auteur à travers les grandes
21figures que sont Thérèse d'Avila, François d'Assise et Jean de la Croix . Enfin, en 2006, dans
22Le Désir monstre, Muriel Pic souligne la spiritualité qui environne l'écriture et le livre
jouvien, notamment en insistant sur le ritualisme qui imprègne l’œuvre. Le thème de la
religion et du mysticisme a également donné lieu à plusieurs articles, parmi lesquels ceux de
18 Christiane Blot, La Relation de la faute, de l'éros et de la mort dans l’œuvre romanesque de Pierre Jean
Jouve, Aix-en-Provence, La Pensée universitaire, Publications des Annales de la Faculté des lettres d'Aix-en-
Provence. Série : Travaux et mémoires, numéro 18, 1961.
19 « Nous voulons montrer que les romans sont les jalons d'un itinéraire spirituel de l'auteur, qui a un point de
départ précis - la crise personnelle de 1922-1925 - et un point d'arrivée également précis : la libération du
poète affranchi des fantômes du passé par la rencontre providentielle qui a donné naissance au dernier roman
et au premier personnage masculin qui survive en triomphe » (Simonne Sanzenbach, Les Romans de Pierre
Jean Jouve : le romancier en son miroir, op.cit., p.13).
20 Kurt Schärer, Thématique et poétique du mal dans l'œuvre de Pierre Jean Jouve, Paris, Lettres Modernes,
coll. « Bibliothèque des lettres modernes », 1984.
21 Béatrice Bonhomme (sous la direction de Jacques Chabot), Les Jeux de l'écriture et la quête du sacré dans
les œuvres de Pierre Jean Jouve , thèse soutenue à l'Université d'Aix-Marseille en 1987.
22 Muriel Pic, Le Désir monstre : poétique de Pierre Jean Jouve, Paris, Le Félin-Kiron, coll. « Les marches du
temps », 2006.
823 24 25 26Sylvie Jaudeau , Myriam Watthée-Delmotte , Serge Meitinger et Jérôme Thélot sont à
27retenir. Plus récemment, Anis Nouari a proposé à Cerisy-la-Salle une communication du plus
grand intérêt pour ce sujet. Il semble donc que la spiritualité jouvienne (aux tendances parfois
mystiques) interroge et intrigue depuis quelques années : parce qu'elle recouvre des enjeux
littéraires et personnels, elle permet à l'auteur de s'engager sur un parcours initiatique qui mêle
dessein artistique et aspiration religieuse, plus précisément chrétienne. Car le catholicisme de
Pierre Jean Jouve, aussi personnalisé et intériorisé soit-il, n'en demeure pas moins à la source
28même de toute croyance : « Élevé dans la religion catholique » , l'écrivain revendique son
appartenance à la confession d'allégeance chrétienne qui a, en grande partie, façonné son
éducation et sa personnalité, à l'instar des personnages de Paulina et de Jacques. Or, la crise
traversée par l'artiste entre 1922 et 1925 ne vient en aucun cas ébranler cette croyance : il
semble même que, sans la conforter réellement, elle l'optimise, dans le sens où elle pousse
Pierre Jean Jouve à se tourner vers « des valeurs spirituelles de poésie, valeurs dont je
29reconnaissais l'essence chrétienne » , avoue lui-même l'auteur. Or, comment revenir au plus
près de cette essence et en faire une source fertile, génératrice d'une réelle évolution humaine,
religieuse et, surtout, artistique ? La réponse semble être contenue, de façon transversale, dans
les textes dont l'élaboration succède à la période 1922-1925 : la recrudescence des références
bibliques, corroborée par une dimension transtextuelle indéniable, est sur ce point lourde de
sens. En effet, afin de comprendre le principe essentiel et la nature profonde de sa religion,
notamment dans sa possible interaction avec la démarche d'écriture, il semble nécessaire pour
l'auteur de revenir aux fondements même de cette religion, c'est-à-dire à l'élément qui en est à
la source et qui la perpétue depuis plusieurs siècles : dès lors, quel écrit mieux que la Bible
demeure susceptible de revêtir ce rôle ?
L'utilisation manifeste des écrits sacrés dans les discours littéraires, qu'ils soient
romanesques ou poétiques, recouvre un double aspect qui semble ne pas avoir échappé à
23 Sylvie Jaudeau, « Eros ou la conscience divisée chez Jouve » in Jouve poète de la rupture, textes réunis par
Daniel Leuwers, Paris, Minard, La Revue des Lettres Modernes, numéro 2, 1985.
24 Myriam Watthée-Delmotte, « Temporalité narrative et symbolisme rituel dans Paulina 1880 » in Jouve et le
symbole, textes réunis par Christiane Blot-Labarrère, Paris, Minard, La Revue des Lettres Modernes, numéro
7, 2003.
25 Serge Meitinger, « Travail d'une incarnation : Jouve et le symbole » in Jouve et le symbole, op.cit.
26 Jérôme Thélot, « La Religion et l'Ethique de Jouve », préface à Dans les années profondes, Matières célestes,
Proses, Paris, Gallimard, coll. « Poésie », 1995.
27 Anis Nouairi, « L'intertexte biblique dans l’œuvre de Jouve : stations de Croix et Transfiguration christique »,
communication effectuée au centre culturel international de Cerisy-la-Salle lors du colloque Relectures de
Pierre Jean Jouve, du 3 au 20 août 2007.
28 En miroir, p.1073.
29 Idem.
9Pierre Jean Jouve. En effet, elle se présente avant tout comme un désir de retour à une
croyance qui, si elle est fortement ancrée dans la culture occidentale, n'en demande pas moins
une méditation individuelle toujours renouvelée et, surtout, passant inéluctablement par la
médiation de la Parole divine. De plus, le texte biblique marque l'émergence originelle de
l'écriture comme chant sacré, sorte de prière tournée vers les sphères transcendantales. Ainsi
la Bible semble-t-elle concrétiser ce lien stipulé par l'étymologie même du terme
30« religion » : elle établit une relation pérenne entre l'entité divine et la communauté des
croyants. L'utilisation d'un tel texte ne peut rester sans conséquence sur les discours jouviens :
elle leur confère une toute autre portée que celle traditionnellement assignée aux œuvres
31littéraires. Si cette idée fut largement exploitée par Sylvie Gazagne dans sa thèse , cette
dernière se concentrait uniquement sur la poésie jouvienne, et plus spécifiquement encore sur
le seul recueil Noces, particulièrement révélateur sur ce sujet. Or, les discours romanesques de
Pierre Jean Jouve semblent eux aussi instaurer un lien singulier au texte biblique ; lien qui se
constitue et surtout se perpétue par la médiation de la transtextualité. L'emploi spécifique de
ce dernier terme et, plus généralement, du vocabulaire genettien, dans cette étude, se justifie
par les travaux particulièrement aboutis du critique : parce qu'il a minutieusement théorisé et
catégorisé les différents procédés qui lient un texte à un autre, Gérard Genette nous est apparu
comme celui qui avait fourni, depuis 1970, les études les plus poussées sur le sujet, tout en
demeurant relativement accessibles. Dès lors, ce parti pris nous a souvent permis de clarifier
une pensée mais aussi de lui apporter une structuration d'ordre intellectuel autant que
méthodologique. Cette structuration était d'autant plus nécessaire que l'hypotexte est une
œuvre sacrée, ayant fait l'objet de plusieurs traductions, dont chacune modifie, parfois de
façon très importante, la signification et la réception du texte par le croyant. Dans ce contexte,
partir en quête de la version utilisée par Pierre Jean Jouve s'est avéré nécessaire, voire
indispensable : notre finalité n'était pourtant en aucun cas de procéder à une recherche
génétique. Il n'en demeurait pas moins primordial de définir la traduction employée par
l'écrivain, afin d'éviter tout contresens ou erreur d'interprétation. L'entreprise était d'autant
plus complexe qu'il existe une multitude de traductions, leur nombre s'étant considérablement
accru durant les deux siècles passés. Ainsi ne dénombre-t-on pas moins de 21 traductions
ème avant le XIX siècle, 19 pour la seule période comprise entre 1820 et 1900 et 4 entre 1902 et
30 Rappelons ici l’étymologie du terme « religion », qui est rattaché à religare : « lier, le fait de se lier vis-à-vis
des Dieux, obligation prise envers la divinité, lien ou scrupule religieux » (Jacqueline Picoche, Dictionnaire
étymologique du français, Paris, Le Robert, coll. « Les Usuels », 2006, p.430).
31 Sylvie Gazagne (sous la direction de François-Charles Gaudard), La « grammaire » du sacré : Poèmes
d'Yves Bonnefoy, Cinq grandes odes de Paul Claudel, Les Noces de Pierre Jean Jouve ou Qu'en est-il de la
poésie quand les dieux se taisent ?, thèse soutenue à l'université de Toulouse-Le Mirail en 2001.
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