Ensemble(s) pour affronter le risque pyrotechnique : étude sociologique de l’application des dispositifs de prévention des risques des établissements DGA en France, Ensemble(s) to face pyrotechnic risk : a sociological study of implementation of risk management devices in French military armament testing centers

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Sous la direction de Anne-Marie Jeay
Thèse soutenue le 21 septembre 2009: Nancy 2
Cette recherche part de l'hypothèse générale que le concept de risque présente une grande portée heuristique pour analyser les comportements et les discours des individus dans les sociétés modernes. Elle s’appuie sur un travail de caractérisation des contextes institutionnels où le risque est présent, le terme institution étant défini comme une structure stabilisée de croyances, de représentations et de modes de conduites juridiquement ou culturellement institués et réglées par la collectivité. Ce travail a permis de poser deux hypothèses opératoires : - le risque est à la fois réel et construit : il faut prendre en compte la crainte du risque et la réalité du danger - le risque révèle les visions du monde à l'œuvre dans la Modernité : la signification du risque n’est pas seulement indigène à un groupe social mais s’inscrit dans un contexte social qui en fait un objet sociologique d’ordre général. La confrontation des hypothèses à l’expérience du terrain s’appuie sur une étude de l’application des dispositifs de gestion du risque au sein de l’Etablissement Technique de Bourges (ETBS), un centre d’essais de matériels d’armement du Ministère de la Défense. L’analyse des matériaux empiriques (40 entretiens, observation in situ, documents) rend complémentaires l'étude des aspects formels des institutions et l’étude du social comme vécu et expose les relations entre aspects objectifs et subjectifs du risque. Elle montre que le rapport au(x) risque(s) des acteurs des essais pyrotechniques de l’ETBS créé une attitude de responsabilisation à la fois individuelle et collective dans la gestion des risques, chacun, maillon dans une chaîne, contribuant à produire et à reproduire une chaîne de responsabilité dans les essais pyrotechniques.
-Situation de travail à risque
-Pyrotechnie
-Etablissement technique de Bourges
This research is based on the general hypothesis that the concept of risk is very useful for analyzing and understanding behavior and discourses in modern societies. It draws on a work that characterizes the institutional contexts where risk appears, the term institution meaning a stabilized structure of beliefs, representations and behavior juridically or culturally constituted and established by the community. This work made it possible to propose two operational hypotheses: - Risk is both real and socially constructed : we must take into account the fear of risk and the reality of danger; - Risk is revealing of modern visions of the world in action: the significance of risk is not only indigenous to a social group but also part of a social context that makes risk a general sociological issue. The confrontation of these hypotheses with field experiences relies on a study of the implementation of risk management devices in the Etablissement Technique de Bourges (ETBS), a French military armament testing center. The analysis of empirical materials (field observations, interviews, and documents) combines the study of formal aspects of institutions and the study of the actors' point of view and exposes the relationship between objective and subjective aspects of risk. It shows that the staff involved in pyrotechnic tests at ETBS assume a collective and individual responsibility in the management of risk where each of the staff members is aware of his responsibilities to the others that contribute to produce and reproduce a chain of responsibility in the pyrotechnic tests.
Source: http://www.theses.fr/2009NAN21017/document
Publié le : samedi 29 octobre 2011
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NANCY UNIVERSITE
Ecole doctorale "LANGAGES, TEMPS, SOCIETES"
Laboratoire d'Histoire des Sciences et de Philosophie UMR 7117 CNRS





Thèse présentée et soutenue pour l‟obtention du diplôme de Docteur en Sociologie


Par


Karen ROSSIGNOL


Ensemble(s) pour affronter le risque pyrotechnique.
Etude sociologique de l’application des dispositifs de prévention des risques
des établissements DGA en France.




Sous la direction du Professeur Anne-Marie JEAY
Professeur en Sociologie à Nancy Université

Soutenue publiquement le 21 septembre 2009 à Nancy






Membres du jury :


Monsieur Renaud FILLIEULE (Rapporteur) Monsieur Marc POUMADÈRE
Maître de Conférences en Sociologie (HDR) Ancien Professeur associé
Université de Lille I École Normale Supérieure de Cachan

Monsieur Jean-Marie JACQUES (Rapporteur) Monsieur Thierry RENAUD
Professeur en Sciences de gestion Ingénieur Principal des Études Techniques d‟Armement
FUNDP à Namur Ministère de la Défense

Madame Anne-Marie JEAY (Directeur de Thèse) Monsieur Sébastien SCHEHR
Professeur en Sociologie Maître de Conférences en Sociologie (HDR)
Nancy Université Nancy Université
e "Scientifiquement, l'époque moderne, qui a commencé au XVII siècle,
e s'est achevée au début du XX ; politiquement, le monde moderne dans
1lequel nous vivons est né avec les premières explosions atomiques." .
Hannah Arendt, Condition de l'homme moderne.

"En bref, le très grand nombre d‟observations et de types de données
qu‟un observateur peut collecter, et la possibilité qui en résulte de pouvoir
expérimenter une grande variété de procédures pour les recueillir signifie
que ses conclusions finales peuvent être testées plus souvent et de plus de
façons que dans d‟autres formes de recherche. C‟est pourquoi nous
agissons correctement quand nous nous fions aux preuves du travail de
2terrain" .
Howard S. Becker, Le travail sociologique.



1 Hannah Arendt, Condition de l'homme moderne, Calmann-Levy, Paris, 1994, 406 p., p.39. Titre original : The Human
Condition, University of Chicago Press, Chicago, 1958.
2 Howard S. Becker, Le travail sociologique. Méthode et substance. Academic Press Fribourg/ Editions Saint-Paul, Fribourg
(Suisse), 2006, 452 p., p.83. Titre original : Sociological Work. Method and Substance, Aldine Publishing Company, Chicago,
1970.
2
REMERCIEMENTS



En priorité, j‟exprime ma très grande reconnaissance au Professeur Anne-Marie Jeay, pour avoir encadré
l‟ensemble de mes travaux de recherche portant sur le concept de risque depuis huit ans.
Cette aventure a commencé l‟année de ma troisième année en Sociologie à l‟Université de Nancy,
lorsqu‟au hasard des choix de travaux dirigés je faisais sa rencontre ainsi que celle des sociologies de la
modernité et du risque. Cette double rencontre a très positivement marqué la suite de mon cursus universitaire
qui se solde aujourd‟hui par la carrière professionnelle dont je rêvais. Je voudrais donc souligner ici tout ce que
je dois à Anne-Marie Jeay dans la formation de mon bagage intellectuel : en plus de m‟avoir fait découvrir ces
théories, elle m‟a donné le goût de la recherche en sciences sociales et m‟a aidée à me faire ressentir la
contribution de ce type de démarche pour progresser d‟un point de vue plus proprement personnel.
Je la remercie aussi pour avoir dirigé ma thèse avec attention, rigueur et bienveillance. Tout en me
laissant toute latitude dans la construction de ma recherche, elle m‟a apporté un soutien sans faille à chaque fois
que j‟en avais besoin, notamment en guidant mes recherches aux moments opportuns. Ce sont ses nombreux
conseils et recommandations qui ont permis à ma réflexion de se construire. Avec son œil aguerri, parfois
sévère mais toujours juste et encourageant, elle m‟a également fait comprendre et éprouver les exigences
propres au travail de recherche en sciences sociales.

Je suis gré à la Délégation Générale pour l‟Armement (DGA) de l‟aide financière et des aides pratiques
grâce auxquelles j‟ai pu effectuer un travail de terrain me permettant de tester les théories sociologiques du
risque et de vérifier mes hypothèses de travail.
Mes remerciements vont également à tous les acteurs rencontrés sur le terrain d‟enquête et sans lesquels
ce travail n‟aurait pas pu être possible. Je pense tout particulièrement à la gentillesse et à la disponibilité dont les
personnes rencontrées à la DGA ont fait preuve à mon égard lors de mes visites et séjours dans les sites
concernés par l‟enquête, avec une attention marquée pour les employés de l‟Etablissement Technique de
Bourges. M. Audot et M. Renaud ont été pour une très large part dans la très grande richesse des matériaux
récoltés et dans l‟avancement de ma réflexion. Je les en remercie chaleureusement. Je suis reconnaissante aussi
du travail minutieux de relecture et de correction de mon texte effectué par M. Hivert et par M. Bazalgette. Ils
ont tous les quatre apporté des indications, suggestions et corrections qui m‟ont été très utiles lors de la dernière
phase de rédaction de la thèse.

Je tiens également à remercier Jérôme pour l‟attention avec laquelle il a suivi mon travail et qui, confiant
et aimant, a patiemment relu les textes qui le composent. Merci aussi à ma mère pour avoir lu et corrigé avec
attention les chapitres de la deuxième partie.

Je n'oublie évidemment pas tous les chercheurs, débutants et confirmés, qui m'ont encouragée et qui
m'ont fait l'amitié de me livrer de précieux conseils lors des diverses rencontres, séminaires et colloques
auxquels j‟ai participé.

Enfin, j‟exprime ma sincère reconnaissance aux membres du jury, qui ont accepté d‟examiner ma thèse
et se sont rendus disponibles pour sa soutenance.
3
SOMMAIRE


REMERCIEMENTS ........................................................................................................................ 3

SOMMAIRE ................................... 4

INTRODUCTION ........................................................................................................................... 6
PARTIE 1 ...... 16

LE CONTEXTE THEORIQUE : LE RISQUE DANS LES INSTITUTIONS MODERNES .................. 16

Chapitre 1 Etudier le risque en Sociologie .............................................................................. 16
1. Les difficultés ................................ 17
2. Domaines et Théories en sciences humaines et sociales ............. 30
3. t Théories en Sociologie ........... 53
4. Faire une recherche sur le risque en Sociologie : théories, méthodes, méthodologies76
Chapitre 2 Le risque : contrôle moderne des périls incertains ................................................ 89
1. Du danger au risque : une histoire séculaire ............................... 90
2. Une maîtrise des risques est-elle possible ? .............................................................. 107
3. Les institutions contemporaines de production du risque ......... 134
4. La gestion des risques, "dernier des projets modernes" ? ......................................... 148
Chapitre 3 Synthèse de la première partie ............................................. 173
1. En résumé .................................................. 173
2. Les définitions du risque ........................................................................................... 176
3. Les dimensions du risque .......................... 178

PARTIE 2 LE CONTEXTE HISTORIQUE, ECONOMIQUE, CULTUREL ET SOCIAL DES CENTRES
D'ESSAIS DE LA DGA ................................................................................................................ 180

Chapitre 1 Au sein de l‟industrie d‟armement ...... 184
1. Pourquoi se doter d‟armements ? .............. 185
2. Comment les armements sont-ils produits ? ............................................................. 192
3. Les importations et les exportations d‟armements .................... 199
Chapitre 2 Au sein du Ministère de la Défense ..................................... 201
1. Le Ministère de la Défense : organisation, personnels et sites .................................. 202
2. Des activités secrètes et surveillées ........................................... 206
3. La prise en compte des risques industriels et technologiques ... 213
Chapitre 3 Au sein de la DGA, agence de l‟armement ......................................................... 225
1. Bref historique de l‟organisation des essais dans l'armement ................................... 226
2. La DGA : organisation, missions et personnels ........................ 231
3. Les centres techniques d‟expertise et d‟essais aujourd'hui ....... 243
Chapitre 4 Des armes, des figures ......................................................................................... 252
1. Le danger intrinsèque des armes ............... 252
2. De l‟intérêt et de la passion pour les armes et la guerre ? ......................................... 254
3. Les modes de légitimation des activités d‟armement ................ 255
Chapitre 5 Synthèse de la deuxième partie ........................................... 265
4
PARTIE 3 LE RAPPORT AU(X) RISQUE(S) DES PERSONNELS DE L‟ETBS DANS LES ESSAIS
PYROTECHNIQUES .................................................................................................................. 268

Chapitre 1 Les essais pyrotechniques à l‟ETBS comme terrain de recherche ...................... 269
1. L‟Etablissement Technique de Bourges .................................................................... 269
2. Le choix des essais pyrotechniques comme terrain d‟observation............................ 287
3. Les techniques d‟investigation .................................................................................. 299
4. Le traitement et l'analyse des matériaux empiriques ................. 307
Chapitre 2 Les termes danger, risque et sécurité dans les essais pyrotechniques à l‟ETBS . 310
1. L‟affirmation de l‟existence de dangers et de risques ............... 311
2. Une définition ingéniorale du risque ......................................................................... 330
3. Les visions du risque en terme d‟accident et de problème ........ 330
4. Les trois principales dimensions du risque ............................... 331
Chapitre 3 Les actes pour prévenir et limiter les risques pyrotechniques à l‟ETBS ............. 334
1. Se référer aux règles et aux normes........................................................................... 334
2. Identifier les risques .................................. 345
3. Mettre en place des procédures pour limiter les risques ........... 361
4. Prévoir et planifier l'essai .......................................................... 383
Chapitre 4 La chaîne de responsabilités dans les essais pyrotechniques .............................. 390
1. La préparation de l‟essai ........................................................... 391
2. L‟exécution de l‟essai ................................ 404
3. La fin des tirs et le repli ............................................................. 428
4. Traiter les problèmes, les incidents et les accidents .................. 431
Chapitre 5 Les ambiguïtés du risque à l‟ETBS ..... 437
1. Les clivages et les conflits dans l‟explication de la survenue de "problème" ........... 438
2. Les ambivalences face au(x) pouvoir(s) de décision................................................. 456
3. Les ambiguïtés de la gestion du risque ...................................... 460
4. Les utilisations stratégiques du risque et de la sécurité ............. 469

CONCLUSION ........................................................................................................................... 478

SIGLES et ACRONYMES ............................................................................................................ 495

TABLE DES ILLUSTRATIONS ... 497

BIBLIOGRAPHIE ....................................................................................................................... 499
Risque ................................ 499
Méthode, méthodologie et théorie ..................... 510
Armement, Défense, Ministère de la Défense et DGA 512
ETBS ................................................................................................. 515

INDEX ........................................ 517

TABLE DES MATIERES ............................................................................. 519

5
INTRODUCTION


Chaque jour, des milliers de personnes prennent des risques dans leurs activités de travail quotidien.
Comment définissent-elles le(s) risque(s) ? Comment perçoivent-elles ce(s) risque(s) ? Quel(s) sens donnent-
elles au(x) risque(s) ? Telles sont les trois principales questions que nous nous sommes posées au préalable dans
le cadre de ce travail. Nous avons réalisé une analyse, d’un point de vue de sociologue, de la prévention des
risques dans des situations de travail dites à risques, ces dernières se caractérisant par l‟existence d‟un
danger physique réel et d'une division du travail organisée sous la forme de la constitution de groupes ou
d‟équipe d‟opérateurs. Nous avons étudié comment les personnels d‟un centre d‟essais dépendant du Ministère
de la Défense spécialisé dans les essais techniques sur les armements destinés aux militaires, participent à la
prévention des risques industriels. Précisons que nous entendons la prévention du risque comme une manière
d‟anticiper la manifestation éventuelle d‟un risque dont le périmètre et les effets potentiels sont connus et que
les risques industriels sont en général entendus comme les risques associés à trois grandes catégories d'activités :
- les industries chimiques qui produisent ou qui utilisent des produits chimiques en grande quantité :
fabrication des produits de base destinés à la plasturgie, à la pharmaceutique, à l'agroalimentaire
(engrais), et à la consommation courante (eau de javel), etc. ;
- les industries pétrolières (ou pétrochimiques) qui produisent, transforment ou stockent l'ensemble des
dérivés du pétrole (essences, goudrons, gaz de pétrole liquéfié) ;
- les industries pyrotechniques qui mettent en œuvre des produits explosifs et des objets et matières à
base de substances explosives (armements, feux d‟artifices, explosifs pour les mines, carrières et
travaux publics).

On peut dire qu'il s'agit effectivement de situations de travail à risques puisque l'on peut aisément
imaginer que les accidents, lorsqu'ils se produisent, peuvent avoir de très lourdes répercussions, à l‟intérieur de
ces industries pour les personnels qui y travaillent comme à l‟extérieur pour les populations riveraines. Dans la
littérature portant sur la question des risques et des dangers, il est courant de lire que les facteurs dits humains
représentent 70% des causes à l‟origine des accidents. Cependant, de manière relativement paradoxale, il existe
peu de "spécialistes en facteurs humains" dans ces entreprises à hauts risques et, plus généralement, le domaine
de l‟analyse des risques est quasiment l'espace réservé des chercheurs en sciences économiques et en sciences
et techniques (sciences physiques et biologiques, sciences de la nature, sciences et techniques de l‟ingénieur,
mathématiques appliquées, etc.) comme les noms bien connus de domaines spécialisés telles que la sûreté de
fonctionnement, la fiabilité des systèmes, l‟accidentologie, la cindynique y font immédiatement penser. Ainsi,
sur le thème du risque et des connaissances qui peuvent lui être apportées, il apparaît clairement que les
catégories d'analyse dominantes sont celles des sciences économiques, des sciences de gestion et des
sciences et techniques. Les premiers emplois du mot risque lui-même dénotent d'ailleurs cette hégémonie des
travaux issus de l‟économie, des sciences et des techniques. Historiquement, c‟est la science mathématique qui
èmefut la première des disciplines citées à avoir apporté des connaissances sur le risque. C‟est en effet au 17
siècle qu'ont été produites les premières études approfondies sur le risque, à travers le calcul mathématique des
chances de gains (calculs probabilistes et jeux de hasard de Blaise Pascal vers 1654). L‟analyse du risque est
èmedonc fortement liée au développement des travaux sur le calcul probabiliste à partir du 17 siècle dont les
applications ont été fondamentales dans les siècles qui ont suivi.
6 Dans le même temps, les sciences économiques ont développé des concepts tels que l'incertitude et la
rationalité, des théories et des méthodes de calculs dont les applications ont été fondamentales pour les
domaines notamment des assurances et de la finance. Aujourd‟hui encore, il apparaît que les théories et les
concepts élaborés dans ces sciences et techniques ont toujours le monopole des définitions, des théories et des
outils pour analyser les risques tout en ayant réussi à rester le médiateur essentiel pour appréhender les risques et
à imprégner l'ensemble du monde social. La définition savante du risque qui est ainsi aujourd'hui
dominante est la suivante : le risque est le produit de la gravité, mesurée selon les conséquences
envisagées de l’événement, et de la probabilité d’occurrence de cet événement. Cette hégémonie laisse peu
de place aux chercheurs en sciences humaines et sociales, particulièrement en sociologie, qui voudraient
s‟impliquer dans le domaine de l‟analyse des risques alors que, depuis déjà plusieurs décennies, le risque
semble envahir toutes les sphères de la vie sociale, économique et privée.
En France, le risque n‟a ainsi été véritablement pris en considération dans les sciences humaines et
sociales que tardivement, à partir du début des années 1970-1980, quand il devenait évident que le risque
constituait, plus qu‟un simple phénomène de mode, un "problème social", le risque étant alors qualifié par des
adjectifs tels que industriel, technologique, sanitaire, alimentaire, énergétique, biologique, etc. Il est ainsi
souvent affirmé que les travaux sur le risque menés dans ces disciplines auraient été initiés en écho aux peurs
contemporaines et aux difficultés des institutions, notamment étatiques, pour faire face aux problèmes relatifs à
la santé (les épidémies telles que celle du SIDA, les pollutions des sols et de l‟eau), à l‟alimentation (les
organismes génétiquement modifiés, la "malbouffe"), à l‟utilisation de certaines technologies telles que le
nucléaire (les accidents, les pollutions radioactives, les déchets radioactifs), etc. Or, si le fait d‟affronter des
dangers (épidémies, incendies, inondations, conflits, etc.) a toujours accompagné l‟existence des êtres humains,
le fait de parler en termes de risque et celui d'y associer un mode de traitement spécifique des dangers
sont assez récents. Il semble qu'il y ait à ce propos un large consensus chez les étymologistes, les linguistes et
les historiens quant à la naissance du terme risque et à son inscription dans une histoire des changements
historiques, sociaux et culturels qui ont présidé à son avènement. En effet, dans les ouvrages traitant de
l'étymologie de ce terme, sa création est le plus souvent décrite comme une conséquence des réflexions menées
èmepar les marchands vénitiens à partir du 12 siècle, du développement du commerce et des premières formes
d‟assurances sur les transports maritimes. L‟histoire de la diffusion du terme risque est quant à elle souvent
narrée en montrant sa propagation le long des routes commerciales, suivant les grands ports de commerce sous
l‟influence de Gênes et de Pise. A travers la catégorie du "risque", les commerçants et les armateurs cherchaient
à se procurer des garanties financières en ayant recours à l‟assurance afin de faire face aux problèmes pouvant
survenir durant les traversées (tempêtes et récifs faisant sombrer les bateaux, attaques par des pillards, etc.).
Ces quelques considérations nous ont amenée à poser les questions suivantes, qui ont toutes un intérêt
dans le cadre d'une recherche sociologique : pourquoi et comment l‟usage du mot risque s‟est-il propagé ?
Pourquoi occupe-t-il une place prépondérante dans nos sociétés actuelles ? Qu‟est-ce qui a permis l‟émergence
du risque ? La formation et les premières utilisations de ce mot sont associées à un contexte historique et local
particuliers : les pays européens dans la période dite de la Modernité. Même si l'étymologie du terme risque
reste incertaine, le concept de risque ouvre la voie à une nouvelle manière d'appréhender le monde : une
vision moderne du monde.
De manière générale, peut-on lire dans les travaux qui s'inscrivent dans une théorie sociologique du
risque, les Modernes ont montré leur volonté de prédire et de contrôler l‟incertain. Les théories du risque
1 2 3produites en sociologie par les sociologues Niklas Luhmann , Ulrich Beck et Anthony Giddens ont eu à
cœur de le montrer et c'est principalement sur elles que nous avons basé notre travail. Pour eux, considérer que

1 Niklas Luhmann, Risk : a sociological theory. Walter de Gruyter & Co., Berlin, New York, 1993, XIII-236 p.
2 Ulrich Beck, La Société du risque. Sur la voie d’une autre modernité. Alto Aubier, Paris, 2001 pour la trad. fr., 521 p.
3 Anthony Giddens, Les conséquences de la modernité. L‟Harmattan, Paris, 1994, 192 p.
7 les risques sont modernes revient à dire que le fait de traiter certains événements en termes de risques est
typique de la Modernité. Dans le même temps, tous trois ont montré en quoi le risque permet de mettre au
jour certains des traits caractéristiques de la Modernité et qu'il est en cela utile, et même essentiel, pour
comprendre les sociétés modernes, notamment dans leurs différences avec les sociétés dites traditionnelles ou
pré-modernes. Ces théories sociologiques du risque ont particulièrement mis en exergue des changements
relatifs à trois dimensions : le rapport au temps (temporalité), à l'attribution de causes à donner aux événements
(causalité) et à leur traitement en aval et en amont (responsabilité, prévention et précaution). Par exemple, dans
sa théorie sociologique du risque, Luhmann expliquait que la création et le succès du terme risque exprimaient
en réalité l‟apparition d'une nouvelle situation-problème, qui n'existait pas dans les sociétés précédant l‟ère
moderne et qu‟il fallait pouvoir traiter. Des dangers qui étaient auparavant incommensurables (catastrophes,
fléaux, calamités, épidémies, etc.) sont progressivement devenus commensurables c‟est-à-dire mesurables dans
un même espace (techniques de recensements, statistiques et calculs des probabilités mathématiques),
identifiables avec des notions communes et, dans une certaine mesure, prévisibles. En d'autres termes, les
dangers ont été transformés en risques. Puisque les risques devenaient susceptibles d‟être mesurés, divers
systèmes d‟assurance (systèmes d‟assurances privées et systèmes de protection et de prévoyance de l‟Etat) ont
été mis en place, rappelant ainsi les apports de la théorie assurantielle exposée par le philosophe François Ewald
1dans les années 1980 .
Cependant, si les chercheurs s‟entendent en général pour marquer une concordance entre la naissance du
terme risque et les débuts de la Modernité, leurs manières de le définir et de le traiter sont différentes, voire
divergentes, selon les disciplines que sont les sciences économiques, les sciences juridiques, les sciences de
l'ingénieur, la psychologie, la sociologie, etc. Par ailleurs, ces recherches ont montré que le fait de dire qu'une
situation est risquée ne recouvre pas les mêmes acceptions pour les individus selon les contextes historiques,
culturels et sociaux et selon les usages qui sont faits de ce terme. Par exemple, le risque présente deux
connotations opposées dans le langage commun : il suscite soit l‟admiration, associé à l‟audace, au défi et à des
valeurs héroïques, soit le rejet et la méfiance. Cependant, il apparaît que, dans le langage courant, le mot risque
est le plus souvent employé comme un synonyme du danger, du péril, d‟un événement malheureux qui peut
arriver à quelqu‟un. Pour donner une première définition du risque, on peut en donner les deux acceptions les
plus courantes :
- danger que l'on peut plus ou moins prévoir ;
- inconvénient, danger, événement malheureux.

Ces constats ont entraîné d'autres questions : Quels sont les enjeux de l‟utilisation de ce concept ?
Pourquoi existe-t-il des définitions différentes du risque selon les usages sociaux ? Quels sont les différentes
raisons et explications qui contribuent à qualifier certaines situations de "dangereuses" ou "à risque" ou de
certains événements de "catastrophes" ou de "désastres"? Pour commencer à répondre à ces questions, nous
avons entrepris un travail de caractérisation des contextes institutionnels où le risque est présent, le terme
"institution" étant ici compris dans un sens large, que l'on peut définir comme une structure stabilisée de
croyances, de représentations, d‟interactions et de modes de conduites juridiquement ou culturellement institués
et réglées par la collectivité qui est vécue comme détentrice d‟une réalité propre qui affronte l‟individu comme
un fait extérieur et coercitif (Partie 1). C‟est sur le concept de risque que nous avons concentré nos efforts
puisqu‟il nous permet d’interroger les institutions modernes ainsi que la signification que les individus
donnent à leurs pratiques dans leur vie quotidienne, au sein de ces institutions. Nous avons suivi Giddens
qui décrit la sociologie comme ayant pour principal objectif l'étude des institutions modernes et de leurs
changements. Il s'agit pour lui de comprendre comment la société se maintient à travers le temps, comment le

1 François Ewald, L’Etat providence. Grasset et Fasquelle, 1986, 608 p.
8 social se produit et se re-produit sans cesse. Signalons que, pour notre part, nous considérons que la société se
reproduit par l'intermédiaire des institutions, qui sont dotées d'une capacité plus ou moins grande d'intégrer des
conduites individuelles et de les obliger à se conformer à telles ou telles représentations. Dans leurs pratiques
quotidiennes, les individus endossent des rôles, qui représentent la réalité quotidienne de l‟institution, et les
sociétés (les interactions sociales) produisent des "machineries conceptuelles" (mythologies, théologies, théories
et idéologies, univers symboliques) pour ordonner l‟ensemble des représentations et des institutions en un tout
relativement cohérent. Comme toutes les transformations importantes, le fait que le risque soit devenu un
concept aussi central dans les sociétés actuelles suppose une lente évolution antérieure. Nous nous sommes
donc interrogée sur les institutions qui ont permis son avènement, son développement et ensuite son
"triomphe". Cela nous a conduite à nous pencher sur l'histoire des institutions en question. En réalisant ce
travail, nous n‟avons pas eu pour ambition de faire de l‟"histoire" mais, plutôt, de présenter une tentative de
mener une "socio histoire" dont l‟objectif est de repérer les moments clé du processus historique, qui ont permis
d‟ouvrir, pour un phénomène observé, le champ des possibles, ou, au contraire, ceux qui ont amené à le fermer.
Avec cette socio histoire, nous avons considéré l‟histoire comme une dimension complémentaire pour
1comprendre la genèse des dispositifs qui ont été conçus pour prévenir, contrôler et limiter les risques . Ce
contexte que nous pouvons qualifier d‟historique, politique, social, culturel, etc. est celui de la modernité. En
faisant appel aux théories de la modernité, nous avons cherché à proposer une sorte de canevas des raisons qui
2peuvent expliquer le rapport au(x) risque(s) dans les sociétés modernes .
Pour des raisons qui touchent à la particularité de notre terrain d‟enquête, nous avons mis l'accent sur le
risque dit industriel. Parmi les dispositifs qui ont été instaurés pour prévenir, contrôler et les limiter les risques
figure la législation des Installations Classées pour la Protection de l‟Environnement (ICPE), loi promulguée en
1976 qui comporte une nomenclature des établissements dangereux en plusieurs niveaux. Les ICPE qui
relèvent de régime de l‟autorisation avec servitudes sont considérées comme étant les plus dangereuses, plus
connues sous le nom de Seveso, ville italienne à côté de laquelle se produisit en 1976 un accident devenu le
symbole de l‟accident majeur d‟origine industrielle. Bien que n‟ayant pas causé de morts directes, cet accident
fit naître en Europe un débat important sur les risques provoqués par les dioxines, mais aussi sur la
réglementation en matière de prévention des risques industriels. C‟est en faisant référence à cet accident-
symbole que l‟Union Européenne commença à harmoniser toutes les réglementations des pays membres et
décida de promulguer une directive cadre pour la surveillance des sites à risques. C‟est ainsi que fut adopté un
premier texte le 24 juin 1982 : la directive sur les Risques d‟Accidents Majeurs liés à certaines activités
industrielles dite "Directive Seveso".

Une autre question s‟est posée à nous : comment étudier le(s) risque(s) dans la discipline qui est la notre,
la sociologie, étant donné que les sciences de l‟ingénieur et les sciences économiques, auxquelles s‟ajoutent,
comme nous venons de le voir, les sciences juridiques, ont imposé leurs cadres d‟analyse ?
Dans les travaux sur le risque en Sociologie, nous avons repéré deux grands types de conceptions et de
recherches. Dans un premier type de recherches, le risque est considéré comme objet de perceptions et de
représentations. Il s‟agit de considérer que chaque époque a connu ses peurs, ses dangers et ses catastrophes et
que chaque groupe social a un rapport au(x) risque(s) qui lui est propre (théories des perceptions du risque, des
représentations du risque et de la construction sociale du risque). Dans un deuxième type de recherches, le
risque est vu comme un concept pour comprendre les transformations que connaissent actuellement les
sociétés (le concept de la Société du Risque de Beck, la théorie sociologique du risque de Luhmann, les
réflexions de Giddens sur la notion de risque). Il s‟agit de considérer que les pays modernes connaissent, à

1 Le terme de dispositif est ici entendu au sens large comme ensemble d'éléments agencés en vue d'un but précis.
2 Nous expliquerons ultérieurement cet emploi des parenthèses, qui traduit un parti pris méthodologique pour
étudier l‟objet-risque.
9 cause d‟un rapport (nouveau) au(x) risque(s), une transition vers un changement d‟organisation sociale car les
sources et les conséquences du risque ont disqualifié les modes (anciens) d‟organisation. Dans les deux cas, il
s‟agit d‟adopter une vision du risque en termes de problème au sens d‟une question d'ordre théorique ou
pratique impliquant des difficultés à résoudre ou à surmonter. Notre but, en mettant le concept de risque au
cœur de notre travail a été de mener une recherche prenant en compte ces deux grands types de conceptions.
Ainsi, nous avons essayé de montrer en quoi le risque peut être utile pour comprendre les changements que
connaissent actuellement les sociétés et en quoi le risque est une notion construite socialement. C'est pour cela
que nous nous sommes intéressée aux enjeux de l‟utilisation du concept de risque, à la fois dans les recherches
en sciences humaines et sociales et dans le mode de société dans lequel nous vivons actuellement. En ayant à
l'esprit l'ensemble des questions que nous avons posées jusqu‟alors, nous avons cherché à résoudre une énigme
qui apparaît sous la forme de la question suivante : comment comprendre le rapport au(x) risque(s) ? A titre
d'hypothèse très générale, nous pouvons poser que le risque présente une grande portée heuristique pour
analyser les comportements, les perceptions et les pratiques des individus dans les sociétés modernes.

Nos deux hypothèses opératoires sont les suivantes :
- le risque est à la fois réel et construit, ce qui nous amène à relier les risques et les dangers au mode
normal de fonctionnement des sociétés, à prendre en compte la crainte du risque et la réalité du danger et
à analyser la signification culturelle et symbolique du risque pour le groupe social considéré ;
- le risque révèle les visions du monde qui sont à l'œuvre dans la modernité c‟est-à-dire que le
risque possède un sens qui n‟est pas seulement indigène, par exemple à une entreprise ou à un groupe
social, mais qui s‟inscrit dans un contexte global socio-économique et culturel qui en fait un objet
sociologique d‟ordre général.

Ce travail trouve place dans la perspective constructiviste, puisque nous sommes passée par un moment
de dé-construction de ce qui est relatif au risque, c‟est-à-dire que nous avons interrogé ce qui se présente
comme "donné", "naturel", "intemporel", "nécessaire" et que nous sommes ensuite passée par un moment de
re-construction par une investigation sur les processus de construction de la réalité sociale. Nous avons suivi
aussi la démarche du sociologue Denis Duclos inscrivant ses travaux, comme nous l‟avons fait, dans le
domaine d‟une Sociologie des risques et nous avons suivi les deux maximes qu‟il énonce quand il caractérise la
Sociologie des risques : "la première, c‟est que l‟objet sociologique reste bien le mode collectif d‟élaboration
des critères de perception de la réalité. La seconde, c‟est que cette réalité n‟en disparaît pas pour autant sous le
symbolisme, et qu‟elle se manifeste par la dangerosité des substances, par l‟insécurité des systèmes
1organisationnels et techniques, et enfin par les réactions des individus." . D‟un point de vue théorique, nous
avons évalué la pertinence opératoire des théories du risque proposées ces dernières années, notamment par les
sociologues Ulrich Beck, Niklas Luhmann et Anthony Giddens. Nous avons interrogé ces trois théories du
risque et essayé d‟analyser leur pertinence et de leur opérabilité à la fois théorique et empirique pour
comprendre comment s'organisent les rapports entre les individus dans les sociétés modernes et rendre compte
d‟une situation concrète : le rapport au(x) risque(s) dans des situations de travail à risque.

En 2003, lorsque nous avons commencé à chercher un financement pour une thèse portant sur le risque,
nous avions déjà réalisé le travail théorique exposé dans les pages précédentes et qui ont fait l‟objet de deux
2travaux universitaires, en maîtrise et en DEA . Nous avons pris connaissance d‟un appel à proposition de

1 Denis Duclos, Les travailleurs de la chimie face aux dangers industriels, La société vulnérable. Evaluer et maîtriser les
risques. Textes réunis et présentés par J.-L. Fabiani et J. Theys, Presses de l‟E.N.S., Paris, 1987, 674 p., p.247
2 Karen Rossignol, Le risque alimentaire : un révélateur des perceptions des acteurs sociaux. Le cas des chercheurs en
agroalimentaire de Nancy. Mémoire de maîtrise : Sociologie, Université de Nancy : Nancy : 2002, 115 p. ; Karen Rossignol,
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