L’écrivain catalan et le problème de la langue informelle (XXè-XXIè siècles), Catalan Writers and the Problem of Colloquial Language (20th – 21st c.)

De
Publié par

Sous la direction de Marie-Claire Zimmermann
Thèse soutenue le 08 décembre 2008: Paris 4
La langue catalane est confrontée, sur son propre territoire, à la concurrence du castillan. Ses défenseurs, tout particulièrement les écrivains, ont longtemps lutté pour préserver une langue écrite à la fois viable et « authentique », c'est-à-dire sans influences du castillan. Mais cette préoccupation d’authenticité s’oppose au principe de vraisemblance dans certains genres où il est nécessaire, ou simplement utile, d’employer la langue parlée informelle. Or celle-ci est de plus en plus parsemée de castillanismes, tant dans le lexique que dans la syntaxe. Nous avons donc cherché, à travers quelques œuvres contemporaines (publiées entre 1979 et 2005), à comprendre comment certains auteurs, qui écrivent du roman « noir », du théâtre ou du roman « réaliste », s’efforcent de résoudre – ou d’assumer – cette contradiction.
-Langue catalane
-Langue castillane
-Langue informelle
-Bilinguisme
-Roman
-Théâtre
-Sociolinguistique
The Catalan language has long had to deal with the competing presence of Castilian on its own territory. Defenders of Catalan, writers in particular, have striven to preserve a written language that would be both viable and “authentic”, that is to say free from Castilian influences. However, their concern about authenticity clashes with the constraint of plausibility in certain genres, where the use of informal spoken language is either required or simply useful, just as informal spoken Catalan is being pervaded with more and more lexical or syntactic castilianisms. The purpose of this thesis is to explore, through several contemporary texts published from 1979 to 2005, how writers of crime fiction, playwrights and realist novelists have dealt with this contradiction – either working against it, around it, or with it.
Source: http://www.theses.fr/2008PA040155/document
Publié le : mercredi 26 octobre 2011
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UNIVERSITÉ PARIS IV – SORBONNE

ÉCOLE DOCTORALE 4 : Civilisations, cultures, littératures et sociétés


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(N° d’enregistrement attribué par la bibliothèque)



T H È S E

pour obtenir le grade de

DOCTEUR DE L'UNIVERSITÉ PARIS IV

Discipline : Études romanes, espagnol.

Présentée et soutenue publiquement par

François Niubo

le 8 décembre 2008, au

Centre d’Études Catalanes






L’écrivain catalan et le problème de la langue informelle
(XXè-XXIè siècles)








Directeur de thèse : Madame le Professeur Marie-Claire ZIMMERMANN



JURY

Madame le Professeur Denise BOYER, Université Paris-Sorbonne
Madame le Professeur Anne CHARLON, Université de Dijon
Madame le Professeur Mercè PUJOL, Université de Lille III
Monsieur le Professeur Eliseu TRENCH, Université de Reims
Madame le Professeur Marie-Claire ZIMMERMANN, Université Paris-Sorbonne TABLE DES MATIÈRES
INTRODUCTION.......................................................................................................4
L’HOMME, LA LANGUE, LA CULTURE ET LA SOCIÉTÉ 4
UNE SOCIÉTÉ BILINGUE ? 14
L’INTERFÉRENCE LINGUISTIQUE 26
LANGUE ORALE, LANGUE ÉCRITE ET LANGUE LITTÉRAIRE 29
1. LE ROMAN POLICIER : ANDREU MARTIN, BARCELONA CONNECTION. ........37
1.1 RECIT ET DISCOURS DIRECT 41
1.1.1 Le discours direct : la langue utilisée par chaque personnage 41
1.1.2 Le récit. Les mutations du narrateur. 48
1.2. SOCIOLECTES ET REGISTRES DE LANGUE 53
1.3 ANALYSE DES PHENOMENES DE LANGUE 60
1.3.1 Langue soutenue et correction grammaticale 60
1.3.2 Erreurs grammaticales et évolution de la langue 65
1.3.3 Questions de lexique 79
1.3.4 Cohérence ou incohérence lexicale 126
1.4 BILINGUISME, ÉVOLUTION ET SUBSTITUTION LINGUISTIQUE 136
2. LA NOUVELLE POUR ADOLESCENTS : XAVIER HERNÀNDEZ ET ISABEL-
CLARA SIMÓ........................................................................................................144
2.1 XAVIER HERNÀNDEZ, COM LA TERRA VOL LA PLUJA 147
2.1.1 LE PARLER ADOLESCENT 150
2.1.2 QUESTIONS GRAMMATICALES 158
2.1.3. QUESTIONS DE LEXIQUE 164
2.2 ISABEL-CLARA SIMÓ : RAQUEL 209
3. LE ROMAN « RÉALISTE » : JORDI CUSSÀ, CAVALLS SALVATGES...............230
3.1 NARRATEUR(S), STYLE ET LANGUE(S) 231
3.2 QUESTIONS GRAMMATICALES 241
3.3 QUESTIONS LEXICALES 247
2 4444 LLLLEEEE TTTTHHHHEEEEAAAATTTTRRRREEEE :::: JJJJOOOORRRRDDDDIIII GGGGAAAALLLLCCCCEEEERRRRAAAANNNN EEEETTTT JJJJOOOOSSSSEEEEPPPP MMMMAAAARRRRIIIIAAAA BBBBEEEENNNNEEEETTTT IIII JJJJOOOORRRRNNNNEEEETTTT ....................................222299991111
4.1 JORDI GALCERAN, EL METODE GRÖNHOLM 292
4.2 JOSEP M. BENET I JORNET, QUAN LA RÀDIO PARLAVA DE FRANCO 311
BBIILLAANN ......................................................................................................................................................................................................................................332266 BBIILLAANN ......................................................................................................................................................................................................................................332266
BIBLIOGRAPHIE...................................................................................................350

3

INTRODUCTION



L’HOMME, LA LANGUE, LA CULTURE ET LA SOCIÉTÉ

"En posant l'homme dans sa relation avec la nature ou dans sa relation avec
l'homme, par le truchement du langage, nous posons la société. Cela n'est pas
coïncidence historique, mais enchaînement nécessaire. Car le langage se réalise
toujours dans une langue, dans une structure linguistique définie et particulière,
inséparable d'une société définie et particulière. Langue et société ne se conçoivent
pas l'une sans l'autre. L’une et l’autre sont données. Mais aussi l’une et l’autre sont
apprises par l’être humain, qui n’en possède pas la connaissance innée. L’enfant naît
et se développe dans la société des hommes. Ce sont des humains adultes, ses
parents, qui lui inculquent l’usage de la parole. L’acquisition du langage est une
expérience qui va de pair, chez l’enfant, avec la formation du symbole et la construction
de l’objet. Il apprend les choses par leur nom ; il découvre que tout a un nom et que
d’apprendre les noms lui donne la disposition des choses. Mais il découvre aussi qu’il a
lui-même un nom et que par là il communique avec son entourage. Ainsi s’éveille en lui
la conscience du milieu social où il baigne et qui façonnera peu à peu son esprit par
l’intermédiaire du langage.

A mesure qu’il devient capable d’opérations intellectuelles plus complexes, il
4 est intégré à la culture qui l’environne. J’appelle culture le milieu humain, tout ce qui,
par delà l’accomplissement des fonctions biologiques, donne à la vie et à l’activité
humaine forme, sens et contenu. La culture est inhérente à la société des hommes,
quel que soit le niveau de civilisation. Elle consiste en une foule de notions et de
prescriptions, aussi en des interdits spécifiques ; ce qu’une culture interdit la
caractérise au moins autant que ce qu’elle prescrit. Le monde animal ne connaît pas de
prohibition. Or, ce phénomène humain, la culture, est un phénomène entièrement
symbolique. La culture se définit comme un ensemble très complexe de
représentations, organisées par un code de relations et de valeurs : tradition, religion,
lois, politique, éthique, arts, tout cela dont l’homme, où qu’il naisse, sera imprégné dans
sa conscience la plus profonde et qui dirigera son comportement dans toutes les
formes de son activité, qu’est-ce donc sinon un univers de symboles intégrés en une
structure spécifique et que le langage manifeste et transmet ? Par la langue, l’homme
assimile la culture, la perpétue ou la transforme. Or comme chaque langue, chaque
culture met en œuvre un appareil spécifique de symboles en lequel s’identifie chaque
société. La diversité des langues, la diversité des cultures, leurs changements, font
apparaître la nature conventionnelle du symbolisme qui les articule. C’est en définitive
1le symbole qui noue ce lien entre l’homme, la langue et la culture."

Dans ce court extrait de sa « Linguistique générale », Emile Benveniste
montre, avec une remarquable clarté, les liens indéfectibles qui existent
nécessairement entre l’homme, la langue, la culture et la société. Dans la société
catalane, à cause de sa situation linguistique, culturelle et politique, la conscience de
ces liens est sans doute plus présente qu’ailleurs. Le débat – ancien mais encore

1 E. BENVENISTE, Problèmes de linguistique générale, Gallimard, 1966, p.29-30.
5 d’actualité – sur les relations entre la Catalogne et l’Etat espagnol s’accompagne et
se nourrit toujours d’une réflexion sur la langue et la culture, les aspects politiques,
sociaux ou économiques n’apparaissant que comme des conséquences de ce que
l’on a fini par appeler le « fet diferencial » ( fait différentiel ), expression qui vise à
traduire tout ce qui fait la singularité de la Catalogne par rapport au reste de
l’Espagne mais aussi aux autres communautés humaines. Or, le cœur de ce « fait
différentiel » est sans nul doute la langue.

C’est là, en effet, la question fondamentale. Les catalans, dans leur ensemble,
perçoivent clairement que sans l’existence d’une langue – vivante – différente du
castillan il n’existerait pas de culture catalane. On parlerait alors uniquement de
culture espagnole, dans laquelle on inclurait quelques aspects particulièrement
catalans tout comme on y inclut des éléments andalous, asturiens ou d’autres
communautés. S’il n’existait pas une langue catalane ou si cette langue avait cessé
d’être utilisée, comme c’est arrivé à tant d’autres, les revendications d’autonomie –
ou d’indépendance – des catalans vis-à-vis de l’Etat espagnol perdraient
vraisemblablement leur raison d’être. Il est donc plus que probable qu’on ne parlerait
pas non plus, aujourd’hui, de catalanisme, ou de nationalisme catalan. Le « fait
différentiel » catalan –c'est-à-dire, au fond, l’identité catalane – est principalement
fondé sur l’existence et la vitalité de la langue. Défendre la langue et assurer sa
pérennité est, en effet, tout à la fois l’origine et la finalité première de la revendication
nationale catalane. Car, comme le montre si bien Benveniste, une langue ce n’est
6 pas seulement un outil ou un ensemble d’outils servant à la communication entre les
humains. C’est aussi, beaucoup plus profondément, le véhicule d’une culture et sa
2première matérialisation. Et, donc, le fondement d’une identité collective .

L’histoire montre en effet que la revendication de cette identité, ce que nous
conviendrons d’appeler ici le catalanisme (bien qu’il ait pris et qu’il prenne encore

2 Voir aussi, sur ce point :
H. BERGSON, la Pensée et le Mouvant (1939), Ed. du Centenaire, P.U.F., 1963, pp. 1292-1293 :
« Les concepts sont inclus dans les mots. Ils ont, le plus souvent, été élaborés par l’organisme social en vue d’un
objet qui n’a rien de métaphysique. Pour les former, la société a découpé le réel selon ses besoins. »
O. KLINEBERG, Langage, pensée, culture, in Bulletin de psychologie, janvier 1966, pp.656-657
« Il est vraisemblable que l’intérêt porté à certaines questions ou à certains objets engendre un vocabulaire
permettant de traiter de ces questions ou objets de façon adéquate ; mais il est également vraisemblable qu’un
individu né dans un milieu d’une culture spécifique pensera dans des termes en usage dans sa société, et que,
par conséquent, la nature de sa pensée en sera affectée. »
CLAUDE HAGEGE, l’homme des paroles, Contribution linguistique aux sciences humaines, Fayard, coll. « Le
temps des sciences », 1985, p. 320 :
« Nommer, ce n’est pas reproduire, mais classer. Donner un nom aux choses, ce n’est pas leur attribuer une
étiquette. Construire ou interpréter des phrases, ce n’est pas prendre ou contempler une photographie d’objets.
Si les mots des langues n’étaient que des images des choses, aucune pensée ne serait possible. Le monde ne
sécrète pas de pensée. Or, il est pensable pour l’homme, qui tient des discours sur lui. C’est donc que les mots,
et plus précisément ce qu’en linguistique on appelle signe […], ne sont pas de simples étiquettes dont l’ensemble
constituerait les langues en purs inventaires. Ce ne sont pas les articles énumérables d’une taxinomie. Ce sont
des sources de concepts. Par eux, l’univers se trouve ordonné en catégories conceptuelles. Des catégories,
donc, qui ne sont d’aucune manière inhérentes à la nature des choses. La langue reconstruit à son propre usage,
en se les appropriant, les objets et notions du monde extérieur (qui, comme on l’a vu, constituent ce que les
linguistes appellent le référent). Et cette construction est elle-même soumise à des modifications, puisque les
emplois dans des situations de discours sont toujours variables, comme les modèles idéologiques qui s’y
déploient.
Ainsi les langues, en parlant le monde, le réinventent. »

7 aujourd’hui différentes formes : fédéralisme, régionalisme, nationalisme, etc.)
apparaît, tout d’abord, comme l’expression d’une volonté de redonner pleine vie à la
langue catalane et à la culture à laquelle elle est indéfectiblement liée. Et que ce
n’est qu’un peu plus tard que cette affirmation linguistique et culturelle, au fur et à
mesure qu’elle grandit et qu’elle évolue, prend la forme d’une revendication politique
à proprement parler, comme si celle-ci était le corollaire logique de celle-là.

ème C’est, en effet, dans la première moitié du XIX siècle, que surgit un
puissant mouvement de revendication que l’on a appelé « Renaixença » (mot que
3l’on pourrait traduire par « Renouveau »). Au début de ce siècle-là, la langue
catalane avait perdu, en grande partie, son prestige d’antan. Depuis le départ, à la
èmefin du XV siècle, de la monarchie vers la Castille (conséquence du mariage de
Ferdinand avec Isabelle de Castille) et, plus encore, depuis que les décrets de
èmeNueva Planta avaient mis fin, au début du XVIII siècle, aux institutions d’état de la
Catalogne (et des autres états de la Couronne d’Aragon), son utilisation écrite s’était
progressivement réduite aux genres populaires et à quelques textes religieux. A
l’oral, par contre, elle restait la seule langue parlée par la quasi-totalité de la
population, malgré les efforts déployés par les autorités politiques en faveur de la
substitution linguistique.


3 Pour éviter toute confusion historique, on préfèrera ce terme à celui de « Renaissance » (qui se dit, en catalan,
Renaixement).
8 ème Or, au XIX siècle, la Catalogne est en plein essor industriel et, par voie de
conséquence, la société catalane en pleine mutation. Ce qui augmente les
différences – et les conflits d’intérêt – par rapport à l’ensemble de l’Espagne, restée à
l’écart de la révolution industrielle. De plus, cet essor industriel entraîne l’ascension
d’une bourgeoisie de langue et de culture catalanes, qui va supplanter ce qui reste
de l’ancienne aristocratie castillanisée. Ainsi, au moment où d’autres langues
(comme l’aragonais) disparaissent, affaiblies par des circonstances historiques
comparables, la société catalane décide de redonner vie pleine et entière à la
sienne, de retrouver la culture populaire catalane et de renouer les fils de la tradition
littéraire.

Dans la deuxième moitié du siècle cet élan linguistique et culturel va déboucher sur
une affirmation politique : puisque la Catalogne possède une langue et une culture
propres ; puisque, en outre, la société catalane, qui a subi les changements imposés
par la révolution industrielle, est très différente de la société espagnole encore
dominée par ses anciennes structures agraires, elle a donc le droit de prendre en
main son destin en tant que communauté régionale ou nationale (les termes vont
évoluer avec le temps). Dès lors, le catalanisme, sous ses différentes formes,
deviendra un élément essentiel dans la politique catalane. Tous les mouvements et
partis politiques catalans, quelle que soit leur idéologie, mais aussi les associations,
les syndicats, les organisations culturelles, etc., vont devoir se positionner par
rapport à cette question.
9
Portée par ce puissant courant, la langue catalane a non seulement survécu à
des circonstances historiques souvent défavorables – parfois même hostiles – mais,
qui plus est, elle a accru son prestige grâce à une floraison de publications – poésie,
roman, journaux et revues diverses – qui lui ont redonné un statut de « langue de
culture » et non plus de langue exclusivement orale.

ème Ainsi, au cours du XX siècle, elle a résisté à l’interdiction imposée par deux
dictatures : celle du général Primo de Rivera (1923-1930) puis celle du général
Franco (1939-1975). Mieux encore, c’est autour de la défense de la langue et de
l’identité catalanes que des forces politiques diverses et parfois clairement
antagonistes par leurs origines et leur idéologie ont réussi à organiser et à
coordonner la résistance contre la dictature puis à participer ensemble à la création
d’institutions démocratiques.

Les temps ont changé. L’Espagne est depuis longtemps redevenue une
démocratie. Avec l’adoption de la Constitution de 1978, puis du Statut d’autonomie
de la Catalogne de 1979, la langue catalane est aujourd’hui reconnue comme langue
officielle (à parité avec le castillan) sur le territoire de la communauté autonome de
Catalogne. Il en va de même, d’ailleurs, aux îles Baléares et dans la communauté
autonome de Valence – où cette même langue est cependant appelée officiellement
« valencien » et non catalan.
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