La consistance matérielle de la langue de Rabelais et de Montaigne, Material consistence of the language in Rabelais and in Montaigne

De
Publié par

Sous la direction de Marie-Luce Demonet
Thèse soutenue le 12 mars 2008: Université de Rome La Sapienza, Tours
Le but de notre recherche était de traiter le rapport de la langue de François Rabelais et de Michel de Montaigne avec le monde de la matière. Nous avons combiné l'approche philosophique avec l'analyse linguistique, en donnant une préférence à cette dernière. nous avons étudié l'utilisation des proverbes et des expressions proverbiales, des régionalismes, des métaphores organiques et leur fonction dans la recherche de la consistance matérielle de la langue. Notre recherche a permis de souligner des aspects communs à Rabelais et à Montaigne. Les deux auteurs exploitent les mécanismes de la langue, les expressions, les mots et les sens déjà en usage, pour les mettre ensuite au service de la création littéraire. Notre analyse est d'une nature comparative, mais nous avons insisté sur la différence de l'emploi des termes analysés, due au fait que les romans de Rabelais sont une fiction comique et les Essais de Montaigne sont soumis à un projet introspectif
-Rabelais
-Montaigne
-Litterature française
-Langue française
The purpose of our research was to analyze the relationship between the language of Rabelais, the one of Montaigne and the material world. We combined a philosophical approach with a linguistic analysis, preferring this last one. We studied the use of proverbs and proverbial expressions, of regional words, of organic metaphors and their function in the material consistence of the language. Our research highlighted aspects shared by Rabelais and Montaigne. The two authors explore the mechanisms of the language, the expressions, the words and the meanings already in use, to put to use in the literary creation. Our anlysis is of comparative nature but we insisted in the differences between the use of the analyzed words, the difference due to the fact the novels by Rabelais are a comic fiction and the Essais de Montaigne are committed to an introspective project
Source: http://www.theses.fr/2008TOUR2022/document
Publié le : samedi 29 octobre 2011
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UNIVERSITE FRANCOIS RABELAIS
TOURS

Ecole Doctorale : sciences de l’homme et de la société
Année Universitaire : 2007-2008


THESE POUR OBTENIR LE GRADE DE
DOCTEUR DE l’UNIVERSITE DE TOURS


Discipline : Lettres modernes

présentée et soutenue publiquement

par :
Proshina Maria

Le 12.03.2008

TITRE

Consistance matérielle de la langue chez Rabelais et Montaigne

Directeur de thèse :

Demonet Marie-Luce

Co-directeur de thèse :

Giacone Franco

JURY :

Nom Prénom Qualité Lieu d’exercice
Almanza Gabriella Professeur Université de Macerata
Céard Jean Professeur émérite Paris X-Nanterre
Cecchetti Dario Professeur Université de Turin
Huchon Mireille Professeur Sorbonne-Paris IV


1 Table des matières
PREMIERE PARTIE 7
LE LANGAGE PROVERBIAL CHEZ RABELAIS 7
I. LE VIN DANS LES PROVERBES ET DANS LES EXPRESSIONS FIGEES 9
1. La culture populaire et la dimension utopique de l’abondance 9
2. Martiner, boire à tyre larigot, boire à tout guez comme un cheval de promoteur, tirer au chevrotin 12
3. Estre poyvré 16
4. Adieu paniers, vendanges sont faictes 18
5. Le sens propre et le sens figuré dans les expressions la langue me pelle et le vin à une aureille 20
II. LA NOURRITURE DANS LES PROVERBES ET DANS LES EXPRESSIONS
FIGEES 24
1. Le matériau proverbial comme moyen de création d’épisodes 24
2. L’abondance alimentaire dans les expressions proverbiales 28
3. Le domaine de la nourriture et le domaine du sexe 34
III. LA PORTEE CRITIQUE DU DISCOURS PROVERBIAL 38
1. Le régime alimentaire des moines 38
2. La satire de la culture scolastique 40
3. La critique du mauvais usage de la langue française, l’épisode de l’écolier limousin 44
IV. LE TRANSFERT DU LANGAGE DANS LE REGISTRE MATERIEL 47
1. L’acte verbal dans les expressions proverbiales 47
2. Les propriétés sensibles du langage dans l’épisode des paroles gelées 53
V. L’ABSORPTION DU SAVOIR 56
1. Le transfert du livre dans le domaine alimentaire 56
2. Le spirituel et le matériel, le savant et le populaire dans le Prologue de Gargantua 60
VI. LE PROVERBIALISME DES « BIEN YVRES » 66
DEUXIEME PARTIE 75
LE LANGAGE PROVERBIAL CHEZ MONTAIGNE 75
2 I. LA RECHERCHE DE LA SIMPLICITE DU STYLE 77
1. Le style comme reflet de « la forme naïve » 77
2. Les modèles de naïveté : les Cannibales, Socrate et les paysans 81
II. LA VALORISATION DE L’ART POPULAIRE 87
III. LA MATIERE PROVERBIALE ET LA MATIERE ALIMENTAIRE 95
1. La concrétisation du discours abstrait 95
2. L’assimilation du domaine littéraire au domaine sensoriel 103
IV. LA SEXUALITE 106
V. LE CORPS DANS LE MATERIAU PROVERBIAL 116
1. Les parties du corps 116
2. Le toucher 122
3. Les images vestimentaires 125
TROISIEME PARTIE 131
LES REGIONALISMES CHEZ RABELAIS 131
I. LA CONTRIBUTION DES REGIONALISMES A L’EFFET REALISTE DANS
GARGANTUA 127
1. La concentration des termes dialectaux dans le chapitre 25 de Gargantua 127
2. Frère Jean et le sac du clos de Seuilly 138
3. L’enracinement du royaume de Grandgousier dans le Chinonais 144
II. L’USAGE DES DIALECTALISMES COMME MOYEN DE CARACTERISATION DES
PERSONNAGES 150
1. Les personnages et leurs origines 150
2. La Sibylle de Panzoust : entre sorcière populaire et vaticinatrice de l’Antiquité 154
3. La fonction des régionalismes dans la création des Andouilles, personnages fictionnels 158
III. LES DIFFERENTES FONCTIONS DES REGIONALISMES DANS L’ŒUVRE
RABELAISIENNE 163
1. Erotica verba 163
a. Dimension métaphorique des régionalismes 163
b. Le relâchement du lien entre le qualifié et le qualifiant dans le contreblason du couillon 168
2. Les jeux de mots et l’arbitraire du signe 171
3 IV. LES TERMES CULINAIRES 175
1. L’abondance alimentaire et la profusion des régionalismes 175
2. Les régionalismes autour du vin 180
QUATRIEME PARTIE 185
LES REGIONALISMES CHEZ MONTAIGNE 185
I. LES REGIONALISMES AU SERVICE DE LA PEINTURE DU MOI 187
1. Tout le monde me reconnaît en mon livre, et mon livre en moi 187
2. La fragmentation du moi et la définition du style vagabond des Essais 192
3. La pratique de l’addition et la nouvelle terminologie 197
II. L’ATTITUDE CONTRADICTOIRE DE MONTAIGNE A L’EGARD DU
PERIGOURDIN 201
1. Le double malaise de l’auteur : le périgourdin « brode » et le français « sans façon » 201
2. Le recours au lexique dialectal du Sud-Ouest de la France 206
III. L’ELOGE DU GASCON 212
1. Le langage mâle et militaire 212
2. Le gascon signifiant 224
IV. LA DIMENSION CORPORELLE DANS LES ESSAIS 232
CINQUIEME PARTIE 241
LA LANGUE ET LA MATIERE DANS L’ŒUVRE DE RABELAIS 241
I. L’UNION DE L’ESPRIT ET DE LA MATIERE 243
1. L’interaction de l’âme et du corps 243
2. Le banquet au large de Chaneph et la puissance libératrice du vin et de la nourriture 250
II. LE PARADIGME SYMPOSIAQUE SUR LE PLAN DU RECIT ET DE SA
TRANSMISSION 255
1. Le fonctionnement des banquets dans l’œuvre rabelaisienne 255
2. Le narrateur et le narrataire comme convives-interlocuteurs 262
III. LE TRANSFERT DE L’ENSEMBLE DE L’OPERATION LITTERAIRE DANS LE
DOMAINE MATERIEL 269
4 1. L’inspiration bachique 269
2. Le vin comme métaphore de la fécondité inépuisable de l’œuvre 276
3. Le livre comme produit de consommation 280
IV. LA MISE EN VALEUR DE L’UTILITE PRATIQUE DE L’ŒUVRE 284
1. Le discours du présentateur-bonimenteur dans les prologues du Pantagruel et du Gargantua 284
2. La fiction littéraire comme une action curative à distance 289
V. LE ROLE PREPONDERANT DU THEME ALIMENTAIRE CHEZ RABELAIS ET
FOLENGO 295
1. La matière verbale et la matière alimentaire 295
2. La fusion des registres du « haut » et du « bas » 302
3. La vanité de la fiction 307
SIXIEME PARTIE 317
LE LANGAGE DU CORPS ET SUR LE CORPS CHEZ MONTAIGNE 317
I. LA NOTION DE PLAISIR DANS LES ESSAIS 319
1. La typologie des plaisirs 319
2. L’impératif du plaisir 327
II. L’ENTRELACEMENT DES METS ET DES MOTS AU NOM DE L’UNITE DE LA
PERSONNE 335
1. La conversation à table 335
2. LA PAROLE PHILOSOPHIQUE 342
III. L’INCORPORATION DU SAVOIR 348
1. La mise en valeur de l’indépendance du jugement au moyen du langage métaphorique dans les chapitres
24 et 25 du premier livre 348
2. La naturalisation d’un discours étranger 354
IV. LE TRANSFERT DES ESSAIS DANS L’ORDRE DE LA MATIERE 364
1. La dichotomie du vide et du solide dans le discours métalinguistique des Essais 364
2. Les Essais comme substance organique 371
CONCLUSION 379
5 BIBLIOGRAPHIE 383
Antiquité et Renaissance 383
Dictionnaires 387
Documentation électronique 390
Etudes 391
INDEX NOMINUM 412
INDEX DU LEXIQUE 416
TABLE DES MATIERES 1






















6







Première partie
Le langage proverbial chez Rabelais






































7























8 I. Le vin dans les proverbes et dans les expressions
figées
1. La culture populaire et la dimension utopique de l’abondance

Le langage proverbial offre des ressources importantes à la création littéraire de
Rabelais. Ses richesses formelles et son lien au monde concret aident l’auteur dans sa
recherche de la consistance matérielle de la langue. La matière verbale et la matière
alimentaire sont étroitement entrelacées dans l’oeuvre rabelaisienne. La langue sert à parler
et à goûter le vin. Il y a alors une parfaite correspondance entre la parole et le vin : le vin
accompagne les propos et en est aussi le sujet. Il transmet ainsi sa matérialité aux proverbes
et aux expressions proverbiales qui se laissent manipuler. Une des caractéristiques
essentielles du proverbe est la facilité de son adaptation au texte. Il constitue un énoncé
autonome, et en même temps, il ne fonctionne qu’en rupture de cette autonomie, dans son
lien nécessaire au discours qui l’intègre (Zumthor 1973 : 327). Rabelais utilise largement sa
malléabilité.
Le langage proverbial que nous analysons est issu de la culture populaire. La culture
rurale occupe une place majeure dans les deux premiers livres de Rabelais, Pantagruel et
Gargantua. Mais grâce aux locutions populaires, on peut également constater sa présence
dans les derniers romans, Tiers, Quart et Cinquiesme livres. Ces locutions et proverbes sont
surtout employés par les personnages de Panurge et de Frère Jean qui représentent la verve
populaire de l’auteur. Par ailleurs, Rabelais insiste sur l’importance du monde matériel par
l’abondance de la nourriture et du vin. Dans son œuvre, plusieurs banquets ont les
caractéristiques des fêtes populaires et ont en commun avec ces dernières la dimension
utopique de l’abondance.
La profusion alimentaire donne une impulsion à la créativité verbale. En effet,
l’oeuvre rabelaisienne est très riche en expressions qui soulignent le fait de boire
copieusement. Comme l’a montré Bakhtine, les images de banquet dans la tradition de la
fête populaire se différencient nettement de celles concernant le « manger » dans la vie
privée, de la gloutonnerie et de l’ivrognerie courantes. Ces images sont universelles, parce
qu’elles ont pour fondement l’abondance croissante inépuisable du principe matériel. Elles
sont pénétrées de l’idée du temps joyeux, qui s’achemine vers un futur meilleur. La fête
populaire marque une interruption provisoire de tout le système officiel, avec ses interdits
et ses barrières hiérarchiques : pour un bref laps de temps, la vie pénètre dans le domaine
de la liberté utopique (Bakhtine 1970 : 97). La puissante tendance à l’abondance utopique
du pays de Cocagne détermine la mise en forme de ces images, leur hyperbolisme positif et
9 leur ton triomphant. Nous insistons sur ce point pour montrer qu’il n’y a pas d’incohérence
dans la pensée de l’auteur. On a souvent signalé la contradiction entre la modération,
professée par les humanistes et l’hyperbolisme des beuveries dans les romans rabelaisiens.
Nous voulons ainsi mettre en évidence que la signification positive de l’exagération dans la
quantité du vin dans les proverbes et les expressions proverbiales tient au fait qu’il ne s’agit
absolument pas du boire quotidien d’individus isolés, mais des banquets qui se déroulent
pendant les fêtes populaires. L’ambiance caractéristique de la joie et de l’abondance
correspond aux éléments primordiaux dans le concept de pantagruélisme :
[…] vivre en paix, joye, santé, faisans toujours grand chere (P., 34, p. 337).
Ce sont des principes qui se répètent tout au long de l’oeuvre. Il ne faut pas oublier qu’il
s’agit du siècle où la vie était courte et menacée, ce qui poussait à la jouissance de l’instant.
Les habitudes conviviales du peuple constituaient de rares moments d’une vie difficile.
Elles assumaient un rôle fondamental de régulation de la vie collective, ayant la fonction
d’une intense décharge émotionnelle qui réduisait les tensions accumulées (Muchembled
1978 : 62-79). Le caractère exclusif du temps joyeux, où de nombreux excès sont permis,
explique la profusion du vin. Chez Rabelais, on ne retrouve pas de proverbes qui
prescrivent une consommation modérée du vin et dénoncent ces dangers, ce genre de
proverbes concernant uniquement la vie quotidienne (Loux et Richard 1978 : 85).
Les fêtes ne constituent pas seulement l’évasion et le plaisir, elles sont la culture
paysanne en action. Elles sont la perfection du rituel magique populaire, puisqu’elles
réalisent momentanément une solidarité exceptionnelle : maîtrise de l’espace, du temps, des
rapports sociaux, du bonheur tel que peut l’offrir la vie (Muchembled 1978 : 126-127). Plus
que l’expression vague d’une collectivité, elles forment le ciment de cette dernière et
expriment la cohésion d’un groupe humain donné. Le banquet est une pièce nécessaire à
toute réjouissance populaire. La table est un microcosme du corps social, le lieu idéal de la
communication. De même qu’on ne peut pas parler tout seul, on ne peut pas manger et
boire tout seul dans les romans de Rabelais. Les personnages ne célèbrent pas seulement le
plaisir et l’abondance, ils multiplient aussi les représentations de la convivialité comme
acte collectif. Ainsi, le banquet de la fête populaire est étroitement lié à la parole. Les
proverbes et expressions proverbiales, que nous allons étudier de près, représentent les
points de cohésion, car ils appartiennent au langage commun et sont donc connus et
compris par tous.
En parlant de la culture populaire, nous ne soutenons certes pas que l’oeuvre
rabelaisienne reflète un banquet villageois de façon réaliste. Nous voulons surtout souligner
10

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