La rente foncière à Pistoia (11e-12e siècle) : pratiques notariales et histoire économique, The land rent in Pistoia (11th-12th century) : notarial practices and economic history

De
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Sous la direction de Laurent Feller
Thèse soutenue le 14 novembre 2008: Paris Est
L’ambition théorique de ce travail est de comprendre comment les revenus périodiques tirés de la terre sont devenus, au coeur du Moyen Age, l’objet de transactions économiques. Le marché des rentes foncières, observé à Pistoia (Toscane) au 12e siècle, commercialise des richesses devenues immatérielles. Une étude des pratiques notariales a montré comment leurs actes sont progressivement modifiés pour enregistrer ces nouvelles transactions. De plus, la théorie juridique du « domaine divisé » en redéfinissant durablement les droits du tenancier sur sa tenure établit de fait une autonomie conceptuelle de la rente foncière. Une analyse économique de la valeur de la rente et de son rendement a été ensuite proposée. Enfin, les formes de contrôle politique qui s’élaborent dans le dernier tiers du 12e siècle tendent à montrer que la commune de Pistoia entend jouer un rôle central dans la circulation de cette nouvelle richesse économique qui est à l’origine du marché obligataire occidental
-Pistoia (Italie) -- Moyen âge
-Italie -- Conditions économiques -- 476-1492
-Rentes -- Moyen âge
-Notaires -- Moyen âge
-Propriétaires fonciers -- Moyen âge
-Contrats agricoles -- Moyen âge
-Archives notariales -- Moyen âge
The theoretical aim of this work is to analyze how the land periodical revenues became, in the heart of the Middle Ages, the object of economic transactions. The market of land rents, observed in Pistoia (Tuscany) during the 12th century, witnesses the introduction into the economic market of a sort of immaterial wealth. A study of notarial practices showed how legal documents have been progressively modified to record these new transactions. Furthermore, the juridical theory of the « divided property » while redefining the rights of the landlord on his property established a conceptual autonomy of the land rent. Consequently, an economic analysis of the rent value and its output have been proposed. Finally, the forms of political control elaborated during the last third of the 12th century tend to point out the important part the commune of Pistoia meant to play in the circulation of this new economic wealth which is at the origin of the western bond market
Source: http://www.theses.fr/2008PEST0227/document
Publié le : mercredi 26 octobre 2011
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Université Paris-Est
Ecole doctorale ETE
Departement Cultures et sociétés


Thèse de doctorat
Histoire




Emmanuel HUERTAS


E ELA RENTE FONCIERE A PISTOIA (11 -12 SIECLE)
PRATIQUES NOTARIALES ET HISTOIRE ECONOMIQUE

Volume 1 (Texte)


Thèse dirigée par le professeur Laurent Feller (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne)
Soutenance le 14 novembre 2008




Jury :
Mme Monique Bourin, rapporteur
Professeur émérite à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
M. Paolo Cammarosano, rapporteur
Professeur à l’Université de Trieste
Mme Geneviève Bührer-Thierry
Professeur à l’Université de Paris-Est (Marne-la-Vallée)
M. François Menant
Professeur à l’Ecole Normale Supérieure de Paris
M. Chris Wickham
Professeur à l’Université d’Oxford (All Souls College)
tel-00468588, version 1 - 31 Mar 2010

Abréviations




ACG : Archivio del Conservatorio di S. Giovanni Battista di Pistoia
ACP : Archivio Capitolare di Pistoia
ASF : Archivio di Stato di Firenze
ASP : Archivio di Stato di Pistoia
AVP : Archivio vescovile di Pistoia
br. : breve
BSP : Bullettino Storico Pistoiese
car. : carta ou cartula
Dipl. : Diplomatico
LC : Libro Croce
MEFRM : Mélanges de l’Ecole française de Rome Moyen Age. Temps modernes (Moyen Age
seul depuis 1989).
not. : notarius
RCP : Regesta Chartarum Pistoriensium
reg. : regeste


1
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INTRODUCTION




Le marché des rentes foncières à l’époque moderne est un thème d’étude classique en
e 1histoire économique après la thèse fondamentale de B. Schnapper sur les rentes au 16 siècle .
Pourtant, les racines médiévales de cette histoire sont moins connues.
L’Italie, par la richesse de ses sources notariées et la précocité du commerce des rentes
efoncières qui apparaît dès le 12 siècle, fournit un terrain idéal pour une étude des origines de
ce marché foncier bien particulier. La Toscane médiévale, pour des raisons de sources et de
hasards historiographiques, est la région d’Italie où le phénomène de la commercialisation des
rentes est le mieux éclairé. Le point de départ est fourni par l’ouvrage classique de D. Herlihy
2sur l’économie et la société de Pistoia au Moyen Age . Cette ville moyenne de 10 000
habitants, située au pied des Apennins toscans entre Florence et Lucques, est devenue une
référence pour toute étude sur la rente foncière et son commerce.
Ce grand historien américain a été un des premiers médiévistes à avoir attiré
l’attention des chercheurs sur une transaction économique particulière. En dépouillant les
importants fonds d’archives conservés à Pistoia et à Florence, durant les années 1961-1962, il
3a été surpris par les nombreuses ventes de rentes foncières . La terre continuait certes à faire
l’objet d’échanges économiques, mais la nouveauté consistait à en commercialiser les
revenus. D. Herlihy a utilisé de façon pionnière cette « découverte archivistique » pour
eapprocher les taux de rendement des investissements agricoles. A partir du 13 siècle, les
indications sur le prix de vente du grain lui ont permis de calculer le rendement des rentes
foncières en froment. Il a ensuite proposé un rendement annuel moyen des rentes de 9 %
avant 1250, de 10 % en 1280 et de 15 % en 1330. L’étude des rentes foncières n’était pour lui
qu’une étape dans un raisonnement global d’inspiration malthusienne qui consistait à mettre
en relation la production agricole (quantité, rendement), le marché (prix traduisant l’offre et la
demande) avec l’évolution démographique de la ville et du contado de Pistoia (avant et après
la Peste noire). Ces résultats et cette approche économétrique de l’histoire agraire italienne

1 B. Schnapper, Les rentes au XVIe siècle. Histoire d’un instrument de crédit, Paris, 1957.
2 D. Herlihy, Medieval and Renaissance Pistoia. The Social History of an Italian Town, 1200-1430, New Haven,
1967. Traduction italienne sous le titre : Pistoia nel Medioevo e nel Rinascimento, 1200-1430, Florence, 1972.
3 Voir la préface à l’édition italienne, ibid., p. 5 et les développements, ibid., p. 160-165.
2
tel-00468588, version 1 - 31 Mar 2010ont été repris principalement par l’historiographie anglo-saxonne. Ainsi, dans son étude sur
e el’évêché de Lucques au 13 -15 siècle, D. J. Osheim a également proposé des séries de prix et
4de taux de rendement de la rente foncière . Ces pistes de recherches ont été depuis
abandonnées. L’historiographie agraire toscane préférant insister sur d’autres nouveautés du
e13 siècle.
L’apparition des contrats à court terme et le développement de la mezzadria poderale
ont constitué des terrains d’enquête pour toute une génération de chercheurs.
eL’appauvrissement continu des paysans au cours du 13 siècle a également focalisé
l’attention. La diffusion de la propriété citadine dans les campagnes est interprétée comme un
processus qui aboutit, vers 1300, à une véritable « expropriation paysanne ». La nouveauté
juridique de la « division du domaine » en favorisant, d’une part, le rachat des cens ou des
loyers qui grevaient la terre, et en poussant, d’autre part, les paysans à vendre leurs droits
utiles, a permis une « renaissance de la propriété libre et non conditionnée » (G. Cherubini).
De même, la pratique de l’ingrossazione qui autorise les propriétaires à racheter les terres
voisines plus petites, va dans le sens d’un remembrement général des campagnes au profit des
propriétaires citadins. Le phénomène du commerce des rentes foncières, qui fonctionne
précisément sur un partage strict de la propriété du sol, est de ce point de vue sous-estimé
5dans les synthèses agraires italiennes .
Une approche beaucoup plus qualitative de l’économie médiévale a reposé récemment
le problème de la circulation des rentes foncières. L. Feller et C. Wickham, dans le cadre
d’une réflexion collective sur le Marché de la terre au Moyen Age, se sont interrogés sur le
contenu économique des transactions foncières observées. Quelles étaient les caractéristiques
et la nature des biens échangés ? Echanger des parcelles de terre revenait parfois à échanger
en réalité les revenus de la terre. Pour L. Feller, « l’objet de la transaction peut aussi avoir été
cela, ce qui ferait alors du marché des parcelles, au moins partiellement, un marché de la

4 D. J. Osheim, An Italian Lordship. The bisopric of Lucca in the Late Middle Ages, Los Angeles, 1977.
C. Wickham, Communautés et clientèles en Toscane au XIIe siècle. Les origines de la commune rurale dans la plaine de
Lucques, Rennes, 2001 (éd. it. 1995), p. 25-26, a signalé les recherches restées inédites sur le commerce des rentes foncières
eà Lucques au 12 siècle par A. Esch, Lucca im 12. Jahrhundert, Habilitationsschrift, Universität Göttingen, 1974 (je n’ai pas
pu consulté le manuscrit). Signalons enfin l’étude de la situation romaine à la fin du Moyen Age par M. Vaquero Pineiro, La
renta y las casas : el patrimonio inmobiliario de Santiago de los espanoles de Roma entre los siglos XV y XVII, Rome, 1999.
5 G. Cherubini, Le campagne italiane dall’XI al XV secolo, dans Storia d’Italia, vol. 4 : Comuni e Signorie :
istituzioni, società e lotte per l’egemonia, dir. G. Galasso, Turin, 1981, p. 265-448 : p. 345-360 et Id., Qualche
considerazione sulle campagne dell’Italia centro-settentrionale tra l’XI e il XV secolo (in margine allé ricerche di Elio
Conti) (art. de 1967), dans Id., Signori, contadini, borghesi. Ricerche sulla società italiana del basso Medioevo, Florence,
1974, p. 51-119 : p. 63-73. Compléments bibliographiques et considérations historiographiques dans G. Pinto, Itinerari
regionali : Toscana, dans Medievistica italiana e storia agraria. Risultati e prospettive di una stagione storiografica (Atti del
convegno di Montalcino, 12-14 dic. 1997), éd. A. Cortonesi et M. Montanari, Bologne, 2001, p. 13-25 : p. 16-19. Voir
également la synthèse récente de G. Piccini, La proprietà della terra, i percettori dei prodotti e della rendita, dans Storia
dell’agricoltura italiana, II. Il medioevo e l’étà moderna, dir. G. Pinto, C. Poni et U. Tucci, Florence, 2002 (Accademia dei
Georgofili), p. 145-168 : p. 154-160.
3
tel-00468588, version 1 - 31 Mar 20106rente » . C. Wickham s’est demandé quant à lui, en citant les travaux malheureusement
einédits d’A. Esch sur Lucques au 12 siècle évoquant la pratique courante de la sous-
concession de la terre, si le marché de la terre en Toscane ne se dissolvait pas en réalité dans
7un marché plus général de la rente . La terre céderait alors la place à la rente foncière comme
objet principal des échanges.
J’ai choisi de rouvrir le dossier des rentes foncières à Pistoia et de reprendre la trame
d’une histoire commencée il y a près d’un demi siècle par D. Herlihy. L’ambition théorique
de mon travail est de comprendre comment les revenus de la terre sont devenus, au cœur du
Moyen Age, l’objet de transactions économiques. Il s’agira ainsi d’éclairer la genèse du
nouveau marché des rentes foncières. Les premiers exemples de ventes de rentes à Pistoia
edatent de la deuxième moitié du 12 siècle, mais j’ai choisi d’étudier et de mettre en
eperspective cette transaction à partir du 11 siècle, car cette nouveauté ne va pas de soi.
La rente foncière, définie comme un revenu périodique tiré de la terre, est une réalité
8ancienne au Moyen Age . Pourtant la transformation de ce revenu en objet de transactions
économiques est une opération complexe. J’y vois principalement deux raisons.
L’originalité du processus tient tout d’abord à la matérialité même de la richesse qui
est commercialisée. En effet, les droits qui sont échangés lors de la vente d’une rente foncière
ne portent pas sur un bien matériel et visible comme dans le cas des parcelles de terre, mais
sur une quantité d’argent ou de grain potentielle. Ces biens économiques en devenir sont donc
des richesses immatérielles.
Se pose alors le problème de l’écriture de ces nouvelles transactions. Les notaires
possèdent, en effet, une gamme très limitée de contrats (donation, échange, achat-vente,
concession, engagement) qu’ils ont héritée pour l’essentiel de la tradition antique. Or, ces
actes notariés ont été conçus pour enregistrer des transactions portant sur des biens tangibles
et matériels. De fait, la terre occupe une position de choix dans leurs formulaires. Comment,
dans ces conditions, enregistrer techniquement l’aliénation d’une rente foncière ?

6 L. Feller, Enrichissement, accumulation et circulation des biens. Quelques problèmes liés au marché de la terre,
dans Le marché de la terre au Moyen Age, dir. L. Feller et C. Wickham, Rome, 2005, p. 3-28 : p. 25. Sur le marché foncier,
voir également le colloque, Mercato della terra seccoli XIII-XVIII, Istituto internazionale di storia economica « F. Datini »,
(Prato, avril 2003), Atti delle « Settimane di Studi », 35, éd. S. Cavaciocchi, Florence, 2004.
7 C. Wickham, Conclusions, dans Le marché de la terre… cit., p. 625-641 : p. 633 et Id., Communautés et
clientèles… cit., p. 26.
8 Pour B. Schnapper, Les rentes… cit., p. 41 : « les rentes, au sens large, sont le droit de percevoir tous les ans une
redevance appelée sous l’Ancien Régime l’ « arrérage ». Elles furent à l’origine très proches parentes du cens ». Les rentes
foncières ont été étudiées récemment dans le cadre d’une importante enquête européenne : Pour une anthropologie du
prélèvement seigneurial dans les campagnes médiévales (XIe-XIVe siècles) : Réalités et représentations paysannes, Colloque
tenu à Medina del Campo (31 mai – 3 juin 2000), éd. M. Bourin et P. Martínez Sopena, Paris, 2004 et Pour une
anthropologie du prélèvement seigneurial dans les campagnes médiévales (XIe-XIVe siècles) : Les mots, les temps, les lieux,
Colloque tenu à Jaca (5 – 9 juin 2002), éd. M. Bourin et P. Martinez Sopena, Paris, 2007.
4
tel-00468588, version 1 - 31 Mar 2010Les contraintes de l’ « écriture pratique » et son adaptation constante aux nouveautés
juridiques et économiques de l’époque ont défini les grandes lignes de ma recherche. Les
actes notariés italiens enregistrent de nombreuses opérations économiques et les buts
9pratiques de cette documentation ne font pas de doute . J’insisterai sur les blocages techniques
et conceptuels qui sont toujours importants. Le travail des notaires consiste alors à dépasser
ces contraintes sans nécessairement créer de nouvelles typologies documentaires.
La tension qui existe dans nos sources entre le phénomène étudié et son expression
écrite n’est pas propre au Moyen Age. Actuellement, les économistes et les juristes sont
souvent confrontés au problème de la circulation économique de nouveaux biens immatériels.
Pour commercialiser une création artistique, un logiciel informatique, une marque
commerciale, l’image d’une personne ou de nouveaux produits financiers, ils créent et
inventent de nouveaux concepts juridiques qui produisent à leur tour des titres documentaires
inédits ou légèrement modifés. La collaboration entre les spécialistes de l’économie et de la
finance et les praticiens du droit est alors très étroite. L’historien qui travaille à rebours est
souvent intrigué par un type particulier de sources qui dévoile une technique documentaire
novatrice. En démêlant alors les faisceaux de causalité, il est possible de mettre à jour les
mécanismes conceptuels et scripturaires qui accompagnent une nouvelle pratique
économique.
Ces remarques méthodologiques expliquent la démarche qui a été suivie dans ma
thèse. Je suis convaincu qu’avant d’étudier économiquement ce nouveau marché, il est
essentiel de comprendre comment ces transactions ont été rendues possibles. Il faudra
ecomprendre, par exemple, pourquoi la modification de la propriété médiévale au 12 siècle est
étroitement liée à la circulation des rentes foncières. De même, une étude des pratiques
d’écriture est essentielle pour approcher le travail concret des notaires qui, en modifiant leurs
formulaires, ont tenté de répondre au mieux aux nouvelles sollicitations de leurs clients. Une
réflexion sur les conditions d’existence et d’écriture du marché de la rente foncière, ainsi
qu’une analyse sur la nature des biens échangés expliquent mon approche diplomatique et
juridique de ce problème économique.
L’historiographie italienne a toujours entretenu une collaboration féconde entre
l’histoire du droit et l’histoire économique. Cette tradition d’étude était particulièrement

9 Sur l’écriture des transactions économiques, le colloque Ecrire, compter, mesurer. Vers une histoire des
rationalités pratiques, dir. N. Coquery, F. Menant et F. Weber, Paris, 2006, ouvre de riches perspectives comparatistes. Ibid.,
p. 20-21 pour une problématique d’ensemble sur les outils de raisonnement et d’écriture disponibles à une époque donnée et
leur transformation. Dans cette optique, le crédit a fait l’objet d’une remarquable enquête collective, Notaires et crédit dans
l’Occident méditerranéen médiéval, dir. F. Menant et O. Redon, Rome, 2004.
5
tel-00468588, version 1 - 31 Mar 2010propice à l’analyse des problèmes théoriques liés à la rente. Le temps passé à
l’approfondissement de cette approche ne fut pas négligeable. Sans refaire un cursus de droit,
comme G. Luzzato après ses études d’histoire, il m’a semblé qu’une lecture attentive des
travaux des historiens du droit était un détour utile pour construire une histoire des faits
économiques.
Les rentes foncières occupent progressivement une position centrale dans nos sources
eau cours du 12 siècle. Le dépouillement complet de plus d’un millier d’actes notariés de 1000
à 1200, conservés dans les chartriers de Pistoia, a mis en lumière une mutation documentaire.
La rente foncière est quasiment absente dans les sources de l’an mil alors qu’elle devient un
eélément incontournable de nos actes à la fin du 12 siècle.

e eGraphique 1 : Les rentes foncières dans les actes notariés de Pistoia (11 -12 siècle).
140 70
120 60
100 50
80 40
60 30
40 20
20 10
0 0
actes notariés avec une indication de rente actes notariés
actes avec rentes / total (%)


eDans la première moitié du 11 siècle, un quart des actes comporte une indication
chiffrée de rente. Vers 1200, plus d’un acte sur deux mentionne une rente. La part
grandissante des contrats agraires dans les chartriers n’explique qu’en partie cette attention
particulière pour les rentes foncières, car les indications de rentes sont également présentes
dans d’autres typologies documentaires.
6
tel-00468588, version 1 - 31 Mar 2010
pourcentages Comment expliquer cette mutation ? S’agit-il d’une mutation documentaire ou
archivistique ? Cela revient à se demander si l’on conserve mieux les actes qui comportent
une rente ou si le formulaire même des actes s’est modifié pour mieux en rendre compte.
Ces interrogations m’ont conduit à définir un corpus documentaire très large. Une
recherche sur la rente foncière ne saurait se limiter aux seuls contrats agraires, car pour
comprendre ce changement dans la nature de notre documentation, on doit être en mesure
d’évaluer le travail des notaires dans sa globalité. Seule une étude de l’ensemble de leur
production ouvre alors quelques pistes pour notre enquête. J’ai donc dépouillé de façon
e eexhaustive tous les chartriers de Pistoia du 11 -12 siècle, ce qui représente un total de 1200
pièces d’archives.
Un travail d’édition de documents notariés a été entrepris dans le but d’offrir au
electeur un corpus d’actes représentatifs de la production notariale à Pistoia du début 11 à la
efin du 12 siècle (EDITION, TOME 2). Certains actes inédits occupent une place importante dans
mon raisonnement sur les formulaires et les techniques notariales. Disposer d’une édition
s’est rapidement imposé comme une nécessité pour suivre pas à pas le travail des notaires.
Malgré l’importance des contrats agraires dans mon édition, j’ai essayé d’illustrer l’ensemble
des typologies documentaires rencontrées à Pistoia. La comparaison avec les autres traditions
notariales toscanes ou italiennes en sera facilitée.
Les fonds d’archives dépouillés sont conservés pour l’essentiel à l’ARCHIVIO DI STATO
DI PISTOIA (ASP) et à l’ARCHIVIO DI STATO DI FIRENZE (ASF). Le Libro Croce de la Canonica
confectionné de 1113 à 1145 est l’unique cartulaire canonial conservé en Toscane et constitue
un des points forts de ma documentation (chp. I).
Prendre la mesure de la documentation consiste également à suivre patiemment le
travail des notaires sur leurs formulaires (chp. II). Ce travail est nécessaire pour éviter autant
que possible le risque d’un raisonnement circulaire. Les changements de formulaires sont en
effet parfois invoqués par les historiens pour expliquer des mutations socio-économiques et
inversement des innovations formelles sont expliquées par le contexte social et économique.
C. Violante avait naguère mis en garde contre cette impasse méthodologique au cas où les
10diplomatistes et les historiens ne dialogueraient pas suffisamment .

10 C. Violante, Lo studio dei documenti privati per la storia medioevale fino al XII secolo, dans Fonti medioevali e
problematica storiografica. Atti del congresso internazionale tenuto in occasione della fondazione dell’Istituto Storico
Italiano (1883-1973), Roma 22-27 oo. 1973, 1, Rome, 1976, p. 69-129, publié à part sous le titre Atti privati e storia
medioevale. Problemi di metodo, Rome, 1982, p. 19-20 : si les spécialistes de l’écriture, des actes et du droit, « sensibles aux
problèmes historiques concrets, cherchent dans la réalité sociale et culturelle l’explication d’importantes mutations formelles,
et (si) d’un autre côté, des historiens prudents et avertis se demandent si certaines mutations de la documentation, qui
semblent découler d’une nouvelle situation de fait, ne sont pas dues vice versa à des raisons formelles ». Je renvoie
également aux remarques de P. Chastang, Lire, écrire, transcrire. Le travail des rédacteurs de cartulaires en Bas-Languedoc
7
tel-00468588, version 1 - 31 Mar 2010e e La transformation des actes notariés entre 11 et 12 siècle est une question centrale
edans les études de diplomatique. La « mutation documentaire du XI siècle », qui se manifeste
entre autres par un développement sans précédent des notices (breve, notitia), a conduit les
diplomatistes italiens à reposer le problème de la valeur juridique des actes notariés. Qu’est-ce
qui distingue une carta d’une notice ? Cette question technique s’est imposée à la lecture des
edifférents contrats agraires de Pistoia qui adoptent massivement au 12 siècle la forme de la
notice (tenimentum) et traduisent mécaniquement la réalité juridique en terme d’investiture.
Une étude de la langue juridique de nos actes et de la notion d’investiture sera alors proposée
(chp. III).
Cette analyse parfois érudite et technique des choix d’écriture des notaires de Pistoia
eétait essentielle pour aborder les trois nouveautés du 12 siècle qui sont au cœur de notre
raisonnement.
eL’assise de la rente foncière est définitivement ancrée au 12 siècle à une parcelle de
terre. Cette conception « parcellaire » de la rente contraste fortement avec la pratique qui avait
cours depuis le haut Moyen Age. Le manse a constitué pendant des siècles le support de la
rente mais le montant exact de la rente était souvent difficile à saisir. Pourquoi cette absence
d’indication de rente ? En quoi la disparition du manse modifie-t-elle les pratiques de la
perception de la rente ? (chp. IV).
La deuxième nouveauté concerne la modification même des contrats agraires entre le
e e11 et le 12 siècle. Les pièges et les faux-semblants sont ici nombreux. A-t-on affaire
nécessairement à des contrats différents ? Tous les contrats agraires ne sont pas des baux de nature emphytéotique et une méthode d’analyse des différents
contrats agraires devrait nous permettre de distinguer les innovations et les permanences de la
contrattualistica agraria à Pistoia (chp. V).
e Enfin, la rente foncière change de nature juridique au cours du 12 siècle. Ce
changement est directement lié au partage de la propriété du sol entre le concessionnaire et le
propriétaire. Les mutations juridiques qui ont lieu redéfinissent durablement les droits du
tenancier sur sa tenure et établissent de fait une autonomie conceptuelle de la rente foncière.
En d’autres termes, pour percevoir une rente, il n’est plus nécessaire de posséder une terre et
de la concéder à un exploitant contre une redevance, il devient possible d’acquérir
directement un droit de perception. La chronologie est ici essentielle pour comprendre les
différentes étapes de la transformation du rapport entre la rente et le capital foncier (chp. VI).

e e(XI -XII siècles), Paris, 2001, p. 25 sq., sur les débats français autour de la « mutation de l’an mil » et la « mutation
edocumentaire du XI siècle ».
8
tel-00468588, version 1 - 31 Mar 2010 Ces trois étapes historiques expliquent à des degrés divers les premières aliénations de
la rente foncière qui apparaissent explicitement dans notre documentation dans la deuxième
emoitié du 12 siècle. L’étude diplomatique et juridique des actes notariés prend ici tout son
sens car les notaires de Pistoia ont modifié leurs formulaires pour enregistrer ces échanges
inédits portant sur les revenus de la terre. Leur savoir-faire technique a également concerné le
processus complexe de la constitution et de l’extinction des rentes. Il sera alors possible de
dévoiler les nouvelles pratiques documentaires qui accompagnent la circulation des rentes et
des tenures foncières (chp. VII).
Le dernier chapitre (chp. VIII), plus strictement économique, s’attachera au problème
de la valeur de la rente et de la tenure. Sur quelles bases calculer le prix de la rente ? Le choix
des étalons de mesure et la mise en place d’une juridiction communale sont autant d’éléments
qui concourent au développement du nouveau marché des rentes foncières.

Laurent Feller a dirigé cette thèse avec une attention et une exigence dont je lui suis
profondément reconnaissant. La confiance qu’il m’a toujours accordée ainsi que ses
encouragements, sa disponibilité amicale et sa curiosité intellectuelle ont nourri ce travail.
Toute ma reconnaissance va également à François Bougard, Monique Bourin, Jean-
Claude Maire-Vigueur et François Menant qui ont soutenu mon projet dès les premiers temps.
Les occasions qu’ils m’ont offertes de présenter certains résultats de ma recherche m’ont été
précieuses.
Je remercie l’Université Paris-Est - Marne-la-Vallée, l’équipe « Analyse comparée des
pouvoirs » (EA 3350 Marne-la-Vallée), le Laboratoire de Médiévistique Occidentale de Paris
(UMR 8589 CNRS/Paris I) et l’Ecole française de Rome d’avoir soutenu financièrement cette
thèse. Je remercie également Geneviève Thierry, Jean-Pierre Delumeau et Daniel Pichot qui
m’ont permis d’enseigner à l’Université Paris-Est - Marne-la-Vallée et à l’Université
Rennes 2 - Haute Bretagne dans les meilleures conditions.
Mon travail dans les archives à Pistoia et à Florence a été facilité par l’attention, la
science et la courtoisie de Carlo Vivoli, directeur de l’Archivio di Stato di Pistoia, de
Maurizio Vivarelli, directeur de la Biblioteca Forteguerriana de Pistoia, d’Alfredo Pacini,
chanoine-archiviste de l’Archivio Capitolare de Pistoia, de Sandra Marsini et
Francesca Klein, responsables respectivement de la section Diplomatico et de sa reproduction
digitale à l’Archivio di Stato di Firenze. Je remercie également Giampaolo Francesconi,
Natale Rauty, Elena Vannucchi, Vanna Toreli Vignali pour leurs remarques et ma belle-
famille pour son hospitalité toscane.
9
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