Médias et politique au prisme de Bernard Kouchner

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Sous la direction de David Buxton
Thèse soutenue le 29 avril 2010: Paris 10
A quelques exceptions près, l’entrée de Bernard Kouchner dans un gouvernement de droite a été saluée par les médias de masse français. Ils y ont vu un signe caractéristique de modernité politique. Cette politique d’« ouverture » a donné lieu de la part des dits médias à de nouveaux investissements biographiques. L’enjeu consistant à percer le « mystère » Kouchner. En fait de mystère, sa trajectoire appelait, à la limite, sa position actuelle. De sa conception d’un humanitaire d’Etat à sa vision de la gauche, moderne, réaliste, pragmatique, Bernard Kouchner a, sa vie durant, travaillé à redessiner les lignes de fracture entre la gauche et la droite. Un combat idéologique qui trouve toute sa place dans les médias de masse, partie prenante du débat.« Assumer la mondialisation », assurer un consensus sur l’hégémonie du capitalisme, renoncer à ses « privilèges » au nom du partage avec les indigents, défendre les chevauchées guerrières du Nord contre le Sud au nom de la lutte contre le « terrorisme » et pour la démocratie et les droits de l’homme, assaisonner le tout d’un discours sur la morale en politique et en économie et de quelques mesures progressistes, essentiellement appliquées au domaine sanitaire, tel est le programme de cette gauche « moderne » incarnée par Bernard Kouchner.Car tout en étant ministre d’un gouvernement de droite, il s’affirme toujours et à jamais homme de gauche, « du côté des opprimés. » L’utilité médiatique, politique, idéologique de Bernard Kouchner est liée à la réalisation de ce programme.Bernard Kouchner a toujours revendiqué et s’est toujours vu reconnaître sa liberté de penser, son indépendance. Il se veut électron libre sur l’échiquier politique, un rescapé des dogmes, symbolisant un réalisme gagné à force de pratique humanitaire. Ce qui lui permet d’agir plus librement « au front », la position la plus risquée. En cela, son statut médiatique d’acteur humanitaire historique lui sert de protection dont ne bénéficient pas d’autres intellectuels de médias. Un statut qui permet, en outre, l’articulation d’un discours politiquement à droite à une activité traditionnellement classée à gauche, l’humanitaire.Quelques fissures sont apparues qui tourment la construction biographique dont fait l’objet Bernard Kouchner. Pourtant, la bienveillance médiatique semble inconditionnelle.Ce travail voudrait examiner la rencontre entre des dispositions personnelles, celles de Bernard Kouchner, et des champs spécifiques, notamment politique et journalistique, eux-mêmes en constante évolution. Nous posons au préalable une série de questions : De quoi Bernard Kouchner est-il l’emblème ? Quels changements structurels dans les différents champs considérés ont amené à l’existence sociale de Bernard Kouchner ? En d’autres termes, quelles ont été les conditions sociales, politiques, idéologiques de possibilité de la figure kouchnérienne ?
-Clivages politiques
-Construction biographique
With certain exceptions, the nomination of Bernard Kouchner in a government of Right has been greeted by the French mass media. They saw in it a caracteristic sign of political modernity. This politic, called “opening” lead from those mass media to new biographical investments. The stake consisting in penetrate the “mystery” Bernard Kouchner. In fact of mystery, his trajectory called, in some ways, his present position. From his view of a State humanitarianism to his vision of the Left, modern, realist, pragmatic, Bernard Kouchner has, all his life long, worked to draw the lines of fracture between the Left and the Right. An ideological fight which finds his place in the mass media, creditor of the debate.“To assume globalization”, to ensure a consensus on the hegemony of capitalism, to waive to one’s privileges in the name of the sharing with the indigents, to defend the war rides from the North against the South in the name of the war against “terrorism” and for democracy and human rights, season the whole with speech on morals in politic and economy and few measures, essentially applied to the sanitary domain, this is the program of this “modern” Left incarnate by Bernard Kouchner.For being a minister in a Right government, he assents himself, always and for ever, as a man of the Left (“with the oppressed”). The political, mediatical, ideological utility of Bernard Kouchner is linked to the realization of this program.Bernard Kouchner has always claimed and has been credited of a freedom of think, his independence. He wishes himself a free electron in the political chessboard, a rescued from the dogmas, symbolizing a realism won by dint of humanitarian practice, which allows him to act freely to the front, the more risky position.In this, his mediatic statute of historical humanitarian actor serves as a protection that others media intellectuals do no benefit. A statute which allows, moreover, the articulation of a speech politically on the Right with an activity traditionally classed at the Left, the humanitarian.Few fissures have appeared that torment the biographic (re-)construction that takes for object Bernard Kouchner. Yet, the mediatic kindness seems unconditional.This work would like to examine the meeting between personal dispositions, those of Bernard Kouchner, and specific fields, notably politic and journalistic, themselves in constant evolution. We ask, previously, some questions: Of what Bernard Kouchner is an emblem? What structural changes, in the different fields considered, have lead to the social existence of Bernard Kouchner? In other words, what have been the social, political, ideological conditions of possibility of the kouchnerian figure?
Source: http://www.theses.fr/2010PA100068/document
Publié le : samedi 29 octobre 2011
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MÉDIAS ET POLITIQUE AU PRISME DE
BERNARD KOUCHNER













Cherfaoui Farida
22007089
Thèse de doctorat sous la direction de Monsieur David Buxton
Sciences de l’information et de la communication
Ecole doctorale Connaissance, langage, modélisation
Centre de recherches sur l’information spécialisée et la médiation des savoirs
Université Paris X Nanterre 2009-2010
Membres du jury : David Buxton (directeur de thèse), Jacques Guyot (rapporteur), Majid
Ihadjadene (rapporteur), Francis James. 2













« On peut montrer qu’il y a des riches, oui. On peut aussi dire qu’il y a des pauvres, et que
c’est bien triste. Mais ce qu’on ne peut absolument pas dire, c’est que les riches sont riches
parce qu’ils exploitent les pauvres. »
Bertolt Brecht.




« Exhortant à la justice, à la générosité, à l’amour, ils [les philosophes bourgeois] fournissent
moyennant le salaire que la bourgeoisie leur sert, les armes spirituelles, les justifications que
requiert son maintien. »
Paul Nizan.







3 SOMMAIRE


Introduction 5

I Bernard Kouchner ou le destin d’un humanitaire à la dérive… droitiste 13
1. Actualité de Kouchner, de l’affaire Total au ministère des Affaires étrangères et
européennes, itinéraire d’une résurrection médiatique 13
2. Le fond et la forme 23

2.1. Une trajectoire biographique et sociale 23
2.2. Un sens de la prospective 34

3. Le Malheur des autres ou les nouveaux habits d’un humanitaire d’Etat 43
4. Si vis pacem, para bellum 68
5. L’origine du mythe 98

II De l’omniprésence médiatique 135
1. Les profits d’un discours 135

1.1.Bernard Kouchner, au jour le jour 136
1.2.Hors du pouvoir, une référence incontournable 150

2. Les invariants d’un discours 181

2.1. « Néoconservatisme », le révélateur irakien 182
2.2. Une critique de la gauche 193

III De l’intellectuel authentique à l’homme d’affaires ? 212
1. De la multipositionnalité et du prisme médiatique 213

1.1. Kouchner institutionnalisé, Kouchner intellectualisé 213
1.2. Intellectuel, intellectuel médiatique, intellectuel de médias 223
1.3. Bernard Kouchner est-il un intellectuel de médias ? 236
1.4. Kouchner éditorialise 250

2. Une entreprise biographique contrariée 268

2.1. A Bernard Kouchner, les médias reconnaissants 269
2.2. Le désenchantement (relatif) 283

3. De la politique à la morale 334


Conclusion 340
Bibliographie 344



4
« Incontrôlable », « trublion », « solitaire qui ne respecte aucune frontière »,
1 2« plébiscité par l’opinion publique » , « courageux », « aventurier » , « une des figures les
plus populaires, une des plus originales, des plus modernes et, hors de France, de loin la plus
prestigieuse (…), le French doctor, animal politique complètement atypique, incarne une
3forme de générosité, d’engagement, d’intrépidité antitotalitaire profondément novatrice » ,
etc. L’entrée de Bernard Kouchner dans un gouvernement de droite a ainsi été saluée par la
presse.

Martin Hirsch, Jean-Marie Bockel, Jean-Pierre Jouyet, Eric Besson sans compter les
présidents ou membres de commissions comme Jacques Attali, Michel Rocard ou encore Jack
Lang, sont d’autres personnalités classées à gauche qui ont accepté de rejoindre le
gouvernement de droite dirigé par le président de la République élu en 2007, Nicolas Sarkozy.

Ce dernier est à l’origine de cette « ouverture » qui a bénéficié de l’attribut de la
nouveauté. Michel Rocard en 1988 avait déjà gouverné avec des politiques venus de tous
horizons, et avant lui Charles de Gaulle avec la gauche y compris communiste dans le
contexte particulier certes de l’après-guerre, mais dans l’euphorie de la victoire de l’avocat
d’affaires, les médias de masse l’avaient oublié.

Qu’importe à la limite, cette « ouverture » a été médiatiquement présentée comme un
témoignage de modernité politique. A quoi correspond cette « ouverture » ? Désigne-t-elle
une altérité intellectuelle, politique, sociale ou même philosophique ?

Une gauche soluble dans un gouvernement de droite ne signe t-elle pas plutôt la fin de
la gauche, d’une certaine gauche en tout cas ? Une gauche qui peut tout aussi bien défendre et
appliquer une politique de droite ultra-libérale ne deviendrait-elle pas inutile ? « Fin de la
gauche », « fin des idéologies », « fin de l’histoire », la prophétie des idéologues de la fin des
idéologies se réaliserait-elle enfin ? Les indices se sont récemment révélés en nombre : un
candidat de droite à l’élection présidentielle citant Jean Jaurès et Léon Blum dans des discours
destinés aux classes laborieuses, une candidate présentée comme de gauche se précipitant
dans l’entre-deux tours pour proposer au candidat « centriste » un jeu d’alliance, renonçant
ainsi à la traditionnelle « union sacrée » des gauches socialiste, communiste, radicale,
4révolutionnaire, écologiste.

1 Le Figaro, 19/05/2007.
2 Le Nouvel observateur, 24/05/2007.
3 Libération, 23/05/2007.
4 Michel Rocard lance, quant à lui, un appel pour une alliance effective dès avant le premier tour entre les
socialistes et les « centristes » de l’Union pour la démocratie française (UDF), rebaptisé depuis Mouvement
démocrate (Modem). Il sera notamment signé par Bernard Kouchner (Journal du dimanche du 15/04/2007).
5 Tout ceci interroge l’évolution du champ politique.

C’est ce brouillage des pistes, l’indifférenciation des courants politiques dominants,
qui a été qualifié par les médias de masse et leurs intervenants extérieurs de « modernisation
de la vie politique ».

Cette gauche de gouvernement ne parle pas d’assumer une « droitisation » mais
d’assumer le « marché », la « mondialisation ». Contrainte qu’elle est par le « principe de
réalité », elle conçoit la gouvernance d’un pays comme un patron gère une entreprise : il s’agit
de le rendre attractif aux investissements, favoriser la compétitivité, augmenter la productivité
des agents, veiller au bon respect des préceptes élémentaires du capitalisme libéral auto-régulé
tels que la garantie d’une « concurrence libre et non faussée ». Ce, tout en se disant attachée
aux valeurs de gauche, sans préciser lesquelles. La question est alors comment concilier
défense effective des principes économiques du capitalisme libéral et financier et rhétorique
progressiste ? Mécaniquement, le discours de justification sera bancal.

Ainsi, celui de Bernard Kouchner. Celui-ci incarne la trajectoire de cette gauche
mutante qui travaille à redessiner les lignes de fracture entre la gauche et la droite. Un combat
idéologique qui trouve toute sa place dans les médias de masse partie prenante du débat.

Le parcours de Kouchner symbolise l’histoire de plus de trois décennies d’attaques
frontales de la gauche. Tant et si bien qu’il en est devenu un intellectuel attitré, un intellectuel
de médias, qui ne vit que pour et par les médias qui lui pourvoient sa légitimité, son existence.
En effet, dans ce combat idéologique, les médias de masse ne se sont pas contentés de
rapporter les termes du débat, ils ont été des acteurs de premier plan, posant les critères
définissant les problématiques légitimes, distribuant les bons points aux uns, disqualifiant les
autres.

« Assumer la mondialisation », c’est-à-dire la faire accepter à ceux qui ne l’acceptent
pas, assurer un consensus sur l’hégémonie du capitalisme, renoncer à ses « privilèges » au
nom du partage avec les indigents, défendre les entreprises guerrières du Nord contre le Sud
au nom de la lutte contre le « terrorisme » et pour la démocratie et les droits de l’homme,
relever le tout d’un discours sur la morale en politique et en économie et de quelques mesures
progressistes, essentiellement appliquées au domaine sanitaire, tel est le programme de cette
gauche « moderne » incarnée par Bernard Kouchner. Car tout en étant ministre d’un
gouvernement de droite, il s’affirme toujours et à jamais homme de gauche, « du côté des

Quelques mois plus tard, lors des élections municipales, des candidats du parti socialiste s’allient au Modem y
compris lorsque la victoire leur est assurée sans les voix de ce dernier, ainsi à Lille.
6 opprimés ». L’utilité politique, médiatique, idéologique de Kouchner est liée à la réalisation
de ce programme.

Bernard Kouchner a toujours revendiqué et s’est toujours vu reconnaître sa liberté de
penser, son indépendance. Il se veut électron libre sur l’échiquier politique, un rescapé des
dogmes, symbolisant un réalisme gagné à force de pratique humanitaire ce qui lui permet
d’agir plus librement « au front », la position la plus risquée. En cela, son statut médiatique
d’acteur humanitaire historique et toujours de premier plan lui sert de protection dont ne
bénéficient pas d’autres intellectuels de médias déjà « grillés » comme Alain Minc, un grand
ami de Kouchner par ailleurs. Un statut qui permet, en outre, l’articulation d’un discours
politiquement à droite à une activité traditionnellement classée à gauche, l’humanitaire. Un
amalgame qui a pour résultat de nier la contradiction structurelle de ce type d’intellectuel.
L’« affaire Total » a, peut-être la première, fait surgir au grand jour la contradiction
Kouchner. Le rapport qu’il rédigea en faveur du maintien de la présence de la multinationale
en Birmanie, dirigée illégalement par une junte militaire, a montré jusqu’à quel point il
jouissait de la bienveillance des médias. Comment expliquer cette protection médiatique qui
semble à toute épreuve ?

Un humanitaire qui défend les profits à tous prix s’accorde avec une pression
médiatique qui milite pour une « rénovation », une « modernisation », une redéfinition de la
gauche jugée archaïque tant qu’elle n’abjure pas des références non plus marxistes mais
même keynésiennes, tant qu’elle ne reconnaît pas qu’aucun autre monde n’est possible sauf à
réhabiliter le goulag et le meurtre de masse.

1L’étude des trajectoires des intellectuels de médias reste peu prisée par les
universitaires. Pourtant, il ne s’agit pas de se contenter de rappeler une vie, ou comme l’écrit
Pierre Bourdieu, « l’histoire d’une vie », récit qui n’est autre que « création artificielle de
sens », artefact, en un mot : une construction. Les agents qui ont pris en charge ce travail de
composition ou de reconstruction, ce travail d’« illusion biographique » sont, au premier chef,
les membres de la classe journalistique : journalistes, éditorialistes, intellectuels de médias,
sondeurs, commentateurs divers.

Bernard Kouchner a lui aussi été homme de presse, en a côtoyé les « grands noms » et
a partagé une grande partie de « ses terrains » avec un certain nombre de journalistes auprès
de qui il a vite suscité l’intérêt et qui ont rapidement imposé à son sujet un cadre de

1 Pierre Bourdieu définit la notion de trajectoire comme une « série des positions successivement occupées par
un même agent (ou un même groupe) dans un espace lui-même en devenir et soumis à d’incessantes
transformations. » (Pierre Bourdieu, « L’illusion biographique », p. 81-89, dans Raisons pratiques. Sur la
théorie de l’action, Paris : Seuil, « Points/Essais », 1994, p. 82.
7 perception unique. Jusqu’à quel point Bernard Kouchner se soumet-il aux portraits qu’en
dressent ainsi les agents du champ médiatique ?

Ainsi, il s’agit d’appréhender un parcours qui constitue le produit d’une
interdépendance entre différents champs. Bernard Kouchner a acquis un capital symbolique à
partir de sa pratique humanitaire. Une notoriété qu’il a pu convertir dans d’autres espaces
sociaux.

Pierre Bourdieu a prévenu : « Essayer de comprendre une vie comme une série unique
et à soi suffisante d’événements successifs sans autre lien que l’association à un “sujet” dont
la constance n’est sans doute que celle d’un nom propre, est à peu près aussi absurde que
d’essayer de rendre raison d’un trajet dans le métro sans prendre en compte la structure du
1réseau, c’est-à-dire la matrice des relations objectives entre les différentes stations. »

A cette fin, nous tenterons d’examiner le produit de la rencontre entre des dispositions
personnelles, celle de Bernard Kouchner, et des champs spécifiques, notamment politique et
journalistique, eux-mêmes en constante évolution. Nous posons en préalable une série
d’interrogations : de quoi Kouchner est-il l’emblème ? Quels changements structurels dans les
champs considérés ont amené à l’existence sociale de Bernard Kouchner ? Ou quelles ont été
les conditions de possibilité de la figure kouchnérienne ?


Points de méthodologie

Pas d’étude d’un objet, ou d’un sujet, sans sa définition préalable. Bernard Kouchner
constitue d’abord une contradiction, une fracture dans l’idéologie. Nous tenterons, dans un
premier temps, de mettre au jour cette contradiction en l’explicitant par une trajectoire sociale.
Celle-ci témoigne de ce que l’accusation de trahison portée par certains politiques ou, dans
une moindre mesure, quelques journalistes à l’encontre de Kouchner n’est pas pertinente et
montre au contraire le malentendu originel. Un lien logique, en tout cas cohérent, parcourt la
biographie de Kouchner. Ses livres l’attestent. En particulier Ce que je crois, écrit en 1995 et
qui peut s’apparenter à une autobiographie : Kouchner parle de sa famille mais surtout de sa
jeunesse, de ses premiers pas dans le militantisme de gauche de ces années 1960, de la façon
dont il a renouvelé les modes d’engagement en marginalisant un discours et une lecture
politique et en déplaçant le curseur des oppositions partisanes sur le critère de la morale.


1 Ibid., p. 88.
8 De fait, l’appel au marché et à la guerre comme solution aux maux du monde figurait
dans ses premiers livres. De même, l’obsolescence du clivage gauche-droite, l’adaptation du
modèle social français à l’économie néo-libérale, l’éloge du risque au lieu de la solidarité,
l’ingérence humanitaire en tant que remède aux totalitarismes mais aussi à l’invasion des
populations du Sud chez celles du Nord, la critique de la gauche, la disqualification du
politique au profit de la société civile, la fin des idéologies. Autant de prises de position à
mettre en regard avec le préjugé positif qu’inspire l’humanitaire et sa pratique, comme
l’illustre l’engouement des journalistes pour l’épopée humanitaire mais aussi pour la
prophétie de la fin des idéologies.

Comparer ce que dit Kouchner à ce qui est dit de lui, comparer le contenu de ses
opuscules et les articles de presse écrits à son sujet permet de constater un travail de
(re)construction biographique de la part des agents du champ journalistique : journalistes,
mais aussi éditorialistes, sondeurs, commentateurs divers.

Bernard Kouchner exprime un hiatus entre le fond (de droite) et la forme (de gauche).
Pourtant, les agents sus cités en feront un « enfant de 68 » qui a réussi à se défaire des dogmes
et dont la gauche française aurait tout intérêt à s’inspirer. Original, téméraire, indépendant,
incorruptible, Kouchner va bénéficier d’un mythe fondateur qui s’origine dans son entrée dans
l’humanitaire et la création de Médecins sans frontières. Ce mythe sera produit et relayé par
les médias de masse mais aussi dans des ouvrages écrits par des journalistes. Quant aux
versions critiques, elles demeureront confinées à la confidentialité. Bernard Kouchner
rappellera le premier les termes de sa biographie dans des médias de presse écrite et
audiovisuelle toujours hospitaliers.

Ainsi, dans un second temps, nous tâcherons de prouver l’omniprésence médiatique de
Bernard Kouchner, plus dans son évolution que dans son exhaustivité. Que dit Kouchner dans
les médias ? Observe-t-on une évolution des modes d’interpellation ? Comment les médias de
masse ont-ils accueilli l’entrée de Bernard Kouchner en politique ? Les sollicitations
médiatiques ont-elles chuté à la fin de ses mandats politiques comme l’illustre le parcours de
politiques ordinaires ? En quoi l’offre kouchnérienne répond à la demande journalistique ?
L’on s’apercevra alors que, d’une part, Kouchner fait feu de toute thématique pour faire
avancer un certain projet de société qu’il ne nomme pas mais qui reste facilement identifiable,
et, d’autre part, que l’indépendance intellectuelle qu’il proclame est de plus en plus contredite
par les faits dont il est l’auteur. Qu’à cela ne tienne, sa critique permanente de la gauche ou
encore son soutien à une guerre internationalement impopulaire constituent, selon certains
agents du champ médiatique, des signes avérés d’autonomie intellectuelle.

9 Ces agents dominants, directeurs de journaux, éditorialistes, intervenants extérieurs
mais réguliers disposant d’un volume de capital symbolique substantiel, assigneront un
nouveau rôle à Bernard Kouchner, celui d’avoir émanciper l’intellectuel de ses oripeaux
idéologiques. Kouchner est un symbole. Il a ouvert la voie à une nouvelle génération
d’intellectuels enfin libres et qui prendront d’autant plus aisément le pouvoir, médiatique
essentiellement, que l’intellectuel de gauche, ou engagé, semble avoir disparu. En l’espèce,
l’outil de libération gît dans une pratique de la médecine humanitaire d’urgence, puis,
corollairement, dans la formulation et l’imposition d’un droit dit d’ingérence humanitaire.
L’humanitaire étant perçu comme un lieu neutre, apolitique. Libérer l’intellectuel et produire
un concept qui permet de défendre l’indigent sans sombrer dans la sélectivité, caractéristique
d’un asservissement idéologique, un travers d’une certaine catégorie d’intellectuels (il n’y a
pas de bons ou de mauvais morts, des morts de gauche ou des morts de droite, répètera-t-il) a
fait de Kouchner un intellectuel à part entière selon un mécanisme d’assignation ou de
labellisation strictement journalistique. Que cette reconnaissance soit toute journalistique
indique une évolution des rapports entre journalistes et intellectuels à la faveur des premiers.
C’est ce que nous verrons dans une troisième partie.

Le capital symbolique acquis dans le champ spécifique de l’humanitaire permet à
Kouchner de se positionner de façon relativement dominante dans d’autres champs. Les
facilités d’accès au monde médiatique l’autorisent notamment à tenir lui-même la plume dans
les grands médias de presse écrite pour un exercice qui n’est pas loin de s’assimiler à celui de
l’éditorial.

Mais à susciter tant d’attentes, le risque est gros de décevoir. Et, précisément, les
derniers éléments de la trajectoire de Kouchner, son entrée dans le milieu des affaires, ne
correspond pas aux préceptes qu’il avait inculqués jusque là. Prônant la morale en politique
comme en économie, Kouchner a frayé avec des dirigeants que la morale réprouve. Comme
si, sa vie durant, il n’avait eu de cesse de dénoncer un système inique tout en se tenant prêt à
entrer dans le jeu. De quoi susciter une fracture dans le monde journalistique et déstabiliser le
consensus autour du cas Kouchner. Or, le capital symbolique est peut-être le plus fragile,
vulnérable à toute entreprise de discrédit, fondée ou non. Alors l’allégeance journalistique qui
a contribué à construire le personnage peut s’en trouver entamée tout ou en partie et le travail
d’illusion biographique dévoilé.


Pour tenter de prouver jusqu’à quel point Bernard Kouchner s’est « fait » avec le
champ médiatique, nous avons sollicité les trois principaux titres de presse généralistes
nationaux, quotidiens (Le Monde, Libération, Le Figaro) et, mais moins systématiquement,
les hebdomadaires généralistes nationaux (Le Nouvel observateur, le Point, L’express). Pour
10

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