La logique du social de Raymond Boudon

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Ecole: PARIS IX DAUPHINE
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Une note de synthèse sur l'ouvrage de Raymond Boudon, la logique du social. Quelques critiques sur l'individualisme méthodologique.
Publié le : samedi 25 juin 2005
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GRASSINEAU Benjamin
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La logique du social de Raymond Boudon
01.04.2003 25.06.2005 Autre
Raymond Boudon La logique du social (Puf, 1979)  
Benjamin Grassineau    uteu . L™A r  Raymond Boudon est né en 1934. Ancien élève de l™ENS, agrégé de Philosophie, il enseigne la sociologie à l™Université de Bordeaux puis est nommé, vers 1970, professeur à l™université paris IV-Sorbonne, poste qu™il occupe toujours actuellement. Il dirige, parallèlement à son activité d™enseignant, des équipes de recherche du CNRS, notamment le groupe d™études des méthodes de l™analyse sociologique (GEMAS). Durant les années 60, R. Boudon part aux E.U et collabore avec le sociologue américain Paul Lazarfeld. A l™instar d™autres sociologues français, sa démarche va alors être influencée par le courant théorique américain de l™époque. Ainsi, il va s™orienter essentiellement vers la sociologie quantitative, et publie en 1967 sa thèse, dont le titre est éloquent : « L™analyse économique des faits sociaux ». En France, R. Boudon est connu comme étant le chef de file de l™individualisme méthodologique, courant qu™il a introduit dans le paysage sociologique français, et qu™il a ensuite largement promut.  L™Ouvrage.  - Le contexte de la parution.  « La logique du social » paraît en 1979, à une période où l™auteur est déjà bien lancé dans sa carrière. Il constitue grosso-modo un ouvrage de vulgarisation. R. Boudon explique à l™attention d™un public relativement large quel est le paradigme qui doit, selon lui, fonder les programmes de recherche en Sociologie : l’actionnisme . Pour bien saisir la portée de ce livre, il faut le rapporter à son contexte historique, celui de la fin des années 70, marquée par un affaiblissement en France des idées structuralistes et marxistes qui avaient dominées la pensée sociologique durant deux décennies. Ce déclin prend deux formes : il est théorique d™une part, avec la montée de paradigmes concurrents (l™ouvrage de Crozier et Friedberg, « l™acteur et le système » sort en 1977) et idéologique d™autre part, avec l™essor de la doctrine libérale sur le plan politique et intellectuel. « La logique du social » vient donc au bon moment, profitant de ce retournement de tendance dans les sciences sociales (en France) pour s™imposer comme un ouvrage de référence dans un domaine théorique capable de concurrencer les théories structuro-fonctionnalistes. Le ton est d™ailleurs donné dès le début de l™ouvrage dans la préface écrite en 1983 – il le fait à une époque où sa théorie avait le vent en poupe – où R.Boudon revient sur le débat théorique des années 70 pour dénoncer de manière virulente les excès des structuralistes qui considèrent que l™individu est uniquement déterminé par la structure sociale dans laquelle il se trouve. De même, il dénonce le sociologisme des tenants du structuralisme qui pratiquent selon lui, une rhétorique visant plus à appuyer une idéologie qu™à élaborer des problématiques issues de problèmes concrets. Quoi qu™il en soit, il apparaît clairement que, même si R. Boudon s™en défend, il y a bien entendu un parti pris idéologique latent tout au long du livre.  - Synthèse
 Dès le début du livre R. Boudon cherche à exposer la démarche et les méthodes de l™individualisme méthodologique en tant que science des rapports sociaux. . Pour cela R. Boudon se demande ce qu™est la sociologie. Face à l™hétérogénéité des sujets abordés par la discipline, il va chercher à synthétiser le problème en distinguant à la suite de Pareto, les actions logiques qui se rattachent à la rationalité économique et les actions non-logiques relevant du domaine de la sociologie. En définitive, pour dépasser la notion d™irrationalité, nous dit R. Boudon, les actions en apparence irrationnelles doivent être considérées comme des actions de type complexes dont le caractère rationnel est caché par la dite complexité (incertitudes, informations trop complexes…); ainsi nous dit-il la tâche de la Sociologie est « analyser la logique des actions non-logiques ». R. Boudon introduit pour cela un être conceptualisé, l™Homo Sociologicus , en écho à l™Homo Oeconomicus dont il se distingue, par un conditionnement plus marqué, une rationalité limitée (la notion de meilleur choix est mal définie), une interdépendance entre les préférences des agents et l™environnement, ainsi que par une rationalité cachée (Shadows motivations).  . R. Boudon préconise également de s™écarter du déterminisme holiste qu™il juge non fondé. Il réintroduit alors l™autonomie de l™acteur, qui est l™atome logique de la société, le fondement de l™analyse sociologique. Il va d™ailleurs réinterpréter les résultats de Durkheim sur le suicide en montrant à l™aide d™un modèle très épuré qu™on peut expliquer l™anomie comme le résultat non intentionnel de l™agrégation d™actions intentionnelles, c™est à dire, dotées de finalité.  . Pour rechercher le sens des actions individuelles, R. Boudon propose de le faire de façon téléologique, à la manière de Max Weber il faut chercher à percer la finalité de l™action d™un individu en se mettant à sa place, on pratique alors la sociologie compréhensive.  . Enfin, l™action de l™acteur, bien qu™il soit autonome, est limitée par la structure du système d™interaction dans lequel il évolue. Le travail du sociologue est alors, dans un cadre systémique et hypothético-déductif de réintroduire les contraintes qui s™imposent aux acteurs, afin d™expliquer les phénomènes sociaux comme la résultante d™actions individuelles.  La démarche de R. Boudon s™inscrit donc dans un programme de recherche à priori tout à fait cohérent, et il va essayer de montrer la pertinence de l™individualisme méthodologique et des principaux concepts qu™il emprunte ou invente, pour effectuer une réinterprétation de phénomènes sociaux classiques.  . En premier lieu R. Boudon effectue une redéfinition de l™Histoire. L™analyse à posteriori de faits singuliers permet d™illustrer la pertinence des explications qui reposent sur l™individualisme méthodologique. Il distingue ainsi la Sociologie de l™Histoire, où la Sociologie part du singulier pour déduire des faits généraux en étudiant les systèmes d™interaction dans un cadre formalisé (Théorie des jeux par exemple). . Il s™attache ensuite à définir le système d™interactions en opposant système fonctionnel et système d™interdépendance (deux idéaux-types d™un même phénomène). Le système fonctionnel fait intervenir des acteurs liés par des rôles définis de manière endogène ou exogène au système. Cependant, R. Boudon précise que les rôles laissent toujours une marge de liberté aux acteurs et ceci pour plusieurs raisons, il y a ambiguïté des rôles pour un même individu, il existe des sous rôles, il y a également un apprentissage des rôles, parfois difficile, il y a, au final, variance (au sens de Parsons) des rôles. Le système d™interdépendance correspond quant à lui à des ensembles d'agents dont les relations sont indépendantes des rôles (on se rapproche de la théorie micro-économique), par exemple, une file d™attente ou un marché boursier. Ces systèmes se caractérisent par le fait qu™ils engendrent des phénomènes collectifs « non voulus » par les agents. Certes, les systèmes fonctionnels ne sont pas dénués de tels effets, mais ils en sont beaucoup plus
pauvres, et ceci s™explique en partie par le fait, que de tels systèmes ont pour « fonction » de minimiser de tels effets, on passe d™un système inorganisé (d™interdépendance) à un système organisé (fonctionnel) par l™introduction de normes. Remarquons que les agents peuvent avoir conscience de l™existence d™effets émergents indésirables sans pour autant être à même de les modifier. R. Boudon élabore ainsi une typologie qui se veut la plus exhaustive possible des différents types d™effets émergents : neutralisation, divergences, effets de dégradation, de ségrégation, de frustration, d™amplification…L™effet de frustrat ion renvoie d™ailleurs à l™anomie de Durkheim.  . R. Boudon nous propose ensuite de passer d™une analyse statique à une analyse dynamique en réintroduisant le facteur temps. Plusieurs phénomènes entrent dans ce schéma, par exemple, la diffusion et l™innovation. L™objectif d™une analyse dynamique est d™étudier des processus qui à terme modifient le système d™interactions. Pour cela, R. Boudon fonde sa méthode sur l™analyse systémique en distinguant le système d™interaction, l™environnement et les sorties du système d™interactions. On a alors :  
  A partir de ce schéma général, on peut dégager une typologie de processus suivant la présence ou non d™effets de rétroaction.  - Les processus reproductifs qui n™ont pas d™effets feed-back. C™est le cas en Micro-économie d™une firme en concurrence pure et parfaite, R.Boudon prend l™exemple de paysans du Bengale qui se trouvent bloqués par l™existence de tels processus. - Les processus cumulatifs se caractérisent par un effet feed-back des sorties sur le système d™interactions. Ces processus peuvent être réversibles ou non. Un exemple de processus intrinsèquement irréversibles est par exemple le développement des connaissances scientifiques : la production de connaissances dans le système d™interactions scientifique produit des questions nouvelles qui engendrent des recherches et donc de la connaissance… R.Boudon isole une sous-classe de ces processus qu™il juge importante, il s™agit des processus oscillatoires où les réajustements du système d™interaction oscillent. Ces processus apparaissent parfois dans un contexte d™incertitude, sur les marchés boursiers par exemple. Raymond Boudon prend l™exemple des lois de l™imitation de Tarde : la mode qui repose sur la distinction par la possession d™objets rares, entraîne une explosion de l™offre de ces objets à bas prix qui se traduit à terme par une désaffectation envers ces objets devenus communs. La
production chute, le bien redevient rare, etc.… - Les processus de transformation cumulent les 3 effets feed-back. Par exemple, une politique de logements mal adaptée paralyse la construction et dégrade les logements, ce qui amène à modifier la politique de logements. On peut distinguer cependant dans les effets feed-back qui vont du groupe à l™environnement, l‚appel qui « pousse » le système d™interaction à faire intervenir l™environnement, et l™agression qui oblige l™environnement à se modifier (loi mal adaptée…). Ces processus sont particulièrement importants car ils influent sur la construction des normes et des valeurs. . Pour finir d™illustrer ce que doit être la sociologie, R. Boudon aborde la question de l™empirisme en Sociologie, la démarche est ici tout à fait classique, on va de l™observation à l™explication, mais il y a évidemment un va et vient perpétuel entre ces deux actions. Sociologie empirique et théorique sont donc inséparables, de même, il est vain de chercher à distinguer sociologie quantitative et qualitative. Enfin, lorsqu™on a mis à jour une corrélation statistique, on doit pouvoir l™expliquer dans une analyse décisionnelle et ne pas tomber dans le piège qui consiste à expliquer la structure par des explications simplistes qui reposent sur des classifications statistiques arbitraires. (Il s™oppose ici aux théories expliquant l™échec scolaire par la position sociale) En fin de compte, il faut réhabiliter la place primordiale de l™individu dans l™explication des faits sociaux.  Critiques.    - Critiques internes à la théorie.  . D™un point de vue épistémologique, le programme de recherche de R.Boudon pose un problème majeur, il utilise la méthode hypothético-déductive de manière ex-post. Dans le Chapitre II, il modélise un système d™interactions dont on a déjà observé l™évolution. On ne peut plus alors tester les hypothèses du modèle, car on ne peut pas vérifier la justesse de la prévision. Ce type de raisonnement n™est pas à proprement parler, scientifique au sens où K. Popper l™entend. On peut remarquer également qu™en utilisant une démarche inductive (passage du singulier au général), R.Boudon n™est pas très clair sur l™orientation épistémologique qu™il préconise. . Dans le même ordre d™idées, on peut facilement saisir toute la difficulté que peut poser le recours à la méthode hypothético-déductive formelle en Sociologie. Ainsi, en fonction de la complexité du modèle et des hypothèses qu™on pose sur les comportements des agents, on aura des résultats complètement différents. Par exemple, l™explication de l™inégalité scolaire suppose un arbitrage inter-temporel. Cela implique que les conclusions du modèle dépendront des hypothèses faites sur la pondération du présent. De même, en formalisant à l™aide de la théorie des jeux, se pose le problème du type de jeux employer ? Des jeux bayésiens, des jeux répétés ? On voit bien qu™il est tout à fait possible de complexifier les modèles, mais jusqu™où ? Plus inquiétant, on peut partir d™hypothèses contradictoires et arriver à des résultats similaires, pour peu qu™on réaménage un tant soit peu le modèle. En physique, la régularité des lois permet en général de trancher entre différents modèles, en sciences sociales, en revanche la complexité des faits permet de justifier des hypothèses complètement irréalistes. Remarquons encore deux points importants, R.Boudon suppose en général que les agents ne font pas d™erreurs, ou du moins les rectifient, il n™y a pas de décalage entre l™intention, (parfaitement connue par l™acteur lui-même) et l™action. Ceci est frappant dans le chapitre consacré au système scolaire, car les élèves savent parfaitement s™orienter, ils ne font pas d™erreurs d™orientation, ce qui semble irréaliste.
L™autre point critiquable est le suivant, même si le système d™interactions est connu et qu™on connaît parfaitement les intentions des acteurs, il n™est pas évident qu™on puisse en déduire les effets d™agrégation. En physique, par exemple, le passage entre les lois microscopiques et macroscopiques reste encore mystérieux, bien qu™on connaisse les lois propres à chaque échelle. Plus proche de nous, la circulation automobile pose des problèmes similaires. D™une manière générale, un modèle n™est pas forcément linéaire, il peut être complexe, chaotique et donc imprévisible.  . R.Boudon assimile à plusieurs reprises des acteurs collectifs (états, entreprises) à des individus autonomes. Cette hypothèse simplificatrice est contre factuelle comme le montrent les développements en théorie de l™organisation. Qui plus est, l™hypothèse de rationalité est inadaptée pour un acteur collectif. Le vrai problème, in fine, est de savoir « où » situer le centre de décision et de détermination de l™action. Mais, de la même façon, quelle action retenir ? Est-il rationnel de tourner la tête quand un avion passe ?  . A travers ce type de raisonnements, on voit bien qu™il y a un problème de fond à définir les actions comme des comportements téléologiques, on ne peut en effet déterminer où se fixe la limite à la rationalité des acteurs. Si on élargit le champ de la rationalité à tous les comportements humains, alors en suivant l™économiste Gary Becker, la famille, les enfants, sont le résultat de comportements rationnels. Il faudrait donc poser une limite raisonnable à la rationalité des acteurs, mais où la poser ? L™enfant reste-il avec ses parents par calcul ? Applique-t-il un calcul intertemporel probabiliste ?  . Pour finir, on soulignera la présence d™une hypothèse forte dans les travaux de Boudon qui si elle est relâchée entraîne des résultats différents, il s™agit de l™homogénéité supposée des relations entre les différents éléments du système d™interaction et l™environnement. Dans le chapitre sur l™inégalité des chances, peut-on sérieusement considérer que l™institution scolaire réagit de la même façon face à des élèves de différents milieux sociaux ? Il est permis d™en douter. Ajoutons à cela les phénomènes de discrimination les plus variés, les orientations « forcées » par l™institution, le fait que les élèves de milieu favorisés iront dans de meilleurs établissements, seront moins influencés par des camarades turbulents… Lever cette hypothèse présente donc un intérêt certain, car supposer une certaine « complicité » de l™institution permet d™éviter le piège d™une approche hyper rationaliste.  - Critiques externes  . Au niveau épistémologique, la notion de rationalité de l™acteur pose un problème insoluble, elle est irréfutable. Tout se ramène à un comportement rationnel ou utilitariste puisque, subjectivement, toute action de l™acteur est rationnelle. Même si pour R.Boudon, l™acteur a des préférences sociologiquement déterminées, le choix reste rationnel, il n™obéit pas à la passion, mais à un arbitrage en fonction de ses intérêts. Or, puisqu™on ne peut connaître la subjectivité de l™acteur, cette position est irréfutable. De plus, l™acteur a conscience de lui-même, ses choix sont conscients et utiles ; seulement, la psychologie individuelle a bien montré qu™il n™en était rien, de nombreux choix se font inconsciemment et sont déterminés par l™environnement, l™inconscient domine la conscience selon une logique qui lui est propre. On pourrait ainsi retourner la critique de R.Boudon à l™égard des structuralistes. Quand il les accuse de réduire l™individu à un simple automate, il oublie qu™il peut s™agir d™une simplification utile à l™analyse, au même titre que sa conception de l™individu calculateur est irréaliste.  . La critique anti-utilitariste a par ailleurs bien montré les présupposés philosophiques qui sous-tendent « l™individu utilitariste », que ses préférences soient déterminées socialement ou non. Celui-ci, explique Alain Caillé dans sa « critique de la raison utilitaire », est issu du
long développement de la philosophie occidentale qui a progressivement imposé l™idée d™un moi unique. Dans d™autres civilisations, le moi se compose de plusieurs parties qui peuvent entrer en contradiction ; la personnalité est éclatée. De toute manière, même si le moi est unique, qu™est-ce qui le gouverne, la passion ou les intérêts ? Comme Hirschman le montre, dans son ouvrage « la passion et les intérêts », le fait de faire reposer les ressorts de l™action sur l™intérêt ou la raison plutôt que sur la passion est une perspective assez récente dans l™histoire occidentale. A la limite, expliquer l™action par la raison revient à la concevoir comme soumise à un ordre transcendantal, la raison pure.  . D™un point de vue sociologique, l™individualisme méthodologique se heurte à de nombreux faits inexpliqués. Comment peut-il en effet expliquer l™altruisme, le don, la coopération, le respect de valeurs,… sans tomber da ns un raisonnement circulaire qui consiste à supposer un « désintérêt intéressé » de l™acteur ? Autre chose, comment expliquer l™existence empirique de déterminants sociaux ?  . Une autre critique qu™on peut adresser à R.Boudon est qu™en atomisant le social, il néglige largement les relations interpersonnelles, psychosociologiques, qui obéissent à des logiques qui leur sont propres.  . La psychologie sociale apporte à ce propos, un démenti formel vis à vis de la pertinence d™une recherche compréhensive de la finalité des acteurs. Dans la fameuse expérience de Milgram, les psychiatres interrogés, sensés bien connaître la nature humaine, supposent qu™une seule personne sur 1000 ira jusqu™à électrocuter le cobaye humain, or dans la réalité 65% vont jusqu™à le tuer (du moins pensent-ils le faire). On pourrait citer ainsi de nombreux exemples comme celui-ci, où les préjugés faussent notre juste perception de la nature humaine.  . Pour finir, une dernière critique qu™on peut adresser à R.Boudon est le caractère idéologique latent de certaines de ses propositions. En effet, le recours systématique au terme de marché, l™immixtion de concepts micro-économiques dans des analyses sociologiques et le choix de ses exemples : les méfaits des politiques égalitaires, la tragédie des biens communs… laissent à penser que l™auteur se situe da ns une optique sensiblement libérale. A.Hirschman a ainsi montré dans « deux siècles de rhétoriques réactionnaires » que le recours à la thèse de l™effet pervers est systématique dans les argumentations conservatrices. Elles consistent généralement à mettre en garde contre les effets indésirables de politiques bien intentionnées, mais « naïves », pour reprendre les termes d™Albert O.Hirschman. Cette argumentation est généralement injustifiée car les effets pervers sont surestimés et les effets positifs négligés. Quoi qu™il en soit, on voit bien tout l™intérêt qu™il peut y avoir à faire reposer ce genre d™argumentations sur une base scientifique, mais, comme nous venons de le montrer plus haut, cette base reste très fragile.   Au final, l™individualisme méthodologique, même s™il a eu le mérite de « redorer le blason de l™individu » auprès de la sociologie française, présente donc de nombreuses incohérences, et un champ d™investigation moins important que ne l™aurait souhaité R.Boudon. On ne peut, semble-t-il, le généraliser à l™ensemble des phénomènes sociaux. Bien qu™il puisse parfois éclairer certains phénomènes sous un jour nouveau, il reste, que l™emploi de paradigmes concurrents est indispensable pour bien cerner et appréhender le social dans sa complexité.
Licences Creative Commons Quelle est la qualification juridique des documents-type Creative Commons ?  Les documents Creative Commons sont des contrats-type qui permettent à l™auteur de communiquer  au  public les conditions d™utilisation de son œuvre. Ce sont des offres ou pollicitations, l™offre étant définie comme la « manifestation  de volonté (…) par laquelle une personne propose à une ou plus ieurs autres (déterminées ou indéterminées) la conclusion d’un contrat à certaines conditions » (1). On peut qualifier ces offres de contrats à exécution successive et de concession de droit d™usage. Elles sont fournies à  titre  d™information gratuitement par Creative Commons et n™impliquent aucun  transfert  des  droits de propriété intellectuelle (2). Elles ne peuvent donc pas être qualifiées de vente ou de cession. La qualification de prêt à usage ou de commodat adresse les biens qui doivent être restitués, ce qui n™a guère de sens dans le cas de biens immatériels. Le louage de chose incorporelle ou licence (location d™un meuble incorporel en droit de la propriété intellectuelle) est défini à l™article 1709 du Code Civil comme « un contrat par lequel l'une des parties s'oblige à faire jouir l'autre d'une chose pendant un certain temps, et moyennant un certain prix que celle-ci s'oblige de lui payer ». Le prix à payer n™entraîne ici aucune rémunération, mais les obligations qui pèsent sur l™Acceptant laissent à penser que la personne qui offre une œuvre sous de telles conditions en retire des avantages. Le respect de la destination et l™usage de la chose louée en bon père de famille fait partie des règles communes aux baux des maisons et des biens ruraux. La qualification de licence, sous-catégorie de contrats, est traditionnellement réservée à la propriété industrielle (licence de brevet ou de marque) et aux logiciels, et n™est pas employée en propriété littéraire et artistique. Cependant, ce terme est communément utilisé pour nommer les Creative Commons licenses , sous l'influence du terme américain et du concept de "licences libres" : licence GNU GPL, Licence Art Libre... La nouveauté de ce type d™offre peut enfin amener à la qualification de contrat innommé.  Quelle est la validité des licences Creative Commons au regard du formalisme français des contrats de droit d’auteur ?   Le formalisme des contrats de cession de droits de propriété littéraire et artistique (CPI L. 131-3) peut s™appliquer aux licences ou autorisations d™utilisation (3). Celles-ci doivent décrire de manière précise le domaine d'exploitation, soit l™étendue, la destination, le lieu et la durée des droits concédés. L™article 3 des licences Creative Commons énumère l™ étendue des droits proposés : « la reproduction de l’œuvre seule ou incorporée dans une œuvre dite collective, comme une publication périodique, une anthologie ou une encyclopédie », au sens de l™article L. 121.8 du CPI, voire modifiée en vue de former certaines « œuvres dites dérivées : traductions, les arrangements musicaux, les adaptations théâtrales, littéraires ou cinématographiques, les enregistrements sonores, les reproductions par un art ou un procédé quelconque, les résumés, la distribution d’exemplaires ou d’enregistrements » desdites œuvres, au sens du CPI, article L. 122-4, seconde phrase.
La durée (toute la durée légale de protection de l™Œuvre, t elle qu™elle est définie aux articles L. 123, L. 132-19, L. 211-4…) et l™étendue (le mond e entier) sont également identifiées. Quant à la destination , elle est clairement repérable dans l™intention de l™auteur de contribuer à un fonds commun en autorisant certaines utilisations gratuites de son œuvre. La cession des droits de reproduction et de représentation à titre gratuit est permise à l™article L. 122-7 du CPI. On précisera que les sous-licences sont explicitement interdites dans les documents Creative Commons, être titulaire d™un droit d™usage ne confère pas au bénéficiaire d™une licence Creative Commons le droit de céder ces droits. Le bénéficiaire ne pourra distribuer l'oeuvre ou la communiquer au public que sous les mêmes conditions sous lesquelles il l'a reçue. Le terme « bénéficiaire » et non pas le terme « licencié » a été retenu pour désigner dans la traduction française la personne qui accepte l™offre. Ce choix marque une volonté de confirmer cette interdiction et peut ainsi favoriser ainsi le consentement éclairé de l™acceptant. L™article 3 de la version originale prévoit que « Les droits mentionnés ci-dessus peuvent être exercés sur tous les supports, médias, procédés techniques et formats, qu’ils soient connus aujourd’hui ou mis au point dans le futur. » L™article L. 131-6 accepte « la clause d'une cession qui tend à conférer le droit d'exploiter l'oeuvre  sous une forme non prévisible ou non prévue à la date du contrat. ». Elle « doit  être  expresse », ce qui est le cas dans la version originale des licences. Mais étant donné qu™elle doit également « stipuler une participation corrélative aux profits d'exploitation », la phrase a été écartée de la version française, à l™instar de la solution retenue par les traducteurs allemands conformément à l™article 31.4 de la loi allemande sur le droit d™auteur de 1965, plus stricte, qui interdit l™exploitation sous une forme non prévisible. Si les cessions peuvent être consenties à titre gratuit, l™article L131-3 du CPI prévoit que les adaptations  audiovisuelles doivent prévoir une rémunération. Cependant, la jurisprudence (4) a admis la validité d™une cession des droits d™adaptation audiovisuelle même si aucune rémunération n™était stipulée, la contrepartie étant fournie par la publicité faite à l™ouvrage, œuvre préexistante. L™intention de l™auteur d™obtenir une diffusion et une distribution de son oeuvre sous Creative Commons plus large peut être interprétée comme le souhait d'une plus grande notoriété grâce aux copies et aux diffusions qu'effectueront les Acceptants, sans exiger une exploitation conforme aux règles spécifiques d™un contrat d™édition, ni être lié par un contrat d'exclusivité avec un producteur.  L™autorisation d™adaptation audiovisuelle ne doit-elle pas figurer dans un contrat écrit distinct de celui qui autorise les autres actes ? D™après l™article L113-4, « l’œuvre composite est la propriété de l’auteur qui l’a réalisée, sous réserve des droits de l’auteur de l’œuvre préexistante ». L™article L131-4 alinéa 3 stipule que « les cessions portant sur les droits d’adaptation audiovisuelle doivent faire l’objet d’un contrat écrit sur un document distinct du contrat relatif à l’édition proprement dite de l’œuvre imprimée ». On peut se demander si le choix de l™option qui autorise les modifications ne contraindrait pas à recourir à deux contrats Creative Commons séparées, de manière à respecter cette disposition qui vise à protéger l™auteur en lui faisant prendre conscience du fait qu™il s™agit de deux actes de cession bien différents. La réponse est non car les licences Creative Commons ne sont pas assimilables à des contrats d™édition au sens de l™article L132-1 du CPI : elles ne prévoient pas d™obligation pour le
bénéficiaire correspondant à la charge pour l™éditeur d™assurer la publication et la diffusion des exemplaires dont la fabrication est autorisée.  Quelle est la validité des offres Creative Commons vis-à-vis du droit général des obligations ?   L™absence de signature n™est pas le signe d™une absence de consentement ou d™information sur l™objet et la nature de l™engagement contractuel. Il est en effet obligatoire d™accompagner toute reproduction ou communication de l™œuvre d™une copie ou d™un lien vers le texte Creative Commons qui la gouverne. Il est précisé dans l™objet du contrat que l™exercice sur l™œuvre de tout droit proposé dans ladite offre vaut acceptation tacite de celle-ci, à l™image des licences d™utilisation de logiciels qui prennent effet à l™ouverture de l™emballage du disque d™installation. On peut inférer de l™article 1985 du Code Civil relatif au mandat que le commencement de l™exécution du contrat proposé par le destinataire de l™offre « révèle » son acceptation (5). La personne qui propose de contracter, l™auteur au sens de l™article 113 du CPI, garantit dans l™article 5a qu™elle a bien obtenu tous les droits nécessaires sur l™œuvre pour être en mesure d™autoriser l™exercice des droits conférés par l™offre. Elle s™engage à ne pas transmettre une œuvre constitutive de contrefaçon ou d™atteinte à tout autre droit de tiers (autres titulaires de droits ou sociétés de gestion collective qui auraient pu être mandatées, ou tout autre tiers), et à permettre une jouissance paisible à ceux qui en accepteront les termes. Cependant, la version originale 2.0 des textes Creative Commons (notre travail de traduction et d™adaptation portait jusqu™en mai 2004 sur la version originale 1.0) prévoit que cette clause de garantie deviendra optionnelle. Une telle exclusion de garantie pourrait être jugée sans valeur en cas de dommage. La responsabilité délictuelle étant d™ordre public, elle aura vocation à s™appliquer par défaut, même sans mention explicite : la responsabilité de l™offrant est alors définie par la législation applicable. Enfin, proposer des textes en langue française n™est pas seulement plus commode pour les utilisateurs français, mais répond également à l™impératif d™utiliser la langue française dans le cadre de relations avec des salariés ou des consommateurs (6) dans un contexte professionnel privé ou public.  Les contrats Creative Commons sont-ils compatibles avec le droit moral, norme impérative ?      Droit à la paternité   N™est-il pas obligatoire de choisir l™option Paternité ? (On notera que l™option Paternité devient obligatoire à partir de la version 2.0.) On pourrait en effet penser que l™option Non  Attribution , qui n™imposait pas d™indiquer la paternité de l™œuvre, ne pouvait pas être choisie en droit français car le droit à la paternité, prérogative de droit moral, est inaliénable. La même question est soulevée par l™article 4.a qui permet à l™Offrant de demander à l™Acceptant de retirer de l™Œuvre dite Collective ou Dérivée
toute référence au dit Offrant. Effectivement, un contrat qui imposerait à l™auteur de renoncer définitivement à son droit au nom, en échange d™une contrepartie financière ou non, serait nul. La jurisprudence relative aux contrats dits de « nègre » où l™auteur réel écrit un ouvrage pour autrui, et s™engage à renoncer à être identifié comme auteur auprès du public, est stable : l™auteur réel pourra toujours se faire reconnaître comme auteur (7). Les documents Creative Commons n™imposent pas une renonciation définitive, mais permettent une renonciation provisoire et une clarification (8). L™auteur pourra toujours faire reconnaître sa paternité. En revanche, ce droit à l™anonymat ne doit pas donner lieu à de fausses attributions de paternité, notamment dans le cas où l™utilisateur-auteur indiquerait un autre nom que le sien, ou s™approprierait indûment la paternité d™une œuvre. Le principe général étant la présomption de titularité au bénéfice de celui sous le nom duquel est divulguée l™œuvre, le système Creative Commons ne permet pas plus que le cas général d™authentifier la paternité des œuvres. La paternité indiquée dans une offre Creative Commons reste soumise à la bonne foi des utilisateurs.     Droit au respect   Autoriser à l™avance les modifications n™équivaut pas à aliéner le droit au respect. Le droit d™adaptation, traditionnellement cédé à l™avance, n™implique pas d™autoriser les modifications qui porteraient atteinte à l™intégrité de l™œuvre ou à l™honneur et la réputation de son auteur. L™auteur qui aurait mis à disposition son œuvre sous une offre Creative Commons autorisant les modifications et la création d™œuvres dites dérivées, se réserve toujours la possibilité d™un recours fondé sur droit au respect, en cas d™utilisation ou de dénaturation de son œuvre telle qu™elles lui porteraient préjudice.     Droit de retrait   Le droit de retrait, lui aussi d™ordre public, pourra toujours être exercé, même si le parcours de l™œuvre rend son application encore plus difficile sur les réseaux. Celui qui propose l™offre de mise à disposition se réserve à tout moment le droit de proposer l™œuvre à des conditions différentes ou d™en cesser la diffusion (article 7.b), dans le respect des offres précédemment consenties. L™auteur qui met fin au contrat Creative Commons devra respecter la bonne foi (9)  des personnes qui auront dans l™intervalle appliqué le contrat qu™il proposait.     Droit de divulgation  
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