Modélisation Cognition Fiction

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Cette question a surgi après réflexion sur la façon dont les artistes (musiciens, peintres, écrivains, poètes ...) se représentent la réalité environnante avant (et même pendant) la création de leur oeuvre représentant une partie de cette réalité. Nous nous concentrons dans cet article sur la fiction mais le raisonnement vaut pour toutes sortes de créations artistiques.
Nous ne raisonnons que sur des modèles, dit Paul Valéry ; Nous ne communiquons que par modèles, lui fait écho Gregory Bateson.
Nous savons qu’il existe en sciences une manière royale de modéliser : la modélisation mathématique. De nos jours, on fait appel à la modélisation informatique (la simulation) pour des problèmes hautement complexes. La modélisation qui constitue le cadre de cet article relève de la modélisation systémique. C’est le Disegno de Da Vinci, l’Ingenium de Vico ; c’est un art par lequel le modélisateur exprime sa vision de la réalité (AFSCET).
Nous pensons donc que la modélisation serait le processus cognitif principal du cerveau humain. Cela lui permet de se représenter la réalité en un certain « code » ou « langage », fût-il sous forme d’équations mathématiques, de graphes, de romans, de peintures, de musiques, de sculptures etc.
Si nous nous concentrons ici sur la fiction, c’est parce que tout aurait commencé très probablement par l’aspect narratif. L’être humain, bien que doté d’un outil puissant – le cerveau – recourt à la fiction pour comprendre la réalité environnante qui lui échappe. Il a donc créé des myhes, des légendes, des contes, des sagas, etc... (Il a également fait de merveilleux dessins dans des grottes). La fiction est un moyen de modéliser la réalité pour comprendre ; c’est un vecteur de connaissance (Cf. J.-M. Schaeffer).
Cette modélisation recourt au processus complexe de schématisation, à savoir, la production de schèmes dans l’acception kantienne du terme. Le schème est une esquisse structurée pré-conceptuelle de l’intuition (Cf. R. Estivals). Cette schématisation est basée sur un processus complexe faisant intervenir l’abduction et la simplexité. L’abduction, selon Peirce, serait le raisonnement naturel de l’être humain (les enfants en usent pour acquérir la langue maternelle) ; la simplexité (Cf. A. Berthoz) est un moyen de simplifier la complexité sans que ses caractéritiques ne se perdent pour autant (rasoir d’Ockham, loi de Zipf). Tout ce processus cognitif complexe mènerait à la conceptualisation (puis à la catégorisation puis ...)
Publié le : jeudi 29 décembre 2011
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La modélisation : activité cognitive principale de l’homme ?
Introduction Nous nous sommes posés cette question après avoir réfléchi sur le thème suivant: comment un écrivain, un romancier, se représente le monde avant de produire son œuvre? Puis cette problématique a été étendue aux autres « producteurs artistiques » à savoir le peintre, le musicien, le sculpteur etc... Autrement dit, que se passe-t-il dans la tête du créateur artistique avant qu’il ne crée, qu’il soit écrivain, musicien, peintre ou sculpteur ? A la question « Comment faites-vous ressortir votre oeuvre de la pierre », Michel-Ange répondait : Elle est déjà dedans .
C’est donc en réfléchissant sur le roman, puis sur la fiction, comme processus de représentation du réel qu’a surgi l’idée que la modélisation serait peut-être le processus général de penser de l’humain. « Nous ne raisonnons que sur des modèles » disait Paul Valéry. « Nous ne communiquons que par des modèles » lui faisait écho G. Bateson. Qu’est-ce à dire sinon qu’il existerait divers types de modélisation sur le plan cognitif : mathématique, schématique, graphique, systémique etc... Cela signifierait-il qu’il existerait un prototype de modélisation et donc un archétype de modélisation ? La réponse à cette question n’est pas simple. Nous nous proposons dans cet article de défricher ce terrain, passablement accidenté, et de tenter de trouver une réponse en se basant sur la production orale et textuelle de l’homme sans oublier le graphique et le schématique. Notre objectif est donc le suivant :
examiner les divers types de narration qui vont du mythe à la publicité en passant par le conte, la saga, la légende ;
examiner les types de représentations que sont les mathématiques, la physique, la chimie mais aussi les langages informatiques avec au premier chef l’algorithme qui leur est commun ;
examiner les créations artistiques (des types de représentations affectivo-imaginatives ?) : musique, peinture, sculpture, dessin.
Ces examens constituent un vaste programme et ne peuvent être tous abordés dans le cadre d’un article universitaire, mais plutôt dans le cadre d’un essai. Nous nous bornerons donc à examiner brièvement quelques exemples cités ci-dessus dans le cadre général de la modélisation.
 La modélisation   : quest-ce que cest  ? La modélisation qui constitue le cadre de notre problématique rejoint celle de la systémique, la science des systèmes et par conséquent celle des sciences de la complexité 1 . Elle est un procédé technique menant à un construit (dans l’acception de Lévi-Strauss) - le modèle, pendant de la réalité complexe - destiné à reproduire la réalité perçue dans le but de mieux la comprendre, voire d’agir sur elle. A notre époque informatisée, ce construit peut être étudié - élaboré et simulé - sur ordinateur en lieu et place de son vis-à-vis réel d’autant que ce dernier aura été « réduit » par le « rasoir d’Ockham » à des fins de commodité selon son degré de complexité. Ce construit
1   Nous renvoyons à cet égard le lecteur à divers ouvrages sur ce thème dont ceux de Jean-Louis Le Moigne, Daniel Durand, Edgar Morin, Jay Forrester, Gérard Donnadieu etc...
ne fera pas l’objet d’une démonstration mathématique ; il est tout juste confronté au réel dont il est la meilleure copie approximative.
Nous donnons ci-dessous une définition personnelle du système :
Un système est une totalité organisée, constituée d’éléments en interaction, qui génère des propriétés émergentes imprévisibles de par les caractéristiques propres des éléments du système.
Rappelons ici qu’un système est souvent complexe puisque formé de plusieurs composants reliés entre eux par des relations non linéaires tout en conservant chacun son autonomie. Ces relations d’interdépendance font que l’attitude du système n’est pas prévisible, parce qu’elle n’est pas le résultat de la somme de l’attitude de chaque composant. D’où le phénomène d’émergence dans un tel système. Un exemple simple serait l’eau : de l’association de deux gaz (hydrogène et oxygène) résulte un liquide, ce qui est imprévisible au vu de la nature de deux composants gazeux.
Il faut bien garder à l’esprit que le système en tant que tel n’existe pas dans la nature. Le système est une construction mentale de l’homme destinée à mieux comprendre des aspects de son environnement naturel perçu comme complexe (nature, société, politique, économie ...) - et non pas comme compliqué - et difficilement appréhendables avec la méthode analytique qui a prouvé ses limites 2 , même si elle a permis des avancées formidables dans le monde de la science en général. C’est la raison pour laquelle la méthode systémique a vu le jour. Cette construction se nomme modèle : ce n’est autre qu’une sorte de maquette, un modèle réduit de la réalité construit par l’homme. La méthode systémique utilise la modélisation  pour étudier les systèmes. C’est donc au premier chef une méthode scientifique. Mais nous pensons avec Valéry et bien d’autres, tels que H.A. Simon ou P.N. Johnson-Laird, que c’est en fait le processus 3 cognitif principal de l’être humain et qu’il prend diverses formes dont celle que l’homme a le mieux élaboré et le plus utilisé : la modélisation mathématique.
En général, les théories scientifiques sont exprimées au moyen des mathématiques. Ivar Ekeland, mathématicien norvégien, définit la modélisation en ces termes : "construction (intellectuelle) d'un modèle mathématique, c'est-à-dire d'un réseau d'équations censé décrire la réalité" . Il s’agit bien sûr ici de modélisation mathématique. La définition de la modélisation du groupe AFSCET est la suivante : La modélisation est un art par lequel le modélisateur exprime sa vision de la réalité. C’est une démarche constructiviste . Enfin, dans son article La modélisation est désormais notre mot-clé 4 , J.L. Le Moigne définit la modélisation comme étant un processus de construction intentionnelle représentant, par un système de symboles, quelque perception d'une expérience de la réalité perçue par le sujet
2 Quelques savants dont Leibniz avaient déjà émis des réserves envers la méthode de Descartes. G.B. Vico disait d’elle : « Si on l’applique avec rigueur, elle interdit l’invention, elle ne permet que la reproduction ». 3 Nous utilisons ce terme exprès parce que nous considérons qu’il dénote une démarche cognitive spécifique. Nous distinguons ainsi trois termes construits sur le même morphème proc-, chacun ayant une connotation spécifique : Le processus dénote plutôt une suite d’étapes « automatiques » propre à l’homme ou au vivant. Le procédé dénote plutôt une manière de faire, d’agir (ex : procédé industriel). La procédure dénote plutôt une démarche de type algorithmique. 4 In edil26, www.mcxapc.org
modélisant . (Retenons ici le terme symbole  qui est en soi une forme de modélisation synthétique). Et dans un ouvrage sur la mise en acte de la modélisation (Le Moigne, 2004), il dit : La modélisation se construit comme un point de vue pris sur le réel .
Cette modélisation dont on parle dans ces lignes est celle de Leonardo Da Vinci, le Disegno , ou celle de G.B. Vico, l’ Ingenium , qui fait que le poète, le physicien, le musicien, le peintre, l’architecte, l’écrivain etc...se rendent compte qu’ils procèdent de la même manière pour se représenter des phénomènes, des évènements, ou pour construire et élaborer des projets. Ce n’est pas une méthode qu’on appellerait rigoureuse mais plutôt un cheminement de la pensée qui laisse la place à l’intuition, au flou, au vague, à l’incertain. Lorsque l’on pense, les idées se bousculent de manière « désordonnée » 5 , une idée appelant une autre ; on ne pense pas linéairement, séquentiellement, mais de manière complexe, réticulaire, et c’est pour cela que l’on a besoin de coucher par écrit ses pensées. La modélisation nous permet de gérer cette complexité. Elle ne peut donc être représentée sous forme linéaire ou arborescente mais seulement sous forme de réseau dans lequel les relations entre les éléments sont plus importantes que les éléments eux-mêmes sans toutefois que l’importance de ces éléments soit négligée. Un bon exemple serait la méthode du Mind Mapping élaborée par Tony Buzzan - et utilisée dans les milieux des entreprises 6  - où l’on dresse une carte heuristique de ses pensées. K. Marx disait : « l’abeille confond par la structure de ses cellules de cire l’habileté de plus d’un architecte. Mais ce qui distingue dès l’abord le plus mauvais architecte de l’abeille la plus experte, c’est qu’il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche ».
Mais la définition qui nous a le plus séduit, à juste titre d’ailleurs, est celle d’Henri Planchon dans son exposé La Modélisation 7 : (...) l’élaboration d’une modélisation se rapproche de l’écriture d’un poème, où pour mieux traduire ses émotions, on s’autorise certaines licences, on enfreint certaines lois afin de dégager une émotion, une esthétique qui pourra aider l’approche de l’indicible, de ce monde presque incommunicable que le poète vit pleinement et qu’il met tous ses efforts à partager avec d’autres. Le poète tente de construire ce qui peut se montrer et qui ne peut se dire. Et lire un poème, ce n’est pas être uniquement à l’écoute, ni dans une observation attentive, c’est pénétrer la pensée de l’auteur à travers soi. Un poème, comme une modélisation, ne s’appréhende pas comme un objet, il se partage. Quelque soit la définition proposée, nous pensons que le processus de modélisation chez l’homme est une caractéristique mentale lui permettant de se représenter et de représenter la réalité dans un « langage » donné : équations, schémas, récit, code, poème, etc. Il y a donc un processus mental préalable (réflexion, imagination, parfois ou souvent les deux à la fois) à la production d’un modèle et qui peut prendre la forme d’équations, d’un roman, d’un tableau ou d’une symphonie. Nous proposons plus loin un schéma de ce processus mental. Mais examinons tout d’abord quelques genres de modélisation.
 Genr  es de modélisation 
5 Est-ce vraiment le cas ?  6 Rien ne nous empêche de l’utiliser nous aussi. 7  http://acim.ouvaton.org
Nous avons utilisé le terme « genres de modélisation » pour ne pas confondre avec la classification instaurée par la communauté scientifique et qui distingue entre des types de modélisation sans toutefois établir de démarcation réelle entre eux (type conceptuel, type notionnel etc...). Nos genres de modélisation sont au nombre de quatre :
le genre mathématique  qui recouvre les matières scientifiques où la modélisation est exprimé en langage mathématique sous forme d’équations (maths, physique, chimie, informatique) ;
le genre narratif  - qui nous importe le plus ici - et qui est exprimé en langues naturelles sous diverses formes narratives (mythe, légende, saga, roman, poème, conte, fable, etc.);
le genre graphique  qui est exprimé de manière générale sous formes de « schémas » ou de « dessins » (peinture, dessin, caricature, sculpture) ;
le genre musical représenté par la musique, qui tient aussi du genre narratif puisque le chant est une mélodie sur laquelle sont greffées des paroles.
Pour être conséquent avec soi-même, nous devrions commencer par le genre graphique. Car au commencement, il y a le réel, le monde physique environnant. Duquel l’homme va se faire une représentation imagée - l’image, le modèle du réel - que l'on retrouve par exemple dans les grottes préhistoriques sous formes de peintures rupestres. Mais cela suppose que l’homme avait déjà esquissé, élaboré ces images dans sa tête sous (une) certaine(s) forme(s). Nous devrions ensuite enchaîner avec le genre narratif puisqu’en remontant loin dans l’histoire de l’homme nous rencontrons les mythes, les légendes et autres fables. Or cette suite chronologique nous imposera de développer et de détailler nos propos de manière bien plus élaborée, ce qui outrepassera les caractéristiques d’un article universitaire. Nous débuterons donc par le genre mathématique pour mieux situer la notion de modélisation du réel.
Le genre matématique
     
Nous n’aborderons pas ici la modélisation mathématique en soi qui est un domaine bien spécifique et par trop délicat. Dans notre optique, les mathématiques ne constitueraient pas une modélisation du réel puisque les entités qui la constituent – les objets mathématiques – sont des abstractions mentales idéalisées. Ces entités n’étant pas perçues par les cinq sens, il n’y a donc pas de parcours cognitif perception conceptualisation 8 . Des notions comme l’infini, la limite supérieure, un point mathématique, etc... n’existent pas en tant que tels dans le réel pour que l’on puisse parler de modélisation dans notre acception du terme. Les mathématiques constituent un domaine de connaissances  abstraites construites à l'aide de raisonnements  logiques  sur des concepts tels que les nombres , les figures , les structures , les transformations  N’oublions pas toutefois que l’ancêtre des mathématiques, le calcul, traitait de problèmes bien concrets concernant le commerce, la population, les mesures de distance, d’angles, de surfaces, les planètes etc... Les mathématiques étaient à l’époque classique une science de l’ordre et de la mesure. Cela ne veut pas dire qu’elles ne laissent pas de place à l’imagination ou à la création, bien au contraire. De grands mathématiciens, tels Henri Poincaré, de grands physiciens, tels A. Einstein, accordaient une place notoire à l’imagination, c’est-à-dire à la représentation/visualisation d’une situation-problème (Ex : l’ascenceur cosmique d’Einstein, le démon de Maxwell, etc.). Pour Henri Poincaré, la démarche mathématique consistait en quatre temps : préparation, incubation, illumination, vérification (selon l’acte de créer de G. Wallas). Et c’est dans les phases d’incubation et d’illumination que l’imagination jouait son rôle. Le mathématicien Wendelin Werner (probabiliste) dit de son travail (Werner 2010): « Je manipule évidemment des objets abstraits, mais ils ont une résonnance particulière dans l’imaginaire. On les associe à quelque chose de vécu, d’un peu moins abstrait que d’autres objets mathématiques. (…) J’aime manipuler ces objets. J’y trouve quelque chose de personnel, pas complètement détaché de moi ».
                     Ainsi, quand les mathématiques disent : s n 1 =  lim k s n ,  n=0 nous décrivons l’attitude de s n  en disant que la somme s n approche de la limite 1 lorsque n tend vers l’infini, et en écrivant : 1 = 1/2 + 1/2² + 1/2³ +…+ 1/2ⁿ , nous sommes en présence d’une modélisation mathématique concernant les nombres réels, objets purement mathématiques, c’est-à-dire abstraits, imaginaires. Mais les autres domaines scientifiques font également usage de la modélisation mathématique, c’est-à-dire d’un procédé de description du réel au moyen du langage mathématique 9 .
8 Selon J-L Krivine, les mathématiciens ne feraient que décrypter les mécanismes de leur propre pensée, en utilisant inconsciemment le lambda-calcul qui serait notre « mentalese », le langage-machine de notre cerveau. En pensant, ils ne feraient que « reproduire des calculs qui moulinent depuis des millions d’années ». In Science&Vie, nº1013 février 2002 . 9 Rem: la modélisation dont on parle dans ce texte est celle qui précède la modélisation mathématique ou toute autre forme de représentation.
Ainsi, quand la physique dit :
nous avons une modélisation qui se rapproche un peu plus de notre acception puisque cette équation différentielle représente la trajectoire d’une particule de masse m  dans un champ de potentiel, moyennant ses coordonnées dans l’espace en fonction du temps. On peut déjà avancer que la modélisation exige d’identifier et de sélectionner des aspects pertinents d’une situation du monde réel.  De même , quand la chimie dit : 2 KClO 3  2KCl + 3 O 2 , on est en présence de la modélisation d’une réaction chimique selon laquelle 2 molécules  de chlorate de potassium se décomposent en 2 molécules de chlorure de potassium et 3 molécules de dioxygène . N ous avons là une modélisation similaire à celle de la physique . Une équation chimique est un langage permettant de décrire les réarrangements d'atomes s'opèrant au cours d'une réaction chimique. Ce bref exposé sur la modélisation de type mathématique nous a servi à situer un tant soit peu les manières qu’a inventées l’homme pour se représenter, représenter et décrire l’environnement qui l’entoure, la réalité. Mais avant d’en arriver là, il lui a fallu du temps depuis les penseurs grecs de l’Antiquité. Et avant cela, l’homme a utilisé un genre de modélisation caractéristique de sa nature et qui fait appel à ce qui le différencie dans le monde animal : la parole.
 Le genre narratif   : in principio erat oratio 
Quand les outils lui permettant de comprendre le monde lui font défaut, l’homme se met à tisser des « explications ». Bien que doté d’un formidable outil hyperpuissant, le cerveau - clé de son évolution, de son progrès, et de ses avancées dans bien des domaines - l’être humain se montre,
par cette caractéristique qui lui est propre, propice à la fabulation, à la mystification, à faire appel à telle entité ou telle force pour expliquer des phénomènes dont le sens lui échappe. Pour comprendre son environnement et le faire comprendre à son entourage (ou plutôt de tenter de faire comprendre ce qu’il en a compris), l’être humain a très probablement commencé par « raconter des histoires » (puis à les graver sur les parois de grottes, ou inversement, mais même dans ce dernier cas cela suppose que l’histoire était déjà gravée dans sa tête sous une certaine forme). L’être humain a donc probablement commencé par modéliser son environnement par la fiction parce qu’elle est un vecteur de connaissance. Qu’est-ce que connaître – quoi que ce soit – sinon d’avoir de ce « quoi que ce soit » une représentation iconique, à savoir, une image plus ou moins précise et polysensorielle (à la fois) ou, à des niveaux supérieurs de complexité, un modèle plus abstrait.
Pourquoi la fiction ? En paraphrasant ce titre de l’ouvrage de Jean-Marie Schaeffer (Seuil, 1999) nous pensons poser le fait que l’homme, pour comprendre le monde, a inventé, créé, imaginé des « fictions » et que ces dernières se sont développées au fur et à mesure pour donner les mythes, les légendes et autres contes, fables, sagas etc. jusqu’à la publicité en passant par les mathématiques 10 . Cette vision découle de la fonction narrative de Bernard Victorri (Victorri 2006) concernant l’origine (ou plutôt l’émergence) du langage humain (il s’agit en fait du passage du protolangage au langage, le protolangage étant un système de communication utilitaire bien plus rudimentaire que le langage). Selon cette hypothèse, l’émergence du langage – la langue naturelle – serait due aux situations de crises chez les anciens hominidés (homo sapiens archaïques), et le langage se serait développé (en se complexifiant) pour éviter que les crises ne se répètent au sein de la société, favorisant par-là la cohésion sociale et la survie du groupe. De là à la naissance des mythes, il n’y a qu’un pas, et le reste a suivi.
Protolangage et langage ont ainsi cohabité durant un moment jusqu’à la disparition du premier. Le protolangage aurait été un langage utilitaire à la syntaxe rudimentaire du type Tarzan manger banane mais au lexique riche. Le langage, en empruntant très probablement au protolangage son lexique, a développé des caractéristiques spécifiques lui permettant de devenir une langue en se complexifiant (et parfois en se simplexifiant comme on le verra plus loin pour le processus de modélisation) : l’aspect dans l’expression de la temporalité, les modalités (verbes modaux), les démonstratifs (qui peuvent servir de déictiques), la syntaxe, mais aussi la polysémie, la métaphore, la métonymie, autant de propriétés qui faisaient défaut au protolangage et qui auraient permis au langage « l’évocation d’événements passés ou imaginaires, qui ne font pas l’objet de l’attention immédiate des interlocuteurs ».
Une réponse donc à la question posée ci-dessus serait l’extrait suivant de l’article de B. Victorri :
« Raconter une histoire, c’est le plus souvent s’extraire de la situation présente pour introduire un autre cadre spatio-temporel, y faire surgir des personnages réels ou imaginaires, les faire vivre, agir, penser, parler sur une espèce de ‘scène verbale’ que l’on dresse devant son auditoire, en déroulant, plus ou moins vite selon les besoins, le fil d’une temporalité que l’on maîtrise entièrement et que l’on met au service de la dynamique des évènements qui se succèdent sur cette scène, qui peut elle-même, à son tour, se déplacer pour suivre un acteur ou une
10 Le lecteur nous excusera ce raccourci.
intrigue, jusqu’au bout du monde s’il le faut. Bref, on l’aura compris, la fonction narrative nécessite de manière impérative l’utilisation de toute la complexité de nos langues qui se révèlent d’ailleurs étonnament adaptées à cet exercice (...) . Mais, au-delà, la fonction narrative a bien d’autres usages : depuis les contes pour enfants et les mythes d’origine jusqu’au récit des rêves et des romans de science-fiction, elle « informe » en un tout autre sens 11 : en formant les esprits à exercer leur imaginaire, (...) la narration a joué et joue toujours un rôle fondamental dans la mise en place et le renouvellement permanent du monde culturel qui caractérise toutes les sociétés humaines. Raconter des histoires, loin de n’être qu’une activité anecdotique réservée au loisir, est au coeur même de la structuration de ces sociétés, dans la mesure où elles reposent avant tout sur le partage de valeurs culturelles communes ». Cette vision « narrative » est corroborée par Jean-Guy Meunier dans son article Narration et cognition  (Meunier J.-G 1993). Il dit ainsi : « La narration apparaît comme un mode représentationnel par lequel les individus, comme la société, organisent et interpètent leur propre poids dans leur environnement ». Et selon lui, on peut trouver des équivalents des fonctions cognitives générales au niveau de l’acte narratif :
- fonctions perceptives - fonctions praxiologiques - fonctions de contrôle - fonctions épistémiques - fonctions ipséiques - fonctions didactiques
Concernant les fonctions perceptives, il dit : « La narration serait une manière parmi d’autres de fixer la mémoire individuelle ou collective des représentations englobantes et intégratives des perceptions complexes. Le récit constituerait donc, pour l’énonciateur, une manière de figurer sa propre perception du monde ». Au vu de ces fonctions citées ci-dessus - des grilles cognitives selon Catherine Grall (Grall 2007) –, la narration apparaît pour J.-G. Meunier comme « un processus par lequel un agent cognitif fixe ses perceptions, les déploie dans des gabarits d’action, les balise par des normes, en juge la validité et se situe lui-même comme unité ; elle constitue donc une modalité symbolique originale d’adaptation et d’insertion d’un sujet dans le monde, en regard des autres et de soi ». C. Grall ajoute que l’agent cognitif, dont les fonctions représentationnelles multiples sont toutes activées par sa performance narrative, configure des perceptions à valeur de simulation.
On peut donc dire que l’homme « fictionnalise » non seulement pour s’amuser mais surtout pour apprendre et connaître. La fillette qui joue à la poupée en s'imaginant mère de famille ou le garçonnet qui joue à gendarmes-voleurs, disposent déjà de la faculté de créer un monde fictif via leur imagination, laquelle demeure toujours liée à des objets/entités du monde réel. L’enfant
11 Sa première manière d’informer est d’ordre factuel c’est-à-dire l’information factuelle, le degré zéro de linformation.
modélise déjà dans sa tête - en le simplifiant et sans le savoir (comme il le fait pour la langue) -, son futur monde d’adulte afin d’apprendre à mieux le connaître et donc à s’y adapter. De même, l'auteur qui invente une histoire crée aussi un monde fictif basé sur des éléments réels. Il ne fait alors que modéliser ce que le monde pourrait devenir (ou aurait pu être ou a pu être) selon son propre point de vue. La fiction est une démarche indispensable de la pensée, dès qu’elle tend à se dégager de la perception brute (H. WALLON,  De l’acte à la pensée ).
La modélisation peut ainsi prendre plusieurs formes en prenant appui sur un langage, comme nous le résumons dans le schéma suivant :
 { symbolique équations Modélisation Langage { langue narratif  { graphique dessins, peintures  acoustique musique (+paroles)
 Quelle modélisation  ? Après avoir brièvement exposé ci-dessus deux genres de modélisation, le mathématique et le narratif, essayons de définir la nature du processus de modélisation concernant les artistes et auteurs et le ou les processus cognitifs mis en jeu. Dans la modélisation systémique, l’observateur (le modélisateur) fait partie du système ; sa modélisation est donc subjective : c’est son point de vue. Prenons pour exemple la multitude d’ouvages de géopolitique sur un thème donné (le pétrole, par exemple): les points de vue (les modèles) divergent ou convergent, selon les auteurs, mais on retrouve toujours un socle commun (la modélisation). Il n’en est pas de même en modélisation mathématique : les résultats doivent converger mais les chemins (la/les modélisation/s) peuvent différer.
Dans sa présentation de la modélisation, Henri Planchon 12 dit ce qui suit : « Toute perception, toute idée crée une représentation mentale qui, si elle est pensée, conscientisée, peut se traduire par une modélisation. Le fait même de vouloir donner une trace écrite à cette image mentale participe de la construction de la modélisation. C’est en voulant projeter sa pensée que celle-ci s’organise et modélise. Cette progression du flou, de la forme 12  http://acim.ouvaton.org
“haloïque” de notre modélisation mentale, vers des idées plus claires au travers d’une image dont l’architecture apparaît plus nettement, cette progression se trouve facilitée et s’effectue en passant par une production écrite et/ou orale. À ce niveau, les éléments se trouvent essayés, corrigés, adaptés et surtout reliés entre eux de façon à ce que, ensemble, ils forment un tout cohérent perceptible et appréhendable globalement ».
Nous pensons que tout se joue autour de cette forme haloïque 13 . Car la modélisation suppose que l’agent/sujet cognitif ait déjà élaboré au préalable une représentation au cours de la phase de conceptualisation. Nous pensons que cette phase consiste en un processus complexe nommé schématisation  où le sujet cognitif élabore de manière rapide et subconsciente deux sortes de schèmes 14 . Pour en arriver là, il semble que le sujet cognitif utilise un processus cognitif naturel déjà mis en place dès sa plus tendre enfance pour acquérir sa langue maternelle : l’ abduction .
C’est le philosophe-logicien C.S. Peirce qui le premier a mis le doigt sur ce type de raisonnement humain, affirmant que c’est un type de raisonnement faible , manquant de rigueur par rapport aux autres formes de raisonnement fort  que sont l’induction et la déduction. Mais Peirce préconise l’étude de ce type de raisonnement, d’abord parce qu’il serait à la base de la perception humaine et ensuite parce que ce serait le seul type de raisonnement par lequel de nouvelles idées surgiraient. Selon Peirce, l’abduction est un mode de raisonnement où une personne, au lieu d’une démarche logique (comme dans la déduction par modus ponens ), infère une étape précédente, par un processus heuristique, à partir d’un cas présent.
Explicitons brièvement ces trois modes de raisonnement 15 en commençant par la déduction (ou raisonnement hypothético-déductif) qui est le mode de raisonnement le plus familier (dont Sherlock Holmes est le représentant le plus illustre):
Etant donnée une loi : Tous les hommes sont mortels , et un cas : Socrate est un homme , on en déduit un résultat : Socrate est mortel .
Dans l’ induction , on se fonde sur le cas et le résultat pour inférer une loi : Cas : Socrate est un homme, de même que G. Bush, Ben Laden, vous, moi ; Résultat : Socrate est mortel ; Loi : Tous les hommes sont mortels ;
Pour l' abduction , on infère le cas à partir de la loi et du résultat : 13 Le terme anglais “ gist ” nous paraît adéquat pour rendre cette notion. 14 Nous expliquerons ce terme plus loin mais précisons d’emblée qu’il en existe une acception commune à Kant,  Piaget, Revault d’Allones, Robert Estivals et bien d’autres, même s’il en existe des nuances. 15  Il en existe un quatrième qui est la transduction où l’on a la possibilité de transférer un raisonnement d’un domaine à un autre, possibilité due à un certain degré d’homomorphisme.
Résultat : Socrate est mort ; Loi : Tous les hommes sont mortels ; Cas : Socrate était probablement un homme ;
Le raisonnement par abduction n’est pas rigoureux au même titre que les deux autres modes de raisonnement. Car on peut inférer le mauvais cas : ainsi, si Socrate est mort ( résultat ) et que tous les chats sont mortels ( loi ), nous pouvons abduire  le cas : Socrate était probablement un chat. Mais la déduction, avec toute sa rigueur (voire à cause d’elle), peut également mener à des absurdités encore plus « illogiques » que les probabilités/possibilités issues de l’abduction. Ainsi : Loi : Un cheval rare est cher ; Cas : Or, un cheval bon marché est rare ; Résultat : Donc, un cheval bon marché est cher .  L’abduction nous permet d’aboutir à une prévision générale sans garantir une issue claire et nette. Le raisonnement par abduction procède à partir d’un résultat constaté, il invoque une loi et infère que quelque chose a pu être le cas. C’est le genre de raisonnement opéré par les locuteurs d’une langue lorsqu’ils procèdent par suppositions fondées sur des données d’autres grammaires et en inférant à partir d’elles. C’est ce qui fait dire à Henning Andersen que l’acquisition d’une langue par un enfant implique les trois modes de raisonnement mentionnés ci-dessus, dont le plus important, car le plus utilisé, est l’abduction.
Au fil de son acquisition, l’enfant construit la grammaire de la langue qu’il entend parler autour de lui. Ce faisant, il l’interprète comme un résultat et fait des suppositions (il procède par heuristiques) quant à la structure de la grammaire de cette langue, et ce, en s’appuyant sur des règles linguistiques supposées innées ; c’est la phase abductive 16 .
La grammaire de la langue que l'enfant se construit est testée de deux manières :
1. il peut entendre de nouvelles structures et vérifier si la grammaire qu’il s’est construite peut les reproduire ; c’est la phase inductive. Si cela échoue, l’enfant va recourir à d'autres innovations abductives.
2. l’enfant reproduit les structures qu’il a entendues, vérifiant ainsi sa grammaire construite auprès des autres locuteurs ; c’est la phase déductive. Si les locuteurs ne le comprennent pas ou s’ils le corrigent, l’enfant va rectifier sa grammaire.
 Le raisonnement par abduction serait donc à la base de la « logique » humaine, du « raisonnement ». En outre, ce mode de raisonnement jouit d’un atout que ne possèdent pas les deux autres modes de raisonnement. En effet, face à la rigueur et donc à la rigidité (ces deux 16  Si l’enfant n’entend pas parler autour de lui, sa faculté de langage n’est pas sollicitée et il n’acquerra aucune langue.
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