Rythme métrique et rythme rhétorique dans la poésie lyrique d'Horace : recherches sur une poétique du sens

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Domaine: Sciences de l'Homme et Société
Ce travail vise à décrire les spécificités stylistiques de l'écriture d'Horace dans son oeuvre lyrique (Odes Livres I à IV et Chant Séculaire), afin de définir la nature poétique du sens qui s'y construit. Le style des poèmes est étudié dans les relations entre, d'une part, l'arrangement syntaxique et rhétorique des mots dans les énoncés et, d'autre part, la forme métrique des strophes. Ces relations sont décrites à plusieurs échelles. La première partie du travail se consacre aux limites de phrases et de strophes ; la seconde étudie le positionnement dans la structure métrique des outils syntaxiques, lexicaux, phoniques, qui contribuent au rythme rhétorique de la phrase ; la troisième montre comment les mots et les membres syntaxiques proposent une relecture métrique des strophes. Les conclusions de ce travail sont de plusieurs ordres. La complexité du genre lyrique d'Horace est illustrée par la pluralité de ses visées discursives et des outils rhétoriques mis à leur service. La versification d'Horace est étudiée d'après une métrique verbale et syntaxique qui révèle ses richesses expressives. Les relations entre métrique et rhétorique, qui vont de l'unisson au contrepoint complexe, témoignent d'une polyphonie poétique du sens, où s'associent l'individualité et la voix communautaire

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SOUS LE SCEAU DE L’UNIVERSITÉ EUROPÉENNE DE BRETAGNE

UNIVERSITÉ RENNES 2 Haute-Bretagne
École Doctorale – Art, Lettres, Langues

Centre d’Études des Littératures Anciennes et Modernes










RYTHME MÉTRIQUE ET RYTHME RHÉTORIQUE
DANS LA POÉSIE LYRIQUE D’HORACE :
RECHERCHES SUR UNE POÉTIQUE DU SENS




Thèse de Doctorat
Discipline : Littérature Ancienne




Présentée par Philippe ZIMMERMANN

Directeur de thèse : M. Marc REYDELLET

Soutenue le 28 novembre 2009


Jury :
M. Marc BARATIN, Professeur, Université Lille III
Mme Jacqueline DANGEL, Professeur Émérite, Université Paris IV
M. Marc DOMINICY, Professeur, Université Libre de Bruxelles
M. Marc REYDELLET, Professeur Émérite, Université Rennes II (Directeur de thèse)
Mme Anne VIDEAU, Maître de Conférences HDR, Paris X
Zimmermann, Philippe. Rythme métrique et rythme rhétorique dans la poésie lyrique d'Horace : recherches sur une poétique des sens - 2009
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REMERCIEMENTS



Je tiens tout d’abord à remercier mes parents, ma famille, tous mes proches, qui, de près ou de
loin, ont contribué, par leur présence, leur attention, leur soutien, leur patience, à
l’accomplissement de ce travail. Qu’ils trouvent ici l’expression de ma profonde gratitude.

Je remercie également mon directeur de recherche, Monsieur Marc Reydellet, qui, par son
savoir, par son sens aigu et vivant de la langue latine, a fortifié en moi le goût pour ces études.
C’est à lui que je dois ce beau sujet de thèse. Je n’oublie pas sa confiance indéfectible, sa
patience, sa générosité.

J’exprime ma gratitude envers Madame Jacqueline Dangel, qui, après avoir participé à mon
jury de Master, a bien voulu m’accueillir à son séminaire de stylistique latine à la Sorbonne,
et m’a permis, à plusieurs reprises, d’avoir avec elle des entretiens fructueux.

Que soient, enfin, remerciés les membres du CELAM, et spécialement ceux du Centre
d’Étude et de Recherche des Textes Latins et Grecs, qui ont toujours eu pour moi une oreille
attentive et m’ont encouragé dans mon travail.
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SOMMAIRE
Introduction Générale.............................................................................................................. 4
I. Forme, genre et style........................................................................................................................................ 6
II. La rhétorique des Odes................................................................................................................................. 11
III. La métrique des Odes.................................................................................................................................. 40
IV. Envoi........................................................................................................................................................... 65
Partie A Limites des unités rhétoriques et des unités métriques ....................................... 67
Chapitre I : Les fins de phrases dans l’ode et dans le cadre métrique :............................................................ 70
Chapitre II : Les fins de strophes et leurs rapports avec le déploiement phrastique....................................... 142
Chapitre III : Le déploiement de la phrase : longueur et effets de clôture par rapport au cadre strophique... 225
Chapitre IV : Structure quatrain dans les odes en distiques et monostiques .................................................. 268
Conclusion générale de la partie A ................................................................................................................. 302
Partie B Rythme rhétorique de la phrase et cadre métrique de la strophe .................... 305
Chapitre I : Matériel syntaxique de la phrase dans la strophe ........................................................................ 308
Chapitre II : Matériel rythmique de la phrase dans la strophe : l’outil lexical ............................................... 399
Chapitre III : Matériel rythmique de la phrase dans la strophe : l’outil phonique......................................... 520
Conclusion générale de la partie B.................................................................................................................. 595
Partie C Les structures métriques aux prises avec la syntaxe ......................................... 599
Réflexions méthodologiques : étudier une organisation syntaxique ............................................................. 602
Chapitre I : Effacement des repères métriques constants .............................................................................. 608
Chapitre II : Les membres rythmiques dans les vers à coupe constante des quatrains avérés....................... 671
Chapitre III : Les membres rythmiques dans les vers sans coupe constante des quatrains avérés ................ 851
Chapitre IV : Les membres rythmiques dans les odes en distiques et monostiques.................................... 1004
Conclusion générale de la partie C................................................................................................................ 1066
Conclusion Générale .......................................................................................................... 1072
Synthèse : Développement du sens dans l’ode.............................................................................................. 1073
Synthèse : Réflexions thématiques................................................................................................................ 1082
Synthèse : L’intergénéricité .......................................................................................................................... 1087
Synthèse : aeolium carmen ad Italos deduxisse modos................................................................................. 1093
Bibliographie....................................................................................................................... 1095
Index Rerum ........................................................................................................................ 1113
Index Locorum .................................................................................................................... 1115
Table des Matières ............................................................................................................. 1120
3
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INTRODUCTION GENERALE



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Ce n’est pas sans une certaine appréhension que nous commençons un travail sur la
poésie lyrique d’Horace. Que peut-on encore dire aujourd’hui qui n’ait déjà été dit sur ce
poète traditionnellement considéré comme un classique parmi les classiques ? Ce lyrisme qui
fut une référence pour tous les poètes à partir de la Renaissance a-t-il encore des secrets à
livrer ? Cela vaut-il encore la peine de se demander ce qu’a voulu faire Horace en écrivant ses
Odes, en composant le Chant Séculaire ? Peut-on apporter une réponse nouvelle à cette
question que R. Heinze, il y a près d’un siècle, posait au début d’un article fondamental :
1« Qu’est-ce qu’une ode horatienne ? »
2
Assurément la bibliographie horatienne est impressionnante ; pourtant une question
ne paraît pas avoir fait l’objet d’une réponse, sinon complète car cela paraît impossible, du
moins à la fois approfondie et placée d’un point de vue global, et surtout une réponse
organisée de façon systématique. Il s’agit pourtant d’une question essentielle : comment les
choix stylistiques posés dans la poésie lyrique horatienne participent-ils à la construction d’un
sens singulier ?
Notre affirmation peut paraître surprenante : s’il est bien un poète latin dont l’art, dont
la maîtrise du langage et de la versification sont reconnus, c’est bien Horace. Cependant la
stylistique est une discipline qui, finalement, n’a acquis son autonomie qu’il y a peu.
Concernant les Odes d’Horace, on n’a jamais entrepris de comprendre de façon globale et
systématique comment cette maîtrise du langage et de la versification concourt à une pratique
3stylistique singulière .

1 R. Heinze, „Die Horazische Ode“, NJA 51, 1923, p. 153-168 = R. Heinze, 1960, p. 172 : « Was ist eine
horazische Ode ? ».
2 La bibliographie horatienne la plus récente est celle de N. Holzberg, 2007. Cette bibliographie commence à
légèrement se réduire si l’on ne s’intéresse qu’aux travaux portant exclusivement sur la poésie lyrique d’Horace,
ses Odes et le Chant Séculaire. Un constat est symptomatique. Une recherche sur le catalogue informatique du
Sudoc-Abes ne fait apparaître qu’une seule thèse de doctorat soutenue en France, contenant dans son titre le nom
d’Horace et portant exclusivement sur les Odes : encore s’agit-il d’une thèse classée en Histoire de l’Art : le
sentiment de la nature dans les Odes d’Horace, soutenue en 1982 par H. Karamalengou à l’université de Paris
IV Sorbonne.
3 Si l’on examine le classement bibliographique que E. Doblhofer, 1992, propose de la critique horatienne, on
note que celui-ci distingue, dans les études de l’art horatien, les recherches concernant les sources et la pratique
de l’imitatio (ces recherches sont réunis sous le titre « Horaz der Dichter », p. 154-161), celles qui s’attachent à
la langue et au style, celles enfin qui concernent la métrique (p. 163-165). La métrique est très rarement étudiée
dans sa portée stylistique.
5
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Cependant, avant de poser précisément les données du problème qui va nous occuper
tout au long de ce travail, il nous paraît nécessaire de montrer comment l’étude stylistique que
nous allons entreprendre de la poésie lyrique d’Horace, de ses deux recueils d’Odes, celui des
4livres I-III et celui du livre IV, et du Chant Séculaire , a aussi pour but de comprendre
comment les Odes d’Horace participent à une réflexion d’ordre poétique, esthétique et même
politique et morale.
La poésie lyrique d’Horace, par sa pratique du lyrisme éolien, constitue un véritable
météorite dans la littérature latine. Pourtant il serait trompeur d’en déduire qu’Horace aurait
fait œuvre de versificateur érudit coupé de son époque. Au contraire, les Odes constituent une
œuvre ancrée dans leur temps, participant au débat politique (affirmation du pouvoir
augustéen et politique de rétablissement des mœurs après les guerres civiles), se positionnant
face à l’individualisme catullien, à l’affirmation de l’hellénisme, menant une réflexion d’ordre
esthétique sur la pratique de la forme brève en poésie et sur la définition d’une langue
poétique. Horace participe à tous ces débats, mais il s’y inscrit à travers un schéma de pensée
original : le lyrisme éolien, qu’il pratique, l’ancre dans une tradition toute particulière. Dans
ce travail, nous allons entreprendre de saisir ce que cette forme nouvelle, qu’est l’ode
éolienne, apporte de neuf à ces débats : en quoi cette forme produit-elle un sens singulier ?
Autrement dit, peut-on définir, dans l’emploi de l’ode éolienne, une poétique du sens
originale ?
C’est cette forme de l’ode éolienne pratiquée par Horace qu’il nous faut définir dans
cette introduction.

I. FORME, GENRE ET STYLE
L’ode horatienne est d’abord une forme dont nous allons donner les éléments
5
définitoires essentiels dans cette introduction : disons simplement pour le moment qu’elle se
définit globalement à la fois selon des critères métriques (versification éolienne) et des
critères rhétoriques (postures et visées particulières de l’énonciateur).
Mais par ailleurs, dans la pratique qu’en a Horace, l’ode se confronte à des contenus, à
des « sujets », et, dans cette corrélation entre forme et thème, se pose la question du genre
6
littéraire et de la tradition générique . Comme tous les poètes latins, Horace se place dans un

4 Nous prendrons pour base le texte établi par F. Villeneuve, 1929 pour les Belles-Lettres. Nous signalerons les
principales difficultés textuelles uniquement dans les passages où elles ont une importance pour notre étude.
5 Cf. supra p. 11 sq.
6 Si notre étude stylistique approfondie et systématique des Odes nous paraît être un travail qui n’a pas encore été
fait et qui pose des problèmes (notamment en métrique) que la critique actuelle nous semble négliger, en
revanche, les visées de ce travail s’inscrivent dans des préoccupations très actuelles. En théorie littéraire
(notamment chez les poéticiens), le concept de genre a connu un regain d’intérêt ces dernières années. Les
genres dans l’Antiquité latine constituent aujourd’hui une question cruciale dans l’étude de la poésie, du fait de
sa nature problématique (tandis que T.G. Rosenmeyer, 1985, a souligné l’imprécision du concept de genre chez
les Anciens, J. Farrell, 2003, insiste sur son caractère implicite).
6
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7rapport de filiation par rapport à un fondateur canonisé ; pratiquant l’ode lyrique, il se relie
au canon alexandrin des poètes lyriques grecs. Les poètes lyriques éoliens, Alcée et Sapho,
constituent sa référence essentielle : c’est d’eux qu’il reprend, majoritairement, les formes
métriques, les strophes éoliennes. Mais les autres poètes lyriques constituent également un
8modèle à imiter .
Ce rapport de filiation conduit Horace à imiter les sous-genres lyriques archaïques,
lesquels sont définis rhétoriquement par un rapport de convenance (aptum) entre la forme et le
contenu : ce contenu est lié à la circonstance sociale pendant laquelle le poème est censé être
9prononcé (invitation à boire, conseil amoureux, chant de victoire…) . Cette situation de parole
définit une rhétorique, et plus généralement un style qui convienne.
Mais l’imitation poétique latine, que pratique Horace, est une imitation créatrice qui
10conduit à un creusement, à un approfondissement de ces genres canoniques : il s’agit de
pousser plus loin les capacités expressives des genres, en les mettant en contact les uns avec
les autres par des actes de style qui rendent ces contacts acceptables. La poésie latine, au
moins à partir de la fin de la période républicaine, n’est pas une poésie de genres qui auraient

7 Cette importance de l’auctor, du garant du genre canonique, dans les pratiques génériques des Latins est bien
connue : elle est sensible dans les textes théoriques des Anciens (Horace, E.P. 73-98 ; Quintilien I.O. X. 1). La
tâche que se donne le poète latin novateur est d’être le premier à acclimater un genre grec à Rome, de façon à
devenir l’égal de l’auctor du genre, de là les expressions d’Horace qui font d’Ennius, l’alter Homerus [Horace,
épitres 1. 50], d’un poète à la mode un nouveau Callimachus, un nouveau Mimnernus et de lui-même un
nouveau Alcaeus [Horace, Épitres 2. 99-101]). Selon S.J. Harrison, 2007, p. 6, cette notion d’auctor est une
notion post-aristotélicienne, héritée des pratiques philologiques des Alexandrins qui ont produit un canon des
poètes.
8 Le projet des Odes d’Horace est défini dès la première ode : il va s’agir d’égaler les poetae lyrici du canon
alexandrin (1.1. 35). Évidemment c’est Alcée qui fait l’objet de l’imitation la plus importante ; mais de façon
plus générale, Horace tisse des liens avec l’essentiel des poètes du canon alexandrin (cf. là-dessus, D.C. Feeney,
« Horace and the Greek lyric poetry » in N. Rudd, 1993 [éd.], p. 41-63). S.J. Harrisson, 2007, p. 21 sq, distingue
trois « répertoires » définissant les genres et leurs garants, et qui sont donc à imiter : il s’agit d’un répertoire
formel (mètre, registre de langue, posture rhétorique…), d’un répertoire thématique (sujets traités), et de signaux
métagénériques. Le critique, p. 168 sq, reconnaît l’imitation de ces trois répertoires chez Horace. Une pratique
imitative particulière à Horace est, par ailleurs, ce que l’on a appelé le motto, la citation en début d’ode d’un vers
d’un modèle : sur l’origine de ce terme, cf. E. Fraenkel, 1957, p. 159 note 2 ; pour l’originalité de ce procédé
dans la pratique imitative latine, cf. A. Thill, 1976.
9 Le rapport de convenance entre une forme et un contenu est le premier critère définitoire des genres pour les
Anciens : Aristote (Poétique 1460a) parle de l’¡rmÒtton entre le mètre et le sujet. Le concept d’aptum est
central dans la rhétorique antique et implique qu’à toute situation de parole supposant un contenu particulier
corresponde une forme en accord avec elle : sur ce critère essentiel dans la définition du genre, cf. S.J. Harrison,
2007, p. 5-6. Sur les sous-genres lyriques archaïques, cf. A.E. Harvey, 1955. En réalité, dans la poésie archaïque,
chaque poème lyrique est prononcé dans un contexte social qui rend évidente et naturelle l’harmonie entre forme
et fond, au point que les distinctions génériques n’ont pas besoin d’être définies pour être respectées : selon G.
Nagy (cité par M. Depew – D. Obbink, 2000, p. 3), “the very concept of genre becomes necessary only when the
occasion for a given speech-act, that is, for a given poem or song, is lost”
10 L’article de D.C. Feeney (art. cit., in N. Rudd, 1993 [éd]) fait un point intéressant sur la question du rapport
d’Horace au lyrisme archaïque, y compris en ce qu’il a connu de lui via l’alexandrinisme : le critique montre
qu’à travers le recueil d’Odes, les références aux lyriques archaïques servent au développement des visées
poétiques propres du poète.
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Zimmermann, Philippe. Rythme métrique et rythme rhétorique dans la poésie lyrique d'Horace : recherches sur une poétique des sens - 2009
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leurs topiques propres, parfaitement délimitables ; la poésie latine pratique une généricité
11complexe qui joue sur des pratiques de combinatoires .
Aussi peut-on dire, comme le fait J. Dangel, qu’ « il n’y a pas chez les Romains, de
stylistique des genres » : « les Latins étaient plus sensibles aux techniques d’écriture en
12fonction d’un mode d’expression donné qu’à la notion moderne de genre littéraire » .
Lorsqu’Horace écrit ses odes, il approfondit les capacités expressives du lyrisme éolien dont il
revendique la filiation : il le fait en le mettant en contact avec d’autres lyrismes (Pindare,
13Simonide…) et avec d’autres genres (épopée, élégie, iambe) . Les actes de style sont autant
de stratégies d’écriture visant à rendre possibles ces contacts et à apporter à ce nouveau genre
14lyrique sa portée expressive et fonctionnelle : le lyrisme que définit et pratique Horace, par
delà les dérivations génériques complexes dont il procède, doit fonctionner comme un tout
unifié et entièrement apte à produire les impressions recherchées, à donner au sens énoncé
toute la portée poétique voulue.
L’objet de notre travail va être d’étudier ces actes de styles, ces stratégies d’écriture
par lesquelles Horace définit le lyrisme qu’il pratique et apporte au sens sa portée poétique
singulière : c’est en cela que nous parlons d’une poétique du sens résultant d’une stylistique
propre à la forme de l’ode horatienne.

Restent à définir ces stratégies d’écriture. L’étude d’une écriture, d’un style peut se
15faire selon différentes méthodes : la nôtre va consister à définir les techniques d’agencement
de la phrase dans le mètre, la construction de rythmes.

11 Cette idée de complexité générique dans la poésie latine n’est pas neuve : elle remonte à W. Kroll, 1924, p.
202-224, qui reconnaît dans l’art poétique latin un croisement des genres, « die Kreuzung der Gattungen ». Le
concept a été précisé par les commentateurs successifs : G.B. Conte (« empirical and theorical approaches to
litterary genre », in K. Galinski, 1992, p. 119) met l’accent sur l’aspect dynamique de ce croisement des
genres et préfère parler de strategies génériques. Concevant le phénomène en termes de dérivation générique,
S.J. Harrison, 2007 (cf. p. 11-18), parle, quant à lui, de « generic enrichment ». Sur les spécificités de cette
pratique dans la poésie augustéenne, par rapport à la poésie hellénistique, cf. A. Barchiesi, « Rituals in ink :
Horace and the greek lyric tradition », in M. Depew – D. Obbink, 2000, p. 167-168.
12 J. Dangel, « imitation créatrice et style chez les Latins », in G. Molinié – P. Cahné, 1994 (éd.), p. 99 et J.
Dangel, 1996 (2), p. 249.
13 Cet approfondissement générique est d’autant plus aisé que, contrairement aux genres canoniques de l’épopée
et de la tragédie, le lyrisme antique n’a pas de définition précise autre que le respect de certains vers et de
certaines conventions littéraires : sur cette flexibilité naturelle de la forme lyrique, cf. S.J. Harrison, « The
litterary form of Horace’s odes », in W. Ludwig, 1993 (éd), p. 131-133.
14 C’est donc dans la lecture du poème que le genre se définit : le lecteur a la charge de se laisser prendre dans les
stratégies d’écriture. C’est ainsi que G.B. Conte, 1994, p. 112 peut définir le genre de la façon suivante : “genres
are matrixes of works, to be conceived not at recipes but strategies; they act in texts not ante rem or post rem but
in re. They are like strategies, inasmuch as they are procedures that imply a response, an addressee as an integral
part of their own functioning, a precise addressee recognizable in the very form of the text”.
15 J.P. Chausserie-Laprée, 1981, a posé des bases méthodologiques fondamentales des études stylistiques en
latin. Il note, p. 142, qu’il y a peu de chance « de pouvoir mener de front avec succès une étude approfondie
centrée sur le vocabulaire des auteurs, leurs mots-thèmes, leurs images dominantes, etc., et un examen
systématique de la structure de leur phrase, des techniques qu’elle met en œuvre et des lois d’agencement qui les
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Un aspect de ce que les Latins appellent rythme est commun à la poésie et à la prose,
du moins à une certaine prose, l’oratio numerosa. Ce rythme peut se définir comme une
« disposition calculée (numerare) d’un matériel linguistico-syntaxique qui relève de
rhétoriques du sens, de l’émotion, de l’action ». En cela, il s’agit d’un « rythme construit
16autant que constructif » : les agencements dont il résulte concourt à la pleine efficacité des
énoncés, à « délivrer un message animé d’un dynamisme intérieur et capable de se moduler
17aux multiples mouvements de l’esprit et de l’âme en perpétuel devenir » .
Ce rythme, nous le qualifierons de rhétorique, car, commun à la poésie et à la prose
nombreuse, il résulte de dispositions dont les traités antiques de rhétorique proposent une
certaine typologie. Ce rythme rhétorique use ainsi de toutes les ressources stylistiques
naturelles de la langue, depuis la microstructure (l’accent de mot, le timbre des sonorités…)
18jusqu’à la macrostructure (figures de pensée…) en passant par les agencements syntaxiques .
L’ensemble concourt à des effets de rythme, à l’intérieur de ce que nous appellerons une grille
de lecture rhétorique (à l’occasion, nous parlerons de grille syntaxique, quand il s’agira
seulement de cet aspect central du rythme rhétorique).
L’ensemble de ce matériel linguistico-syntaxique est rendu sensible dans une grille de
lecture rhétorique de façon à organiser la langue en vue d’une plus grande efficacité (de sens à
produire, de sentiments à créer, d’actions à conduire : docere, delectare, mouere).
C’est ce rythme rhétorique qui concourt à la portée expressive de l’énoncé et qui peut
donc permettre de situer l’ode dans les jeux de dérivations génériques que nous avons définis

ordonnent. D’entrée de jeu, un choix [s’impose]. » Le choix est entre l’axe paradigmatique (de substitution des
mots) et l’axe syntagmatique (d’agencement des mots). Comme J.P. Chausserie-Laprée, 1969, pour l’écriture
narrative (chez les historiens latins), comme J. Dangel, 1982, pour l’écriture oratoire (chez Tite-Live), nous
avons choisi de privilégier l’étude des agencements de mots. Du fait de cette perspective, tout ce qui relève du
choix des mots (vocabulaire poétique, registre de langue, sens figuré, archaïsmes, mots grecs, noms propres…)
ne sera pas étudié en soi-même mais fera l’objet de remarques dans le cours des analyses de détails. Pour une
présentations globales de ces ressources de type paradigmatique, cf. R.G.G. Coleman, « Poetic diction, poetic
discourse and the poetic register », in J.N. Adams – R.G. Mayer 1999, éd., p. 51-78. Plus spécifiquement sur le
vocabulaire poétique chez Horace, on consultera B. Axelson, 1945, p. 98-113 : ce travail a été critiqué, mais les
considérations de P. Watson, 1985, montrent néanmoins son intérêt.
16 J. Dangel, 1999 (1), p. 11 et note 17.
17 J. Dangel, 1996 (2), p. 257. Ce rythme, que nous qualifions de « rhétorique », n’est donc pas seulement le
rythme quantitatif de prose, particulièrement observé dans les clausules, mais englobe tout ce qui participe à
l’aspect rythmé, « numerosus », de l’énoncé. Cicéron n’a de cesse de rappeler (Orator §182, 202, 219 sq,) que le
sentiment de rythme dans le discours (l’oratio numerosa) est créé par tout ce qui relève de l’arrangement des
mots, la collocatio uerborum, chaque partie agissant à son niveau mais ayant une action sur l’ensemble de
l’énoncé, la compositio pour l’ordonnancement des mots les uns par rapport aux autres, la concinnitas qui
concerne l’agencement harmonieux à l’intérieur de la phrase, enfin le numerus proprement dit qui envisage le
développement de la période selon une allure réglée par les quantités.
18 J. Dangel, 2000, p. 174 parle de « rythme linguistico-syntaxique, support obligé du sens et de tout message ».
E.D. Stevens, 1953, p. 201 parle d’un « sense rythm » (rythme sémantique). L’expression « rythme rhétorique »
est utilisée par H. Meschonnic, 1982. Selon lui (p. 217-223), le rythme est « l’organisation accentuelle continue
du discours », organisation de « marques qui se situent à tous les niveaux du langage : accentuelles, prosodiques,
lexicales, syntaxiques ». Le rythme rhétorique est une organisation de ces marques variables « selon les
traditions culturelles, les époques stylistiques, les registres ».
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plus haut. Certes, la forme de l’ode éolienne se définit déjà en elle-même selon des critères
rhétoriques que nous allons préciser dans la suite de cette introduction : la position du
locuteur, sa visée par rapport au destinataire conduisent à la mise en place d’une certaine
rhétorique. Mais par ailleurs, les variations dans les pratiques génériques, les contacts entre
différents genres lyriques ou non-lyriques, conduisent à des variations également dans la
rhétorique utilisée et dans le rythme auquel elle recourt.
Le problème pour nous va être de comprendre la complexité des stratégies rhétoriques
où se font sentir les recherches d’expressivité du lyrisme horatien. Mais plus encore, il va
s’agir de comprendre comment ces stratégies rhétoriques prennent place à l’intérieur du cadre
métrique de l’ode, car la question est bien de saisir comment la forme de l’ode lyrique
(définissable selon des critères métriques) peut être le lieu d’un approfondissement de ses
capacités expressives (réalisées par un rythme rhétorique). Lorsque les pratiques rhétoriques
complexes, dues à des visées expressives variées, sont mises en œuvre à l’intérieur d’une
forme métrique close, toujours semblable à elle-même (même si différentes formes métriques
peuvent être utilisées dans le recueil), alors cette forme métrique devient un moule à même de
mettre en relation des sentiments très différents, de faire ressentir, dans le sens qui se déploie,
une profondeur d’expression toute nouvelle. C’est en cela que nous reconnaissons, chez
Horace, une poétique du sens qu’une étude stylistique peut permettre de définir.
De fait, les stratégies d’écriture, les actes de style, en poésie, sont à lire dans la
manière par laquelle le rythme rhétorique, tel que nous l’avons défini, vient se déposer dans le
cadre métrique. Ce cadre métrique est également le lieu d’un rythme, un rythme métrique,
sensible, celui-là, à l’intérieur de ce que nous appellerons la grille de lecture métrique. Ce
rythme métrique est même le rythme dominant en poésie, et il l’emporte sur le rythme
rhétorique. Il est créé par le vers, défini par une alternance de syllabes longues et brèves
réglée par le retour de l’ictus, les vers étant eux-mêmes répétés et combinés à l’intérieur de la
19strophe . C’est dire que ce rythme métrique est essentiellement clos, il est répétition, retour
du même. Alors que le rythme rhétorique scande le déploiement, la progression du sens, de
l’émotion, de l’action, le rythme métrique, fondamentalement répétitif, marque un retour du
langage sur lui-même et un approfondissement de celui-ci. En définissant les manières par
lesquelles des rhétoriques complexes viennent se déposer dans le cadre métrique de l’ode
horatienne, nous pourrons comprendre quelle portée poétique est donnée au sens qui s’y
déploie.
Mener une analyse stylistique des odes horatiennes va donc consister pour nous à
saisir comment Horace explore des traditions génériques à l’intérieur d’une forme métrique,
comment, de cette exploration, il parvient à tirer, par la rhétorique, l’expression d’un sens

19 J. Dangel, 2000, p. 170-173 donne une présentation de la « forme rythmique des vers latins » depuis « le
niveau microstructural du pied » jusqu’à celui « macrostructural du vers » : elle note que ces données rythmiques
forment « des constantes admettant par différence des variantes attendues » : comme nous allons le voir, dans les
vers éoliens, ces variantes (substitutions de quantités…) sont très peu nombreuses. C’est dire la fermeté et le
caractère itératif du rythme métrique.
10
Zimmermann, Philippe. Rythme métrique et rythme rhétorique dans la poésie lyrique d'Horace : recherches sur une poétique des sens - 2009
tel-00451035, version 1 - 28 Jan 2010

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