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Publié le : jeudi 21 juillet 2011
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VÉRONIQUE HENCK Images de la femme idéale e au XIXsiècle
«Les faits ne pénètrent pas dans le monde où vivent nos croyances, ils n’ont pas fait naître celles-ci, ils ne les détruisent pas; ils peuvent leur infliger les plus constants démentis sans les affaiblir (...).»
Marcel Proust, Du côté de chez Swann,p. 191.
Véronique HENCK
Laboratoire de Sociologie de la Culture Européenne.
e u XIXsiècle, il semble évidentsociabilité «publique» s’est longtemps que la différence entre les sexes estopposée à l’émergence du sentiment fami-Ame les plus nouvelles théoriesd’être de la famille correspond également de nature plutôt que de culture.lial, faute d’intimité. A ce nouveau mode s’acharneront à ancrer la femme dans ceun nouveau partage des rôles et des rapports constat. Cette période accusera avecmasculin-féminin. Dorénavant, la famille obstination le décalage temporel, amorcé parsera livrée à elle-même. Ainsi, comme les Lumières, entre le discours sur le genrel’expriment Arlette Farge et Michel humain et le discours particulier sur lesFoucault, «plus de lumière publique, fût-femmes. En réalité, l’étude de l’imaginaireelle arbitraire, sur les lieux du privé; sauf qui pèse sur la condition féminine estexceptions, le lieu de la reproduction sera 2 révélateur à plus d’un égard desdésormais géré par le monde masculin.» transformations de la société française dansCet état des choses fait que l’homme seul son ensemble. De l’idéalisation à laassurera le lien entre les espaces privés et répression, les représentations de la femmepublics, renvoyant dès lors la femme à ont construit des modes de relationsl’espace cantonné de la vie domestique. Le spécifiques entre hommes et femmes, etCode Civil de 1804, parachèvera ce proces-e témoignent des anxiétés propres au XIXsus, neutralisant en partie l’élan libérateur siècle, notre arrière plan chronologiquede la Révolution: la femme mariée est juri-immédiat. diquementmineure et doit obéissance a son mari en tous points. Les choses, nous le savons, resteront longtemps, malgré de nombreuses modifications tout au long du Cantonnement de la femme siècle et encore bien après, au détriment des dans l’espace de la vie privé femmes. En fait, les événements de 1789, Avec la fin de l’Ancien Régime, unqui avaient provoqué un fort engagement de espace domestique coupé de la scène desces dernières dans l’action politique, engen-événements publics va lentement se dessi-dreront leur exclusion de la citoyenneté. En ner. Désormais, la sphère du privé est déta-ce sens, les acquis de la Révolution restent chée de l’existence sociale et une nouvelleambigus: en principe, la femme est recon-intimité entre les époux et les enfants voitnue en tant qu’individu, mais elle demeure 1 le jour. Selon Philippe Ariès , l’anciennesous l’autorité de son mari. A croire que 25Revue des Sciences Sociales de la France de l’Est, 1996, n° 23
«plus la chose privée se distinguera dequ’elle impliquait toutes les caractéristiques l’ordre public, plus les turbulences, desde la bonne mère. Ainsi, une femme «nor-jeunes ou même celles des amants et desmale» devait avoir le sens du dévouement époux, paraîtront nécessiter avant toutet du sacrifice. 3 l’intervention du chef de famille.»Les femmes plus que jamais vont donc e Si les femmes, ou du moins un certainêtre cantonnées, tout au long du XIXsiècle type de femmes comme nous le verrons,dans leur rôle maternel et domestique. Dans sont taries d’éloges par les romantiques, quiles milieux les plus modestes, cet état de fait les projettent sur le devant de la scène, ilsrésulte sans doute bien souvent d’un calcul ne leur ont néanmoins guère donné lafinancier: l’homme gagne plus que la parole. Mais voilà qui n’est pas neuf,femme. D’autre part, la charge quasi-inhu-puisqu’il apparaît que déjà au temps desmaine qui pèse sur nombre de ces hommes Lumières, les femmes ne bénéficient pas duet la pénibilité du travail explique qu’on droit à la liberté. Rousseau, figure mar-voit assez mal leurs femmes exiger une par-quante d’alors, assigne la femme à la fonc-ticipation aux travaux domestiques. tion domestique. On se demande alors si laNéanmoins, l’idéal de la femme au foyer femme est un être rationnel. En théorie, iln’est pas toujours applicable au sein des semble que oui. Néanmoins, tous oufamilles les plus défavorisées, c’est-à-dire presque estiment que la femme n’a d’exis-les plus nombreuses. Celui-ci se heurte en tence que dans son rapport à l’homme.effet à une logique imparable, celle de la L’idée abstraite d’égalité reste inapplicablenécessité, qui fait du travail des femmes une quant aux relations homme-femme. Thierrysource de revenus non négligeable. Il n’en Blöss et Alain Frickey, dans leur petitreste pas moins que l’idéal masculin, mais ouvrage surla femme dans la société fran-sans doute aussi féminin (nous y revien-çaise,drons), est d’ancrer l’épouse dans les retran-résument bien la situation: «L’idéo-logie des Lumières abolit toute distinctionchements de la vie domestique. Pour toutes de rang entre les hommes, qui sont définisles classes, il s’agit là d’un signe de respec-par leur appartenance à l’humanité. Touttabilité même si dans la réalité il en va sou-être humain doué de raison est par défini-vent autrement (nous ne nous attarderons tion un être libre. Mais ce concept d’égalitépas ici au travail des femmes qui mérite une universelle, du fait même de sa généralité,étude à part entière). Cette exaltation de la reste une abstraction, non ancrée dans lefonction maternelle va avoir des consé-réel. Ainsi, les femmes, qui constituent laquences ambivalentes, ainsi que le note moitié du genre humain, sont reconnuesEvelyne Sullerot dans l’ouvrage qu’elle comme telles par les Lumières: elles sontdirige surle fait féminin:«d’une part la donc des êtres doués de raison, et, théori-femme sera réduite à la sphère enfants-quement, des êtres libres. Mais quel déca-foyer-famille et ses essais de s’insérer dans lage entre la théorie générale, abstraite, et lala vie publique se heurteront à une terrible 4 réalité des discours sur les femmes!»En résistance;d’autre part, elle va s’emparer de même temps qu’on exaltait la grandeur et lal’éducation des enfants, de leur instruction noblesse des tâches maternelles, onmorale, de leur formation. (...) Les femmes condamnait toutes celles qui ne savaient passe précipitent vers l’éducation comme vers ou ne pouvaient pas les accomplir parfaite-une sorte de pouvoir qu’elles peuvent exer-e ment. Enfermée dans le rôle de mère, lacer. (...) La fameuse morale du XIXsiècle, femme ne pourra plus s’en échapper souset particulièrement celle ayant trait à peine de condamnation morale. La «nature»l’enfance, à la pudeur, aux devoirs de féminine avait été définie de telle sorteréserve des filles et des jeunes filles a été 26 Revue des Sciences Sociales de la France de l’Est, 1996, n° 23
5 aussi l’œuvre des femmes.»En fait, les femmes se sont emparées de ce champ de pouvoir qui leur a été laissé et ne s’imagi-nent pas, même dans leurs utopies les plus radicales, que les hommes puissent partici-per à l’éducation des plus jeunes. La femme au foyer est née, dans ce qu’elle comporte d’imaginaire, portée par la bourgeoisie, les naturalistes, les romantiques, les moralisa-teurs et bien d’autres. Chaque idéologie porte en elle ses propres craintes, et cha-cune, pour des raisons qui lui sont propres, contribuera à légitimer la nécessaire «réclu-sion» de la femme dans son foyer. En fait, et nous pouvons ici citer Alain Corbin, «la prise de conscience de la dénatalité, la crainte obsédante d’une démoralisation de la jeunesse et, plus encore, d’une émancipa-tion sexuelle de la femme alimentent un faisceau de fantasmes et contribuent à pla-cer les problèmes du foyer et du ménage au 6 centre des préoccupations».
La douceur de la femme au foyer
«La sociologie de la connaissance (...) n’a visiblement pas encore apprécié à sa juste valeur le rôle que remplit l’expérience esthétique dans la constitution de la réalité 7 sociale.» Nousne nous interrogerons pas ici sur l’interdépendance entre littérature et vie sociale. Néanmoins cette perspective donne un éclairage particulier à l’image de la famille, comme en témoigne la théma-tique de la douceur du foyer, développée par Hans Robert Jauss dans son ouvrage sur l’esthétique de la réception. Depuis la fin du e XVIII siècle,le modèle de la petite famille, volontairement limitée à deux enfants, tend à s’imposer dans les milieux aisés. A la faveur de ce changement de la structure familiale qui débute dans les couches bour-geoises, et finira par se répandre dans les milieux ouvriers et paysans, l’épouse et
e Léon Kieffer, Peintures sous verre XIXsiècle,Fonds Régional d’Acquisition des Musées de Strasbourg
l’enfant acquièrent un prestige social nou-veau, et un potentiel affectif demeuré jusque là ignoré se développe. Il va de soi que le recul de la mortalité à tous les niveaux, ainsi que la libération de l’escla-vage de la grossesse permanente, ont large-ment contribué à un investissement plus grand des femmes à leur foyer. C’est ce qui amène Hans Robert Jauss à penser que «le modèle lyrique de la «douceur du foyer», domaine de la souveraineté féminine, semble bien à cet égard correspondre à la réalité. Cela n’exclut nullement que l’idéa-lisation littéraire de cette réalité passe sous silence tout ce qu’il reste en revanche de
dépendance effective à l’égard du père et deemprunté à la religion indique qu’un nou-8 son autorité.»D’autre part, il semble quevel aspect mystique est attaché au rôle 9 la vogue de l’idéal romantique n’impliquaitmaternel.» Peut-êtreest-ce là, selon les pas nécessairement un épanouissement determes d’Alain Corbin, «une ambitieuse l’intimité domestique. Au contraire, l’idéa-stratégie qui tente de désamorcer la menace lisation des femmes introduisait encore plusde l’animalité, d’assagir les pulsions de la 10 de distance entre elles et les hommes. Lefemme.» ?Car nous le verrons, la femme culte de la pureté les rendait inaccessibles.n’a pas été l’objet d’attention des seuls La façon dont on évoque alors la mère estromantiques. Il n’en reste pas moins que significative de ce point de vue. C’est ce quepour ces derniers, «la mère à son ouvrage, nous confirme Élisabeth Badinter dansdisponible au babil de ses enfants, devient 11 L’amour en plus:une figure privilégiée des paradis perdus.»«La maternité devient un e rôle gratifiant car il est à présent chargéRassurante image au sein d’un XIXsiècle d’idéal. La façon dont on parle de cettesans cesse bouleversé. Comme le remarque «noble fonction» avec un vocabulaireEvelyne Sullerot, «les femmes se sont pré-27Rev ue des Sciences Sociales de la France de l’Est, 1996, n° 23
cipitées dans cette idéologie là avec aussifemme idéale doit non seulement être une sorte de délectation, pour s’y retrouverdénuée de «raison éclairée», mais elle 12 complètement prisonnières.»devrait aussi être délivrée de toute pas-15 sion.» Ils’agit d’être soumise à son conjoint et de ne pas altérer le tempérament La femme, des enfants. Aucun désordre affectif ne doit objet de toutes les attentions perturber l’idéal du rôle de mère prôné par Dans sa conception du mariage, l’églisedes hommes de plus en plus attentifs à mettait l’accent sur la gravité, le sens dud’hypothétiques critères de normalité. Dans devoir, l’éducation des enfants, la résigna-un contexte où l’on parle de progrès des tion, l’acceptation de son sort et le réconfortsociétés, d’historicité «évolutive», de com-dans la prière. Elle visait à défendre laposition des forces, il semble logique qu’un morale en prêchant la maîtrise de soi. Lepouvoir normalisateur se diffuse, ainsi que mariage était conçu comme un devoir. Ill’analyse Michel Foucault dansSurveiller semble que ce sont les femmes qui ont étéet Punir.Ces hantises concernant le deve-les plus réceptives au discours tenu parnir de la société concernent avant tout la l’église, au point qu’on craindra pendantbourgeoisie. C’est elle la classe soumise à longtemps de leur concéder le droit de votela «dégénérescence physique», à la «pour-16 pour leur trop grande religiosité. Ainsi queriture morale.»Les hygiénistes du e l’exprime Théodore Zeldin, «dansXIX siècles’interrogent donc sur l’art de l’ambiance de polémiques et de contesta-faire de beaux enfants. «La terreur inspirée tion du pouvoir du clergé qui était celle depar l’hérédité morbide et par la dégénéres-l’époque, la femme, maintenue dans l’igno-cence(...), comme l’eugénisme qui tend à se rance par des préjugés moyenâgeux, appa-diffuser à la fin du siècle avec l’essor du raissait comme l’instrument de la domina-darwinisme social, contribuent à dramatiser 17 tion des curés, si bien que la tendance à lal’acte de procréation.»Désormais, avoir considérer comme une espèce inférieure sede beaux enfants implique certaines e renforça plus qu’elle ne s’atténua au XIXconduites. En ce sens, «l’âge de la peur 13 e siècle.» Mais,bien entendu, l’égliseconvient aussi bien pour désigner le XIX 18 n’était pas seule à s’intéresser aux femmes.siècle que l’âge du progrès», ainsi que le Nombreux furent ceux qui tentèrent de cloî-remarque Théodore Zeldin. trer leur tempérament et leurs inspirations.L’abondance de la documentation de La dichotomie entre raison et passiontype scientifique de l’époque (médicale ou alimentait nombre de discours, simplifiantanthropologique) dénote une fascination à l’extrême le comportement humain.évidente pour les moeurs intimes. En fait, et Celle-ci alimente «l’impératif de discrétionc’est là une des nouveautés du siècle souli-qui pèse sur les manifestations tendant àgnée par Michel Foucault dansLes mots et 14 rappeler à l’homme sa condition de chair.»les choses,«l’homme apparaît avec sa posi-Sans doute le fait de reléguer de nom-tion ambiguë d’objet pour un savoir et de breuses activités à un statut inférieur appa-sujet qui connaît: souverain soumis, specta-19 raissait-il alors comme un moyen de conser-teur regardé, il surgit là (...).»La femme, ver un certain ordre social. La morale peutobjet de tous les regards, fera partie de ces donc être interprétée comme un instrumentêtres au comportement curieux qui retien-servant à éviter l’anarchie, à la fois dans ladront l’attention de nombre d’observateurs société et dans l’individu lui-même. Ladu siècle. Ainsi, avec le spectre de la dégé-femme, faible par «nature», est dès lors aunérescence et la nécessité d’une morale pré-centre des préoccupations. En fait, «laventive, la femme au foyer se doit d’obser-Revue des Sciences Sociales de la France de l’Est, 1996, n° 2328
ver certaines règles de conduites. Ainsi, par exemple, comme le note Georges Vigarello dansLe sain et le malsain,«le désir fémi-nin, jugé plus avide, plus trouble par e l’homme du XIXsiècle, n’aurait qu’à 20 s’identifier aux prescriptions masculines.» En fait, on arrive à une véritable hystérisa-tion du corps de la femme. Or, l’attitude qu’on porte aux questions de santé (au sens large) est toujours riche d’enseignements sur l’attitude face à la vie. Michel Foucault nous livre une description assez détaillée de ce mouvement d’hystérisation: «triple pro-cessus par lequel le corps de la femme a été analysé - qualifié et disqualifié - comme corps intégralement saturé de sexualité; par lequel ce corps a été intégré, sous l’effet d’une pathologie qui lui serait intrinsèque, au champ des pratiques médicales; par lequel enfin il a été mis en communication organique avec le corps social (dont il doit assurer la fécondité réglée), l’espace fami-lial (dont il doit être un élément substantiel et fonctionnel) et la vie des enfants (qu’il produit et qu’il doit garantir par une respon-sabilité biologico-morale qui dure tout au long de l’éducation): la Mère, avec son image en négatif qui est la «femme ner-veuse» constitue la forme la plus visible de 21 cette hystérisation.»Il n’est pas impos-sible que certaines femmes se soient lais-sées aller aux maux dont on les accablait par révolte, dénuement ou distinction, ce qui supposerait une «hystérie» due à l’isole-ment et non à une «nature» facilement per-turbable. Il n’en reste pas moins que ces sté-réotypes quant à une «nature féminine» fragile, tant moralement que physiquement, seront ressassés tout au long du siècle. En fait, toutes les découvertes médicales seront interprétées de manière à les confirmer. Mais il faut tout de même noter que tous ces discours ont sans doute été moins contrai-gnants que nous avons pu le laisser penser, puisque les moeurs réelles changeaient mal-gré tout, et la vie des femmes, dans ce chaos de prescriptions et de contraintes, a connu
tout au long de cette période de profondes améliorations pour ce qui est des conditions de vie. Ainsi que le note Evelyne Sullerot, «encore une fois l’étude du discours, qu’il soit celui des savants, des médecins, des prêtres, des militants ouvriers ou des jour-nalistes, demeure indispensable, mais ne rend pas compte des pratiques et des 22 conduites, du moins de manière fidèle.» Les idéaux sont loin d’être passés dans les faits. Néanmoins, la libération est encore loin. Comme le remarque Alain Corbin, «les nombreuses sociétés de moralité, les ligues natalistes, les organisations fémi-nistes elles-mêmes sont là pour inviter la femme à la maternité et à la garde du 23 foyer.»
Une définition des rôles féminins partagée?
«La différence sexuelle (qui est assujet-tissement des uns et domination des autres) est toujours construite par les discours qui 24 la fondent et la légitiment.»Cette remarque de Roger Chartier résume assez bien les problèmes soulevés dès lors qu’on s’interroge sur les divergences homme-femme. Cependant, il est difficile de savoir dans quelle mesure les nombreux discours sur les femmes ont eu des conséquences pratiques sur leur vie, mais il semble à peu près certain que les discours ont été large-ment intériorisés. Au point, ainsi que le constate Evelyne Sullerot, que «les stéréo-types du «féminin» sont beaucoup plus valorisants que les stéréotypes du «mascu-lin». Les femmes elles-mêmes entérinent ces stéréotypes et, en conséquence, en vien-25 nent à se sous-estimer collectivement.»En fait, il semble bien que les femmes ont elles-mêmes adhéré aux catégories et découpages qui ont fondé leur assujettissement, voire les ont entretenus. En ce sens, la définition du masculin et du féminin n’est pas une définition biologique fermée, mais plutôt
une définition sociale largement partagée.Plusieurs questions, suite à ce bref Ainsi, nombre de femmes vantaient une cer-aperçu de la manière dont on se représentait e taine soumission. L’exemple des manuelsles femmes au XIXsiècle, restent en sus-26 de savoir-vivre , écrits par et pour despens. D’une part, nous pouvons nous femmes, est à cet égard significatif, d’autantdemander si aujourd’hui, l’égalité des droits que ceux-ci connurent d’énormes succèsadmise, et la différence entre rôles sociaux commerciaux. Le bonheur devait résiderdes deux sexes s’estompant lentement, il pour les femmes dans l’altruisme et dans unexiste des aptitudes spécifiquement fémi-constant perfectionnement moral, il devaitnines ou masculines, sans déclencher une être fait de soumission et d’auto-châtiment.«guerre des sexes» comme aux États-Unis. Nombre de règles de savoir-vivre étaientIl ne s’agit pas, néanmoins, de créer une conçues pour réprimer les passions, lesnouvelle «nature» féminine qui serait une goûts et les opinions des femmes. L’idéalfois encore de culture. D’autre part, il serait était «la vie douce» selon la formule de lapertinent de prendre en compte les deux baronne de Staffe, l’un des plus célèbressexes. Le malheur des femmes ne découle-auteurs de ce type d’ouvrage. En fait, c’étaitt-il pas aussi de la misère des hommes, 29 faire preuve de grâce que de s’en remettrecomme le note Alain Corbin? Enfin, il est aux hommes. Cependant, l’incorporation deintéressant de noter que nombre des «idées» la domination masculine n’excluait pasqui nous portent aujourd’hui ou nous font écarts et manipulations. Simmel déjà notaitagir, sont bien souvent en réaction contre e l’ambivalence du comportement féminin:celles du XIXsiècle. Que reste-t-il de «C’est parce que dans le combat latent entrel’idéal de la femme au foyer? les hommes et les femmes les premiers sont les agresseurs et les plus forts, que ces der-nières sont contraintes de se mettre sous la protection de la moralité, dont elles sont appelées (appelées par leur propre intérêt), 27 à être les gardiennes.»Il ne faut pas trop vite estimer les femmes passives consen-tantes à leur condition. L’ensemble des discours tenus sur la e spécificité féminine tout au long du XIX siècle témoigne d’une ardeur active à mar-quer la différence entre les sexes, voire à l’accentuer. Néanmoins, la manière de pen-ser la condition féminine n’est pas restée inerte au cours de cette période et la ques-tion n’engendra pas un front uni de réponses. Il reste que la tendance dominante aliénait la femme à la nature, alors que jus-tement la femme s’en désaliénait de plus en plus en réalité. Comme le note Evelyne Sullerot, «il apparaît bien plus aisé de modi-fier les faits de nature que les faits de cul-ture (...). C’est l’inertie des phénomènes de culture qui semble ralentir la maîtrise des 28 phénomènes de nature.» 29Revue des Sciences Sociales de la France de l’Est, 1996, n° 23
Bibliographie
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Notes 1. Ariès,Philippe.L’enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime. 2. Farge,Arlette et Foucault, Michel.Le désordre des familles.p. 46. 3.ibid.p. 356. 4. Blöss,Thierry et Frickey, Alain.La femme dans la société française.p.23. 5. Sullerot,Evelyne.Le fait féminin.p. 436. 6. Corbin,Alain.Le temps, le désir et l’horreur.p. 84. 7. Jauss,Hans Robert.Pour une esthétique de la réception.p. 269. 8.ibid.p. 291. 9. Badinter,Elisabeth.L’amour en plus.p. 219. 10. Corbin,Alain.Le miasme et la jonquille.p. 218. 11. Corbin,Alain.Le temps, le désir et l’horreur. p. 44. 12. Sullerot,Evelyne.Le fait féminin.p. 442. 13. Zeldin,Théodore.Histoire des passions fran-çaises (1848-1945), tome 1.p. 341. 14. LeBreton, David.Anthropologie du corps et modernité.p. 127. 15. Badinter,Elisabeth.L’amour en plus.p. 182. 16. Foucault,Michel.Surveiller et punir.p. 338. 17. Corbin,Alain.Le temps, le désir et l’horreur. p. 181. 18. Zeldin,Théodore.Histoire des passions fran-çaises (1848-1945), tome 1.p. 553. 19. Foucault,Les mots et les choses.p. 323. 20. Vigarello,Georges.Le sain et le malsain.p. 243. 21. Foucault,Michel.Histoire de la sexualité : la volonté de savoir, tome 1.p. 137. 22. SullerotEvelyne.Le fait féminin.p.444. 23. Corbin,Alain.Le temps, le désir et l’horreur. p. 89. 24. Chartier, Roger.L’histoire des femmes, XVI-e XVIII siècles: différences entre les sexes et vio-lence symbolique.In Duby, Georges et Perrot Michelle.Femmes et histoire.p. 44. 25. Sullerot,Evelyne.Le fait féminin.p. 274. 26. cf.l’analyse de Théodore Zeldin sur ce point IN Zeldin, Théodore .Histoire des passions fran-çaises (1848-1945), tome 1.pp. 1167-1172. 27. Simmel,Georg.Le conflit.p. 117. 28. Sullerot,Evelyne.Le fait féminin.p. 23.
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