Système, genres et mode dans la littérature arabe classique

Publié par

  • cours - matière potentielle : des diverses époques
  • mémoire - matière potentielle : usāma ibn
  • redaction - matière potentielle : des récits
55 Mirella Cassarino Università di Catania Summary : This article intends to provide two different and complementary definitions of adab, which do not exclude further adjustments and corrections, and which stem from intertwined and overlapping fields of study and research : the theoretical investigation of a multitude od scholars, obviously not only Arabists, who reflected on the functioning rules of literary communication in relation to its sociocultural and ideological structures ; the direct analysis of a series of exemplary texts produced between the eighth and the thirteenth century, which, notwithstanding their differences, are considered by Arab and Western scholars constituting a literary genre ; the re-reading of an interesting page by Ibn
  • méthode utilisable en exclusivité
  • adab
  • ibn khaldūn
  • dīwān al-‘arab
  • synergies monde arabe
  • genres littéraires
  • genre littéraire
  • récits
  • récit
  • histoire
  • histoires
  • texte
  • textes
Publié le : mercredi 28 mars 2012
Lecture(s) : 31
Source : ressources-cla.univ-fcomte.fr
Nombre de pages : 17
Voir plus Voir moins


Synergies Monde arabe n° 6 - 2009 pp. 55-71
Système, genres et mode dans la littérature arabe classique
Mirella Cassarino
Università di Catania
Résumé : Cet article vise à fournir deux défnitions diverses de adab,
complémentaires entre-elles, qui n’excluent aucun ajustement et corrections
ultérieurs, et qui ressortent de trois domaines d’études et des recherches qui
s’entrecroisent et se superposent : l’enquête théorique qui a amené des groupes
de chercheurs, bien sûr non exclusivement arabisants, à réféchir sur les règles
du fonctionnement de la communication littéraire par rapport aux structures
socioculturelles et idéologiques dont elle est l’expression ; la fréquentation
directe d’une série de textes arabes exemplaires produits entre le VIII et le XIII
siècle que, malgré les différences entre eux, les chercheurs occidentaux sont
enclins à considérer constitutifs d’un genre littéraire ; la relecture d’une page
très intéressante de Khaldūn sur cette discipline ou science.
Mots-clés : Adab ; système littéraire ; mode littéraire ; Ibn Khaldūn ;
constantes.
Summary : This article intends to provide two different and complementary defnitions
of adab, which do not exclude further adjustments and corrections, and which stem from
intertwined and overlapping felds of study and research : the theoretical investigation
of a multitude od scholars, obviously not only Arabists, who refected on the functioning
rules of literary communication in relation to its sociocultural and ideological structures ;
the direct analysis of a series of exemplary texts produced between the eighth and the
thirteenth century, which, notwithstanding their differences, are considered by Arab
and Western scholars constituting a literary genre ; the re-reading of an interesting page
by Ibn Khaldūn on this discipline or science.
Keywords: Adab, Literary System, Literary Form, Ibn Khaldūn, unvarying.
Introduction
Une question épineuse qui traverse encore aujourd’hui les textes des critiques
et des historiens de la littérature et de la culture arabe, concerne la défnition
de l’adab, surtout dans les cas où celle-ci est liée à une partie de la production
1littéraire médiévale . Nul est moins clair que ce concept, d’autre part dénommé
55Synergies Monde arabe n° 6 - 2009 pp. 55-71
Mirella Cassarino
avec un terme polysémique qui assume des valences différentes selon les
contextes et les siècles dans lesquels il a été utilisé. Pour se rendre compte
de la complexité de la question, il sufft de reprendre un extrait de l’étude
classique de Carlo Alfonso Nallino sur les acceptions du terme, qui, en partant
des signifés de courtoisie, éducation, invitation etc., a fni par désigner la
« littérature » au sens large (Nallino, 1948 : 2-3).
Ces prémisses suffsent pour mettre en évidence comment quelqu’un qui prend
comme objet de réfexion la production arabe d’adab pour tenter d’en donner
d’autres défnitions, part d’un fait qui n’est pas d’emblée évident et qui ne
semble pas réglé par un mécanisme parfait de normes ou par un système
cohérent de propriétés communes à tous les textes. D’ailleurs, contrairement à
ce qui est advenu pour la poésie, il manque pour l’adab une réfexion théorique
systématique et claire de la part des critiques arabes médiévaux. Ce qu’observait
Carlo Alfonso Nallino, à savoir : “nous devons donc déduire directement des
œuvres en prose et en poesie des arabes l’explication du signifé original et
de ceux dérivés”, vaut également lorsque à être prise en considération est
l’identité du récit arabe médiéval connu sous ce nom.
Sans vouloir reprendre les questions liées à l’étymologie du terme et à ses
valences, pouvant éventuellement apparaitre fallacieuses, nous nous limiterons
maintenant à fournir deux défnitions diverses de adab, complémentaires
entre-elles, qui n’excluent aucun ajustement et corrections ultérieurs, et qui,
espérons d’une manière prolifque, ressortent de trois domaines d’études et
des recherches qui s’entrecroisent et se superposent : l’enquête théorique qui
a amené des groupes de chercheurs, bien sûr non exclusivement arabisants,
à réféchir sur les règles du fonctionnement de la communication littéraire
par rapport aux structures socioculturelles et idéologiques dont elle est
l’expression ; la fréquentation directe d’une série de textes arabes exemplaires
produits entre le VIII et le XIII siècle que, malgré les différences entre eux,
les chercheurs occidentaux sont enclins à considérer constitutifs d’un genre
littéraire (cfr. les textes indiquées dans la Bibliographie parmi les Sources
arabes) ; la relecture d’une page très intéressante de Khaldūn sur cette
discipline ou science (Ibn Khaldūn, éd. 1988 : 459-60). Tout ceci en restant
assurément conscients qu’il n’est pas possible de remédier à ce que Borges
défnissait le « désordre divin de l’écriture ». Chaque texte, en effet, se
constitue et se défnit selon une succession infnie de relations avec d’autres
textes, de confrmations et de triages, de contaminations et désagrégations,
d’appropriations et expropriations, qui laissent des vastes passages ouverts à
des aspects innovateurs et surprenants – comme dans l’exemple des Maqāmāt
(Kilito, 1982 ; Zakharia, 2000) - qui fuient les schémas empiriques.
L’adab : système, genres, modes
L’adab peut, à mon avis, être défni comme un véritable “système littéraire
et culturel” (Corti, 1976), où les deux adjectifs qui attribuent la notion de
“système” concourent à mieux clarifer – surtout aux yeux de qui n’a pas de
familiarité avec la civilisation arabo-islamique et avec les connaissances qui
en constituent la base – leur ampleur et leurs limites. Ceux-ci s’étendent, en
56Système, genres et mode dans la littérature arabe classique
fait, bien au-delà de la production des belles lettres, et incluent de même
ces textes à caractère religieux, juridique, philologique, scientifque, etc.,
considérés fondamentaux pour la formation de base de l’intellectuel arabe à
partir de la fn du VII et du début du VIII siècle. L’image à laquelle il est peut-
être utile avoir recours est celle d’une étagère sur laquelle est alignée une fle
infnie de volumes de divers arguments, parmi lesquels des traités moralistes et
des textes érotiques, des écrits zoologiques et des essais d’us et costume, des
récits de voyage et des recueils de nouvelles, des traités géographiques et des
œuvres historiques, des commentaires des Maqāmāt et des écrits philologiques
au sens large. Un corpus qui refète d’une façon variable l’emploi compliqué
et omnidirectionnel que les Arabes ont fait de la plume dans le cadre de la
dialectique de l’oralité et de l’écriture qui caractérise leur littérature depuis
ses origines (Schoeler, 2002 ; Cheikh-Moussa, 2006).
La notion de système consent aussi de représenter l’adab non comme une
succession d’œuvres individuelles, mais comme un corpus entier de textes qui
se confgure en tant que totalité contrainte, contraignante et en mouvement
(Corti, 1976 : 75-148). En outre, ce système révèle la présence de plusieurs
plans et niveaux de structuration, soit dans le développement diachronique soit
dans l’articulation synchronique. Sur la base de ces niveaux, chaque écrivain
agit au sein d’une sphère littéraire très uniforme et solide, qui l’incite dans
certains cas à y adhérer complètement, et en d’autres cas à s’en éloigner, et
à apporter des changements notoires. Dans l’adab, comme il est déjà advenu
dans la poésie arabe préislamique, tout auteur, en effectuant de véritables
prélèvements, remonte à une, ou pour mieux dire, à plusieurs traditions
dont il ne pense pas faire abstraction, et dont il est fortement conditionné.
Il réalise des liens entre les textes qu’il considère fondamentaux pour son
propre discours, lequel démontre de cette façon, une grande similitude avec
celui de ses prédécesseurs, mais en même temps, en diffère grâce aux critères
mis à exécution, ceux-ci étant tous originaux car fruits d’un choix personnel.
L’écrivain en effet crée au sein du système littéraire ce que l’on pourrait défnir
2un sous-système des sources auxquelles il choisit de se référer . Il sufft de
penser, pour faire un exemple, à ce qu’écrit al-Tānūkhī dans l’introduction du
Farağ ba‘da ash-shidda, dans laquelle sont énoncés tous les auteurs qui avant
lui s’étaient mesurés dans la rédaction des récits voués à apaiser les âmes de
3ceux affigés par la disgrâce et à atténuer leurs peines .
Ainsi, une relation dialectique originale se forme entre tradition et innovation qui
va bien au-delà du concept de l’intertextualité. Il offre un modèle de structuration
qui, outrepassant les bornes d’une œuvre unique ou des écrits d’un seul auteur ou
d’un groupe de lettrés, investit tout le corpus de l’adab. Chaque ouvrage présente
des liens inédits avec le passé, et pèse sur le développement de la littérature
en vertu du fait qu’elle transforme la valeur du signe des textes. Pour cela,
je considère que nous pouvons, par exemple, parler de la constante « fonction
Ğāhiz » dans la littérature arabe classique ou de l’éternelle « fonction maqāma »
dans la littérature arabe jusqu’à nos jours. Et pour ce motif également, Kilito
parle des Maqāmāt d’al-Hamadhānī, parmi les œuvres que Bonebakker suggérait
d’exclure du nombre des écrits d’adab, comme un point de rupture qui a conduit
son épigone al-Harīrī à renouer ses relations avec le passé :
57Synergies Monde arabe n° 6 - 2009 pp. 55-71
Mirella Cassarino
Racontant comment il en est venu à écrire ses Séances, il indique qu’au cours d’une
réunion des lettrés constatent la décadence des belles-lettres, de l’adab “dont les
lampes se sont éteintes”. Pour mieux marquer cette atrophie de la puissance créatrice,
ils évoquent par contraste Hamadhani qui, un siècle plus tôt, a écrit d’admirables
séances. A la médiocrité présente s’oppose l’excellence d’autrefois (vieux topos:
avant, tout allait mieux). Une rupture s’est produite et il est urgent de renouer avec
le passé (Kilito, 2009 : 25).
Et encore, dans le parcours diachronique, la notion de système appliquée à l’adab
permet d’observer certains invariants tels que les personnages légendaires ou
non - rappelons, par exemple, Hātimu at-Ta’i le généreux, les fgures de l’avare,
du pique-assiette (Ghersetti, 2004 ; Id., 2008) ou du sot - et les motifs ou les
topos du domaine thématique - le mythe de l’âge d’or de l’arabisme, le mythe du
4bédouin idéal (Sadan, 1974 ; Id., 1984) , le débat sur la supériorité de la culture
arabe par rapport à celle des autres -, dont le processus d’actualisation se réalise
au cours des diverses époques grâce à la combinaison variable des constantes
et des variantes textuelles. Il existe donc des conventions, des codifcations
littéraires et techniques reconnues, qui consentent la communication entre
l’auteur et le lecteur, et qui produisent au même moment une incessante mais
toutefois versatile validité et universalité du message. En défnitif, la capacité
communicatrice d’un texte se renouvelle continuement parce qu’il est bel et
bien inclus dans un système communicatif et informatif en mouvement. Enfn,
l’interaction et l’opérativité de plusieurs genres et phénomènes littéraires,
est consubstantiel à la notion de adab comme système. Il résulte ainsi plus
facilement explicable et situable ce qui apparait, en milieu critique, comme une
diffculté, c’est-à-dire la question – déjà posée par Bonebbakker – de l’inclusion
ou de l’exclusion d’une œuvrage de ce qui est défni « un genre ». Une question
à laquelle se rapporte une autre, non moins considérable, du classement des
œuvres de la littérature d’adab que Katia Zakharia exprime de façon légitime
avec l’interrogatif «comment classer les kutub?» :
Le classement générique ou thématique des kutub de la «littérature de ’ adab» est
pour le moins malaisé. Il faut pourtant, dans un essai de clarifcation, en esquisser une
typologie, qui ne pourra être qu’indicative (Zakharia, 2005 : 125).
Le premier critère qu’elle indique est celui de s’uniformiser aux choix de ces
auteurs : l’ordre alphabétique ou anthroponymique pour les dictionnaires
biographiques ou pour certaines anthologies comme le Kitab al-shi‘r wa’sh-
shu‘arā’ ; l’ordre toponymique pour les dictionnaires géographiques ; l’ordre
chronologique pour les œuvres à caractère historiographique. Des critères qui
pourtant, s’empresse à expliquer Zakharia, ne résolvent pas la question à fond :
L’agencement visible de ces ouvrages ne doit pas faire oublier qu’à l’instar de la
plupart des kutub leur contenu relève d’un classement pluri thématique. Ce dernier
peut déterminer aussi la forme de certaines anthologies (comme le Kitâb al-’Aghânî),
sommes du ’adab (comme ‘Uyûn al-akhbâr) ou monographies. Celles-ci peuvent traiter
d’un personnage ’Akhbâr Abî Nuwâs d’Ibn Manzûr), ou d’un sujet général. […]
L’infuence des auteurs les uns sur les autres et leurs emprunts les uns aux autres sont
légitimés et appréciés, qu’il s’agisse d’appendices (dhayl) continuant l’ouvrage d’un
prédécesseur ou d’une reprise plus ou moins augmentée dans une monographie.
58Système, genres et mode dans la littérature arabe classique
Enfn, l’unité thématique de certains kutub peut paraitre suffsamment univoque et
solide pour que l’on soit tenté de leur appliquer le qualifcatif de genre, comme les
miroirs des princes, récits de voyage ou maqamât(Kakharia, 2005 : 126).
Sur ce point, il me semble plus que pertinent avancer la proposition, probablement
effcace en termes concrets, d’une défnition ultérieure de adab comme «mode
littéraire». Elle se nourrit de la conception des « modes littéraires » pour la
première fois élaborée à la fn des années cinquante par Northrop Frye, mais
mieux défnie plus récemment par Remo Ceserani. Dans la conception de Frye,
qui concerne des éléments à caractère religieux et psychologique, le “mode
littéraire” se confgure en tant que forme archétypique, une sorte de code
profond intériorisé dans l’inconscient collectif (Frye, 1969 : 45-48).
Remo Ceserani défnit, de sa part, le mode littéraire comme suit :
C’est un ensemble de procédés rhétoriques et formels, d’attitudes cognitives et
d’agrégations thématiques, de formes élémentaires de l’imaginaire historiquement
concrètes et utilisables par divers codes, genres et formes, pour la réalisation de
textes littéraires et artistiques : chaque texte est en fait concrètement réalisé non
seulement sur la base d’un code précis linguistique et modèle de genre, mais aussi selon
une “modalité” ou la combinaison de plusieurs modalités, parmi celles historiquement
disponibles dans les réservoirs de l’imaginaire (Ceserani, 2002 : 548).
En exploitant cette défnition générale, nous pouvons donc supposer que l’adab
n’est pas un genre codifé, mais un mode littéraire fondé sur plusieurs constantes
de l’imaginaire qui se manifestent au sein d’ouvrages qui appartiennent à divers
genres. Cela n’est pas un hasard, l’indication de mode est exprimée, même pour
l’adab, sous une forme adjectivale. Nous parlons généralement d’« anthologie
d’adab», «prose d’adab», «écrit d’adab», c’est à dire nous utilisons des expressions
dans lesquelles l’adjectif défnit le mode et non le genre, exactement comme le
« mode romanesque », qui ne coïncide pas avec le roman, agit en des genres
littéraires différents (Zanotti, 1998). Bien sûr, les modes, à élever précisément à
des formes de structuration ou principes d’organisation de l’imagination littéraire,
enterrent leurs propres racines dans des situations historiques concrètes et sont
donc susceptibles de changements.
L’adab selon Ibn Khaldūn
L’interprétation de l’adab comme mode est d’ailleurs, à mon avis, déjà présente
dans une page très intéressante de la Muqaddima de Ibn Khaldūn, intitulée à
juste titre ‘ilm al-adab :
Cette science n’a pas un argument (spécifque) dont on peut affrmer ou nier les
caractéristiques. Selon les philologues, sa fnalité coïncide purement avec les résultats
(thamarāt) : l’excellence dans les deux arts de la poésie et de la prose selon les modes des
Arabes (asālīb al-‘Arab) et leurs formes littéraires. Ils recueillent à telle fn, des discours
5des Arabes (kalām), ce qui pourrait être utile de posséder […] (éd. 1988 : 459-60) .
Dans son effort de défnition du ‘ilm al-adab , il semble dès lors évident que
ce ne sont pas les contenus à attirer l’attention de Ibn Khaldūn, à partir du
moment où ils peuvent être communs à plusieurs genres et ne contribuent en
59Synergies Monde arabe n° 6 - 2009 pp. 55-71
Mirella Cassarino
aucune façon à individualiser les bornes de la discipline. Ce sont plutôt les
objectifs à atteindre et les questions liées au rapport entre l’organisation de la
matière et le plan formel, qui l’intéressent. Les fnalités de la discipline peuvent
être obtenues non à travers l’étude théorique d’un ensemble de règles et de
principes dictés “d’en haut”, mais à travers un processus inductif (Al-Yabri,
1995 ; Cheddadi, 2006), que l’auteur défnit istiqrā’, fondé sur la fréquentation
des textes, sur la « pratique textuelle » qui seule peut assurer l’acquisition du
savoir et aussi la faculté des modes de l’exprimer et de le transmettre. A cette
fn, conformément à la nouvelle et fondamentale valeur acquise de l’écriture,
il devient nécessaire de recueillir et de conserver la poésie, ce qui est exprimé
en prose rimée (sağ‘), les textes concernant les questions lexicographiques
et grammaticales, lesquels consentent l’utilisation essentielle et polie de la
langue, les récits relatifs aux ayyām al-‘Arab qui permettent de reconstruire leur
histoire et de pénétrer le sens des allusions qui remplissent le discours poétique,
les généalogies (ansāb), les récits historiques (akhbār). Tout cela, observe Ibn
Khaldūn (p. 140), ne s’obtient pas uniquement par l’apprentissage mnémonique
qui, c’est peut être le cas de le préciser, avait marqué la transmission et la
production du discours poétique. Les temps changeants et des formes nouvelles
d’expression littéraires survenues, nous pouvons avec raison supposer qu’à ses
yeux, il n’était plus une méthode utilisable en exclusivité.
Pour le discours en prose, la compréhension était un passage de l’apprentissage
qui selon lui, devait précéder nécessairement la mémorisation. Une supposition
fondamentale de la compréhension était précisément le recueil et l’étude des
matériaux. Cela ne me semble pas fortuit si Ibn Khaldūn exprime ces idées dans
le chapitre sur les sciences et l’enseignement, et qu’il se réfère probablement,
en prêtant attention aux aspects didactiques, à ce que les philologues et shaykh
de son époque affrmaient sur l’adab et sur les œuvres considérées fondantes
en ce domaine, soit l’Adab al-kātib de Ibn Qutayba, le Kitāb al-Kāmil de al-
Mubarrad, le Kitab al bayān wa’t-tabyyīn de al-Ğāhiz et le al-nawādir de
Abū ‘Alī al-Qalī al-Baghdādī. Dans ce contexte, quoique lui réservant une place
particulière, une référence au Kitāb al-aghānī de Abū’l-Farağ al-Isfahānī ne
pouvait manquer, non seulement parce que l’ouvrage était considéré le “dīwān
al-‘Arab” par excellence, mais aussi pour la place particulière que la musique,
6strictement liée à la littérature, y occupe depuis les origines de l’Islam . Encore
une fois, c’est sur la modalité de transmission de la matière que l’accent est
mis. Il n’est donc pas fortuit qu’à l’époque abbasside, la musique était cultivée
et étudiée par les secrétaires de l’administration et par les hommes érudits
« pour apprendre les modes et les formes littéraires des Arabes ». Selon Ibn
Khaldūn, le Livre des chansons est une œuvre inégalable, un modèle auquel
tout homme de lettres devrait faire référence. La question posée par l’auteur
de la Muqaddima n’est donc pas, comme elle pourrait paraître en premier
abord, celle de l’ampleur et de la variété de la matière qui marque l’adab,
mais aussi celle des modes et des formes littéraires qui peuvent être acquis
par l’intermédiaire de la pratique textuelle. Celle-ci est à son tour liée à
l’apprentissage de la langue, une “habitude technique” par excellence, qui
–précise l’auteur- s’apprend comme tous les arts, grâce à son utilisation et à sa
répétition. Il était tout-à-fait naturel que l’adab réside, selon les philologues,
dans la “conservation de la poésie et de l’histoire des Arabes, accompagnée par
60Système, genres et mode dans la littérature arabe classique
les vagues notions de toutes les autres sciences”, c’est-à-dire la linguistique
et les textes des sciences religieuses : Coran et hadīth. Les autres sciences
n’avaient rien à voir avec celle-ci, mais elles étaient considérées importantes
dans la mesure où elles fournissaient aux hommes de lettres les compétences
relatives à la terminologie technique et aux fgures rhétoriques présentes dans
la poésie et dans la prose épistolaire. Bien qu’il ne soit pas explicité dans son
extrait sur l’adab, il semble presque que la pensée de Ibn Khaldūn sur la méthode
d’acquisition de la langue, conçu sur la compréhension et sur la “répétition” de
phrases correctes, convienne tout aussi bien à l’acquisition du mode du récit.
Les constantes
Il est ici impossible de retracer, pour d’évidentes raisons d’espace, les origines
et le parcours historique du mode de l’adab. Nous nous limiterons plutôt à
élucider de façon synthétique une sorte de grammaire des formes de fond
de l’imagination littéraire par laquelle il se réalise et assure sa fonction de
structuration. Il s’agit, en défnitif, d’indiquer schématiquement les constantes
qui le caractérisent sur lesquelles, je tiens à le préciser, dans les diverses
perspectives et dans des recherches partielles déjà citées, des chercheurs
ont axé leur attention et apporté des contributions importants. Ce sont ces
constantes, appartenant à divers niveaux, qui différemment modulées,
confèrent à des textes différents entre eux, des caractères similaires – comme
par exemple le ‘Uyūn al-akhbār de Ibn Qutayba, le Kitāb al-hayawān de Ğāhiz,
la risāla sur la nostalgie du pseudo-Ğāhiz, les nuits du Kitāb al-imtā‘ wa’l-
mu’ānasa de Tawhīdī, le Kitāb al-i‘tibār de Usāma Ibn Munqidh, les passages du
Kitāb al-aghānī ou certaines histoires des Mille et une Nuits.
Une partie fondamentale dans la construction du mode de l’adab occupent
certaines formes de narratio brevis (Ghersetti, 2003: 12-18):
le hadīth qui indique, comme on le sait, les dictons et les actions du Prophète
Muhammad, devenus exemplaires pour la communauté des croyants, et dont
l’utilisation s’est accrue avec la diffusion de la conscience historiciste de
l’Islam. Il est relié au concept d’auctoritas et règle, avec des détails concrets,
les aspects spécifques d’un fait particulier. La prose d’adab est continûment
farcie de ces traditions prophétiques qui ont, avec les versets coraniques, un
pouvoir édifant absolu. Gardons présent à l’esprit que le terme hadīth, hors du
cadre strictement religieux, signife également discours, conversation et donc
récit, narration ;
la khurāfa ou histoire fantastique et invraisemblable, qui nait probablement
comme une réponse au désir de l’homme d’avoir des modèles idéaux de
conduite. Le terme reproduit, non par hasard, le nom d’un bédouin qui,
enlevé par les ğinn, fut protagoniste d’aventures nombreuses et incroyables,
auxquelles, à son retour, les gens de sa tribu, les Banū ‘Udhra, n’auraient pas
cru, les considérant le fruit de sa fantaisie (Chraibi, 2008 : 36-45, 133-65). Pour
cette raison, on recourt à l’expression “hadīth Khurāfa”, soit “le discours de
Khurāfa”, pour indiquer un discours invraisemblable ;
61Synergies Monde arabe n° 6 - 2009 pp. 55-71
Mirella Cassarino
la hikāya ou récit. Le terme prend son origine du verbe hakà qui signife :
imiter, et par extension, raconter. A partir du X siècle il est utilisé, avec hadīth,
qissa et khabar pour indiquer une histoire, un récit, et à partir du XI siècle, on
le trouve dans l’acception de fable ou récit de fction (Pellat, 1975 : 379-84);
la qissa, c’est-à-dire histoire, discours et aussi biographie. Dans l’acception de
narrer, elle est déjà attestée dans le Coran et on l’utilise en général pour se
référer aux histoires des Prophètes défnies justement qisas al-anbiyā’ ;
le khabar, c’est-à-dire le récit informatif à caractère purement historique, ou
bien qui prend son origine de l’histoire, ou bien le récit biographique. Le terme
n’est jamais utilisé pour les narrations de fction et est en général rapporté
avec une anecdote, bien qu’ait justement observé Antonella Ghersetti : “une
telle traduction peut être, et elle l’est la plupart du temps, trompeuse”. Même
khabar, comme hadīth, terme avec lequel il a une relation étroite, a un signifé
précis dans le cadre religieux (Geries, 1990 : 53-91 ; al-Qādī, 1998) ;
la nādira par contre, indique la curiosité, la rareté, et pour son caractère
facétieux, je dirais même le mot d’esprit. Il s’agit de l’anecdote brillante qui,
caractérisée par l’ambigüité et par les doubles sens, s’accomplit aussi dans la
moquerie et dans la parodie.
Au sein des formes narratives susmentionnées ou proches d’elles, se trouvent
d’autres structures de l’imagination littéraire arabe. Parmi celles-ci, les plus
récurrentes, qui ont d’ailleurs une vie historique assez longue et variée, sont
le texte poétique (ou le vers unique), le proverbe et l’énigme. Le premier,
caractérisé par une structure complexe et une ample stratifcation, subit un
processus de re sémantisation continue et de re fonctionnalisation, selon les
contextes et les époques où il est utilisé (Gruendler, 2005 : 85-124) ; le second,
avec une structure verbale particulière et plusieurs traits communs avec le vers
de la poésie (Pagnini, 1998), concentre dans une forme considérable l’expérience
et la sagesse du passé ; le troisième, dans une certaine mesure proche à la
connaissance mythique, implique une attention au langage, à la capacité de
la duplicité sémantique des paroles, qui est profondément enracinée dans la
pensée linguistique arabe (Bauden, 2008 : 87-105).
Dans ce contexte, il me semble important mettre l’accent sur l’importance
de certaines procédures narratives et réthoriques habituellement adoptées
par les auteurs arabes médiévaux, lesquelles font penser à un système de
communication qui revêt les traits d’un véritable rituel. Les individus qui
prennent la parole dans le “jeu du dialogue”, de l’interrogation etc., jouent
un rôle bien précis et formulent un certain type d’énoncés. Le rituel défnit
non seulement les gestes, les comportements et les circonstances (Foucault,
trad. it. 1970 : 31), mais aussi l’effcacité des mots et l’effet qu’ils produisent
sur les destinataires. Il s’agit probablement de procédures qui conduisent au
contrôle des discours et à un savoir en quelque sorte monopolisé et secret.
Il sufft de penser, pour s’en rendre compte, aux indications sur la lecture et
sur la manière de pénétrer le sens profond des discours qui sont fournies dans
l’avant-propos du Livre de Kalila et Dimna (Ibn al-Muqaffa‘, trad.it. 1991 :
62Système, genres et mode dans la littérature arabe classique
23-31). Le lecteur empirique joue un rôle important dans le jeu complexe de
la coopération textuelle et il est possible qu’il ne s’identife point au lecteur
modèle, et s’arrête à une lecture superfcielle de l’œuvre, dont il n’éprouvera
que du plaisir. Ce n’est pas un hasard si les phénomènes narratifs principaux
en vigueur dans ces textes sont tous liés à la notion de auctoritas. Ils peuvent
brièvement être décrits comme suit :
a) L’incipit de la narration est donné d’en haut. Un phénomène, celui-ci, déjà
présent dans la poésie préislamique dans laquelle était perçue la présence
d’un génie inspirateur. Suite à la formation de l’Empire arabo-islamique et aux
transformations conséquentes, même culturelles, qui en ont marqué l’histoire,
cette fgure “déserte la scène” et est remplacée par un personnage infuent
qui revêt des apparences diverses selon les textes et les époques. Bien que
l’hypothèse du « modèle prophétique » avancée par Kilito à propos de ce topos
de la littérature arabe classique (Kilito, 2009 :15-31) me semble assez suggestif,
et en quelques cas effcace, je considère qu’elle pourrait être aussi supportée
par des modèles qui proviennent des traditions littéraires plus antiques, comme
celle iranienne, qui ont eu un rôle très important dans la naissance et pour le
développement de la prose littéraire classique.
b) Les diverses formes narratives sont souvent introduites et renferment en elles
l’isnād, la chaîne des transmetteurs, qui passant du domaine purement religieux
à celui littéraire, a consolidé et élargi sa propre fonction de structuration. Il se
confgure sous la forme d’une liste de noms plus ou moins long, unis à des verbes
liés à la transmission de la connaissance, grâce auquel il est possible de remonter
du témoin plus récent à celui plus ancien. La chaîne des transmetteurs, qui
précède l’histoire véritable dite matn, et qui a, dans le contexte religieux, le but
fondamental d’attester la crédibilité de l’histoire rapportée, est habituellement
adoptée dans le domaine littéraire pour conférer autorité et véridicité à
la narration, même dans les cas où celle-ci n’a aucun rapport avec la réalité
(Ghersetti, 2003: 9-29 ; 15-17).
c) D’autres aspects s’unissent à celui-ci. Un phénomène courant dans la littérature
arabe classique est celui de la citation, dont le choix et la disposition au sein du
texte composé révèlent la nature et les objectifs de l’auteur. La nature du Ğāhiz
ressort sans cesse des pages qu’il a écrites, malgré les citations dont elles sont
farcies. Nombreuses sont les fonctions de la citation :
Outre sa fonction didactique, elle est souvent prétexte à un déploiement
d’érudition, mais, contrairement à ce que l’on pourrait penser de prime abord,
elle est loin d’être une solution de paresse pour des écrivains en mal d’inspiration.
Selon Ibn ‘Abd Rabbih, choisir des textes est plus diffcile que de les composer!
La diffculté vient du fait que l’énoncé sélectionné doit être frappant en lui-
même tout en s’intégrant pertinemment dans le contexte où il fgure. De la
citation au plagiat, il n’y a parfois qu’un pas, et, tout bien considéré, le plagiat
est un art, mais rares sont ceux qui y excellent (Kilito, 2009 : 21).
d) La tension particulière entre le réel et l’irréel est fortement connotée par la
résistance de l’Islam cultivé, qui, dans le cadre religieux et juridique, devient
63Synergies Monde arabe n° 6 - 2009 pp. 55-71
Mirella Cassarino
une condamnation envers la fction (Bonebakker, Nihil obstat...1992). Cela ne
signife pas qu’il n’y ait eu des positions de signe contraire ou que la narration
de fction n’existe pas. La question concerne plutôt la modalité de la narration,
en une certaine mesure conditionnée par cette proscription, et le statut attribué
aux ouvrages de fction. Comme cela a été observé de plusieurs parts, un texte
n’acquiert pas un statut littéraire s’il n’est pas soutenu par un isnād crédible et
par la présence de lieux et personnages ayant réellement existé. Dans le contexte
littéraire, comme l’a écrit Antonella Ghersetti, «on opère une distinction nette
entre les narrations sérieuses fondées sur des faits réels, fnalisées à l’instruction,
et la fction (dans le sens rhétorique du terme), dont le but est surtout le
divertissement et dont la jouissance est reléguée, sous certaines formes, à la
sphère populaire» (Ghersetti, 2003: 24). Dans tous les cas, la recherche sur les
mécanismes particuliers agissant dans l’adab pour légitimer la fction en lui
7conférant des caractères de vraisemblance , est désormais entamée et a déjà
donné des résultats intéressants, L’un d’eux consiste par exemple, à disséminer
la narration des éléments qui semblent l’ancrer à la réalité : des noms propres de
personnages ayant vraiment vécu ; des références à des lieux, pays, villes, villages
ou contrées caractérisés par des noms géographiques réels ou, encore, allusions
à des faits bien précis et connus. Il faut aussi considérer comment le récit de faits
historiques, ou contemplés comme tels, présente des techniques discursives et
des modalités narratives typiques des textes littéraires. Les études menées par
les chercheurs en ce sens ne font que corroborer la validité de l’interprétation
de l’adab comme un mode narratif œuvrant au sein des écrits appartenant à
des genres divers (Leder, 2005 : 125-48 ; Meisami, 2005 : 149-75). Nous pouvons
8dire la même chose à propos du récit biographique et autobiographique , qui
présentent, malgré leur style formulaire, de nombreux éléments d’instabilité,
d’hybridité et de contamination entre les genres. Comme l’a observé Julia Bray
«Les données de base ont souvent manqué aux biographes – les dates, la forme
exacte d’un nom – mais cela ne les a pas empêchés de réféchir sur ce qu’était
tel ou tel personnage» (Bray, 2007 : 103-110). Un exemple intéressant, en ce qui
concerne l’autobiographie, est fourni par les mémoires de Usāma ibn Munqidh
(Cassarino, 2003 : 375-83).
e) Bien que l’on tente sans cesse de recouvrir la fction avec les apparences
de la réalité, une constante qui mérite d’être prise en considération car elle
pèse profondément sur la caractérisation des textes, est l’absence totale de
descriptions. Le monde de l’adab est un monde dans lequel les lieux, les objets,
les personnages, les attributs sont le plus souvent simplement nommés. L’avare
n’a pas besoin d’être décrit, il représente l’avarice exactement à la manière des
autres personnages (le resquilleur, le sot, le sage, etc.) qui intéressent simplement
pour les qualités et les défauts qu’ils représentent. De cette manière, l’unité
sémantique est acquise et garantie avec instantanéité : il n’y rien d’autre à savoir
ou auquel faire allusion. Ce trait est probablement lié aux formes typiques de
l’oralité, dans lesquelles le récit se base sur l’action et non sur la description, et
les actions des personnages ne sont pas dictées par les mouvements de l’âme mais
par des stimuli externes (Pisanty, 1993 : 31-37). A cela s’ajoute le fait que les
textes d’adab manquent de prospectives et de profondeur spatiale et temporelle:
les personnages ne subissent pas des développements dans le temps, ils ne
vieillissent jamais ; bien que des exemples de signe différent existent, les lieux,
64

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.