collège des salins Villeneuve lès Maguelone

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Niveau: Secondaire, Lycée, Terminale
1 Lucie MÉNAGE 3°, collège des salins, Villeneuve lès Maguelone 2009 Le secret d'un soir Je vivais dans une vieille et simple maison située à l'écart du centre ville. Née par accident dans une famille tranquille et triste, sans passion ni envie, sans but ni avenir, j'étouffais. Ce jour-là, brusquement, j'eus envie de prendre l'air, et je dis à ma mère : « Maman, je vais me promener. -Ne parle pas aux inconnus ! -Je sais, oui m'man ! » J'ouvris la porte, j'admirai l'horizon et inspirai une grande bouffée d'air frais, comme pour me délivrer d'une prison. Mes parents ne sortaient jamais, ils craignaient tout et tout le monde, ils n'avaient confiance en personne et les sorties en ville étaient brèves et rares. Cette époque de l'URSS , manipulatrice et basée sur l'idéologie de la terreur, n'arrangeait pas les choses en ce qui concernait les craintes de mes parents. « Bonjour Joseph ! m'exclamai-je. - Bonjour Ingrid ! Comment vas-tu ? me répondit-il, visiblement heureux de me voir. -Ma foi, je me porte bien. Et toi ? -Moi également, me répondit-il. -Bien, je te laisse à ton jardinage, je vais faire quelques pas en ville.

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Publié le : vendredi 8 juin 2012
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Lucie MÉNAGE
3°, collège des salins, Villeneuve lès Maguelone
2009
Le secret d’un soir
Je vivais dans une vieille et simple maison située à l’écart du centre ville.
Née par accident dans une famille tranquille et triste, sans passion ni envie, sans
but ni avenir, j’étouffais.
Ce jour-là, brusquement, j’eus envie de prendre l’air, et je dis à ma mère :
« Maman, je vais me promener.
-Ne parle pas aux inconnus !
-Je sais, oui m’man ! »
J’ouvris la porte, j’admirai l’horizon et inspirai une grande bouffée d’air
frais, comme pour me délivrer d’une prison. Mes parents ne sortaient jamais, ils
craignaient tout et tout le monde, ils n’avaient confiance en personne et les
sorties en ville étaient brèves et rares. Cette époque de l’URSS , manipulatrice et
basée sur l’idéologie de la terreur, n’arrangeait pas les choses en ce qui
concernait les craintes de mes parents.
« Bonjour Joseph !
m’exclamai-je.
- Bonjour Ingrid ! Comment vas-tu ? me répondit-il, visiblement heureux de me
voir.
-Ma foi, je me porte bien. Et toi ?
-Moi également, me répondit-il.
-Bien, je te laisse à ton jardinage, je vais faire quelques pas en ville.
-Au revoir, chère voisine, passe à la maison quand il te plaira. »
J’acquiesçai d’un mouvement de la tête accompagné d’un sourire, puis je
commençai ma promenade.
Arrivée dans les ruelles de la ville où régnait une atmosphère silencieuse
et pesante, malgré tout plus agréable que chez moi, je vis au loin une affiche aux
couleurs vives, qui attira mon attention. Je m’approchai et découvris la photo
d’un homme réputé pour sa force et son endurance au travail. Il était précisé que
cet homme s’appelait Stakhanov et qu’il exécutait chaque jour à lui seul en
moyenne le labeur d’une dizaine d’ouvriers. Après cette brève mais quelque peu
troublante découverte, je rentrai chez moi.
Lorsque j’arrivai, ma mère annonça l’heure du dîner. Je pensai alors qu’il
fallait raconter ma découverte, quand, soudain, trois coups
frappés à la porte
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résonnèrent dans notre maisonnette. Le bruit effraya ma mère ; quant à mon
père, dans un excès de courage, il alla répondre.
Sur le seuil, se dressaient deux agents, sans expression, semblables à des
automates exécutant leur tâche. Ils entrèrent sans hésitation et prirent mes
parents par le bras. Terrorisée, ma mère ne disait rien, et mon père balbutiait,
exprimant son incompréhension. Je n’arrivais pas à réaliser la situation. Mes
parents furent fermement invités à sortir et l’un des deux hommes s’exclama
avec solennité :
« Vous êtes tous conviés à une cérémonie. Soyez ravis car vous allez
avoir la chance de rencontrer le camarade Stakhanov et notre chef Staline qui
sera là en personne pour honorer les exploits de cet ouvrier ! »
Je n’en croyais pas mes oreilles, on n’avait pas le droit de refuser. Mais
cette invitation forcée et déplacée n’était rien à côté du spectacle qui se déroulait
dans la rue. Chaque famille était dehors, encerclée par des hommes sans gêne.
Aucune d’entre elles ne savait vraiment où on les conduisait, simplement qu’il
fallait obéir. Faiblement éclairée par les lampadaires, la foule se dirigeait
lentement vers le centre de la ville.
Après une vingtaine de minutes passées à marcher sans comprendre et à
grelotter dans le froid, on pouvait distinguer au loin la destination de cette
étrange sortie : la place Youlia ! Celle-ci se composait d’un grand terrain vague
soigneusement ratissé et cerné de hauts murs de pierres devant lesquels étaient
disposés des bancs en bois rongés par le temps et le gel. Malgré son
impressionnante capacité, la place n’était pas suffisante pour accueillir tous les
citadins. On faisait entrer le plus de monde possible et le reste était placé au-
dehors, un haut-parleur étant chargé de retransmettre chaque parole de Staline.
Soudain, un bruit sourd et rythmé fit vibrer le sol. On vit alors se
répandre des centaines de soldats, tous placés par rang de quatre, frappant des
pieds avec détermination. Alors, un homme fondu dans la masse donna l’ordre
de faire cesser le mouvement. Par rapport au vacarme précédent, cette soudaine
halte fit régner un silence troublant. C’est alors qu’apparut au loin Staline ! Avec
autorité, il se dressait fièrement derrière le balcon constitué d’une barrière de
pierre et recouvert d’un drapeau rouge, frappé d’une faucille et d’un marteau,
flottant légèrement dans le vide.
Un peu plus bas, un homme agita une pancarte sur laquelle on nous
donnait l’ordre d’applaudir. La foule obéit timidement, sûrement un peu surprise
par les événements. Staline nous souhaita alors la bienvenue et commença son
discours. Soudain, la pancarte des applaudissements s’éleva de nouveau pour
l’entrée du fameux Stakhanov. Il était grand, musclé, brun aux yeux sombres. Il
ne laissait rien paraître de ses émotions, à part peut-être une certaine froideur.
Plus Staline le complimentait, plus le public prenait confiance et appréciait ce
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travailleur si performant. On pouvait mesurer l’admiration du peuple à l’ampleur
de ses applaudissements. Même mes parents furent conquis.
Mais moi, je ne supportais plus cet endroit où l’on nous dirigeait comme
des marionnettes. Alors, voyant que mes parents étaient captivés par le
« spectacle », je profitai d’un instant d’inattention du garde pour sortir
précipitamment par l’escalier placé juste derrière moi. Je descendis le plus vite
possible par peur d’être interpellée par l’homme qui devait nous surveiller. Au
bas des marches se trouvait un long corridor, sombre et humide, traversé par des
dizaines de couloirs. J’entendis résonner des voix graves accompagnées de
quelques rires. Je m’approchai alors doucement, en posant délicatement le pied
sur le parquet parsemé de trous et de fentes. Une fois cachée, j’écoutai la
conversation des hommes au service du pouvoir :
« Non mais franchement, il faut vraiment être bête pour croire à ce genre
de bêtises. Stakhanov se prépare pour gagner une médaille d’or aux jeux
olympiques du lancer de poids, il récolte la gloire d’un mensonge ! » dit l’un sur
un ton de jalousie.
-Oui mais en attendant, cela nous aidera à faire davantage travailler le peuple et
dès demain, les ouvriers s’acharneront au travail pour lui ressembler, » répondit
un second.
Je me défendis d’en croire un mot. Comment était-il possible qu’un
gouvernement puisse mentir délibérément et si lâchement à son peuple ?
J’espérais avoir mal entendu. Décidément, je préférais ce qui se disait là-haut !
Je repris mon chemin en sens inverse et réussis
une fois de plus à déjouer la
surveillance du garde. Mes parents ne s’étaient même pas rendus compte de mon
absence, ce qui me vexa un peu.
Avec mes nouvelles informations, la fin du discours pour moi sonnait
faux. Il était trompeur, manipulateur et moqueur. La cérémonie finie, on nous
laissa rentrer seuls chez nous. Je restai perplexe, partagée entre le mensonge et
la vérité. Incertaine de ce que j’avais entendu la veille, je décidai de me taire et
de garder ma sombre découverte dans le secret de mon âme.
Petit à petit, de grands chantiers s’ouvraient partout. Chaque jour, de plus
en plus de constructions, d’usines, de champs agricoles étaient envahis
d’ouvriers voulant faire aussi bien que leur modèle : Stakhanov ! Il y avait des
hommes de sécurité partout aux alentours, les travailleurs bénéficiaient rarement
de pause. Il ne fallait pas se plaindre, seulement donner le plus que l’on pouvait.
En tant qu’enfant, on ne me faisait pas travailler mais je restais
auprès de mes
parents dans les champs. Les pierres étaient bien trop lourdes pour ma mère et le
froid bien trop mordant pour mon père. Ils avaient tous deux les mains abîmées,
crevassées.
« Comme Stakhanov ! » disaient-ils.
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Ma mère n’arrivait même plus à se redresser. Le soir, c’était donc moi qui
préparais leur repas ; souvent même je me chargeais de soigner leurs doigts
douloureux. C’est ainsi que je compris que mes doutes concernant la réelle
histoire de Stakhanov étaient fondés. Malgré tout, je ne disais rien, pour une
raison inconnue, une peur diffuse mais réelle. Mes parents souffraient de plus en
plus, et le gouvernement insistait toujours plus sur l’extraordinaire et
remarquable témoignage du modèle Stakhanov.
Un jour, alors que j’accompagnais comme à mon habitude mes parents,
une foule se forma rapidement au milieu des champs. Je me précipitai afin de
voir la cause de ce rassemblement et… je le vis, là, étendu
et immobile! Joseph,
mon sympathique voisin, était mort. Sa femme se jeta sur sa dépouille et, en
pleurs, elle se mit à hurler sa haine et sa tristesse. Comment allait-elle annoncer
à ses enfants que leur père était mort en travaillant bien plus dur qu’il ne le
pouvait ? Les autres restaient sans voix. Je ne m’étais même pas aperçue que des
sanglots inondaient mes joues. Une révolte inqualifiable me submergea lorsque
je vis les gardes porter sans compassion le corps de Joseph et le jeter tel un objet
dans la camionnette. L’un d’eux nous ordonna de reprendre le travail, comme si
rien ne s’était passé. Je courus consoler du mieux que je pus la pauvre veuve qui
restait accroupie, seule dans son deuil à crier désespérément le nom de son
défunt mari.
C’est à ce moment-là que je décidai de révéler à tous la Vérité ! Bien
entendu, je savais que dévoiler mon secret d’un soir était très risqué. Mais
qu’importe, ma peur n’était rien à côté de la vie de ces centaines d’ouvriers
aveuglés par la gloire et l’envie de se surpasser au point d’en perdre la vie. Je
cherchai alors un moyen de renseigner le plus de monde possible sur ce
mensonge d’état. Ayant bien réfléchi, un moyen dangereux mais efficace me
vint à l’esprit.
Le lendemain, je me rendis chez un ami qu’il m’était défendu d’approcher
depuis que mes parents avaient appris qu’il était un opposant à Staline. Les
retrouvailles furent heureuses. Il m’invita à m’asseoir, et me demanda de
raconter la raison de cette si surprenante entrevue. Je lui expliquai alors
l’invitation forcée, le discours de Staline sur l’histoire de ce Stakhanov, les
aveux entendus par hasard, le taux de travail donné par la suite, les souffrances
de mes parents, la mort de mon très cher voisin Joseph, mon incompréhension,
ma révolte, mes peurs… Une fois mon histoire terminée, après un grand silence,
il m’interrogea :
« Que comptes-tu faire ? »
-Eh bien, si tu es d’accord pour m’aider, grâce à ton imprimerie clandestine, on
pourrait fabriquer des tracts anonymes sur lesquels tu résumerais ce que nous
savons ; je me débrouillerais par la suite pour les distribuer au maximum de
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monde. Après cela, la bouche-à-oreille fera sûrement son chemin et plus
personne ne croira à Stakhanov, l’ouvrier surhumain. Le peuple se rendra
compte d’avoir été manipulé et se révoltera. Veux-tu m’aider ? »
Il me sourit, se leva, et descendit dans sa cave pour se mettre au travail.
Pour ma part, je rentrai vite chez moi, inquiète d’éveiller des soupçons.
Nous nous retrouvâmes au pied de l’immense statue de bronze
représentant Staline, sur la grande place de la ville. L’agitation était à son
comble car en ce jour de repos hivernal, le marché attirait une grande foule
heureuse de faire une pause. Nous étions sûrs d’avoir bien choisi le lieu et le
jour pour informer au mieux la population. Nous entrâmes dans un bâtiment
abandonné qui s’élevait sur les bords de la grande place. Après avoir atteint la
plus haute fenêtre, nous attendîmes silencieusement que les gardes quittent les
étals du marché pour aller se réchauffer dans un café. Le moment était venu
d’agir.
Après un bref regard d’encouragement, nos sacs furent vidés à la hâte et
des centaines de tracts volèrent dans le vide. Ils se déposèrent sur le sol avec
légèreté, mais leur message était lourd de conséquences :
STAKHANOV N’EST PAS UN OUVRIER, C’EST UN SPORTIF
ENTRAINÉ TOUS LES JOURS POUR GAGNER LES FUTURS JEUX
OLYMPIQUES : STALINE VOUS MENT.
Les gens cessèrent de parler. Petit à petit, tous se précipitaient pour
ramasser les petits rectangles blancs et lisaient avec avidité le contenu du
message. Mais bientôt, la curiosité laissa place à l’incompréhension. Tous se
posaient des questions : était-ce une blague, ou la vérité ? J’étais très fière de
mon geste, qui ouvrait les yeux de tant d’hommes et de femmes. Mais mon ami
me fit sortir brutalement de mes pensées car les hommes de sécurité accouraient
précipitamment, intrigués par l’agitation soudaine de la population. À cet
instant, l’un d’eux nous repéra et appela ses collègues afin de l’aider. Mon
compagnon de résistance me prit
la main et m’entraîna à l’extérieur du
bâtiment. Dans la précipitation, il me lâcha la main et je le perdis de vue
rapidement. Sans doute pensait-il que mon jeune âge serait une protection.
Hélas, je sentis une main puissante me serrer le bras gauche et je ne pus me
dégager. Mon coeur cognait à tout rompre, je paniquai, j’eus le sentiment d’être
prisonnière de mon propre corps, alors que mon esprit pouvait s’évader afin de
me sauver de cette situation.
On m’emmena dans une grande résidence où travaillaient les hommes de
Staline. On me fit patienter avant de m’emmener dans le bureau
d’un supérieur.
Celui-ci était en colère, mais essayait de cacher cette humeur en respirant
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lentement afin de garder son calme. Il ne cessa pas de me questionner sur mon
identité, mais je ne disais rien, de peur que mon père subisse les conséquences
de mes actes, puisque je n’étais pas en âge de les assumer. Face à mon silence
persistant, il s’écarta du sujet pour passer à celui de mon complice. Il
m’interrogeait inlassablement : quels étaient son nom, son âge, ses pratiques,
son adresse, sa profession etc. ? Mais sachant qu’il encourait une lourde
punition, je me tus également à son sujet. L’homme perdit patience et récupéra
un tract dans le fond de sa poche avant de le poser brutalement sur la table. Il
attendait des réponses précises et des indices qui lui permettraient d’arrêter
rapidement mon ami; comment avais-je eu ces informations, par quel moyen ces
tracts avaient-ils été imprimés, quelles autres personnes étaient impliquées ?
Plusieurs fois il se retint de me gifler et je devinai en lui un peu
d’humanité. C’est pourquoi, malgré la pression de plusieurs heures
d’enfermement, jamais je ne cédai !
Quelques jours plus tard, se rendant compte qu’il n’obtiendrait rien de
moi, tous me relâchèrent. Je repris fièrement ma place au sein de mon foyer,
moi, la petite fille qui avait sauvé l’honneur des citadins et qui allait
discrètement reprendre le cours de sa vie, dans le plus grand secret de
l’existence humaine, à l’écart du centre-ville.
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