LA TIERS CULTURE RÉFLEXIONS SUR LES MUTATIONS CULTURELLES AU MAROC

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Niveau: Secondaire, Collège, Cinquième

  • cours - matière potentielle : la première moitié du xx'


LA TIERS-CULTURE. RÉFLEXIONS SUR LES MUTATIONS CULTURELLES AU MAROC Abdesselam CHEDDADI;': Le Tiers-Etat en Occident a émergé à l'aube de la formation de la bourgeoisie e t du systèiiie capitaliste. Il recelait ce qui allait ê t re pour plusieurs siècles le '.moteur de l'histoire,.. Qitand il obtient s a place a u solcil, le paysage est radicalement transformé : l'ancien ordre es t aboli, de nouvelles classes, de nouvelles valeurs. de nouveaux rapports de forcc apparaissent. Mais avant cela, une série iniiiterrompue d'émeutes, de révoltes, de révolutions. Après avoir été traitée comme la cinquième roue dc la charrette, l'humanité méprisée du peuple des villes e t des masses paysannes absorbe, transfigurpe, l a société toute entièrc e t instaure un ordre humain fondé su r les principes de liberté e t d'égalité. On a parfois rêvé pour le Tiers-Monde un sort. similaire. Les peuples du Tiers-Monde ne sont-ils pas, a u mépris des valeurs mêmes de ce nouvel ordre occidental, des laissés pour compte exploités et asservis? L'avenir du monde n'est-il pas suspendu fondamentalement a u perfectionnemciit des principes d'égalité e t de liberté que seuls pourront accomplir les masses d'Afrique, d'Asie et d'Amérique latine privées de liberté et main- tenues dans la misère? A moins d'une cxtcrmiilation physique h grande échelle, le Tiers-Monde avec les trois quarts de la population moiidiale (les quatre cinquièines en l'an 20001 a e t au ra pour lui le

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Publié le : vendredi 8 juin 2012
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LA TIERS -CULTURE. S U R L E S M U T A T I O N S CULTURELLES AU MAROC Abdesselam CHEDDADI;': 
Le Tiers -Etat en Occident a émergé l'aube de la formation d e la bourgeoisie e t d u capitaliste. recelait ce qui allait ê t r e pour plusieurs siècles le de l'histoire,.. il obtient s a place a u le paysage radicalement transformé : l'ancien ordre e s t aboli, de nouvelles classes, de nouvelles d e nouveaux rapports de apparaissent. Mais cela, une série iniiiterrompue d'émeutes, de révoltes, de révolutions. Après avoir é t é traitée comme la cinquième roue dc la charrette, l'humanité méprisée d u peuple des e t d e s masses paysannes absorbe, l a société toute e t i n s t a u r e u n ordre humain fondé s u r les principes de liberté e t d'égalité. a parfois rêvé pour le Tiers -Monde u n sort. similaire. Les peuples d u Tiers -Monde sont -ils pas, a u mépris des valeurs de ce nouvel occidental, des laissés pour exploités et asservis? L'avenir d u monde n'est -il pas suspendu fondamentalement a u des principes d'égalité e t de liberté que seuls pourront accomplir les masses d'Afrique, et d'Amérique latine privées d e liberté et main -tenues d a n s la misère? A moins d'une physique grande échelle, le Tiers -Monde avec les trois q u a r t s d e la population (les q u a t r e cinquièines e n l'an a e t a u r a pour lui le nombre et. de ce fuit, représente force potentielle incontestable. vit s u r u n espace bien plus celui de l'Occident (les deux tiers des terres émergées), pas moins riche e t peut, p a r conséquent, développer une puissance écono -mique redoutable. a derrière lui u n e très grande variété d e civilisations qui peuvent ê t r e pour les hommes une source inépuisable de créativité spirituelle, artistique, scientifique, technique. Cependant, le parallèle e n t r e l'ancien Tiers -Etat européen e t Tiers -Monde est, à inadéquat. D'abord, pour des raisons d e n a t u r e e t d'échelle. Tiers -Etat d a n s des sociétés occidentales e n é t a i t partie intégrante. Les révolutions s'étaient faites à l'intérieur des tièrcs de chaque nation. La société occidentale, prise un t o u t avait des struclures sociales relativement homogènes e t le Tiers -Etat partout a pu y évoluer à peu près de la même façon, bien des r y t h m e s plus ou rapides. Cette évolution elle -même. e t c'est peut -être le le plus important, avait é t é soutenue p a r la d'une culture commune,
Enseignant-chercheur. de Rabat
de d u
1992. CNRS
390 AHDESSELAM englobant l'idéologie, l'économie, la politique, la science, l a technique. Or, le Tiers -Monde apparaît plutôt comme un ê t r e de bric e t de broc. ne s'agit pas d'une entité dynamique, mais d'une couverture e t s a n s aucun lien organique avec ce qu'elle enveloppe. C a r s'il arborer une identité, c'est celle qu'il tient de la e t de l a servitude qui opposent les pays hétéroclites qui e n font partie à l'occident. Contrairement a u Tiers -Etat européen dans s a phase ascendante, il ne s'accompagne d'aucun mouvement culturel créateur. C'est même l'inverse le caractérise : l e chaos culturel. Une a u t r e raison encore empêcherait de soutenir le paral -lèle : le des élites tiers -mondistes qui semblent n'avoir d'autre choix que la trahison ou la mort. L'attraction de la richesse, du bien -être e t des valeurs occidentales e s t irrésistible pour une large majorité de ceux qui, dans le Tiers -Monde, parviennent a u poiivoir d'une façon ou d'une Ceux qui, jusqu'à ce jour, ont été tentés par l'utopie d'une voie non occi -dentale ont été ou marginalisés ou liquidés. Les émeutes, les révoltes, les guerres locales ou régionales nialistes ou anti -impérialistes jalonnent toute l'histoire récente des pays du Tiers -Monde. Mais une révolution unitaire de celui -ci est -elle possible? Est -elle même pensable? Peut -être que tout, le Tiers -Monde est -il l'avenir du monde comme l'avait été autrefois le Tiers -Etat européen. Mais s'il doit l'être u n jour, il le sera sûrement d'une façon qu'il serait vain de chercher à définir aujourd'hui. Ce qui e s t plus urgent, c'est de comprendre les mécanismes qui le maintiennent dans la servitude, l'exploitation e t l a misère plusieurs décennies après la décolonisation. L'action en vue d'un nouvel ordre mondial s'ensuivra. Or, il apparaît clairement qu'au centre de ces mécanismes, il y a l a question culturelle. Disposant hommes, de la terre, des richesses natu -relles, les pays d u Tiers -Monde sont incapables de faire valoir pleinement leurs potentialités s u r u n marché planétaire qui ne fait pas de quartier. Pour faire face à des concurrents impitoyables, il leur faut parvenir a u niveau de mobilisation technique des richesses e t de mobilisation sociale des hommes. E n effet, la culture moderne n'est rien d'autre que cette double mobilisation : elle en est à la fois le moteur e t l'expression. Dans les pays d u Tiers -Monde, elle subit de multiples blocages. J'appellerai cette culture bloquée du Tiers -Monde la Tiers -culture. Coincée entre des formes dégradées de différentes cultures pré -indus -e t de modèles tronqués de la culture industrielle, elle exprime l'état d'exploitation e t de servitude des peuples d u Tiers -Monde. La Tiers -culture a é t é peu comme telle d a n s s a logique i n t e r n e e t d a n s s e s r a p p o r t s avec l a culture industrielle. Son cxtréme diversité e t son hétérogénéité vaine toute tentative de l'appré -hender comme u n objet unifié. Mais pour saisir la logique d'ensemble qui l'oppose à la culture industrielle, u n comparatisme rigoureux mené s u r l a base de modèles pourrait être éclairant. Malheureuse -ment on ne dispose actuellement que de peu de travaux d a n s ce sens. Les recherches sur le *sous -développement s'intéressent presque exclusive -ment à l'aspect économique. L'anthropologie ou la sociologie se cantonnent
SUR LES CULTURELLES MAROC le plus souvent dans d'étroites monographies. Les statistiques mondiales d e les plus a p t e s à fournir des informations s u r d e la culture d a n s le monde, se limitent à des données s a n s doute t r è s utiles mais encore trop globales comme celles s u r l'analphabétisme, la scolari -sation, les postes d e TV e t de radio. S u r la production des biens culturels, le marché mondial de la culture. les flux d'échanges dans ce domaine e n t r e pays industriels et pays d u Tiers -Monde, on trouve peu d e choses. Mais ce sont surtout les études s u r les structures e t l e fonctionnement d e la Tiers -culture qui font cruellement défaut. U n e telle situation n'est pas s a n s signification, e t il serait s a n s doute fort utile d e l'avoir présente à l'esprit quand on examine les rapports entre Tiers -culture e t culture industrielle. Le c a s du Maroc Ces considérations d'ensemble étaient nécessaires pour présenter u n cas particulier, celui d u Maroc. Tout d'abord, u n e preniière vue d'ensemble. Arabo -berbère e t islamique, la culture marocaine vit dans l'illusion d'une immédiate avec ses racines et son passé : profondément pénétrce d u mode d e vie e t d e la culture occidentale, elle de se reconnaître comme simplement moderne e t e s t toujours prête à protester de s a rocanité, sinon de son arabité e t de son islamité. S a relation l'universel est essentiellement ambiguë, rejoignant la position des pays ques e n général. D'un côté, u n vif désir de paraître s u r l a mondiale, d e l'autre, u n mode de penser et u n langage autrefois universels mais aujourd'hui impuissants à faire leurs preuves face à la culture industrielle. Cette triple illusion : face à son passé, à ses adversaires e t concurrents, à s a position dans le monde, contribue à la figer d a n s u n e situation à l a fois stérile e t dépendante. Plus de trois decennies après la décolonisation. le Maroc dépend à plus d e 9 0 % d e l'étranger pour les produits c u l t u r e l s qu'il consomme (livres, programmes de TV, films cinématographiques e t vidéo, etc.). La production culturelle locale, cantonnée d a n s les ouvrages à caractère lit -téraire, de vulgarisation juridique ou économique, e t les manuels scolaires, e s t d'usage strictement interne e t reste extrêmement faible. Selon des s t a -tistiques de 1980, le Maroc importait de la France pour 4 1 975 000 F de livres e t exportait vers la France pour 1 4 2 7 000 F de livres. Le chiffre des importations e s t à multiplier p a r dix aujourd'hui, s a n s les expor -tations aient subi de notables modifications. O n s a i t p a r ailleurs que la dépendance technologique e t scientifique d u Maroc est totale. S i nous voulons à ce stade caractériser l a culture marocaine, nous pourrons risquer cette formule : concernant l a majorité de la popula t' i  on à l'exception de quelques franges marginales, c'est une illusionnée elle -même. stérile e t dépendante, dont l a présence s u r le marché mon -dial des biens culturels e s t quasi nulle. ses richesses naturelles e t son paysage, l'histoire présente e t passée d u Maroc sont exploitées conime matériaux bruts p a r l'étranger e t en partie reversées s u r le marché marocain.
392 CHEDDADI Comment s'explique cette s i t u a t i o n ? Quels sont les mécanismes qui y conduit? Quelles en sont la signification e t les conséquences? On peut t e n t e r de répondre à ces questions en le cas d u Maroc dans le contexte général de l'évolution récente du monde moderne d'un e t de l'autre, e n analysant la politique d u Maroc pendant l'époque coloniale c t depuis La c u l t u r e d a n s la société industrielle Pour ce qui e s t de l'évolution récente d u je m'appuierai s u r la Gellner, un philosophe e t anthropologue anglais qui bien Maroc e t le monde d e Cette théorie est exposée d a n s plusieurs de ses livres, e t notamment e t a n d T h e of Très schématiquement, l'histoire de l'humanité le modèle comprend trois phases, dont la deuxième e s t la période agraire e t la troisième l'époque industrielle. Gellner pose un premier postulat auquel il e s t difficile de n e p a s souscrire, parce qu'il p a r t d'un é t a t de fait : après les nations occidentales irréversiblement engagée s u r voie de la société industrielle (Gellner, 1989, Seule la société indus -trielle e s t e n m e s u r e d'assurer la survie de la planète, ct retour la société agraire e s t tout bonnement impossible, car il condamnerait l a plus grande partie de l'humanité à mourir de faim. deuxième postulat est que passage à industriel s'accompagne de la formation des nations. II s'agit aussi d'un constat. A l'inverse d e la société agraire où les configurations politiques e t culturelles entretiennent des relations am - biguës et coniplexes, le monde d e la société industrielle se présente comme une composition faite d'entités politiques e t frontières n e t -t e m e n t s a n s aucune ambiguïté ni chevauchement. Mais nécessité d'une telle organisation du monde en nations n'apparait très évi -dente n i en t a n t que fait présent ni surtout e n t a n t que perspective d'avenir. Tout l'effort de Gellner va consister à e n faire la démonstration. La nation d a n s son sens moderne, affirme -t -il, contrairement à nationaliste qui veut faire une essence éternelle, est une création de la société industrielle. D a n s son expansion, le processus sation produit le nationalisme, qui e s t l'expression nécessité interne d e la société Les conditions de son émergence peuvent ê t r e résumées ainsi : L'âge industriel exige une organisation s u r le double principe d e la cohérence e t de l'efficacité. Cela implique la création d'un espace concep -tuel où ( d u moins idéalement) un seul langage, u n e seule logique. -L'âge iiidustriel exige d'autre p a r t une croissance perpétuelle à la fois de la connaissance e t de l a production économique. Cela n'est possible que si l e e s t conçu comme soumis à des lois liques, ouvert à u n e exploration s a n s limite. La industrielle connaît une division d u travail très complexe; elle e s t extrémement mobile et changeante. Cette et cette mobilité imposent u n système d'éducation virtuellement ouvert à
LES MUTATIONS ALI tous, dispensant une générale très poussée conime condition de base pour toute spécialisation ultérieure e t pour les reconversions de plus en plus fréquentes a u cours vie d'adulte. Un tel trop vaste e t trop onéreux, peut ê t r e entretenu que par Ious se rejoignent pour faire de : une culture, u n une condition majeure de I'existence des nations modernes. Mais il e s t évident que les nations qui existent aujourd'hui dans le ne sont pas fondées s u r cette base égale. Si la révolution industrielle s'est définitivement imposée dans le monde, si aucun retour vers l'âge agraire n'est plus désormais possible, le degré de réalisation de cette ré -volution n'est pas partout le même. Cette inégalité est une cause de force pour les uns; de faiblesse pour les autres ; e t dans un monde c'est tou  -jours la loi iniplacable du plus fort qui les nations encore avan - cées dans le processus de la révolution subissent la domination d e qui sont les plus avancées. nous donc à la fois une analyse de société e t u n schéma d'évolution de notre monde, e n t r é dans indus -triel. Son modèle, très séduisant e t difficile a ne pas suivre s u r beaucoup de points appelle cependant toutes sortes de remarques. J e me à celles qui concernent directement la situation dans le Tiers -Monde et le problème de la Tiers -culture. On doit concéder que l'ordre mondial n'est possible aiijourd'hui qu'au de I'existence des nations e t des nationalismes. nation apparaît conime l'entité minimale garantissant une politique stable face à d'autres entités construites s u r des principes similaires, premier lieu celui de des frontières politiques e t culturelles. C'est la leçon qu'on peut tirer de deux siècles d'histoire européenne, d u de du Tiers -Monde e t tout récemment encore, l a désinté -gration d u système socialiste. La domination politique e t militaire directe paraît désormais u n phénomène banni de l'histoire. E t de fait, nous assis -tons aux derniers coups de balais pour nettoyer la terre de cette forme de domination. Mais d a n s ces conditions, s u r quelles bases s'organisent les relations entre les nations qui forment le monde? A cette question, le mo -dèle ne donne pas de réponse très claire. On peut lui reprocher de garder le silence a u sujet des aspects économiques, sellement mis e n avant depuis I'apparition de l a théorie Toute fois' son intérêt majeur e s t peut -être d'avoir justement déplacé de économique à l'aspect culturel. Ce qui semble désormais commander les relations entre les nations, c'est avant tout leur de réalisation des exigences culturelles de l'industrialisation. culturel ne doit plus ê t r e conçu comme u n simple cheval de de la pénétratioii économique e t militaire, ce fut effectivement le cas au siècle e t a u cours de la première moitié d u La domination culturelle devient la la plus puissante de domination. politique e t le militaire ne sont là que pour l'encadrer, aussi discrètement que possible, e t l'ordre en cas besoin. La faiblesse des pays pétroliers qui o n t
ABDESSELAM CHEDDADI un capital financier fabuleux e t se sont encombrés d'énormes équipements industriels clés e n main illustre assez bien cette réalité. Qu'est -ce qui empêche les pays d u Tiers -Monde d'assimiler la culture industrielle? E n quoi les pays industrialisés occidentaux sont -ils responsables d u du Tiers -Monde? Le problème e s t sûre -ment très complexe e t comporte des aspects extrêmement divers : les résis -tances des anciennes structures sociales, des valeurs e t des mentalités traditionnelles; l a faiblesse des moyens économiques, les aléas politiques en rapport avec l a formation des nouveaux E t a t s centralisés ; I'égoisme e t l'appétit éffréné des élites les difficultés inhérentes à l'adoption e t à similation de normes et de principes culturels étrangers. Mais il y a surtout inégalité culturelle de fait qui, intrinséquement, profite a u plus fort. C'est la gestion d e cette inégalité, de p a r t e t d'autre, qu'il faut maintenant examiner. J e le ferai à partir d u cas marocain. La gestion de l'inégalité culturelle Lorsqu'on examine avec d u recul la situation du Maroc à l a veille de la colonisation française, on s'aperçoit que les causes de la faiblesse marocaine étaient avant tout de nature culturelle. Face à la puis -sance économique e t militaire européenne, le Maroc tente de réagir dès la fin des années 1820 avec Moulay 'Abd ar -Rahmân, puis avec Muhammad I V e t Hassan 1962, III). Les réformes qu'ils entreprennent concernent aussi bien la réorganisation de l'armée e t de l'administration que la rénovation des activités économiques avec des projets tels que l a construction de chemins de fer, l'amélioration des ports, la fabrication des armes, le développement de certains agricoles pour lesquels le Maroc était tributaire de l'étranger. Mais toutes les réformes ont été vouées à l'échec à cause d'un milieu culturel rivé à des valeurs sociales, éthiques religieuses à l'antipode de celles de l'occident. Un pouvoir central e t des centres urbains faibles, une structure sociale essentiellement tribale, une culture peu préparée à accepter les révisions e t les remises en radicales que nécessitait la situation ont rendu inefficaces e t dramatique -ment absurdes toutes les tentatives de résistance à l a colo -niale. Le Japon, qui s'est ouvert à la même époque à l a culture occidentale e t a s u rapidement l'assimiler, présente u n contre exemple frappant. Le Maroc était d'une certaine manière conscient de cette iné -galité. le voit par exemple dans les réflexions désabusées e t pessimistes de l'historien an -Nâsiri à propos de faiblesse du Maroc e t de l'extrême puissance de ses ennemis dit -il, nous interdit de leur déclarer l a guerre car la résistance e t l'opposition n'ont de sens des éléments opposés ou similaires, e t non entre des éléments de n a t u r e différente.. IX, 190). On a déjà à l'aube de l a colonisation, les principaux de ce que seront la stratégie de domination coloniale d'une p a r t , e t les réactions nationalistes, de l'autre. Telle qu'on peut la reconstituer après coup, la politique coloniale va d'abord consister à dresser devant
SUR LES MUTATIONS AU MAROC
les Marocains toutes les barrières possibles pour les empêcher d'avoir u n accès réel à l a culture industrielle. Mandatés pour moderniser. le Maroc, les Français ne pensent qu'à l'exploiter à leur profit exclusif. L'enseigne -ment qu'ils organisent pour les Marocains a pour b u t d e former des tech -niciens pour leur industrie et leur agriculture ou d e s fonctionnaires subalternes pour leur administration. Après plus d e q u a r a n t e a n s d e pré -sence française, il y a a u Maroc e n 1955 19 médecins musulmans e t 1 7 israélites, 6 pharmaciens musulmans e t 11 israélites, 15 ingénieurs pour chacune des deux confessions, 165 cadres supérieurs de l'administration. n'y a ni enseignant supérieur n i recherche. n'y a aucun organisnie scientifique ou littéraire d e rtflexion à l'échelle nationale, telles qu'aca -démies ou autres. Le réseau des bibliothèques e s t extrêmement faible e t la Bibliothèque Générale de Rabat e s t presque exclusivement orientée vers les études coloniales e t historiques. Les éléments pratiques e t techniques d e la culture industrielle sont mais a u plus b a s niveau d'exé  -cution, dissociés d e la formation e t d u cadre institutionnel permettent d e les penser e t de les faire évoluer. système éducatif réservé a u x Ma -rocains e s t donc une d e monstre s a n s tête. E n outre, le système e s t construit s u r u n e base discriminatoire e t dualiste. Français e t les Européens ont leurs établissements e t leurs programmes d'enseignement à p a r t . Pour les Marocains, on institue des distinctions e t des barrières e n t r e l a maigre bourgeoisie citadine e t le peu -ple, les Arabes e t les Berbères, les musulmans e t juifs. Le système fonctionne selon une opposition fondamentale e n t r e culture française e t culture marocaine arabo -musulmane. L'enseignement traditionnel maro -cain, avec la de Fès, les médersas e t les écoles coraniques dis -séminées à travers tout le pays e s t maintenu d a n s u n e forme figée. A l'intérieur même d u moderne, l a dualité est e n t r e t e n u e : le pro -gramme accordé à l a culture marocaine e s t réduit à la portion congruë; il garde u n contenu archaïque e t e s t confié à des maîtres e t à des pro -fesseurs peu formés aux méthodes pédagogiques modernes. La culture ma -rocaine est d'ailleurs l'objet d'une double manipulation : d'une part, étudiée pour l a bonne information d u colonisateur, elle e s t représentée a u x Ma -rocains de telle sorte qu'elle leur inspire le mépris d'eux -mêmes e t d e la culture occidentale à laquelle on la mesure en permanence. D'autre part, elle est soumise u n triple procédé de séparation, de cloi -sonnement e t de : physiquement, la culture marocaine e s t soigneusement tenue à distance d e la culture française; les clivages cultu -rels entre Arabes e t Berbères, entre formes de religiosité r u r a l e e t citadine sont revivifiés e t renforcés; la musique, la danse, les rituels sont souvent retirés de leurs contextes, transformés en spectacles et a r r ê t é s d a n s leur évolution, de même que l'artisanat. Nous avons vu que le système d'éducation d a n s ln société industrielle e s t ouvert à tous, par principe non discriminatoire, dispensant une for -mation générale prolongée e t large, soutenu p a r u n esprit de recherche e t d'analyse toujours e n éveil e t p a r d e s institutions de recherche déve -loppées e t de h a u t niveau e t qu'il doit part, a s s u r e r l'homogénéité
c l l'unité culturelle la nation, d'autre p a r t s a mobilité sociale. et mobilité sont les conditions nécessaires pour la réalisation de l'objectif de croissance et soutenue d e e t la inhérent la société industrielle. Le système d'éducation mis cn place par autorités coloniales a u Maroc apparaît conime une caricature de cc multiplie les cloisonnemeiits, les fragmentations e t les il interdit la il étouffe possibilité d'ouverture e t d'évolution. marocains ne s'y p a s trompés. Les réactions exprimées dès les vingt p a r des tels ad -ou Muhammad Ibn al -'Abi mettent e n une idéologie a u t o u r de l'islam réformiste e t , surtout avec wi, désir d'ouverture à la vie Contre le appuyé s u r l'opposition e n t r e e t Islam urbain, purifié p a r le retour à ses principes originels ; contre la tentative de figer la culture dans forme archaïque, l'appel à l'adaptation e t a l a réno -vation de la pensée s u r la base du principe d'utilité publique 1984, 26 -82). Les du peuple marocain.. par le Comité marocain e n 1934 approfondissent cette Le comité proteste contre la politique d'enseignement colonial qui ne pas préoccupée de faire progresser le peuple marocain a u point de vue scientifique,. e t exige l'accélération d e la modernisation du tous les doniaines, respectant son i d e n t i t é demande la généralisation de l'enseignement e t l'octroi la langue de l a place qu'elle mérite e n t a n t que langue nationale La France oppose à ces revendications un refus catégorique et jusqu'à la veille de l'indépendance elle n'assouplit. très peu s a position. nationa -listes marocains ont donc t r è s tôt niis le doigt s u r les ressorts cruciaux de la domination coloniale, mais parallèlement, on peut dire rétrospec  ti -vement que la France, comme les a u t r e s puissances coloniales, compris peii à peu qiie leur présence physique d a n s les pays n e leur é t a i t plus tout à fait indispensable. Quand d a n s la société industrielle il existe u n clivage e n t r e ceux qui ont le pouvoir e t ceux ne l'ont pas, e t qu'en outre. ceux qui détiennent le ont seuls accès a u type d'éducation e t dc formation qui les pré -parent à la nouvelle, il y a de fortes chances pour que à situation a caractérisé les premières phases de l'industrialisme. Les mouvements révolutionnaires pus Europe ont, par la la persistance répar -tition d u pouvoir de réduire considérahlenient les écarts dans les de la de l'éducation e t du mode vie. La situation d a n s les pays colonisés rappelle t r è s bien celle des pays européens a u début de I'industrialisme, avec opposition plus e n t r e ceux qui ont à la le pouvoir e t I'éducation e t qui ni l'autre. Elle est encore plus explosive parce qu'aux clivages poli  -tiques e t économiques s'ajoutent des clivages ethniques, culturels e t ter -ritoriaux. Le nationalisme qui l'exprime est un phénomène naturel et de la société industrielle. Mais à cause de ces clivages
LES MUTATIONS AU i l e s t entouré extraordinaire Le combat colonial en effet se présente pas seulement comme celui des niasses spoliées écoiioniiquenient e t culturellement, niais oubliant cette diniension fondamentale, il se donne surtout pour celui peuple, d'une nation, d'une culture, voire d'uiie foi privés de liberté. Le désengagement colonial peut alors donner l'illusion d'une libération, ce qui e s t peut -être le plus grand qu'ait jamais connu l'histoire Le signe son indépendance, doté d'un triple héritage : un E t a t centralisé. u n appareil de production e t une culture modcrncs. L'ordre Ics structures sociales et les valeurs traditionnelles sont diablement brisés. Cependant, politiqucinent, les Marocains. à peine sortis de l'organisation tribale, maintenus l'écart de la vie pendant près d'un demi siècle, ne sont pas à jouer pleinement leur d a n s u n politique moderne basé s u r la représentatioii démo -cratique, la libre expressioii, le débat public, la responsabilité e t le sens civique. L i n f r a s t r u c t u r e c t l'appareil écononiique modernes l e u r s o n t car ils n'y ont jusque que le dernier rouage. celui d'une main -d'ceuvre pas ou Enfin, la culture moderne qui leur e s t striicturellement bloquée son évolution e t mise opposition avec leur propre par ailleurs figée e t déforniéc. L'hypocrisie de l a fameuse formule Faure : ..l'indépendance dans l'interdépendance. e s t évidente et. s a n s doute, dès cette époque, personne ne s'y trompe. La méprise e s t ailleurs. Elle e s t dans l'appréciation de la dépendance. II était clair que ni ni la production, ni culture légués a u Maroc ne pouvûieiit se passer de de l'ancien colonisateur. Mais quelle était n a t u r e exacte de cette dépendance au -delà de s e s nianifestations a p p a r e n t e s ? Avec le recul, nous pouvons constater aujourd'hui que cette question n'avait pas é t é En fait, il n'y avait ni les structures ni les hommes pour l a situation. Les hommes politiques, comme c'est normal, préoccu -pés par l'action immédiate. E t , comme l'a vu, la puissance coloniale s'était bien de favoriser la forniation d'uiie classe d'intellectuels. Deux ou trois écrivains, une poignée de jeunes diplômés d e droit ou de lettres' quelques ingénieurs et peut -être encore quelques jeunes ques, voilà à quoi se réduisait l'intelligentsia marocaine Plus grave : tous gens dans un désert culturel. P a s de recherche. p a s de presse. pas d'édition, e t de l a population analphabète. Voilà l a société moderne clés en léguée par le colonisateur. C'était le gage d'une à moins d'une réaction vigoureuse. de lon -gue haleine. avec courage, détermination e t rigueur. Une telle réac -tion pas eu lieu e t le Maroc moderne n'a fait que depuis plus de peut -être en l'aggravant, ce haiidicap congénital. Les illusions de l'indépendance aveuglantcs. E n fait. d e liberté e t de le colonial scellait l'aliénation structurelle e t organique des anciennes colonies. II la fin des civilisations pré -industrielles e n t a n t que capables de soutenir sociétès viables e t l'achèvement dc l'implanta ti'on
398 ARDESSELAM CHEDDADI d a n s toutes les parties d u monde non -occidental d e conditions économi -ques, techniques e t culturelles minimales pour g a r a n t i r le libre fonction -nement du marché capitaliste mondial. Ce qui assurait cette aliénation, cc n'était ni la force n i le capital, mais l'inégalité culturelle. Rappelons -nous la stratégie coloniale en matière culturelle : fraction -ner, cloisonner a u lieu d'homogénéiser; figer la majorité des colonisés d a n s u n d'exécutants a u lieu d e favoriser les facteurs d e mobilité sociale. Au service d e cette stratégie, un système d'éducation acéphale, privé des structures de formation supérieure e t d e recherche, l'opposition rigide e t entre culture occidentale e t culture arabo -islamique, e t politique de la langue brimant la langue nationale e t favorisant tissage restreint e t purement. pratique d e l a langue française. P o u r neutraliser les effets d'une telle stratégie e t passer ensuite à u n e phase d'édification, les tâches à accomplir étaient claires e t d'ailleurs assez bien discernées p a r le mouvement nationaliste. J'en rappelle les cinq principales : 1. Repenser le rapport à soi d'une part, à l a culture industrielle e t à l'occident, de l'autre. 2. Edifier u n système d'éducation e t de formation capable d'assurer l'homogénéité culturelle e t l a mobilité sociale. E n a m o n t de ce système éducatif, créer e t entretenir les orga -nismes e t les institutions d e recherche chargés d'un côté, de suivre scientifique e t d'apporter en permanence l'oxygène nécessaire à l'éducation e t à la production, e t d e l'autre, d'entretenir avec le passé rocain e t arabo -musulman, ainsi qu'avec les a u t r e s cultures d u monde des rapports ouverts e t créateurs, et de penser le présent e n vue à la fois de l'action e t d e s loisirs. 4. Créer u n e infrastructure culturelle qui complète le système édu -catif, favorise l'enrichissement culturel des individus, développe leur capa -cité d'expression e t de créativité. Cette infrastructure e s t comme une caisse de résonnance d e la vie intellectuelle e t spirituelle de la société, le lieu de ses e t difficultés, comme de ses élans de création e t de dépassement. Elle permet l a formation d'une opinion publique, d u s e n s critique, du jugement e t du goût, e t e n fin d e compte, l'autonomie de pensée e t l a liberté de création. P r é p a r e r les conditions d u développement d'un marché culturel intérieur e t d'exportation des produits culturels. Cette tâche e s t ment liée aux précédentes, e t notamment à l'édification du système d'édu -cation e t à l a mise e n place d e l'infrastructure culturelle. Elle doit é t r e renforcée p a r u n travail incessant d e l u t t e contre l'analphabétisme et d u niveau culturel. P e n d a n t l'époque coloniale, on avait vécu d a n s une sorte d'évidence selon laquelle la civilisation moderne e s t a v a n t t o u t occidentale, que l'Oc -cident e s t e n droit réclamer l a paternité e t l a propriété e t que les a u t r e s pays e t nations du monde doivent voir e n elle quelque chose d'étranger e t d e radicalement différent. Cette idée, inculquée à t r è s forte
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