Noémie AULOMBARD

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Niveau: Secondaire, Lycée, Terminale
1 Noémie AULOMBARD - 2010 HIC CLAVIS, ALIAS PORTA Parfois, il te vient une envie de comprendre. Tu ne sais d'où elle vient, ni ce qu'elle te veut. Elle surgit d'un coin sombre et te saisit à la gorge. Tu me dis qu'il y a une sorte d'urgence, dans tes mouvements, dans tes paroles, dans tes gestes de tête, une urgence à comprendre à quoi rime l'ordinaire. Comprendre… mais quelle est cette compréhension, cette urgence à saisir le sens de la réalité, de l'ordinaire, de tout, en somme ? Moi je ne te réponds pas, prostré devant une table. Les murs gris se regardent. Je n'ai rien à te dire, rien à avancer. Tes mots trébuchent lorsqu'ils s'approchent de moi, tes mots qui ne servent à rien, tellement ils sont flous et denses à la fois. Ils ricochent sur le mur gris d'en face. Les murs gris nous enferment, toi et moi. Ensemble. J'ai parfois l'impression qu'ils se rapprochent lentement, qu'un jour, ils nous broieront et nous réduiront en une poussière sombre, un peu sale. Je reste droit, assis à cette table, projetant mon regard sur le mur d'en face. Je le guette. Je regarde toujours en face, le cou toujours raide, dans une attitude presque altière, d'un air presque cynique, dans une sorte de tension indicible.

  • peau

  • sorte d'étreinte étouffante

  • abri des regards

  • ton cœur

  • songes de peaux, de caresses et d'étreintes

  • contact direct

  • regard

  • corps

  • moi-même… pour moi


Publié le : vendredi 8 juin 2012
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Source : ac-montpellier.fr
Nombre de pages : 14
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Noémie AULOMBARD - 2010  HIC CLAVIS, ALIAS PORTA
 Parfois, il te vient une envie de comprendre. Tu ne sais d’où elle vient, ni ce qu’elle te veut. Elle surgit d’un coin sombre et te saisit à la gorge. Tu me dis qu’il y a une sorte d’urgence, dans tes mouvements, dans tes paroles, dans tes gestes de tête, une urgence à comprendre à quoi rime l’ordinaire. Comprendre… mais quelle est cette compréhension, ce tte urgence à saisir le sens de la réalité, de l’ordinaire, de tout, en somme ? Moi je ne te réponds pas, prostré devant une table. Les murs gris se regardent. Je n’ai rien à te dire, rien à avancer. Tes mots trébuchent lorsqu’ils s’approchent de moi, tes mots qui ne servent à rien, tellement ils sont flous et denses à la fois. Ils ricochent sur le mur gris d’en face. Les murs gris nous enferment, toi et moi. Ensemble. J’ai parfois l’impression qu’ils se rapprochent lentement, qu’un jour, ils nous broieront et nous réduiront en une poussière sombre, un peu sale. Je reste droit, assis à cette table, projetant mon regard sur le mur d’en face. Je le guette. Je regarde toujours en face, le cou toujours raide, dans une attitude presque altière, d’un air presque cynique, dans une sorte de tension indicible. Toi, tu es assis loin de moi, et il me semble pourtant sentir ton souffle sur ma peau, les vagues de ta respiration haletante sur mes mains. Tu es là, en face de moi, tu ne bouges plus, les yeux fixés sur un horizon invisible, par-delà le mur gris, ton attention fixée sur une sorte d’éther indomptable. Tu as toujours été là, enfermé dans cette pièce. Tu n’as jamais pu sortir, voir le soleil, les nuages, frôler les voitures qui passent à toute allure, entendre ni les cris des corneilles qui volent autour du clocher du village, ni les bougonnements des machines de l’usine. Tu n’as jamais pu toucher la peau des gens qui te serrent contre eux dans une poignée de main anodine, ni goûter l’âcre plaisir d’aimer une femme. Tu es toujours resté là ; ton enfermement paraît t’avoir rendu insensible à la lumière, au bruit, aux mots des autres, et pourtant, tu sembles tout sentir, tout ressentir mieux que quiconque, mieux que moi qui te raconte le monde, dont le contact direct t’aurait anéanti.
 
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Je venais, en effet, te voir. Chaque nuit, je descendais un escalier raide, aux marches irrégulières. Je franchissais une porte et te retrouvais. Je t’apportais des vivres, des nouvelles du monde, des mots, des phrases neuves. Un jour, la porte s’est refermée derrière moi. J’ai eu beau taper, l’ébranler de toute ma force d’homme ; elle demeura intacte et je pris place à tes côtés, dans ta geôle sempiternelle.   J’étais là. Dehors. Libre. Ou presque. Au milieu d’une foule, des hommes, des femmes. Je jouais à l’acteur. Un acteur aux attitudes changeantes. Un comédien aux expressions fugitives. Il me fallait sans cesse donner le change, la réplique, même si je me rendais compte, après coup, qu’elle était souvent mauvaise ou fort peu judicieuse, que j’avais tant forcé les traits de mon personnage qu’il en devenait vulgaire et ridicule ; il me fallait jouer un rôle, un rôle comique ou tragique, un rôle boudeur ou souriant, cynique ou compatissant. En tout cas, je semblais bien sous tout rapport, très lisse, voire insipide, quelque peu inaccessible. J’avais le masque vernis, policé de l’impassibilité. Rien n’atteignait mon personnage. Mon existence ressemblait à une mascarade, une mauvaise intrigue qui se resserrait peu à peu sur moi-même. Je me protégeais sous une apparence ; la fugacité de cette impassibilité illusoire était, pour moi, une armure qui me mettait à l’abri des regards. J’avais peur de ces regards, de cette multitude qui se lançait à l’assaut de ma citadelle intérieure. Je ne voulais en aucun cas qu’elle la prît. Je voulais être moi-même… pour moi-même. Peu à peu, je devenais mon personnage quotidien. Il s’immisçait en moi, me faisant devenir chaque jour un peu plus dur. Mon âme devenait rocailleuse, insensible aux assauts de la réalité, qui ne semblaient plus avoir d’emprise sur moi. La chute de mes illusions déçues ne m’atteignait plus. Je rêvais d’indépendance, d’une indépendance fière, presque odieuse. J’aspirais à être un îlot au milieu d’une mer, d’un océan, de l’océan des autres ; un bastion imprenable qui résiste à toutes les tempêtes de l’existence. Je ne voulais plus avoir besoin des autres, ni des sentiments que ceux-ci pouvaient m’inspirer. Le masque de l’impassibilité se fondait en mon vrai
 
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visage ; il devenait de plus en plus difficile à retirer ; ma personnalité prenait le pli de mon personnage. Je voulais toujours me sentir fort et invulnérable, prisonnier d’un personnage qui n’était autre que moi. Mais parfois, il apparaissait des craquelures dans le vernis. Peut-être étais-tu plus libre que moi ?   Il te semble parfois que la vie te pèse, lourde de tristes questions. Ta solitude t’enserre le cœur, dans une sorte d’étrein te étouffante. Tu es, ici, immobile, le regard vide. Tu contemples une mer houleuse et invisible. Une imperceptible vague traverse tes membres. Vague d’angoisse irrépressible. Tu es là, apeuré, comme un enfant, comme un petit animal malmené, blessé par l’existence. Ton corps paraît intact, pourtant. Mais le monde te laisse des cicatrices invisibles, parfois douces, parfois rugueuses. Le monde te marque de son sceau indélébile, qui s’inscrit en ton esprit. On t’a enfermé. Pour te protéger. Des rayons du soleil ; des mots des autres ; des bruits de la ville. Mais malgré les murs épais et gris, tu ressens les pulsations de cet univers, les palpitations de la présence des autres, de ta présence, de ma présence. Tu éprouves ces choses comme personne. Es-tu encore un enfant, qui ne s’est pas encore arraché de la confortable chaleur familiale ? Ne t’a-t-elle pas encore affligé, la douleur des trahisons, des rencontres fortuites, des séparations, du sel des larmes qui sillonnent les joues ; cette souffrance qui force à bâtir sa propre muraille pour ne plus la sentir ; ce sentiment des adultes résignés à ne plus trouver de réponse à leurs plus profondes interrogations, résignés à ce que plus rien ne les affecte. Toi, tu as gardé ta douleur d’enfant, prêt à tout ressentir, avec ton cœur tendre et ta peau douce. Douleur diffuse et étouffante Tu éprouves le monde presque naïvement. Tu exprimes les sensations, que t’inspire les autres ; ces sensations, tu les chantes, tu les scandes, tu les sanglotes, tu les affirmes, tu les fanfaronnes ; tu doutes de cet univers, de cette existence, de ces mots limités. Tu te révoltes souvent. Tu écris.
 
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Je te rejoignais tous les soirs. J’attendais que l’obscurité se fît et je franchissais ta porte. Je te regardais écrire. Tu me parlais. Tu me posais des questions sur le quotidien, sur le corps des femmes, sur une poignée de main amicale des uns, sur les sourires hypocrites des autres. J’essayais d’y répondre, mais j’avais toujours l’impression que tu connaissais mieux les autres que moi, qui, pourtant, vivais à leurs côtés. Tu avais ce besoin constant des autres, de sentir les pulsations de leurs cœurs résonner en toi.   Je me levai le matin. Les draps portaient l’empreinte d’un corps allongé à côté de moi. Je ne savais s’il était réel ou non. Des songes de peaux, de caresses et d’étreintes me poursuivirent encore longtemps dans la veille, que, seuls, chassèrent l’odeur et le goût d’une tasse de café, posée à côté de moi. Je sortis sans bruit. Dans mon lit, subsistait toujours l’empreinte endormie d’un corps qui reposait. Je ne fermai pas la porte. A mon retour, il ne serait plus là ; il ne m’attendrait pas : il m’aurait fui, comme je l’avais fui, en m’évadant dans le matin de la ville. Ce n’était qu’un corps ; les corps sont comme du savon qui glisse entre les doigts : ils s’échappent du filet des sentiments. Je ne voulais pas d’emprise affective sur un esprit. J’errais donc de corps en corps. Je savais qu’il y avait une forme de lâcheté dans cette pratique. Mais dans l’existence, toujours quelque peu douloureuse, il n’y a ni lâcheté, ni bravoure, seulement de l’apparence. A un moment, je passai devant une vitrine, où apparut mon reflet. Je vis un homme grand, jeune encore, droit, d’une allure nonchalante, presque indifférente. Son regard noisette vagabondait sur la vitrine, à la recherche de je ne sais quoi ; il était quelque peu éteint. Mon regard me donnait une impression de déjà-vu. Mes pas me conduisirent à mon lieu de travail, un grand immeuble de verre. Je m’installai dans mon bureau, comme chaque jour. Mêmes gestes, mêmes bruits, mêmes mimiques, mêmes visages, même repas de midi, mêmes plaisanteries, mêmes rires forcés à la machine à café, même horaire de fermeture, même apparence. Rentré chez moi, je trouvai un papier accroché au miroir de l’entrée. Des nombres y étaient inscrits. Je souris, le froissai, le jetai. J’allumai
 
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l’ordinateur, fis démarrer la musique. Des morceaux de musique défilèrent jusqu’à tard dans la nuit. Beethoven côtoya Bowie ; Cat Stevens vint après un tango langoureux ; Ferré précéda Hendrix ; Bechet coudoya Vian. Au fur et à mesure que les chansons défilaient, tu venais à mes pensées. Au fil de la musique, ta présence se faisait plus fortement en moi. Avec les mélodies, des souvenirs refluaient dans la pénombre de la pièce. Tes souvenirs, les miens se confondaient. Je sentais tes douleurs, tu sentais les miennes. Fusion ineffable de nos deux esprits. Tu étais près de moi, à présent. Toi seul pouvais pénétrer ma citadelle. Puis, les chansons firent naître des réminiscences. Un souvenir s’agita en ma poitrine, sous l’effet du tison d’une note mélancolique. Un jour, tu me demandas de te décrire une femme que j’avais rencontrée fortuitement, que je verrais, dès lors, tous les jours. Naquit alors, en toi, quelque savoir immédiat, quelque intuition brillante qui m’éblouirent et me rendirent aveugle. Par ce savoir-là, tu surplombais mon piètre entendement. Elle ne te connaissait pas. Tu la voyais avec mes mots, avec mes yeux. Tu ne pouvais la voir, l’entendre, la toucher ; elle te charmait. Deux segments parallèles, voilà ce que vous étiez, elle et toi. Deux segments parallèles, côte à côte, qui ne se rencontraient jamais. Tu veillais sur elle, de loin. Tu appréciais sa distance, quand elle parlait, comme si ses mots allaient loin derrière son interlocuteur, ne le rencontraient jamais. Tu aimais la timidité de ses doigts ; leur image créait des contacts imperceptibles sur ta peau. Tu avais l’impression de ne pas la connaître, chaque phrase qu’elle prononçait était pour toi une surprise ; et pourtant, c’était en elle que tu avais une absolue confiance. Grâce à sa distance et sa réserve, elle était si présente en toi. Elle avait, pour toi, une existence si véritable. Tu voulais la sentir en toi, qui t’accompagnait dans tous les moments de la journée. Entre elle et toi, une distance muette ; et tu n’osais pas interrompre la course de ce silence. Mais, pour toi, il brillait plus qu’un soleil créé par mille assurances et mille serments et te suffisait à supporter tes imperfections, à tolérer tes failles, à aimer les mots que tu traçais. Ce silence résonnait d’un son véritable. Cette économie laissait s’écouler un flot de fraîcheur. Ce silence était ta vérité.
 
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Je ne comprenais pas. Pour moi, c’était un fantôme, une présence faussée. Je ne saisissais pas. Tous ses mots, tous ses sourires, tous ses gestes, toutes ses paroles, toutes ses respirations, tous ses actes, même les plus simples, même les plus petits, même les plus laids, même les plus insignifiants, que tu gardais comme des reliques, des reliques d’un amour égaré, d’un trésor perdu, à la manière d’un collectionneur fétichiste, d’un antiquaire fou, à quoi cela rimait-il ? Moi, j’aimais le bruit, les cris, le froissement des draps. Dans ce théâtre bruyant, je recherchais un silence, une vérité silencieuse, mon seul repos. Tes sentiments avaient, pour moi, le goût de l’absurde.   Lorsque j’étais encore étudiant, à l’arrivée des beaux jours, je séchais souvent le premier cours du matin, surtout s’il s’avérait inintéressant, et j’allais me promener dans la ville, encore endormie. Plus tard, je poursuivis ce rituel. J’aimais me retrouver seul, dans les rues, un matin de mai, dès huit heures. La clameur citadine qui se réveillait était semblable à un soupir. Sur les avenues encore désertes, je marchais, ayant l’impression de fouler le coton du sommeil. J’avançais à pas menus, doucement, de crainte de le froisser. Souvent, je m’asseyais à la terrasse d’un café pour regarder les quelques camions passer timidement sur les boulevards, décharger leurs livraisons. Dans les magasins encore fermés, les employés s’activaient ; je les voyais souvent à travers les vitrines se quereller à propos d’un quelconque article. Ce périple dans la ville immobile avait quelque chose d’apaisant. Une sensation d’harmonie naissait toujours de ce calme urbain. Je sentais affleurer en moi quelque chose d’essentiel ; je me sentais enfin moi-même. Des souvenirs refluaient dans le ciel encore gris d’un matin citadin, au fil de la balade. A certains endroits, je me rencontrais… avec des amis à la terrasse d’un café ; près d’une vitrine d’un magasin ; revenant chez moi avec des amis, à moitié saoul, la nuit, chantant dans la rue Father and Son ; descendant nonchalamment la grand-rue avec un air satisfait ; courant à toute allure à travers la place, prétextant un rendez-vous oublié devant un visage inattendu…
 
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J’avais, à chaque fois, un visage différent. J’étais cette multitude d’instants, qui affluaient soudain en mon esprit. Je marchais, les yeux rivés sur mes pensées. Je me sentais bien ; je me sentais exister. C'était à ce moment-là que tu venais à mes pensées, que je te sentais près de moi. Tu effleurais presque ma peau, presque mon âme. La ville nous appartenait. Je repensais à ces mots, que tu m’avais dit un jour. A ce moment-là, tu travaillais sur un recueil de poèmes en prose. Tu me confiais tes doutes, qui naissaient devant les difficultés de cet exercice, dénué de tout enjolivement esthétique trop factice. Tu doutais ; tu te demandais ce qui fait émerger la poésie, dans ta phrase, ce qui décide de sa beauté esthétique. Moi, je ne savais y répondre, mais je sentais qu’il y avait là quelque chose d’essentiel. Tu me disais que la poésie se laissait seulement caresser du bout des doigts, insaisissable. Tu aimais l’écriture autant que tu la craignais. Un autre jour, à propos de ton roman, tu me disais que tu avais peur de perdre ton personnage dans des tergiversations toujours plus grandiloquentes. Tu avais l’impression de ne pas le retrouver dans les mots que tu traçais, qu’il partait de plus en plus loin de toi. Pourtant, il te ressemblait et je connaissais ton goût pour le déguisement. Pour toi, l’écriture était un carnaval sempiternel. Grâce à cela, tu pouvais revêtir de multiples déguisements. Cependant, tu ne te fuyais pas, tu ne te perdais pas dans les mots que tu traçais ; tu savais qui tu étais, tu te cherchais dans tes phrases car, tel un miroir déformant, c’était toujours toi que tu voyais à travers les métamorphoses de ton corps. Moi, j avais pris l’habitude de vivre avec cette part de moi, qui me méconnaissait. J’étais un imposteur qui se trompait lui-même. Cette illusion faisait de ma citadelle un lieu impénétrable.    C’était la nuit. La fatigue me gagnait peu à peu. La langueur s’emparait de mes bras, de mes jambes, de mon corps tout entier. Une sorte de mélancolie imprégnait mon esprit.
 
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Je te rejoignais dans ta geôle. Moi seul avais la clé. Tu levais les yeux, à mon entrée. Je m’asseyais à côté de toi. La mélancolie s’estompait. Nous parlions. Je te disais qu’un homme que je connaissais m’avait abordé dans la rue. Dans la conversation, il avait affirmé que j’étais inébranlable comme un rocher. J’avais ressenti une certaine gêne. Je n’aimais pas que quelqu'un affirmât quelque chose sur moi ; j’avais alors l’impression que l’on se lançait à l’assaut de ma citadelle intérieure ; je craignais que l’on me dérobât la clé de cette forteresse, que moi seul possédais. Toi, tu aurais répondu à l’homme : « n’en croyez rien : je suis écrivain et les écrivains mentent toujours ». Je savais que ce pastiche de mensonge crétois te semblait la meilleure définition de tout homme : entre mensonge de l’apparence et vérité de l’être, la Raison ne peut choisir. Tu me disais qu’il te semblait aussi s’appliquer à l’Art. Sous l’apparence du plus esthétique mensonge, se dissimule la plus implacable vérité. Pour toi, l’Art était la fusion du général et du singulier : l’artiste est ce chercheur d’or qui creuse la terre noire des émotions, en quête de quelque lueur cristalline, qui éclairerait son regard jusqu’à la fin de ses jours. Il y a quelque chose d’universel dans chaque émotion particulière. C'était comme, me disais-tu, ce dessin de Mucha, que j’avais vu, un jour, dans une exposition et t’avais décrit : il représentait Sarah Bernhardt, jouant Médée avec, à ses pieds, les corps ensanglantés et encore chauds de ses fils. J’avais alors été saisi par son regard : tout le désespoir, qui était dans ses yeux, coulait dans les miens. J’étais resté longtemps à contempler cette affiche, assommé par une descente vertigineuse en moi-même, envahi par une émotion vieille de deux mille ans ; ce désespoir véritable, survivant aux millénaires et sautant de regard en regard gardait toujours sa force immortelle. Sous les masques différents du théâtre et de la peinture, luisait toujours cette émotion. Il te semblait que le Beau ne mentait jamais. Pour moi, le dialogue avec l’homme fut malaisé. Ce genre d’affirmation produisait toujours un bourdonnement de pensées qui résonnait dans mon crâne et que j’abhorrais ; une peur latente dans tous mes gestes et dans les mots que je prononçais ; elle faisait tanguer mon esprit dans une mer houleuse ; elle faisait toujours naître en moi
 
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de l’inquiétude à faire et à parler, à contempler et à écouter, à courir après je ne sais quelle vérité insaisissable. Je voulais à tout prix que ma citadelle intérieure restât vierge de tout autre pas que les miens, mais la douleur de me méconnaître, toujours présente en moi, me faisait craindre ce que je suis ; j’avais toujours eu peur d’être fou ou de le devenir. L’idée que ma personnalité s’éparpillât, comme un verre qui tombe sur le sol et qui se brise en mille morceaux, m’effrayait au plus haut point. La folie m’apparaissait comme un prédateur aux longues griffes et aux crocs acérés, poussant des cris, qui me rendraient sourd au monde extérieur. Je serais enfermé dans ma citadelle. Un grand silence s’abattrait sur ma vie, une chape obscure me couvrirait le visage. Aucun murmure, aucun rayon ne me parviendrait. J’avancerais à l’aveugle et me cognerais aux murs de mon existence. Il me fallait donc lutter contre l’éparpillement de mon être, pour éviter qu’il ne fût plus que brisures et éclats. J’avais toujours sur moi un petit carnet. Tu m’avais demandé un jour d’y recueillir chaque instant qui me constituerait, pour qu’il ne restât pas entre les mains de l’oubli. Avec mes descriptions orales, c’était, pour toi, comme un miroir qui reflétait le monde extérieur. A chacune de mes visites, tu le feuilletais avidement. Tu t’en nourrissais pour créer. Je récoltais tous les instants importants de la journée, de l’année, de mon existence. Je gravais dans la matière fine du papier quelque visage, quelque souvenir, quelque sensation, quelque voyage, quelque musique, quelque parole. Dans ce marbre inviolable, je sculptais mon propre visage. Je capturais la fugacité de mon être et le fixais dans cette stabilité blanche et douce. C’était un rassemblement d’objets hétéroclites, un fouillis inimaginable de mots et de matières. C’était moi. C’était la clé de ma citadelle.  Une nuit, tu me le demandas. Je le cherchai. Je ne le trouvai plus.  L’obscurité se fait peu à peu. Les bruits sont de plus en plus distants. Des murs épais étouffent mes cris. Les souvenirs et les ombres se mêlent à ma vie présente. Le monde danse autour de moi, mais je ne distingue plus les visages, les bruits. Mon image se trouble peu à peu. Le temps est dissolu.
 
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  *  Je suis cette infinité de couleurs, de masses et de formes ; cette infinité d’êtres, de visages et de noms. Je me cache, je me dissimule derrière des instants de probité, de cynisme, de quiétude ou d’égoïsme. Les autres ne me connaissent donc pas. Je suis comme ces bourrasques de vent qui passent sur notre peau, dont on sent la fraîcheur pendant une minute, mais qu’on ne revoit plus jamais. Peu à peu, mes instants s’éparpillent, comme des billes qui tombent et roulent sur le sol. Je suis fugitif, aux autres et à moi-même ; je cours sans cesse sur une route sombre et éthérée. Fuite perpétuelle dans les gestes et dans les mots. Je ne me connais pas. Un écrivain est toujours un hypocrite, surtout quand il parle de lui-même. Quelqu’un a dit qu’on n’écrit pas pour tout un public, mais seulement pour deux ou trois personnes. Il n’y a rien de plus vrai dans mon cas. J’écris pour deux ou trois personnes qui me mettent des étoiles dans les yeux. Croyez-vous que je vais me montrer à elles tel que je suis au quotidien, tel que je suis dans l’enfer des autres, montrer mon aspect rocailleux, insensible, solide, inatteignable, mes plus viles positions ? Croyez-vous aussi que je vais me débattre dans le maelström humain, tel que j’apparais dans les mots que je trace, sensible, mélancolique, langoureux, indécis. Dans les deux cas, je me déguise, je me travestis, je force le trait des deux personnages que je compose pour ceux qui me voient et ceux qui me lisent ; je n’en suis aucun et je suis les deux à la fois. Souvent, ma main m’effleure ; jamais elle ne me saisit. Je suis, pour moi-même, un courant d’air furtif. Ceux qui se targuent de me connaître sont bien prétentieux. En réalité, vous parlez à du toc, à quelque chose que j’ai fabriqué de toutes pièces !   Le soleil brille sur la ville. Je suis là, assis à la terrasse d’un café. J’allume une cigarette ; les volutes de fumée s’élèvent dans un désordre agréable, dessinant d’étranges formes dans les airs. Je les observe, d’une façon distraite, calmement. La place est calme, se prélasse sous les rayons chauds et joviaux. Une harmonie s’est faite peu à peu en moi.
 
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Les formes indécises de la fumée volent autour de moi, dans une immobilité éthérée. Je crois voir les contours d’un visage que j’ai connu flotter dans les airs. Un mal hante mon corps et ton esprit, depuis plusieurs mois. Il nous assaille au réveil et nous reprend le soir. La journée, je vis à côté de lui. J’essaye de lui donner un sens, qu’il soit ma force et ma volonté, au travail, dans le quotidien. Toi, tu t’en nourris pour écrire. Silence en mon esprit et sur la place. Un ami s’assoit près de moi. Je ne lève pas les yeux vers lui ; il commence à parler.  Puis : Moi, ne levant toujours pas les yeux : - A quoi sert le Bonheur ? Lui : - A aimer le passé. Le silence retombe. Puis, il reprend la parole : Tu as l’impression qu’elle s’éloigne peu à peu, que sa marque, gravée en toi depuis bien longtemps, s’estompe lentement. Tu es là, à attendre, attendre indéfiniment, attendre tu ne sais quoi, que la douleur s’efface, qu’un baume s’applique doucement sur ta plaie. Elle a laissé derrière elle, un grand vide, que tu es incapable de combler, pour l’instant. Il te semble errer. Pérégrination vide de sens. Tu aurais aimé l’arrêter, tu aurais aimé la suivre jusqu'à la fin de sa course, marcher à n’en plus finir jusqu'à être hors d’haleine. Tu l’as laissé s’en aller, tu as laissé partir ces sentiments loin de toi.. Tiraillement quotidien. Dialogue sans fin avec une ombre. Elle est l’objet de ta joie et celui de ta souffrance. Tu la fuis et tu as envie de sentir son âme près de toi. Tu voudrais l’oublier et tu t’en souviens. Tu dois dire adieu à une illusion d’un temps, à des rêves puérils d’une période oubliée. Tu sentais la force d’une image éthérée, cette force tragique de titan, te soulever au-dessus d’une marée humaine. Tu te sentais fort, tu te sentais être, du haut de cette épaule de géant irréel. Mais fatiguée des luttes incessantes, qui régissent le corps et l’esprit, ton illusion s’est peu à peu éteinte, dans les cendres bleues de ses yeux. L’illumination s’estompe dans une brume ouatée. Marque docile. Douceur grise. Grisaille d’ailleurs qui s’éloigne de ton âme. Loin de ton corps, loin des mois vaporeux. Mais en toi, demeurera un ciel de saphir.
 
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