Cahier de recherche n°1 - Michèle Leclerc

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FASSE FACULTÉ DE SCIENCES SOCIALES ET ÉCONOMIQUES CHAIRE ETHIQUE & FINANCE IRIS CNRS EHESS & PERFORMATIVITÉ La crise financière a-t-elle quelque chose à dire aux sciences sociales ? De l'expertise à l'espace public. Propositions pour une enquête partagée Michèle Leclerc-Olive IRIS, CNRS-EHESS CAHIER DE RECHERCHE numéro 2011>01
  • produits financiers susceptibles
  • compréhension consistante des transformations des marchés financiers, de l'industrie bancaire et du financement des entreprises
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Publié le : mardi 27 mars 2012
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IRISFASSE
FACULTÉ DE SCIENCES SOCIALES
CNRS
ET ÉCONOMIQUES
CHAIRE ETHIQUE & FINANCE EHESS
CAHIER DE RECHERCHE numéro 2011>01
& PERFORMATIVITÉ
La crise financière a-t-elle quelque chose
à dire aux sciences sociales ?
De l’expertise à l’espace public.
Propositions pour une enquête partagée
Michèle Leclerc-Olive
IRIS, CNRS-EHESS
www.icp.fr/fasse/CEF @
CHAIRE ETHIQUE ET FINANCE
Cahier de recherche /Working papers
N°2011-01

LA CRISE FINANCIERE A-T-ELLE QUELQUE CHOSE A DIRE AUX
SCIENCES SOCIALES ? DE L’EXPERTISE A L’ESPACE PUBLIC :
PROPOSITIONS POUR UNE ENQUETE PARTAGEE
Michèle LECLERC!OLIVE
IRIS
CNRS!EHESS
Mars 2011 De l’expertise à l’espace public : propositions pour une enquête partagée 2
Chaire Ethique et Finance | Cahier de recherche 2011 01
De l’expertise à l’espace public : propositions pour une enquête partagée 3
LA CRISE FINANCIERE A-T-ELLE QUELQUE
CHOSE A DIRE AUX SCIENCES SOCIALES ?
DE L’EXPERTISE A L’ESPACE PUBLIC :
PROPOSITIONS POUR UNE ENQUETE PARTAGEE
Cet article n’a pas la prétention de proposer une analyse de la crise financière. En
dépit du désarroi que suscitent les articles de la plupart des médias, certaines
sources accessibles en ligne offrent sinon des clés de compréhension, au moins
des données qui permettent de se faire une idée de l’ampleur du phénomène et de
ses évolutions possibles. Retenons que pour certains experts, c’est l’ensemble du
système de Bretton Woods qui est menacé, voire sur le point de s’effondrer. Sans
entrer dans la confrontation entre les discours experts, mais en tenant compte
néanmoins de cet arrière-fond, je voudrais aborder quelques questions étroitement
liées, qui concernent très directement la communauté scientifique et la sociologie
en particulier. En effet, si l’ampleur de la crise est telle que certains chercheurs
l’affirment, entraînant non seulement de profonds dégâts sociaux, mais mettant en
péril des monnaies nationales, peut-on lui apporter une réponse éthique ? S’il
apparaît que la réponse est d’ordre politique, pour formuler une volonté politique
claire de reconstruction d’un système plus équitable, ne faut-il pas, en tant que
citoyen, veiller à ne pas abandonner ce champ à ces experts qui précisément nous
ont conduits à la crise ? En tant que chercheur, ne faut-il pas se demander si cette
crise n’a pas aussi quelque chose à nous apprendre, sur le style de sociologie que
l’on pratique et plus largement sur l’épistémologie même des sciences sociales ?
Les observations et réflexions qui suivent, par leurs échos mutuels, délimitent un
champ de recherche dont les questions, esquissées par ces rapprochements, doit
faire l’objet d’un travail interdisciplinaire. Plus exactement, un groupe de
chercheurs affiliés à des disciplines diverses (histoire, mathématique, finance,
droit, sociologie, économie, épistémologie, philosophie, etc.), pourrait se
constituer en « assemblée de citoyens », comme il y en eut pour la bioéthique, et
1d’autres défis d’intérêt général, voire en « forum hybride ». À moins que la

1 M. Callon, P. Lascoumes, Y. Barthe, Agir dans un monde incertain. Essai sur la démocratie technique,
Seuil, 2001. La quatrième de couverture rappelle que ces auteurs refusent la traditionnelle opposition entre
spécialistes et profanes, professionnels de la politique et citoyens ordinaires.
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De l’expertise à l’espace public : propositions pour une enquête partagée 4
finance internationale ne constitue un champ sacré, plus inaccessible encore que
l’effet de serre, le traitement des déchets radioactifs ou le sida ?
2La finance islamique, qui connaît aujourd’hui une croissance très élevée
constitue-t-elle une alternative éthique aux produits financiers « toxiques » que
notre système « conventionnel » a générés ? Peut-on échapper à cette mise en
débat public au motif que les formations professionnelles offertes à l’avenir aux
experts garantiraient la moralisation de ce secteur d’activités ?
Inviter des spécialistes des questions retenues, co-produire des réflexions et
trouver les mots permettant à chacun de s’approprier les enjeux de société attachés
à la crise « financière » : telle pourrait être la feuille de route de cette assemblée
pluridisciplinaire de citoyens-chercheurs.
L’idée qui guide ce travail exploratoire est qu’il ne paraît pas raisonnable de
laisser ces questions dans les seules mains des décideurs politiques et
économiques, des « experts » ; que des citoyens éclairés peuvent, par les questions
qu’ils adressent aux experts, contribuer à la formation d’un savoir partagé et à la
formulation de pistes de transformation des dispositifs économiques et financiers
qui déterminent en grande partie la vie quotidienne de chacun, en tout cas à la
formation d’un débat public.
Cette initiative n’aurait pas été prise si nous avions eu le sentiment que les
différentes « écoles » sociologiques qui jusqu’à la crise financière avaient
3revendiqué une expertise en la matière , avaient élaboré depuis lors des analyses
éclairantes. Malheureusement, à l’inverse, non seulement la crise reste opaque
pour une partie importante de la population, mais il semble que ces
problématiques ad hoc se trouvent fragilisées sinon franchement disqualifiées par
la crise financière actuelle.
L’enquête préliminaire menée ici comporte donc un double aspect. D’une part, il
s’agit de décrire et de formuler les enjeux que la crise révèle ; d’autre part il s’agit

2 Les placements boursiers « islamiquement corrects » (Sharia’a compliant) connaissent un véritable « boom »,
non seulement dans les émirats arabes, au Pakistan et en Malaisie, mais aussi à Londres et à New York. La
valeur des actifs islamiques, qui dépasse les 700 milliards de dollars, connaît une croissance estimée entre 10 et
15 % par an.
3 Le réseau international Social Studies of Finance Association créé en 2000, affirmait il y a peu de temps : Le
monde complexe de la finance contemporaine dépasse le domaine des sciences économiques. Une
compréhension consistante des transformations des marchés financiers, de l’industrie bancaire et du
financement des entreprises demande l’intervention de nouvelles approches qui puissent aborder toutes les
dimensions de ces phénomènes. Le point de vue sociologique a prouvé la pertinence de ses méthodes et outils
sur les marchés financiers. Des travaux récents en sociologie économique, anthropologie culturelle, sciences
politiques ou sociologie des sciences et des techniques ont mis en évidence la spécificité des cultures
financières. Des contributions en provenance des sciences économiques, comme celles de l’économie
institutionnelle, l’école de la régulation ou l’économie des conventions, dialoguent de plus en plus avec ces
nouvelles approches. Nous pensons que cette mouvance académique, que nous avons définie avec
l’expression « Social Studies of Finance », se constitue avec l’objectif commun de suivre la finance à travers
la société.
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De l’expertise à l’espace public : propositions pour une enquête partagée 5
d’amorcer un retour critique sur les doctrines sociologiques qui se sont emparées
de ce domaine et, prenant à notre compte les recommandations de l’une d’entre
elles, d’analyser la dimension performative de ces doctrines : quelle responsabilité
épistémologique porte, par exemple, la thèse de Michel Callon selon laquelle la
théorie économique est « performative » ?
Un premier chapitre présentera quelques considérations liminaires sur le partage
des disciplines, l’expertise et la notion d’assemblée de citoyens qui me paraît
offrir le cadre approprié pour une telle réflexion collective.
Le deuxième chapitre fournira quelques repères historiques, conceptuels et
scientifiques qui caractérisent le contexte dans lequel se déploie le sujet
polymorphe de cette investigation : pétrodollars, produits dérivés et produits
financiers « Sharia’a compliant ».
Le troisième chapitre, plus technique – sans excès ! – propose une série d’analyses
partielles, historiques et philosophiques sur les probabilités et la finance. Ces
analyses convergent en ce qu’elles pointent chacune à leur manière la nécessité
d’un espace public de citoyens éclairés qui ne laissent pas aux seuls experts le
soin de décider des interventions politiques pour « moraliser » et encadrer le
système bancaire et financier.
Enfin, le dernier chapitre reviendra sur la question du politique et abordera le
second volet de l’enquête épistémologique : la crise financière a-t-elle quelque
chose à dire aux sciences sociales ? Le concept de performativité servira de point
de départ à cette réflexion, justifiant a posteriori les chapitres qui précèdent.
I. La finance : une affaire d’experts ?
1) LE PUBLIC ET L’EXPERTISE
Les relations du public avec les questions financières sont au fond paradoxales.
Un nouveau style de marchés financiers s'est imposé au cours des années
soixante-dix et quatre-vingts. Ces innovations, tant conceptuelles que techniques,
ont profondément modifié le monde de la finance et le monde économique.
« Même les non-initiés, les personnes les plus éloignées de la Bourse, y ont été
confrontés, constate Olivier Godechot. À la fin des années soixante-dix, la Bourse
était, pour eux, un univers lointain, séparé et secret, une activité réservée à un petit
monde de professionnels fort semblable à celui des notaires. Aujourd'hui, pour le
4plus grand nombre, les marchés financiers sont devenus étrangement familiers . »
L'auteur souligne par là que la plupart des grands médias, la presse écrite

4 O. Godechot, Les traders. Essai de sociologie des marchés financiers, La découverte, 2001.
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De l’expertise à l’espace public : propositions pour une enquête partagée 6
principalement, mais certaines radios également, nous tiennent quotidiennement
informés de l’évolution des cours sur les places boursières. Cette proximité
quotidienne rend-elle les mécanismes de ces transactions transparents pour les
profanes ? Rien n’est moins sûr. Cette transformation est concomitante en effet
d'un changement radical dans les outils de calcul utilisés pour décider de ces
ventes/achats : c’est grâce à des outils probabilistes sophistiqués (dont
l'élaboration valut à ses auteurs le prix d’économie de la banque de Suède) que
bien peu de personnes et même d’experts de la finance classique sont capables de
manier, et grâce à l'informatisation d'une partie de ces calculs, que ces marchés
fonctionnent, même si des marchés aux pratiques plus traditionnelles sont toujours
opérationnels. On assiste donc à un phénomène paradoxal puisque les activités des
marchés financiers sont à la fois familières, quotidiennes mais opaques.
Par ailleurs, cette opacité est renforcée par l’adhésion de principe de la plupart des
scientifiques aux grandes fractures disciplinaires. L’excellence est réputée
éminemment spécialisée. Dans le champ de la connaissance, pas ou peu de
revendication au droit d’ingérence. Cette conception insulaire des disciplines ne
résiste pas à l'analyse historique. Il suffit de s'intéresser aux débats des années
vingt pour se rendre compte que « la paix » qui gouverne les relations entre les
disciplines a la fragilité de la juxtaposition silencieuse et du repli autiste sur soi, et
non la robustesse d'un véritable débat où controverses et énigmes partagées tissent
des liens d'amitié solides au-delà des divergences scientifiques. En réponse au
canular du physicien Alan Sokal, Shinichi Fujimura répondait que Sokal « ne peut
pas s’aventurer dans une discussion des arguments spécifiques et des travaux
empiriques dans le domaine des études sociales et culturelles des sciences, parce
5
qu’il ne les comprend pas » . On lui reproche avant tout « d’avoir brutalement
remis en cause, avec son « expérience de physicien », des équilibres instables, des
positions fragiles et des dispositifs subtils à travers lesquels se gèrent depuis
longtemps les rapports entre sciences de la nature et sciences de l’homme,
sciences « dures » et humanités, connaissance scientifique et connaissance
idéologique, savoirs d’experts et sens commun, science et politique, rationalité
occidentale et cultures traditionnelles, scientisme et idéologies intégristes,
6
disciplines « pures » et spécialités hybrides, etc. ». Affirmer que la coexistence
entre ces champs relève de la simple courtoisie, dissimule les controverses et
débats qui les ont engendrés, nie l’historicité de ces partages et occulte les
ème
fécondations réciproques entre ces champs au début du XX siècle

5 Fujimura, « L’autorité du savoir en question », dans B. Jurdant (dir), Impostures scientifiques. Les
malentendus de l’affaire Sokal, La découverte, 1998, p. 10.
6 B. Jurdant, « Introduction », dans B. Jurdant (dir), op. cit. p. 232.
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De l’expertise à l’espace public : propositions pour une enquête partagée 7
7 (pour ne rien dire des siècles antérieurs) .
Certes, certains auteurs clament leur volonté de renoncer à ce qu'ils stigmatisent
8comme « le grand partage » entre nature et société , en proposant une
problématique où humains et non-humains occupent des positions similaires. Mais
curieusement, alors qu’elles s’attachent à décrire comment des thèses
économiques se concrétisent (et perdurent) dans des pratiques et des dispositifs
techniques, ces problématiques sociologiques semblent renoncer à la question
réciproque : que signifient les opérations intellectuelles qui conduisent aux
modélisations à l’aide desquelles un phénomène social devient un « quasi-
objet » ? Comment des systèmes de relations instables – les risques par exemple –
sont transformés en « choses », en produits financiers susceptibles d’être évalués,
« appréciés » au sens plein du terme ? Les opérations de pricing et de titrisations
ont pour conséquence de « chosifier » ce qui, tout en étant réel, n’en est pas pour
autant un phénomène dont les mesures présenteraient une cohérence et une
9
stabilité permettant de les traiter comme des quasi-objets . Ces sociologies ne se
préoccupent pas non plus des hypothèses anthropologiques sous-jacentes aux
modélisations probabilistes utilisées dans les nouveaux marchés financiers sur
lesquelles nous reviendrons plus loin.
L’absence de volonté d’associer le public aux grands débats que cette crise
soulève, se soutient également d’entreprises de relégation du concept d’espace
public dans le champ de la philosophie politique. La sortie récente de l’ouvrage de
10
Walter Lippmann, The Phantom Public, publié en 1925 , et préfacé à grand bruit
11par Bruno Latour, mérite en effet l’attention en ce qu’elle illustre cette

7 En témoignent par exemple les travaux de G. H. Mead, mais aussi les réflexions sur la « nouvelle
biographie », autour de L. Strachey ou V. Woolf. Un exemple parmi d’autres: Mumford Lewis, « The task of
Modern Biography », English Journal, 1934, XXIII. « The old-fashioned individual, that creature of reason
and sobriety and deliberation, was like the Newtonian universes; the « new » individual, on the other hand, is
as difficult to conceive and to explain as is the modern universe of physics. For the sake of practical
convenience, the biographer, like the working engineer, is sorely tempted to limit his investigation, so to say,
to Euclidean space and Newtonian motion ; but to do this he must ignore the fact that his subject now, in
certain relations, behaves like a moving particule, and in certain others like a wave – now he is a rational
being, and now an explanation which should assume his continued rationality willthrow the entire picture into
the most twisted kind of confusion ». Les sciences physiques servent ici de métaphore, mais chez Mead elles
sont prises au sens propre.
8 B. Latour, Nous n’avons jamais été modernes. Essai d’anthropologie symétrique, Paris, La Découverte,
2006.
9 La notion de « chômage » peut être considérée comme un tel quasi-objet qui facilite la formation d’un
monde à la fois commun et conflictuel.
10 Le public et ses problèmes, publié en 1927 par John Dewey est considéré le plus souvent comme une
réaction à ce texte de Lippmann. Peu cité par les chercheurs qui se réclament du pragmatisme des années
vingt, ce dernier fut l’élève de William James et de George Santayana. J. Dewey publia d’ailleurs plusieurs
articles dans les colonnes de The New Republic, journal créé par Lippmann en 1914.
11 La première de couverture, en forme d’avis de décès, semble vouloir nous convaincre en effet qu’une
période est révolue.
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De l’expertise à l’espace public : propositions pour une enquête partagée 8
évolution. La thèse centrale de l’ouvrage est qu’« Il faut remettre le public à sa
place, d’une part pour qu’il exerce les pouvoirs qui lui reviennent, mais aussi et
peut-être surtout pour libérer chacun d’entre nous de ses mugissements et de ses
12
piétinements de troupeau affolé . » Certes cette publication enrichit notre
compréhension des controverses des années vingt trop souvent négligées. Mais
contribuer à la connaissance historique de cette période cruciale pour le monde
occidental, n’est sans doute pas l’unique raison de cette traduction tardive. Bruno
Latour n’évoque-t-il pas Machiavel pour nous convaincre de l’importance des
thèses de Lippmann sur la démocratie ? Elles présentent pour le moins à ses yeux
un intérêt égal aux travaux de John Dewey : « Qui a raison de Lippmann ou de
Dewey ? L’auteur de ces lignes balance toujours entre les deux. (…) Tous les
deux sur la trace de la vérité politique infiniment plus vivace que les traditions
dont les Européens ont hérité, parce qu’elle a découvert dans le détail des affaires
13
– les fameux pragmata – le secret de sa possible vérification ».
Lippmann soutient « qu’il n’appartient pas au public d’agir. Ni de juger le fond
d’un dossier. (…) Ni de manipuler les outils techniques spécifiques nécessaires au
14
traitement d’un dossier », résume Dewey . À la lumière de la crise financière
actuelle, ce point de vue, largement partagé par certains courants de sociologie des
sciences (le sociologue doit traiter des énoncés scientifiques ou techniques sans
tenir compte de la validité qui leur est reconnue par les scientifiques eux-mêmes)
doit peut-être être réexaminé. Ce qui se joue sur ces marchés, et notamment sur
les marchés de produits dérivés, n’est-il vraiment compréhensible que par
quelques initiés ? Jusqu’à quel point la disjonction entre acteurs experts et
spectateurs profanes n’est-elle pas précisément la croyance fondatrice de l’ordre
social qui nous est imposé ? Ce champ de la finance mérite d’être « désacralisé ».
Un philosophe comme Nassim Nicholas Taleb s’y emploie, mais
malheureusement les velléités d’instaurer un réel débat avec « le public » sont
rares.
Nicolas Bouleau, dans un article publié en 1998, exprimait ce souhait de réduire
« la coupure entre la finance et l’opinion publique ». Convaincu à l’époque des
performances de ces nouveaux outils mathématiques au service de la finance –
« les marchés dérivés étant des sortes de médias qui expriment beaucoup plus
15précisément qu’avant les anticipations et les risques » – il ne proposait
néanmoins que d’améliorer la réputation de ces nouveaux dispositifs. Mais à
présent, alors que les perplexités sont multiples, la confiance dans les capacités du

12 W. Lippmann, Le public fantôme, Demopolis, 2008, p. 143.
13 B. Latour, « Préface », dans W. Lippmann, Le public fantôme, Demopolis 2008, p. 44.
14 J. Dewey, « Pratique de la démocratie. Critique du Public fantôme », The New Republic, décembre 1925,
dans W. Lippmann, Le public fantôme, Demopolis, 2008, p. 175.
15 N. Bouleau, « Les réticences de l’opinion envers la finance », Esprit, novembre 1998.
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