Claire Préaux

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Claire Préaux Liège, le 21 décembre 1904 ; Ixelles, le 28 mars 1979. Correspondant de la Classe des Lettres en 1957. Membre en 1961 et directrice de la Classe en 1968. Helléniste et historienne. Professeur à l'Université libre de Bruxelles. Jean BINGEN Fille d'Edmond Préaux, né à Thuin, et d'Eugénie Gillet, née à Verviers, Claire Préaux a vu le jour en 1904 à Liège, où son père était à ce moment vérificateur de l'Enregistrement et des Domai­ nes.
  • problème des limites de la médecine et des sciences naturelles dans l'antiquité
  • création du lycée pour jeunes filles
  • section de philologie classique de l'uni­ versité libre
  • lune dans la pensée
  • belle écriture d'institutrice de la belle époque
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Publié le : lundi 26 mars 2012
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Notices Claire Préaux
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Claire Préaux
Liège, le 21 décembre 1904 ; Ixelles, le 28 mars 1979.
Correspondant de la Classe des Lettres en 1957.
Membre en 1961 et directrice de la Classe en 1968.
Helléniste et historienne.
Professeur à l'Université libre de Bruxelles.
Jean BINGEN
Fille d'Edmond Préaux, né à Thuin, et d'Eugénie Gillet, née à
Verviers, Claire Préaux a vu le jour en 1904 à Liège, où son père
était à ce moment vérificateur de l'Enregistrement et des Domai­
nes. Celui-ci a fait une carrière brillante dans cette administra­
tion, ce qui amena Claire Préaux très jeune à Bruxelles. Son frère
et elle y vécurent dans un milieu familial attentif, où une rigueur
morale souriante se tempérait d'un vif sentiment de cohésion
affectueuse et d'un regard profondément optimiste sur ce que
l'homme peut faire de sa vie. Des échos de tout ceci se trouveront
même dans son œuvre d'historienne. Le milieu scolaire la combla
tout autant. Il est vrai qu'elle trouva à Bruxelles des écoles d'une
qualité exceptionnelle ; elles lui facilitèrent les détours ingrats
imposés en ce temps aux jeunes filles qui voulaient rejoindre
1l'Université et lui donnèrent certainement les assises solides
d'une carrière de savant et l'esprit d'ouverture qui ne la quittera
jamais. Mais laissons-la parler, avec son optimisme qui oubliait
les difficultés passées :
« Je n'ai connu ni les contraintes d'une famille autoritaire ni
les combats d'émancipation qui ont requis le courage de tant de
femmes de mon âge au seuil d'une carrière jugée insolite. Partout
je suis arrivée au moment où les portes s'ouvraient. Dans les éco­
les que j'ai fréquentées, rien n'a été interdit à mon besoin d'ac­
tion, qui était grand. J'y ai trouvé la chaleur d'une autre famille
et l'enthousiasme des découvertes que l'on fait ensemble au long
1 Elle se considéra comme heureuse dans ce qu'on pourrait appeler une
malchance. En effet, elle a terminé son école primaire un an trop tôt pour
pouvoir bénéficier de la création du Lycée pour jeunes filles à Schaerbeek
en 1917, ce qui lui eût permis d'entrer immédiatement à l'Université.
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des années si longues et si pleines de l'enfance et de l'adoles­
cence. J'ai aimé l'École primaire n° 10 de la rue de l'Aqueduc, à
Ixelles ; et elle est toujours vivante en moi, la joie que j'avais
d'entrer, par un matin d'été, en tablier à volants, dans la cour bour­
donnante qui, aujourd'hui, me paraît si petite, lorsque je vais voter
dans « mon école ». J'ai aimé l'École Normale Émile André et le
grand marronnier, aujourd'hui disparu, où s'accrochaient tant de
nos rêves d'adolescentes. Là enseignaient les premières femmes
qui eussent fait des études universitaires : Mademoiselle Torre-
kens, Madame Schouteden et aussi Madame Vincent et Mademoi­
2selle Lecouturier, que je remercie d'être parmi nous ce soir et à
qui je veux dire toute mon affection. La Ville de Bruxelles chéris­
sait particulièrement cette École. Voulant donner à ses futures ins­
titutrices une méthode scientifique, elle y avait, en outre, confié
des enseignements à quelques professeurs de l'Université de
Bruxelles, Léon Leclerc, Jean Demoor, Alfred Hegenscheidt,
Auguste Vermeylen. Dans cette école d'un type unique, ces pro­
fesseurs, hommes et femmes, nous entraînaient à la découverte, à
cet art du diagnostic, de l'appréciation de la convenance d'une
hypothèse aux faits, qui est le fondement de toute recherche. Mais
l'hypothèse elle-même ne peut naître que d'une observation des
faits si aiguë et si attentive qu'elle conduit à l'étonnement. Cet
étonnement, générateur de découverte, on nous le permettait, on le
suscitait, et c'est le don le plus précieux qui nous était offert ainsi.
Nous nous sentions privilégiées par la confiance qu'on nous
témoignait, par ce partage sans restriction, auquel on nous invitait,
3d'une méthode qui reste celle de toute promotion du savoir. »
Dans l'esprit mêm e où elle l'a reçue, Claire Préaux n'a jamais
cessé de transmettre cette formation à ses étudiants, dans ses
2 Celle-ci, qui était une de mes parentes, devenue très âgée, m'écrivait au
lendemain de la mort de Claire Préaux : « Tu sais avec quelle fierté j'ai
toujours suivi la belle carrière de notre gentille Claire, mais aujourd'hui
je ne pense qu'à l'adolescente discrète et joyeuse qui nous posait une
question là où ses condisciples nous auraient donné une réponse. Parmi ses
camarades, souvent brillantes, ses professeurs avaient décelé très tôt une
personnalité exceptionnelle dans cette petite jeune fille à l'esprit si propre
et si sensible. »
3 Réponse de Mademoiselle Claire Préaux lors de la manifestation d'hom­
mage du 26 mai 1965, organisée par la Fédération belge des Femmes
diplômées des Universités. Bulletin de la FBFDU. Section de Bruxelles,
n° 14, avril 1966, pp. 25-32.
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enseignements de grec ou d'institutions hellénistiques ou encore
dans le stage pédagogique des étudiantes qu'elle a dirigé active­
ment jusqu'à son éméritat.
Armée de son diplôme d'institutrice, elle dut s'imposer une
formation accélérée de grec et de latin pour présenter le jury cen­
tral et avoir accès à la section de philologie classique de l'Uni­
versité libre de Bruxelles. U n jeune professeur, Marcel Hombert,
qui avait suivi les enseignements de Jouguet à Paris, venait d'y
introduire au titre d'option le cours de papyrologie. Avec le
temps et la collaboration active de Jean Capart et de la Fondation
égyptologique Reine Elisabeth, Marcel Hombert allait faire de
Bruxelles une des capitales de cette discipline. En 1927, Claire
Préaux soutient son doctorat en Philosophie et Lettres, groupe
philologie classique, avec la plus grande distinction, avec une dis­
sertation intitulée « Sentiments de famille dans l'Egypte gréco-
romaine, d'après les papyrus ». Après une année d'enseignement
au Lycée Émile Jacqmain à Bruxelles, elle va remplir de 1928 à
1934 un mandat d'aspirant FNRS attaché à la Fondation égypto­
logique Reine Élisabeth ; puis, de 1934 à 1940, elle fut assistante
d'enseignement auprès de Marcel Hombert à l'Université de
Bruxelles et assistante libre de recherche à la FERE. En 1939,
elle passa brillamment l'agrégation de l'enseignement supérieur
avec son livre monumental « L'économie royale des Lagides » et
4fut promue chargé de cours à la Faculté de Philosophie et Let­
tres de son Université. Celle-ci la nomma professeur ordinaire
peu après la Libération et la réouverture de l'Université en
5
1944.
4
Après la fermeture de l'Université de Bruxelles, Claire Préaux, malgré
l'interdiction de l'occupant, organisa des cours clandestins chez elle et
resta en contact étroit avec ses étudiants dispersés dans d'autres Universi­
tés ou contraints à passer le jury d'État, particulièrement pour la direction
des mémoires de licence et des dissertations doctorales. Signalons pour la
petite histoire que, pendant la fermeture de l'Université, certains profes­
seurs, qui jouissaient d'un modeste traitement clandestin, s'étaient engagés
à produire un petit livre qui sortirait après la Libération ; c'est l'origine
de Les Grecs en Egypte d'après les archives de Zénon, qui ne parurent
qu'en 1947, avec d'autres livres de mêm e genèse, dans la Collection Lebè-
gue à l'Office de Publicité.
5
En 1945, par reconnaissance pour la formation pédagogique que la Ville
de Bruxelles lui avait permis d'acquérir, elle accepta d'assurer l'inspection
des cours de latin et de grec dans les établissements d'enseignement
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Très tôt, elle avait pu élargir son horizon universitaire. Peu
après la « semaine égyptologique de Bruxelles » (1930), qui a pris
rang de Premier Congrès international de papyrologie et dont elle
fut une des chevilles ouvrières, elle se rend en 1931 à Londres
à l'invitation d'Harold Bell. Éblouie, elle voit s'ouvrir à elle au
British Museum une grande collection de papyrus, peut travailler
sur des séries d'originaux. Elle y déchiffre des inédits provenant
des « archives de Zénon », sur lesquelles elle avait précisément
fait une communication au Congrès de Bruxelles (bibliographie,
1931) ; ces documents allaient rester un de ses thèmes favoris de
recherche et d'enseignement. Elle ne cessera jamais d'avoir des
liens privilégiés avec ses collègues britanniques, et c'est par ami­
tié pour eux qu'elle acceptera beaucoup plus tard de reprendre le
lourd dossier des ostraca grecs de la Bodleian Library que Tait,
gravement malade, n'avait pu mener à terme (bibliographie,
1955). En 1933, une bourse des Femmes Universitaires va lui
permettre de voir les États-Unis. Elle y travaille à Columbia Uni-
versity et au Musée de Brooklyn, dont elle déchiffre les ostraca
(bibliographie, 1935) et les papyrus, qu'elle publiera dans la
Chronique d'Égypte. Aux congrès de papyrologie d'Oxford et de
Munich, elle retrouve longuement le grand historien de l'histoire
économique et sociale de l'Antiquité, Michael Rostovtzeff. Elle
l'avait rencontré à Bruxelles, où elle l'avait vivement impres­
sionné, et il sera longtemps un des ses maîtres à penser. Ce n'est
qu'après la guerre qu'elle pourra satisfaire son rêve de voir
l'Égypte et la Grèce. La découverte de la Sicile l'avait persuadée
qu'il fallait qu'elle connaisse sans l'intermédiaire des textes mais
en leur compagnie les régions où se situaient ses recherches et ses
enseignements. En 1950, à l'invitation du Directeur de l'Institut
français d'archéologie orientale, elle séjourne près d'un an en
Égypte et découvre à la fois le milieu européen ou occidentalisé
du Caire et d'Alexandrie (contrairement à son désir, elle n'a pas
trouvé le temps de coucher sur papier les réflexions un peu acides
que ce contact avait inspirées à l'historienne) et le pays, où elle
reviendra souvent, poussant même jusqu'au Soudan. Elle par­
courra bientôt la Grèce (elle fera un bref séjour à l'École fran-
secondaire de la ville. Elle fit de cette mission un long dialogue pédagogi­
que avec ses anciens étudiants. Signalons aussi qu'elle assura la sup­
pléance de la papyrologie à l'Université de Liège de 1949 à 1953 entre
la mort de Nicolas Hohlwein et la nomination d'Alfred Tomsin.
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çaise d'Athènes à l'invitation de Georges Daux) et l'Asie
Mineure. Des invitations flatteuses lui vinrent des universités
d'Israël, de Grèce, de Roumanie. Alors qu'elle détestait les con­
6traintes , elle se prit pendant longtemps d'un goût vif pour des
voyages où elle communiquait son enthousiasme aux gens, bien
vite des amis, qu'elle guidait avec érudition et sensibilité. C'est
dans le mêm e esprit qu'elle a accepté toute sa vie de faire des
conférences sur les sujets les plus variés. Aux quatre coins de la
Belgique, surtout dans les Extensions de l'Université de Bruxel­
les, elle bravait ainsi la pluie ou le froid, et cela sans posséder
de voiture, si ce n'est déjà parce qu'elle savait retrouver au bout
du chemin des amis chaleureux ou des visages nouveaux à
séduire.
Pour aborder son œuvre majeure d'historienne qui s'ouvre et
se ferme sur ces deux monuments que sont l'Économie royale des
Lagides (1939) et le Monde Hellénistique (1978), il est utile de
prendre en compte l'appréhension presque instinctive qu'avait
Claire Préaux du rôle perturbateur de l'homme dans la pression
des situations et des faits. Laissons-la nous le dire comme elle l'a
fait à Genève en 1952, au VIP Congrès international de papyrolo­
gie, où elle avait été chargée de parler des « raisons de l'origina­
lité de l'Égypte » (bibliographie, 1953) :
« Notre titre a besoin d'être nuancé de modestie, c'est-à-dire
de critique. Et tout d'abord, on a quelque scrupule à l'égard de
la notion de cause. O n voudrait éviter la brutalité de cette démar­
che qui consiste à s'en aller à travers l'histoire avec deux ou trois
grosses clefs passe-partout - le déterminisme géographique ou les
6
Elle ne pratiquait les médias qu'avec beaucoup de circonspection, tout
en étant en éveil, mais un éveil très éclectique, sur l'actualité du monde.
Menant une vie sociale aussi variée que chargée, elle faisait le désespoir
de ses collaborateurs en refusant pendant de longues périodes de décrocher
son téléphone, dont la sonnerie lui apparaissait comme « une insupportable
intrusion non concertée » dans son existence. Pour elle, les rencontres pré­
vues ensemble, les réceptions choisies avec soin (elle fut une hôtesse déli­
cieuse, particulièrement lors des assemblées bruxelloises de l'Union Aca­
démique Internationale) et les lettres (elle en a écrit des milliers) étaient
les seules formes de communication qui pussent mobiliser légitimement
son temps en dehors de l'enseignement et de l'écriture (toute son œuvre
a été écrite à la main de sa belle écriture d'institutrice de la belle époque)
et aussi des moments donnés à sa famille.
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besoins de l'homme, par exemple. Et ainsi ce ne sont pas des cau­
ses tenues pour nécessaires qu'on cherchera ici, mais seulement
des lignes de force auxquelles semblent venir se prendre, pour un
temps, les événements et les institutions. Or, parmi ces lignes de
force, il en est une qui nous paraît essentielle - disons-le tout de
suite - c'est la volonté des hommes et particulièrement l'intensité
de la représentation idéale qu'ils se font de l'avenir. L'avenir
imaginé est cause, autant que le passé, de l'instant présent. Mais
comment apprécier, mesurer le degré de liberté et l'efficacité de
l'imagination qui anime une société ? L'infirmité de l'historien
en ce qui touche à la mesure lui interdit de caractériser un phéno­
mène comme cause nécessaire ; il peut seulement constater que,
d'une possibilité, les hommes ont fait une cause ».
Ce texte éclaire non seulement la bibliographie la plus
ancienne de Claire Préaux, mais aussi l'Économie royale des
Lagides, thèse et synthèse de 646 pages, qu'à 34 ans, elle défend
en Faculté pour l'agrégation de l'enseignement supérieur. Le mot
« royale » est la clef ambiguë de cette œuvre de maîtrise. Le livre
est au départ un dépouillement exhaustif, indispensable encore
aujourd'hui, de toutes les sources papyrologiques et épigraphi-
ques qui ont trait à la vie économique de l'Égypte ptolémaïque
ou aux manifestations du pouvoir dans un pays à double tradition
culturelle. Confrontant ces sources avec ce que nous apprennent
les historiens anciens, le livre décrit en même temps d'une
manière systématique les dépenses et les revenus des Ptolémées,
le fonctionnement de l'« économie royale » et les effets de celle-
ci sur la société, sur le droit et sur la morale. Mais, d'emblée
aussi, le livre est conçu comme une synthèse, l'étude globale du
« mouvement » de la société lagide, et cette synthèse, fatalement,
est marquée par son temps. D'abord, l'analyse du fait socio-éco­
nomique reste institutionnelle et, comme telle, privilégie la
volonté royale, les mécanismes administratifs et les cadres juridi­
ques. Ensuite, marquée par l'œuvre de Wilcken, de Rostovtzeff,
d'Heichelheim, autant que par les préoccupations du moment -
des plans quinquennaux soviétiques à Tennessee-Valley -, la syn­
thèse se fonde sur une hypothèse de travail affirmée d'entrée de
jeu (p. 61) comme une évidence : « l'économie dirigée s'impose »
dans l'Égypte des Lagides. C'est ce point de départ, le moins
bien établi dans cette œuvre considérable, qui frappa le plus le
monde savant et a marqué longtemps les recherches sur les éco­
nomies hellénistiques. Or, une lecture attentive du livre montre
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qu'en progressant, l'analyse de Claire Préaux doit nuancer sans
cesse la portée de ses prémisses, au point que les conclusions sur
l'examen des revenus royaux et les conclusions générales du livre
ne parlent plus d'économie dirigée, atténuent l'idée d'une écono­
mie d'État concertée, pour étoffer une notion plus souple : l'éco­
nomie royale, qui sera en fin de compte le titre révélateur de l'ou­
vrage. Ainsi, dès 1939, la jeune historienne a préparé la mise en
cause ultérieure de l'histoire économique des royaumes hellénisti­
ques. Depuis, l'interprétation rostovtzéenne du grand papyrus des
Revenue Laws, où l'historien, avec d'autres, avait vu un code
économique, a été rejetée, et l'intérêt pour les chercheurs de
l'Économie royale des Lagides est passé progressivement de l'hy­
pothèse de travail fondée sur cette interprétation des Revenue
Laws vers les développements historiques magistraux du reste de
l'ouvrage 7. Claire Préaux a contribué par plusieurs articles à l'ap­
préhension nouvelle de l'économie et de la philosophie du pou­
voir à l'époque hellénistique.
Elle a préparé ainsi une seconde grande synthèse, celle qui a
paru en 1978, peu avant sa mort. Dans le Monde hellénistique :
la Grèce et l'Orient, de la mort d'Alexandre à la conquête
romaine de la Grèce (323-146 avant J.-C.) (bibliographie, 1978)
comme le titre l'indique, Claire Préaux embrasse une ère géogra­
phique beaucoup plus large, l'ensemble des royaumes hellénisti­
ques et surtout les cités grecques, mais, comme la collection
L'histoire et ses problèmes de la Nouvelle Clio l'avait prévu, elle
réduit l'enquête à ce qu'on appelle la haute époque hellénistique.
Le tome I s'ouvre sur une bibliographie systématique et un
copieux chapitre sur les sources littéraires et documentaires et sur
les méthodes qui en permettent l'interprétation historique. L'ou­
vrage s'articule sur deux ordres de « grandes entités », les entités
royales (le roi, la guerre, l'économie royale) et les entités urbai­
nes (les villes, les ligues, la campagne et les villes, l'économie
e
des villes). Le titre de la IV partie déclare d'emblée la couleur :
« La culture. Critique de l'idée de civilisation mixte ». Dans la
foulée des recherches qu'elle a elle-même lancées dans les deux
dernières décennies, elle écarte (et mêm e dès son Introduction au
premier tome) la notion de culture mixte gréco-orientale de Droy-
sen pour parler de la juxtaposition des cultures grecque et locales,
7
Le livre a obtenu en 1939 le Prix de l'Association pour l'encouragement
des études grecques de France.
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où l'on doit « déceler leur étanchéité et leur perméabilité aux
influences et aux contacts » ; ici, interactions et glissements ne
doivent pas être confondus avec un mélange des cultures. D'autre
part, le livre s'inscrit dans une perspective différente de celle qui
avait prévalu dans la synthèse de 1939 : celle-ci partait des sour­
ces de l'Égypte ptolémaïque et les traitait dans un espace géogra­
phique relativement fermé ; l'historienne met cette fois largement
en œuvre ce qu'elle a préparé dans une série d'articles sur les
econtinuités de la Grèce classique (le IV siècle est particulière­
ment fécond sur ce plan) à la Grèce hellénistique et à l'Orient
grec. Le livre a immédiatement connu une large audience par la
richesse d'une information où les sources antiques sont reines et
par l'originalité des analyses et les suggestions de recherches
nouvelles.
Ce ne serait guère faire justice à l'œuvre scientifique de Claire
Préaux que d'oublier la richesse de ses enseignements et de ses
recherches originales dans les domaines les plus divers de la litté­
rature grecque. Elle variait sans cesse le choix des auteurs qu'elle
expliquait et les « questions approfondies de philologie grecque »
qu'elle avait à son programme. U n des regrets qu'on éprouve en
lisant sa bibliographie est de constater qu'elle n'a jamais eu le
temps de publier les vues originales qu'Euripide, les lyriques,
Thucydide, Hippocrate ou Platon, lui suggéraient ; elle les discu­
tait volontiers avec ses jeunes collègues en sortant des leçons où
elle les avait soumises au jugement de « ses licences ». En effet,
elle hésitera longtemps à publier ses idées sur ces matières « litté­
raires », et elle ne le fera pratiquement qu'en historienne. C'est
Ménandre qui la décidera et lui inspirera, entre autres, ses articles
si denses sur Ménandre et la société athénienne (bibliographie,
1957) et Les fonctions du droit dans la comédie nouvelle (biblio­
graphie, 1960). Elle s'est interrogée Sur le naufrage de la littéra­
ture historique de l'âge hellénistique (bibliographie, 1975). Si
impressionnants que soient le grand rapport qu'elle a consacré à
La Philosophie et la Science dans la pensée grecque (biblio­
graphie, 1975) ou son éblouissante étude sur L'élargissement de
l'espace et du temps dans la pensée grecque8, c'est un grand
8
Bibliographie, 1968, en fait, le « discours » traditionnel du Directeur (la
première Directrice !) de la Classe des Lettres lors de la séance publique
de mai 1968.
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livre paru en 1973, La lune dans la pensée grecque (bibliogra­
phie, 1973), qui témoigne le mieux de la profondeur de sa con­
naissance de l'histoire des idées dans l'Antiquité grecque. Chaque
page révèle sa familiarité avec les philosophes, les médecins, les
astronomes et les physiciens de la Grèce classique et du monde
hellénistique et romain. Le livre ne se veut pas une monographie
sur la lune, mais une réflexion sur la concomitance de la tradition
et du rationnel et sur l'inégalité dans les structures par couple.
Claire Préaux rappelait avec humour que ce livre était sorti d'une
conférence qu'elle avait imprudemment accepté de faire sur les
premiers pas de l'homme sur la lune et où elle avait oublié de
parler des cosmonautes. En réalité, les problèmes généraux
qu'elle pose dans le livre sont l'aboutissement de la réflexion
plus ancienne qu'a suscitée en elle, j'en ai été témoin, la lecture
à quelques semaines de distance du livre de Mircea Eliade, Le
Sacré et le Profane, qui venait d'être traduit à Paris en 1965, de
eLa Formation de l'esprit scientifique de Bachelard, dont la 4 édi­
tion (1965) lui avait suggéré un thème de discussion de groupe,
et de l'ouvrage de G.E.R. Lloyd sur Polarity and Analogy. Two
types of argumentation in early Greek Thought (Cambridge,
1966). Les deux derniers titres surtout ont d'abord nourri des
séminaires de licence et des rencontres d'anciens, particulière­
ment sur le problème des limites de la médecine et des sciences
naturelles dans l'Antiquité. La lune dans la pensée grecque
reconnaît sa dette envers ces trois livres, mais, pour le reste, on
est stupéfait de l'ampleur de l'information qu'on y trouve, qu'il
s'agisse des sources antiques ou de la bibliographie moderne, tan­
dis qu'on perçoit la fécondité des contacts savants dont elle avait
bénéficié depuis ses débuts, particulièrement ici le message intel­
lectuel de Franz Cumont, qu'elle admirait. Dans l'abondant dos­
sier que la lune a suscité dès l'Antiquité, « deux domaines coexis­
tent : les croyances et les efforts de l'astronomie, à la recherche
d'explications rationnelles. Nous parlons de coexistence, car l'ap­
proche rationnelle n'a pas éliminé les croyances. Au contraire,
elle a souvent prêté l'appui de ses argumentations à des croyan­
ces très vieilles qu'elle n'a pas hésité, d'autre part, à admettre
comme faits incontestés à la base de ses constructions. » Parmi
les sentiments les plus primitifs qui relèvent du sacré il y a celui
de la « sympathie » qui unit les êtres, les choses et l'univers qui
les entoure. Dans la sympathie cosmique, qui est source de toutes
les correspondances entre la lune et nos rythmes de vie, il y a un
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