Entre piétin et loup. Menace interne et menace externe dans l ...

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1 Entre piétin et loup. Menace interne et menace externe dans l'élevage de rennes des Tožu1 Charles Stépanoff [A paraître Cahiers d'anthropologie sociale] Le renne (rangifer tarandus) est élevé en Asie du nord dans des conditions et selon des méthodes très contrastées. L'élevage pastoral de la toundra septentrionale rassemble des troupeaux de plusieurs milliers de têtes, destinés principalement à la production de viande. Dans les régions de taïga centrales et méridionales, les chasseurs-collecteurs élèvent de petits troupeaux de quelques dizaines de rennes seulement, dont la fonction première est le transport.
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Publié le : mercredi 28 mars 2012
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Source : ch.stepanoff.free.fr
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Entre piétin et loup. Menace interne et menace externe dansl’élevage de 1 rennesdes TožuCharles Stépanoff [A paraîtreCahiers d’anthropologie sociale] Le renne(rangifer tarandus)est élevé en Asie du nord dans des conditions et selon des méthodes très contrastées.L’élevagepastoral de la toundra septentrionale rassemble des troupeaux de plusieurs milliers de têtes, destinés principalement à la production de viande. Dans les régions de taïga centrales et méridionales, les chasseurscollecteurs élèvent de petits troupeaux de quelques dizaines de rennes seulement, dont la fonction première est le transport. Quel que soit le type d’élevage, la fragilité des pâturages des rennes nécessite des déplacements réguliers des troupeaux sur de vastes territoires non clôturés. Cette indispensable mobilité met partout les éleveurs face à une double menace aux conséquences contradictoires. Trop dispersés, les rennesrisquent d’être victimesdes prédateurs ou de rejoindre des troupeaux de rennes sauvages dont ils ne se distinguent guère sur le plan biologique. Si, en revanche, les rennes restent trop longtemps rassemblés en un lieu, ils épuiseront rapidement les pâturages, seront affaiblis et stressés, donc plus sujets à contracter des maladies dont la contagion sera ellemême facilitée par la concentration du troupeau. Mettre les rennes à l’abri des loups, qui éliminentd’abordles individusmalades, c’est supprimer leur action de nettoyage des troupeaux. Ainsi le meilleur remède aux maladies, qui est la dispersion du troupeau, expose les rennes à une menaceque l’on peut qualifier d’«externe » représentée par les prédateurs et les rennes sauvages. Inversement, la lutte contre cette menace externe passe par le maintien des rennes sous surveillance à proximité des humains, ce qui fait surgir la menace « interne » des épizooties. Dans les rythmes annuels, c’est surtout l’été que la menace interne est forte, quand les rennes tendent à se regrouper pour fuir les insectes, alors que l’hiver, lorsqueles rennes se dispersent en quête de nourriture, la menace externe est plus importante. Audelà de cette rythmicité, il faut noter que le processus même de l’élevage, qui implique nécessairement de rassembler à durée et régularité variables des rennes à proximité des humains, constitue en soi un facteur constant de propagation de maladies. Des maladies infectieuses comme le piétin (nécrobacillose) et le charbon sont endémiques chez les rennes domestiques. Preuve du rôle direct de la domestication dans la propagation de ces maladies, les populations de rennes sauvages sont généralement nettement plus saines que les troupeaux domestiques (Klein 1980, 751 ; Jernsletten & Klokov 2002, 63). Tout élevage de rennes doit mettre en œuvre des techniques permettant de faire faceà ce paradoxede deux menaces, l’uneinterne, émergeant de la pratique même de lélevage, et l’autre, externe, issuede l’environnement indispensable à cet élevage.Nous examinerons ici le cas de l’élevage de rennes chez les Tožu des monts Saïan en Sibérie méridionale, dans la partie orientale de la république de Touva.L’élevage des Saïan a suscité depuis longtemps l’intérêt des chercheurs car il est à la fois le plus méridional et l’un des plus anciens connus puisque ses traces remontent à l’âge du bronze(Kyzlasov 1952). Au cours du XXe siècle l’élevage de rennes tožu a connu deux crises dramatiques: la collectivisation menée en 1949 à 1 Cette étude s’appuie sur deux enquêtes menées chez les Tožu en juillet-août 2008 et en février 2011, grâce au soutien de la Fondation Fyssen et du Groupe de recherche international « Nomadisme, sociétés et environnement en Asie centrale et septentrionale». J’exprime ma gratitude à l’administration de la région tožu pour son aide ainsi qu’aux éleveurs qui m’ont accueilli.Je remercie pour leur lecture et leurs remarques pénétrantes Jean-Pierre Digard, Roberte Hamayon, Frédéric Keck et Alexandra Lavrillier. 1
la suite de l’entrée de Touva dans l’URSS (1944), puis dans les années 1990 la privatisation qui a vu le cheptel s’effondrer de 90%.Les maladies des rennes étant intimement liées au mode de vie des éleveurs, elles ont constitué un enjeu politique important pour le pouvoir soviétique. On examinera dans cet article quelles réponses à la double menace ont été apportéespar les Tožu dans le contextede ces bouleversements historiques. Par cette approche, on tenterad’apporter un éclairage surles origines de la catastrophe récente traversée par les éleveurstožu.Un élevage nomade entre piétin et loups Aujourd’hui 35 familles d’éleveurs tožusont enregistrées officiellement, pour un cheptel total d’environ 1100 rennes.Les éleveurs sont devenus indépendants de fait après la mise en liquidation des sovkhozes en 1996: même lorsqu’ils sont enregistrés dans de fantomatiques coopératives, ils sont libres de choisir leurs itinéraires de nomadisation, d’abattre leurs rennesquand ils le souhaitent et de tuer les prédateurs qui les menacent. Le service vétérinaire par hélicoptèrequi fonctionnait à l’époque soviétique a disparu, ce dont beaucoup d’éleveurs se plaignent. Les troupeaux sont aujourd’huide faible taille, variant pour la majorité entre vingt et cinquante têtes, ce qui correspond aux effectifs antérieurs à la période soviétique (Vainshtein 1980, 122).Les éleveurs tožu disent connaître individuellement leurs rennes, qui portent chacun un nom. On les utilise pour le transport, en monte ou en bât. En outre, du printemps à l’automne, les femelles fournissent du laitdont on fait du beurre et des fromages. Laviande de renne n’est consommée que rarement, les apports en viande étant plutôt fournis par la chasse. Il en allait de même en 1910 quand D.Carruthers visita les Tožutuer [les: « rennes] est considéré comme une extravagance tant qu'il y a du gibier » (Carruthers 1914, 220). À partir des descriptions de Carruthers, Tim Ingold a estimé que les rennes des Touvas sont « domestiques » au sens fort : ils font partie de la famille. Ingold nommetamingun tel système de relations « sociales » entre hommes et rennes où ces derniers figurent comme des « quasipersonnes ». Par opposition autaming,leherdingest une relation de production et de consommation de viande propre aux sociétés pastorales (Ingold 1986, 10).Les éleveurs contemporains ne visent pas la croissance mais plutôt la stabilité, cependant beaucoup éprouvent de grandes difficultés à maintenir le niveau de leurs troupeaux. Il n’est pas rare qu’un éleveur possédant trente rennes en voie dix tués par les loups en un an. En 2010, plusieurs troupeaux ont été divisés par deux, voire par quatre, tandis que les plus chanceux étaient stables ou augmentaient légèrement. Sept ou huit éleveurs ont cependant plus de cinquante rennes. Parmi eux, le vieil Oleg Oraj ool, particulièrement respecté dans la vallée du haut Iénisséï, est reconnu comme le plus gros éleveur mais aussi le plus expérimenté. Ayant débuté avec une vingtaine de bêtes après la chute du sovkhoze dont il était l’employé, il possède aujourd’hui un troupeau stabilisé autour de cent cinquante têtes. Il affirme que ses rennes sont épargnés par les attaques de loup et que les maladies connues au temps du sovkhoze ont « disparu ». Pour les Tožu la raisonde cette réussite est évidente : Oleg est un excellent connaisseur des rennes et de la taïga, qui sait choisir ses pâturages et itinéraires de nomadisation. Il représente pour tous un modèle, etc’est en tant que tel que nous décrirons ses méthodes. Établi en amont de tous les autres éleveurs, il ne craint pas de vivre à 150 kilomètres du premier village etd’endurerle climat rigoureux des montagnes,à 1200 mètres d’altitude au plus bas,pour permettre à sesrennes d’accéder aux meilleurs pâturages. Pour éviter le piétin (en touvadujug aaryydu sabot »), mais aussi pour assurer le« maladie renouvellement des lichens dont se nourrissent les rennes, Oleg nomadise une quinzaine de fois dans l’année. Outre ces déplacementssaisonniers, il modifie son circuit de nomadisation
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d’une année sur l’autreafin de ne pas revenir sur le même pâturage deux années de suite. Les vétérinaires (Rebrov 1962 ; Zhigunov 1968) décrivent le piétin comme une maladie infectieuse dont les agents se diffusent par les excréments des animaux et se maintiennent plusieurs années dans le sol, de sorte que sa meilleure prévention et son meilleur remède sont en effet le changement de pâturage (sur la compréhension évenk de ce processus, voir Lavrillier 2005). Le piétin est favorisé par un excès de chaleur l’été(Handelandet al.2010), tout comme la bronchopneumonie, une maladie non contagieuse (Zhigunov 1968). Les vétérinaires soviétiques, se souvient Oleg, soignaient la « maladie des poumons »,ökpe aaryy(bronchopneumonie), par une injection de pénicilline qui remettait les animauxd’aplomb en trois jours. Aujourd’hui que ces traitements ont disparu, Olegtraite les rennes avec des décoctionsd’herbes de la forêt, mais il reconnaît qu’elles ne sont pas toujours efficaces. Aussi s’efforcetil avant tout de prévenir la maladie en choisissant correctement ses estives. Comme tous les éleveurstožu, Oleg monte l’été sur les alpages, ce quilui permet de garantir la fraîcheur nécessaire à la bonne santé des rennes. « Si tu te mets dans de mauvais endroits, expliquetil, les rennes auront tout de suite la maladie des poumons. Ils étoufferont. Il faut choisir un lieu où il n’y a pas d’arbre, où le vent souffle jour et nuit.» Le vent aère le bétail et chasse les insectes qui fatiguent considérablement les rennes l’été et provoquent ou propagent des maladies. Afin de ne pas avoir à surveiller et à rassembler son troupeau trop souvent, ce qui demanderait des efforts excessifs et augmenterait les risques de maladies, les éleveurs sollicitent habilement le comportement etl’intelligence desanimaux. Oleg a choisi de nomadiser dans la vallée assez encaissée du Sajlyg, empruntant le même chemin lors de la montée printanière et lors de la descente automnale. Les montagnes abruptes qui entourent la vallée dissuadent les 2 rennes de s’éloigner. «J’ai une seule route ainsi, à l’aller et au retour. C’est mon habitude et c’est celle des rennes aussi, ils connaissent la route mieux que moi. Je les envoie vers l’estive et ils y vont, je n’aurai pas besoin de les chercher.Les animaux ont appris la route» « [öörenip algan] ». Les éleveurs reconnaissent même que les rennes peuvent se mettre en route sans son interventiondès qu’il fait chaud. C’est alors le troupeau qui donnele signal du départ de la nomadisation.L’hiver,Oleg alterne entre cinq cabanes qu’il a récemment construites dans les vallées boisées d’affluents du haut Iénisséï.Connaissant parfaitement les enneigements relatifs habituelsdes cinq campements, il choisit l’un ou l’autre en fonction des chutes de neige afin de garantir une hauteur de neige idéale, aux alentours de 60 cm. La neige ne doit être ni trop haute afin que les rennes puissent atteindre le lichen en la creusant de leurs sabots, ni trop basseafin qu’ils ne s’éloignentpas trop rapidement. La régiond’altitudenomadise Oleg est toujours plus enneigée que celle des autres éleveurs, ce qui explique, selon lui,l’absence des loups qui sont ici gênés dans leurs déplacements. L’éleveur compte aussi sur la vigueur des mâles pour défendre les troupeaux contre les loups, ce qui rappelle cette observation d’Olsen à Touva en 1914: « même quand ces fauves sont nombreux, on fait peu de chose pour venir en aide aux rennes qui doivent se débrouiller tous seuls. » (Olsen 1921, 101). La réponse des éleveurs aux menaces interne et externe consiste donc à utiliser de façon avisée et efficace sa connaissance de l’environnement et les compétences des animaux eux mêmes. Plutôt que de fixer les rennes, clôturer leurs pâturages ou les soigner par des médicaments, ils préfèrent recourir aux dispositions du relief, aux variations microclimatiques et à la mémoire animale. Dans ce type d’élevage, la fonction de «contrôle du troupeau », définie par Dwyer et Istomin comme le maintien de sa cohésion et de sa maniabilité (Dwyer & Istomin 2008, 529) est
2 Cette utilisation de barrières naturelles a aussi été décrite chez les Tofalar au début du XXe siècle (Petri 1927). 3
partagée entre les humains et les animaux euxmêmes. Dès la naissance, on distribue aux faons sel et sucre à la main, afin qu’ils éprouvent du plaisir au contact des hommes. Adultes, les rennes parcourent des kilomètres pour revenir au campement goûter le sel qu’on leuroffre dès qu’ils se présentent et lécher l’urine humaine collectée dans des pissotières spécialement construites pour satisfaire et encourager leur gourmandise. La plupart dutemps, les Tožu ne surveillent pas leurs rennes, mais comptent sur leur capacité à s’orienter dans l’espace, à se rassembler autour de « meneurs »(baštančy)et à revenir d’euxmêmes près des campements pour s’yrégaler. Ce type de contrôle partagé qui est au centre de l’élevage de rennes chez les Tožu impliqueunmode de relation fondé sur l’autonomie de l’animal.Dans un élevage fondé sur l’autonomie animale, les éleveurs présument et stimulent chez les animaux des compétences leurpermettant d’exercer un rôle actif dans leurs interactions avec les hommes et le milieu. Ce mode relationnel réapparaît sur le plan rituel. Pour lutter contre les maladies des rennes et des humains, ou pour s’en prémunir, les éleveurs consacrent dans leur troupeau, avec ou sans l’aide d’un chamane, un renne particulier appeléydyk« sacré » (Stépanoff 2011). Son rôle est de participer activement aux rituels. Supposé « garder » le campement, le renneydyk, le plus souvent une femelle ou un mâle castré, est laissé libre, n’est pas utilisé et, point important pour notre sujet, n’est jamais attaché. Généralement il suffit d’attacher une femelle pour que ses petits restent à proximité, ainsi que les petits de ses filles si elles ont déjà mis bas. Maintenir une femelle non attachée ne signifie pas seulement qu’on ne pourra pas la traire, mais aussi que sa descendance sera difficilement contrôlable. À l’échelle d’un troupeau de quelques dizaines de bêtes, les conséquences sur le comportement général des rennes peuvent être sensibles. Il est intéressant de noter que, selon les conclusions d’un vétérinaire soviétique sur le piétin (nécrobacillose), la meilleure méthode de lutte contre cette maladie chez les rennes est le « pâturage libre » en troupeau dispersé (Rebrov 1962, 27). Ainsi iln’est pas impossible que la pratique de la consécration des rennes ait un effet réel sur la santé des troupeaux.Ce qui est certain, c’est que, sur le plan psychologique,cette tradition contribue activement à la transmission et la stabilisation chez les éleveurs tožu d’unmode de relation à l’animal qui lui accorde autonomie et responsabilité.Collectivisation en pays tožuPar les techniques de gardiennage, la taille des troupeaux et le style de nomadisation, le système tožu contemporain est très semblable à l’élevage de type Saïan de la période pré soviétique(Olsen 1921; Petri 1927; Vajnštejn 1961).D’une façon générale, on peut affirmer que, pour les éleveurs contemporains comme pour leurs ancêtres, la meilleure réponse aux menaces internes et externes pesant sur leur bétail est le recours àl’autonomie animale.Cette continuité ne doit pas cacher des changements radicaux : les nomades vivant en contact avec les rennes ne sont plusqu’unemaigre minoritéde la population tožu, gardiens d’un chepteldivisé par dix par rapport à son niveau de 1931 (Vainshtein 1980, 122). Tout s’est joué pendant la période intermédiaire, celle de sovkhozes, qui a introduit des rapports nouveaux aux rennes répondant de façon différente aux menaces interne et externe. Alors que l’élevage contemporain souffre beaucoup plus des loups que des maladies, les sovkhoziens tožu retraitésassurent au contraire que des épizooties frappaient régulièrement leurs troupeaux tandis que la menace des loups était bien maîtrisée. Pour comprendre ces changements, il fautexaminer brièvement comment l’élevage derennes a été réorganisé durant la période soviétique.
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Au printemps 1949 furent formés à Tožufermes collectives deux kolkhozes (« ») intitulés « Premier Mai » et « Touva soviétique» (Vajnštejn 1961, 195).De nombreux éleveurs réfractaires fuirent en Mongolie, de sorte que le cheptel de rennes en pays touva chuta de 8 000 en 1945 à 3 100 en 1950. Lors d’uneexpédition en 1951,l’ethnologue russe S.Vajnštejn a rendu visite au campement d’unetoute jeune « brigade » kolkhozienne. Les rennes y étaient désormais considérés comme une propriété collective, tandis que les humains se trouvaient intégrés à une hiérarchie de type militaire. Le chef de la brigade expliquait ainsiles changements intervenus dans l’élevage: «Autrefois, il n’y avait pas de berger pour les garder et de nombreux rennes mouraient du fait des prédateurs. Trois ou quatre loups pouvaient tuer de nombreux rennes en un an(…). Maintenant le troupeau est protégé jour et nuit par des bergers qui se relaient. Les loups vont être furieux !(…) Nous les castronsdifféremment, scientifiquement, nous les soignons d’une façon nouvelle, avec des médicaments. Il y a un vétérinaire. Les troupeaux des campements étaient petits, rarement une centaine de têtes, maintenant dans notre troupeau il y a plus de 500 rennes. » Mais le brigadier reconnaissait aussi les inconvénients de la nouvelle méthode : « Pour être sincère, je ne sais pas encore si ce mode de pâturage est meilleur ou moins bon. Il est plus difficile de changer en permanence de pâturage, or c’est indispensable.»(Vajnštejn 2009, 134). En effet des troupeaux plus nombreux épuisent plus rapidement les pâturages et exigent donc plus de déplacements.On voit que c’est principalement la lutte contre les loups qui motivait la nouvelle technique de gardiennage adoptée. La prévention sanitaire n’intervenait pas à ce niveaucar les maladies devaient désormais être traitées par voie médicamenteuse sous la conduite d’un vétérinaire disposantd’une tente sur le campement.La surveillance permanente des troupeaux sur pâturage, inspirée des élevages de toundra, fut une expérience rapidement abandonnée. Dans les souvenirs des anciens sovkhoziens que j’ai pu recueillir, les rennes paissaient le plus souvent sans surveillance comme avant la collectivisationet n’étaient recherchés et réunisqu’en cas d’absence prolongée. En revanche les effectifs des troupeaux restèrent très supérieurs à ceux de l’époque précédente. Dans les années 1980, chaque brigade se divisait en trois ou quatre « maillons »(zveno) réunissant chacun six ou sept familles responsables chacune d’un troupeau de 300400 rennes. Le troupeau soviétique moyen avait donc la taille desrares troupeaux d’éleveursriches avant la collectivisation. L’élevageobéissait à des objectifs planifiés de production de viande destinée à la vente dans la ville de Krasnoïarsk. À chaque automne les éleveurs menaient les rennes à l’abattoir, construit à proximité du village. Les itinéraires de nomadisation de chaque famille étaient décidés tous les ans par la brigade, ellemême soumise à la direction du sovkhoze située au village. Censés être sédentarisés, les éleveurs devaient fréquemment se rendre au village dont toute leur activité dépendait. En 1969 les kolkhozes furent transformés en sovkhozes, «fermes d’État», les rennes devenant propriété d’État et les éleveurs desemployés de l’État. Cette densification des troupeauxdoublée d’une fréquentationdes villages régulière s’est accompagnée d’importantes épidémies. Les anciens éleveurs confirment tous que les maladies faisaient des ravages en raison de l’importance du cheptel. Oleg se souvient que le piétin emportait 100 à 120 bêtes chaque année dansle massif d’Ödügen. Après avoir atteint un maximum de 14 500 têtes en 1981, le cheptel touva retomba à 10 600 têtes en 1984, signe de l’échecde la densification. Ce recul statistique est certainement l’effet des épidémies de piétin 3 dont les éleveurs gardent le souvenir . 3 Les Tožuayant fui en Mongolie pour échapper à la collectivisation ont, de leur côté,fait l’objet d’une politique d’assimilation avecles pasteurs mongols, ce qui a entraîné la contamination de leurs rennes par l’anaplasmose, une maladie du mouton inconnue jusque-là chez le renne (Haighet al.2008; voir Jernsletten & Klokov 2002, 150). 5
Entre le risque interne du piétin et le risque externe des prédateurs et des fuites, c’est clairement le second qui semble plus redouté par les organisateurs des kolkhozeset c’est pour lui faire face que le gardiennage est repensé.L’«extermination des loups » (Zhigunov 1968, 314325) est en URSS une tâche planifiée, réalisée principalement par le dépôt de grandes quantité de poisons et par la chasse aérienne. Les éleveurs tožu n’ayant pas à s’en préoccuper individuellement, on ne leur remettait qu’un fusil pour 6 ou 7 familles. D’après les éleveurs, les dépôts de poison sont aujourd’hui interdits en raison des contaminations qu’ils provoquaient dans l’ensemble de la chaîne alimentaire.Les changements induits par la collectivisation ont été très profonds. Audelà de la relation de propriété sur le bétail, furent sapés les rapports personnels par lesquels chaque renne connaissait son maître et chaque maître ses rennes, les uns et les autres partageant les tâches du maintien de leur cohabitation. La collectivisation a redistribué non seulement le bétail, mais aussi les compétencesnécessaires à l’activité d’élevage. Réduits à un rôle de berger de rennes devenus une marchandise, les éleveurs tožuont été déplacés de leurs territoires de naissance pour travailler dans d’autres régions qu’ils connaissaient peu, sur des itinéraires qu’ils n’avaientpas choisis. Le soin des rennes malades est devenu une science appartenant au vétérinaire. La chasse et la lutte contre les prédateurs ne relevaient plus des compétences des éleveurs, privés de fusils. Les rennes, écartés de cette redistribution entre humains, passent du rang d’agents à celui de produits.On constate d’ailleurs que, dans leurs ouvrages, les théoriciens soviétiques de l’élevagene prêtent aux rennes ni initiatives, ni intelligence, ni capacité d’apprentissage, ils indiquent seulement des manières desusciter chez les animaux des « réflexes conditionnés» d’obéissance à l’audition de cris humains(Borozdinet al.1990, 138 ; Zhigunov 1968, 80). En opérant cette réorganisation, les créateurs des sovkhozes à Touvas’efforçaient de faire passer les Tožu d’unmode de subsistance centré sur la chasse montée à dos de renne à un élevage pastoral spécialisé dans la production de viande. Ils appliquaient là un modèle conçu en URSS dès les années 1920 pour les pasteurs nomades de la toundra. Afin de mieux comprendre l’origine et les enjeux théoriques de ce modèle, il nous faut revenir brièvement sur cette période déterminante pour les destinées de l’ensemble de l’élevage de rennes en Asie du nord. L’industrialisation soviétique : passer de l’élevage« naturel »à l’élevage« culturel » A partir de 1925, le jeune État bolchévique prend en main la « rationalisation» de l’élevage de rennes, marquant une rupture avec la politique laxiste antérieure qualifiée de « Laissez faire, laissez passer » (Dmitriev 1925,105, en français dans le texte). À cette époque, les théoriciens du changement considéraient en effet que, auparavant, « les Samoyèdes n’ont jamais mené d’élevage de rennes si peu rationnel que ce soit; ils ne traitaient pas cette activité comme l’exige un calcul commercial correct, mais pratiquaientplutôt l’élevage de rennes sous sa forme naturelle, dans une perspective‘poéticoquotidienne. » (ibid.106). Les grands troupeaux samoyèdes (nénetses) étaient la proie d’épizooties de charbon(sibirskaja jazva)qui pouvaient emporter jusqu’à 200000 rennes. Une campagne coûteuse mais nécessaire d’éradication des maladies permettrait, espéraient les spécialistes,d’envoyer les surplus vers les villes pionnières et de nourrir ainsi «l’effort de colonisation des toundras du Nord» (ibid. 112). L’élevage ne pourracommercial »it devenir « (tovarnyj)qu’en s’«industrialisant » par la construction d’abattoirs et de conserveries (ibid.109).Ainsi s’accomplirala transitionit «
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d'un élevage de renne primitif et naturel à un élevage de renne culturel et industriel. » (Grjuner 1926, 49). Cette marche des rennes et de leurs éleveurs de la « nature » vers la « culture» s’est opérée dans les faits par l’établissement d’unsystème de contrôle généralisé : à la fois garde jour et nuit des troupeaux par des bergers, repérage par avion des bergers enregistrés dans des fermes collectives, contrôle général de l’élevage par des zootechniciens et des vétérinaires et 4 surveillance des vétérinaires par le pouvoir politique . La prise de contrôle commençait par le rassemblement dans des fermes collectives des troupeaux et de leurs éleveurs habituellement dispersés sur de grandes étendues dans la steppe ou la taïga. La collectivisation commencée en 1929 suscita une vive résistance. Au total la Russie perdit au tournant des années 1930 700 000 rennes, en grande partie abattus par les éleveurs euxmêmes (Jernsletten & Klokov 2002, 28). Afin d’améliorer la rentabilité des fermes collectives, on lançadans les années 1950 une campagne de « regroupement »(ukrupnenie)Plus grands sont les troupeaux,. « moins il y a de pertes non productives. » Chez les Nénetses, les kolkhozes furent activement regroupés, leur nombre étant presque divisé par deux entre 1948 et 1960 (Stammler 2006, 142). Or cette politique connutd’abord des effets inverses à ceux attendus: bien que les statistiques publiées à ce sujet soient évidemment rares, il apparaît clairement que la création de très grands troupeaux favorisa une propagation incontrôlée de maladies, en particulier de piétin.Alors que la lutte contre le charbon, l’une des justifications de la «rationalisation », avait été un succès, le piétin demeurait sans remède vétérinaire. Dans la région nationale nénetse, l’unedes plus richesen rennes, le nombre d’animauxtués par la maladie fut multiplié par douze entre 1950 et 1955 (Rebrov 1962, 3). En 1956, le kolkhoze nénetse « XXIIe Congrès du PC d’Union soviétique » perdit par le piétin autant de rennesqu’il en fournissait à l’Étatpour abattage. Les élevages réorganisés selon les méthodes les plus modernes ne furent pas épargnés, bien au contraire: un sovkhoze d’Nénetses du Yamal« avantgarde » chez les perdit en 1956 entre 40 et 50% de ses rennes du fait du piétin, alors que les élevages tchouktches ordinaires ont une perte annuelle avoisinant 10%(ibid.). De telles pertes constituent une menace pour la survie même des troupeaux. Malgré ces difficultés, les gros troupeaux restèrent le modèle donné à imiter par les théoriciens. Même en région de taïga,comme chez les Tožu, on affirmaitla plus haute que productivité (calculée en jours de travail pour 100 kg de viande) était atteinte avec des troupeaux de 15001800 rennes. Le modèle de gardiennage jugé le plus efficace, le « pâturage contrôlé »(upravljaemyj vypas),se pratiquait sur des pâtures clôturées permettantd’éviter les fuites de rennes et les attaques de prédateurs et d’augmenter la productivité du travailen réduisant le nombre de bergers (Borozdin, et al.1990, 139140). Ce type d’élevage ne pouvait être autonome car il nécessitait un approvisionnement des rennes en fourrage, enrichi notamment en farines de poisson (ibid.120). Or à la fin des années 1980, les vétérinaires soviétiques constataient qu’un nombreexcessif de rennes maintenus en enclos entraînait une brutale augmentation des maladies et des pertes sévères (ibid., 140). L’expérience des pâturages clôturés n’a pas été tentée à Touva, en revanche d’après les souvenirs des éleveurs, il est arrivé lors des recensements du cheptelque l’on enferme les rennes dans des étables. « Les rennes se frappaient la tête contre les murs. Ils devenaient fous » se souviennent les éleveurs. Traumatisés par cette expérience, les cervidés ne revenaient plus au campement après avoir été relâchés mais tendaient au contraire à fuir les humains. Un excès de contrôle avait donc pour conséquence de rendre le troupeau incontrôlable.
4 Les exécutions de vétérinaires accusés de propagation d’épizooties ont été massives en URSS dans les années 1930 (Conquest 1995, 261). 7
De façon très significative, les théoriciens soviétiques tendaient souvent à attribuer la responsabilité des épidémies à une contamination des rennes domestiques par des rennes sauvages et des prédateurs. Pourtant, comme le souligne D.Klein, ces soupçons n’ont guère de fondement empirique car l’on sait au contraire que ce sont plutôt les rennes domestiques qui contaminent les rennes sauvages (Klein 1980, 749752 ; Jernsletten & Klokov 2002, 63). Il n’en reste pas moins qu’afin d’éviter tout contact avec les rennes sauvages, on alla jusqu’à recommander de clôturer les réserves naturelles où se trouvaient des populations de rennes sauvages (Kleinibid., 754). Ainsi, ce que nous avons appelé menace interne était identifié par les autorités sanitaires comme un effet secondaire d’une menaceexterne. Outre le danger infectieux présumé, il est également clair que les échanges entre sauvages et domestiques ne pouvaient apparaître que comme un frein à latransition d’un élevage « primitif et naturel » à un élevage « culturel ». La politique gouvernementale visa ainsi à l’éliminationtotale des rennes sauvages dans les régions fréquentées par les rennes domestiques (Kleinibid.). On recommandaaux éleveurs d’éviter les unions entre rennes sauvages et rennes domestiques, les faons croisés étant réputés incontrôlables (ibid.). Bref toute une série de mesures devaient établir des frontières nettes et infranchissables à l’intérieur decette zone de confusion entre sauvage et domestique qu’est l’élevage de renne traditionnel. Alors qu’autrefoisles risques liés à la consanguinité étaient évités naturellement grâce aux unions avec les rennes sauvages, que lesTožuconsidéraient comme très bénéfiques (Olsen 1921, 90), les autorités organisèrent à l’époque soviétique la venue à Touva de reproducteurs issus des troupeaux domestiques des Évenks de Iakoutie, mais leur acclimatation fut un échec. De nos jours les avis sont partagés sur la possibilité de garder des faons issus du croisement de domestiques et de sauvages. Un éleveur comme Oleg se réjouit de tels cas, car les « petits de sauvages », quoique farouches, sont plus hauts sur pattes et plus vigoureux. Conclusion Les techniques de gardiennage soviétiques visaient à répondre à la menace externe des attaques de prédateurs et des fuitesplutôt qu’àla menace interne des maladies. Le souci prioritaire de contrôler, de clôturer et d’éviter les contacts avec l’extérieur n’est pas fortuit. Il est concomitant d’une politique de sédentarisation des éleveurs qui naguère traversaient librement la frontière mongole. Et si l’on se souvient que l’invention de la surveillance permanente des troupeaux à Touva en 1949 se produitau moment où l’URSS atteint le maximum de sa population concentrationnaire avec deux millions et demi de détenus (Werth 1993), on devine qu’il a pu exister en contexte totalitaire un rapport étroit et insoupçonné entre « domestication des animaux » et «traitement d’autrui», pour reprendre les termes de Haudricourt (1962). Les autorités soviétiques sont parvenues à éradiquer les épidémies dévastatrices de charbon et à mettre les loups provisoirement hors d’état de nuire. Mais ces victoires n’ont été possibles que par l’édification d’un vaste système d’interdépendances et de contrôle au sein duquel les éleveurs ont été privés de leur autonomie et de la possibilité d’un rapport personnel aux animaux. Gestion du croît et des pâtures, défense contre les prédateurs, connaissances botaniques, zoologiques, climatiques et topographiques, capacitésd’analyse et de prise de décision, toutes ces compétences nécessaires à la préservation des troupeaux ont été réparties entre divers spécialistes dans un souci de performance. Une cognition distribuée en a évacué une autre : le partage des compétences entre humains et animaux a fait place à une division du travail entre humains assistés par diverses technologies : écoles agricoles, livres, cartes satellitaires, médicaments, hélicoptères, radios. Chez les Tožu, ces technologies ont
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aujourd’hui disparu et lorsque le bétail d’État a été privatiséet distribué aux membres des sovkhozes, la plupart d’entre eux étaient incapables de s’en occuper euxmêmes. Ainsi s’explique la disparition de 90% des rennes: vendus, mangés par leurs nouveaux maîtres, emportés par les loups, les rennes sauvages et les maladies (voir Donahoe 2004). Les rares éleveurs qui parvinrent à maintenir un élevage viable, épargné par les maladies comme par les prédateurs, sont ceux qui ont su se détacher de l’emprise des villages et créer un équilibre souple associant intimement leurs compétences cognitives environnementales à celles de leurs rennes. Borozdin, E.K. , V.A. Zadrobin & A.S. Vagin  1990Severnoe olenevodstvo. Leningrad, Agropromizdat, 238 p. Carruthers, Douglas  1914Unknown Mongolia. A record of travel and exploration in North-West Mongolia and Dzungaria.T.1. London, Hutchinson & Co., 318 p. Conquest, Robert  1995La Grande Terreur, les purges staliniennes des années 30. Précédé de Sanglantes moissons, la collectivisation des terres en URSS, Trad. M.-A. Revellat & C. Seban. Paris, R. Laffont (Bouquins), 1049 p. Dmitriev, D.  1925 Severnoe olenevodstvo i ego èkonomika.Severnaja Azija, 5-6, pp. 105-114. Donahoe, Brian  2004A line in the Sayans: history and divergent perceptions of property among the Tozhu and Tofa of South Siberia, Indiana University, Thèse de doctorat. Dwyer, M. J. & K. V. Istomin  2008 Theories of nomadic movement: A new theoretical approach for understanding the movement decisions of Nenets and Komi reindeer herders.Human Ecology, 36 (4), pp. 521-533. Grjuner, S.A.  1926 K voprosu o statistike olenevodstva.Severnaja Azija, 4, pp. 44-60. Haigh, J. C., V. Gerwing, J. Erdenebaatar & J. E. Hill  2008 A novel clinical syndrome and detection of Anaplasma ovis in Mongolian reindeer (Rangifer tarandus).Journal of Wildlife Diseases, 44 (3), pp. 569-577. Handeland, K., M. Boye, B. Bergsjo, H. Bondal, K. Isaksen & J. S. Agerholm  2010 Digital necrobacillosis in Norwegian wild tundra reindeer (Rangifer tarandus tarandus).Journal of Comparative Pathology, 143 (1), pp. 29-38. Haudricourt, André  1962 Domestication des animaux, culture des plantes et traitement d'autrui. L'Homme, 2 (1), pp. 40-50.
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