Jean DE LIGNE

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NOTICE SUR Jean DE LIGNE MEMBRE DE L'ACADÉMIE Né à Bruxelles le 17 décembre 1890, décédé à Bruxelles le 25 juin 1985. Il n'est pas simple pour moi d'évoquer la figure de Jean De Ligne devant un auditoire dont une partie au moins l'a connu bien mieux que moi, soit comme interlocuteur dans le débat qui a dominé l'architec­ ture moderne tout au long du siècle, soit comme pro­ fesseur vénéré, soit encore comme membre très actif de notre Compagnie.
  • moderne aux dogmes sains
  • trajectoire de l'homme et du théo­ ricien de l'architecture urbaine
  • architecture moderne en bel­ gique
  • éditions des archives d'architecture moderne
  • architecture conformiste au service de la classe privilégiée
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Publié le : lundi 26 mars 2012
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NOTICE SUR
Jean DE LIGNE
MEMBRE DE L'ACADÉMIE
Né à Bruxelles le 17 décembre 1890,
décédé à Bruxelles le 25 juin 1985.
Il n'est pas simple pour moi d'évoquer la figure de
Jean De Ligne devant un auditoire dont une partie au
moins l'a connu bien mieux que moi, soit comme
interlocuteur dans le débat qui a dominé l'architec­
ture moderne tout au long du siècle, soit comme pro­
fesseur vénéré, soit encore comme membre très actif
de notre Compagnie. Certains d'entre vous ont
encore au fond des yeux la prestance de cet homme de
haute stature, sa réserve souriante et sévère à la fois ;
beaucoup d'entre vous doivent encore avoir dans
l'ouïe le timbre de sa voix empreinte d'une passion
retenue, d'une brusquerie parfois brutale, d'une exi­
gence inlassablement reformulée.
Cette évocation est d'autant plus difficile qu'il
faut dès l'abord constater la disparition presque
totale des archives de Jean De Ligne. En cessant son
activité professionnelle en 1965, il a détruit en effet
les dossiers, les plans et les témoins graphiques de sa www.academieroyale.bewww.academieroyale.be
production architecturale, témoignant ainsi d'une
volonté d'effacement qu'il a manifestée à maintes
reprises et qui correspond à une vision du monde
dans laquelle les choix de la collectivité s'imposent
au destin individuel. Les sentiments de modestie, de
réserve et de rigueur, qui ont sans doute inspiré ces
destructions, ne suffisent cependant pas à les justi­
fier. Car de telles archives constituent une partie
importante de la mémoire d'une époque ; loin d'être
poussière et vanité, elles gardent en elles la subs­
tance vivante dont se nourrit l'effort créateur et sans
laquelle le progrès et l'ouverture sur l'avenir se trou­
vent singulièrement compromis.
Peu de temps avant la mort de Jean De Ligne,
les Éditions des Archives d'Architecture Moderne,
dont on connaît la haute tenue documentaire et cri­
tique, avaient envisagé avec lui-même, la publication
d'une monographie consacrée à son œuvre. Faute de
documents cependant le projet a dû être abandonné.
Pour la même raison le portrait que je tente de
tracer ne pourra être qu'imprécis, étayé par quel­
ques images seulement, rares et disparates. Heureu­
sement, les écrits de Jean De Ligne, relativement
nombreux, grâce surtout aux communications qu'il
a faites devant la Classe des Beaux-Arts, permet­
tront de suivre la trajectoire de l'homme et du théo­
ricien de l'architecture urbaine.
La vie de Jean De Ligne a été longue et appli­
quée. Né à Bruxelles en 1890 d'un père qui exerçait www.academieroyale.be
dans le quartier du Botanique le métier de peintre-
décorateur, sa date de naissance marque exacte­
ment le début du renouveau architectural en Belgi­
que, avec les premières œuvres de Victor Horta et
les premiers écrits de Henry van de Velde. L'orien­
tation néo-classique de ses études d'architecture à
l'Académie de Bruxelles sous la direction de
Ernest Acker, suscite en lui un besoin paradoxal de
sobriété et un désir d'explication des fonctions et
des formes constructives qui le marqueront dura­
blement. En 1912 déjà il construit sa première
maison rue Liétard à Woluwe St. Pierre, dans
laquelle il s'installe avec sa jeune épouse et qu'il ne
quittera plus jusqu'à sa mort. Cette maison, ainsi
que la série d'habitations réalisées dans les environs
immédiats au cours de la même période, expriment
le choix initial auquel il restera fidèle toute sa vie,
à savoir la recherche d'une concordance aussi par­
faite que possible entre une conception rationnelle
et une esthétique obéissant aux lois profondes de la
tradition.
Gravement blessé sous les forts de Liège, Jean
De Ligne se retrouve dès le début de la guerre pri­
sonnier en Allemagne. Dans le cadre des échanges
organisés par la Croix Rouge Internationale, il est
interné comme grand malade en Suisse. Il profite de
sa convalescence pour écrire une étude fouillée sur
la formation et la reconstruction de la ville d'Ypres,
qui avait été détruite à 100 %. Le problème de la
reconstruction d'Ypres a focalisé l'attention des www.academieroyale.be
architectes et faisait l'objet durant les années 1917-
1918, à l'initiative de Huib Hoste et sous le regard
vigilant du Comité Néerlando-Belge d'Art Civique,
dirigé par Louis Van der Swaelmen, d'une très large
enquête et d'un débat passionné parmi les artistes,
les architectes et les responsables politiques de l'épo­
que.
Je me propose de revenir dans la dernière partie
de mon exposé sur cette étude fort importante dans
l'œuvre de Jean De Ligne. Mais il me semble signifi­
catif de noter déjà qu'elle est dédiée « A mon frère
de Flandre, volontaire de guerre » et qu'elle est
placée, comme 27 ans plus tard son étude pour la
reconstruction de Tournai, sous l'invocation de la
figure légendaire de Ulenspiegel. Il se réfère à la
prose poétique de Charles De Coster dans la cita­
tion « Ne pleurons pas, frères, dans les ruines et
dans le sang fleurit la rose de liberté ». Connaissant
l'extrême retenue de Jean De Ligne, et le soin qu'il
a toujours pris de voiler ses sentiments, on ne peut
s'empêcher d'entendre comme un message dans ces
paroles et dans la transcription qu'il donne, en exer­
gue d'un article qui date de 1941, du nom de Ulens­
piegel, à savoir « Ik ben u lieden spiegel » ('). Car il
y a dans cette version, que l'on pourrait traduire
approximativement par « Je suis de vous, genre
humain, le miroir », et dans laquelle l'image tradi-
(') Jean De Ligne : Régionalisme ?, in Reconstruc­
tion, n° 3, 1941, p. 28. www.academieroyale.be
tionnelle du hibou et du bouffon s'estompe, comme
un appel pressant à la compréhension et à la luci­
dité. Je ne sais si une telle interprétation se justifie
d'un point de vue linguistique, mais je la crois inten­
tionnelle de la part de l'auteur, et je pense pouvoir
affirmer qu'elle éclaire de l'intérieur son œuvre et sa
pensée.
Les plaies de la guerre, les promesses faites aux
combattants sur les champs de bataille, l'influence
grandissante du parti des ouvriers dans le pays, la
nécessité de reconstruire les régions dévastées, de
reconstituer un logement populaire décent, mais
aussi les polémiques violentes déclenchées par une
poignée d'urbanistes et d'architectes d'avant-garde,
ont conduit les autorités politiques à tenter la réali­
sation de la formule des cités-jardin, capable selon
l'idéologie de l'époque, « de loger tous les hommes
d'une façon digne d'êtres humains » et comme « la
base toute nouvelle pour toute urbanistique
2future » ( ). L'objectif était indubitablement de créer
dans la foulée un habitat collectif qui briserait le
carcan d'une architecture conformiste au service de
la classe privilégiée. C'est ainsi que la toute jeune
Société Nationale des Habitations à Bon Marché a
été autorisée de lancer un certain nombre de con­
cours publics, dont Jean De Ligne remportait en
1919 celui de la cité-jardin de Zaventem, et en 1920
2( ) Louis VAN DER SWAELMEN, Les deux « pôles » de
l'urbanisme, in La Cité, n° 4, février/mars 1921, p. 83. www.academieroyale.be
ceux de Woluwe St. Pierre et d'Auderghem. Par ces
succès il se voit propulsé comme interlocuteur des
architectes les plus actifs de l'époque, mais en même
temps il se trouve à une croisée de chemins. Ses
interlocuteurs se partagent en effet en deux clans
violemment opposés : d'une part les « modernistes »
tels que Victor Bourgeois et Huib Hoste, qui visent
d'une manière explicite à une rupture radicale avec
le passé par une systématisation collectiviste de la
construction et de l'esthétique architecturale, d'autre
part les « régionalistes », dénomination fort impro­
pre, me semble-t-il, pour désigner une lignée d'archi­
tectes tels que Antoine Pompe, Fernand Bodson,
Jean J. Eggericx. Jean De Ligne a pris une même
direction, comme eux épris de la conception ration­
nelle et convaincu de la nécessité de créer un habitat
social digne de l'homme, tout en étant cependant
soucieux d'insérer cet habitat dans une continuité
urbaine et historique.
Une anecdote, rapportée par un des anciens
élèves de Jean De Ligne, marque l'extraordinaire
rectitude du caractère réputé rigide de cet homme
avant tout honnête envers lui-même. Examinant
l'ensemble des projets exposés pour le concours de
la cité-jardin de Zaventem, il était arrivé à la conclu­
sion que la proposition de Louis H. de Koninckx,
qu'il ne connaissait pas à l'époque, était meilleure
que son propre projet, pourtant primé. Il n'hésita
pas d'aller trouver ce confrère inconnu, de lui faire www.academieroyale.be
part de son estime, et de lui dire que la réalisation
devrait lui revenir.
Lorsqu'en 1919 Louis Van der Swaelmen fonde
avec une dizaine d'architectes, d'ingénieurs et de
paysagistes, la Société des Urbanistes Belges, Jean
de Ligne est du nombre avec Bodson et Hoste. On
retrouve ultérieurement dans ses écrits et dans son
enseignement les trois principes fondamentaux for­
mulés dans le manifeste de la S.U.B., à savoir la
recherche de la perfection technique en toutes
choses, l'adaptation du domaine bâti aux caractéris­
tiques physionomiques de la région, la nécessité de
conférer un caractère actuel, c.-à-d. moderne, à l'es­
3thétique de tous les dispositifs urbains ( ). Ces
mêmes principes se trouvent réaffirmés, développés
et dramatisés quand la S.U.B, se transforme en 1923
en Société Belge des Urbanistes et Architectes
Modernistes, regroupant enfin la fine fleur de
l'avant-garde architecturale du pays. Au cours de
l'effervescence générale des idées, des réalisations et
des proclamations doctrinaires de l'époque, Jean De
Ligne cherche à exprimer une valeur d'équilibre et
de raison, également distante des positions extrêmes
de ses compagnons de lutte. Cela ne veut pas dire
que son désir de conciliation des points de vue
opposés trahirait une incertitude de conviction ou
même de duplicité. Le reproche, si injuste au demeu-
3( ) Pierre PUTTEMANS, Architecture moderne en Bel­
gique. Édition Marc Vokaer, Bruxelles 1974, p. 123. www.academieroyale.be
rant, que l'on a pu lui adresser d'avoir « commencé
à jouer de cette corde raide où il se promènera sa vie
4durant » ( ), est d'autant plus inexplicable que l'on
possède des textes sous sa signature, parus dans les
revues La Cité et L'Émulation dont il était un des
rédacteurs les plus assidus, qui expriment dans des
phrases ciselées un radicalisme qui ne cède en rien
devant celui de Victor Bourgeois par exemple. Il
n'hésite pas d'écrire en mars 1926 : « L'idée du pro-
ductivisme et du travail sera maîtresse de l'heure et
sera aussi profonde, aussi grande, peut-être, que
e 5
l'idée de Dieu au XIII siècle » ( ), ou encore « L'ar­
chitecture moderne aux dogmes sains..., rejette toute
forme et toute ornementation superflue et, dans ces
principes dominants qui la caractérisent et qui la
situeront dans le temps, elle accuse une sorte de
« luthérianisme architectural ». Cette architecture
6plaira ou ne plaira pas. Peu importe... ( ).
Membre de la Société Centrale d'Architecture de
Belgique dès 1921, il en est nommé secrétaire en
1926 et en assume la présidence en 1932, peu après
avoir pris une part importante à la série mémorable
de conférences de la S.C.A.B, au cours desquelles les
thèses du moment se sont confrontées avec une
grande vivacité. Il y exalte l'esthétique de la machine
4( ) Idem, p. 124.
5( ) Jean DE LIGNE, Il y a une architecture moderne,
in Le Document, mars 1926, p. 30.
6( ) Idem, p. 37. www.academieroyale.be
et proclame l'usine comme la cathédrale des temps
nouveaux. Il y expose une vision presque fataliste de
l'évolution du monde : « Cette révolution techni­
que » — écrit-il — a transfiguré en quelques années
l'état de la société dans laquelle sont nés et se sont
développés les principes directeurs nouveaux : coo­
pération, standardisation, taylorisation, rationalisa­
tion, productivisme... Aujourd'hui, quel que soit
leur régime politique : Monarchie, République, Dic­
tature civile ou militaire, soviétisme, tous les peuples
sont dominés par ces mêmes lois et leurs conséquen­
ces. Ils sont pris, happés, dans un même engrenage
qui régit le mouvement de l'évolution générale et
7dont personne ne pourra arrêter les rouages » ( ).
En cette période de réflexion intense, l'œuvre de
l'architecte se développe avec la prudence et l'obsti­
nation du bon sens. Jean De Ligne a la joie de voir
primer son projet présenté en 1927 au concours
pour le Palais de la Société des Nations à Genève,
conçu en collaboration avec Jean Hendrickx. Sa
volonté de dépouillement et sa recherche de la
monumentalité fonctionnelle se marquent dans les
façades des Usines Rémy à Wijgmaal, construites en
1929, dans un immeuble à appartements à Etterbeek
de la même année, et dans une habitation avenue
Hamoir à Uccle qui date de 1935. Des nombreuses
7( ) Les Conférences de la Société Centrale d'Archi­
etecture de Belgique, 2 partie. Contribution de Jean De
Ligne, in L'Émulation, n° 10, octobre 1931, p. 355.

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