Joseph Dufour à Mâcon Les débuts d'une carrière prestigieuse

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Académie de Mâcon - Georgette Pastiaux-Thiriat 18-11-2011 1 Académie de Mâcon 18 novembre 2011 Communication de Georgette Pastiaux-Thiriat Centre de documentation Joseph Dufour Tramayes (71520) Joseph Dufour à Mâcon Les débuts d'une carrière prestigieuse Je suis d'autant plus heureuse de venir parler à l'Académie de Mâcon de Joseph Dufour qu'il n'a pas été question dans votre assemblée du sujet qui va nous occuper, depuis le 5 juillet 1945 : ce jour-là, M. le docteur Armand y fit une communication intitulée : « Les papiers peints panoramiques et spécialement ceux de la maison Dufour de Mâcon, d'après la documentation de M. le Comte
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Académie de Mâcon
18 novembre 2011


Communication de Georgette Pastiaux-Thiriat
Centre de documentation Joseph Dufour Tramayes (71520)



Joseph Dufour à Mâcon
Les débuts d’une carrière prestigieuse



Je suis d’autant plus heureuse de venir parler à l’Académie de Mâcon de Joseph
Dufour qu’il n’a pas été question dans votre assemblée du sujet qui va nous occuper, depuis
le 5 juillet 1945 : ce jour-là, M. le docteur Armand y fit une communication intitulée : « Les
papiers peints panoramiques et spécialement ceux de la maison Dufour de Mâcon, d’après la
documentation de M. le Comte de Leusse ». Je suis très flattée de prendre la suite de ces
remarquables érudits et je fais le constat que le souvenir de Dufour a quasiment disparu de la
conscience collective à Mâcon, comme il avait complètement disparu de celle de Tramayes.
Il y a bien dans la ville une rue Dufour, mais peu savent de qui il s’agit, et la date de
naissance indiquée sur la plaque est erronée.

Et pourtant, il me semble que Mâcon a des raisons de s’enorgueillir d’avoir accueilli
dans ses murs un artiste et chef d’entreprise aussi doué – de l’avoir sans doute sauvé des
dangers qu’il courait dans cette période troublée de la fin de la révolution – et d’avoir été le
lieu où fut créé ce chef-d’œuvre du genre panoramique, admiré dans le monde entier : Les
Sauvages de la mer Pacifique ou les Voyages du Capitaine Cook, que l’on peut enfin voir
désormais au Musée des Ursulines.

Je me propose donc de retracer la carrière de notre manufacturier, après avoir dit
quelques mots sur la technique et l’histoire du papier peint ancien. Chemin faisant, nous
verrons des photos de son œuvre. Malheureusement les clichés ne rendront pas la sensualité
matérielle de l’objet papier, mais j’espère qu’ils vous donneront envie d’aller en voir de
vrais. Je parlerai enfin d’exemples situés dans la région et je ne doute pas qu’il y ait dans
l’assemblée des personnes qui ont des choses à m’apprendre. L’expérience m’a prouvé que
mes interventions donnaient lieu généralement à des échanges extrêmement fructueux pour la
connaissance d’une forme d’art décoratif précieuse et que l’on commence depuis quelques
années à redécouvrir.

Le papier peint : une longue histoire…

Un peu de technique
Qu’il soit précisé tout de suite que l’expression « papier peint » est inexacte. La
technique consiste à imprimer du papier au moyen d’une planche de bois gravée.
Académie de Mâcon - Georgette Pastiaux-Thiriat 1
18-11-2011

On assemble les feuilles de papier, papier chiffon, à la forme (tamis d’une cinquantaine de
cm de côté qui reçoit le chiffon réduit en pâte) : on les raboute, c'est-à-dire que pour former
des rouleaux on amincit le bord de la feuille qui doit être collé au bord de la feuille suivante
de façon à atténuer la surépaisseur. Sur ces rouleaux ainsi formés, on applique généralement
une couche de couleur unie avant d’imprimer les motifs (le fonçage). La technique
d’impression n’est donc pas celle des gravures sur bois car ici c’est la planche gravée avec le
motif qui est pressée sur le papier et non le papier sur la planche.
Il y a autant de planches qu’il y a de couleurs ou de nuances de couleur. Entre chaque
couleur il faut laisser sécher le papier, ce qui entraine un temps de réalisation important.
Pour les papiers à motifs répétitifs le nombre de planches à graver est restreint, mais dès que
l’on passe à des motifs plus complexes, le nombre de planches s’accroît. Pour les papiers
peints panoramiques, selon le nombre de lés et le nombre de couleurs, le nombre de planches
gravées que l’on connait par les inventaires peut être considérable : 1245 planches gravées
pour Psyché et Cupidon qui est une grisaille avec 11 nuances de gris. Pour La Toilette de
Vénus, 5 lés seulement, mais 57 couleurs, il faut 314 planches. Pour Télémaque dans l’île de
Calypso qui comporte 24 lés, on compte 2027 planches. Bien sûr certaines planches ne
comportent qu’un détail minuscule pour lequel il fallait une touche de couleur particulière,
mais cela montre bien le souci « artistique » des grandes manufactures pour leurs productions
de prestige. Même pour des draperies ou des bordures on peut avoir un nombre de couleurs
très important entre 10 et 20 couleurs (jusqu’à 27 pour certains motifs floraux).
Une fois le papier imprimé – et vendu - il faut le poser. Cette opération réclame aussi
beaucoup de compétences techniques et de sens artistique. Il faut voir avec quelle précision
sont rédigées les recommandations aux poseurs. Ces derniers doivent se montrer eux-mêmes
capables d’initiatives et de goût quand ils sont sur le terrain. La pose des panoramiques et des
draperies, l’organisation des frises et bordures, l’arrangement en tableaux de plusieurs
éléments décoratifs posent des problèmes nombreux qu’il faut résoudre pour la réussite de
1l’ensemble .
On voit que le papier imprimé à la planche relève autant de l’art que de l’industrie.
Pendant un siècle, il a tenu une place éminente dans les Arts décoratifs et la France s’y est
particulièrement illustrée, puisque les « Tableaux paysages », que nous appelons aujourd’hui
« Panoramiques », sont une création spécifiquement française.

Aspects économiques

Les papiers peints anciens, ceux de l’époque de Dufour sont rares car ce support est
fragile, et les goûts en décoration des intérieurs évoluent. Il est donc assez difficile de se faire
une idée exacte de la production des manufactures d’autant que si les œuvres de prestige
comme les grands décors panoramiques ont été conservées à cause de leur grand intérêt, les
papiers plus ordinaires ne nous sont plus guère connus que par les recueils d’échantillons des
fabriques quand ils ont été conservés. Et c’était pourtant l’essentiel de leur fabrication car ces
papiers répétitifs étaient rentables tandis que les grands décors étaient toujours un pari risqué.
Il y a ainsi dans les collections du Musée des Arts décoratifs à Paris ou encore à la
Bibliothèque Forney à Paris ou au Musée du Papier peint de Rixheim des exemples
nombreux de ces fabrications et la Manufacture Dufour y est largement représentée.

1
Nous possédons des témoignages de l’époque sur les étapes de la fabrication et de la pose du papier peint.
Citons par exemple les dessins et leur commentaire de Jean-Baptiste Papillon, destinés à l’Encyclopédie de
Diderot et d’Alembert (vers 1759) ou l’ouvrage de Sébastien Lenormand : Manuel du fabricant d’étoffes
imprimées et du fabricant de papiers peints, publié en 1830.
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18-11-2011 On trouve des bordures, des encadrements, des frises ou des soubassements destinés à
encadrer des panneaux de motifs répétitifs ou à compléter l’ornementation d’une pièce. Mais
on créait aussi des colonnes, des faux-marbres, des voilages ou des tentures, car le papier
peint imite tous les matériaux de décoration, bois, pierre ou tissus.
Le papier peint, en effet, ne se contente plus d’une fonction de remplissage mais ambitionne
de restituer toute la gamme habituelle des plinthes, lambris, moulures, corniches et cimaises.
Ces décors complets sont extrêmement coûteux, plus qu’un grand panoramique, car à la
fabrication s’ajoute la pose qui demande des spécialistes, aussi bons artistes qu’habiles
artisans.


Dessus de porte (Saône et Loire)

Les papiers peints « panoramiques », qui font la renommée des papiers peints français au
XIXème siècle sont des compositions suivies et structurées en scènes ou tableaux qui se
succèdent sans jamais se répéter et recouvrent les quatre murs d’une pièce. Les séquences
sont marquées à intervalles réguliers par des ruptures significatives telles que des arbres, de
grands bosquets ou encore des rochers dits « de séparation ». Leur rôle est de faciliter
l’adaptation aux pièces où le décor doit être installé.
Le choix du sujet des panoramiques relève du flair commercial des manufacturiers pour
déterminer quels sont les sujets qui vont se vendre. En cette fin du XVIIIème siècle, on
assiste à une véritable explosion de la diffusion des images par les estampes qui passent des
bibliothèques, où elles se trouvaient dans les livres, aux murs. On connaît ainsi les sujets à la
mode. A partir d’un lot de gravures sélectionnées, l’artiste devait composer un ensemble en
lui donnant le rythme, les couleurs. Il soumettait un projet de dimensions réduites « dessin
préparatoire » à la manufacture et après acceptation cela donnait lieu à une lithographie qui
pouvait servir à tester auprès de marchands ou de clients éventuels l’intérêt du sujet, comme
à assurer ensuite la publicité du produit.
Il fallait ensuite l’intervention d’un « artiste industriel » qui interprète la pensée du créateur :
il analyse et décompose le coloris de manière à séparer les nuances que le pinceau avait
fondues. Point de contours indéterminés, point de gradations insensibles, chaque coup de
pinceau doit avoir un contour arrêté que le graveur calque avec netteté. Ce minutieux dessin
servait ensuite à l’agrandissement grandeur nature aussi bien qu’à la mise sur bois.

Quel était le coût de ces décors ? Grâce aux archives Zuber, remarquablement
complètes, et à quelques archives Dufour, très lacunaires, on connaît le prix de vente de
certains papiers. Mais il est toujours très difficile d’évaluer de façon précise la valeur en
monnaie constante. Ce que l’on peut dire c’est que ces décors étaient beaucoup moins
onéreux que des tapisseries, des tentures de soie ou de cuir et que les prix étaient très
variables selon la richesse du décor. On trouve des panoramiques ou des draperies aussi bien
dans des palais royaux ou princiers (Espagne, Russie) que dans des maisons bourgeoises en
ville ou des propriétés rurales, parfois même dans des maisons d’allure modeste. Plus que le
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18-11-2011 prix, c’est plutôt le goût qui détermine le choix de ces décors : utiliser le papier peint pour
décorer son intérieur est un signe de modernité, de rupture avec les traditions décoratives.


Joseph Dufour dans l’histoire du papier peint

Le papier peint imprimé à la planche a de lointains ancêtres : on sait en fabriquer en
Europe depuis le XIVème siècle. Mais ce n’est que depuis le milieu du XVIIIème siècle
qu’on l’emploie dans les intérieurs. Cet usage a été précédé par deux autres produits en
papier : le « papier dominoté » ou « papier de tapisserie » d’une part et le papier peint à la
main importé de Chine d’autre part.
Pour la fabrication des « dominos » on imprime un dessin sur une feuille de papier et l’on
met en couleurs au pinceau ou au pochoir. Ces feuilles de petites dimensions sont souvent
des images pieuses, d’où leur nom (dominus) ou des cartes à jouer, des images populaires à
la façon des images d’Epinal. Mais on se sert aussi de ce type de papier imprimé et colorié
pour tapisser des coffres, des alcôves, les pages de garde des livres ou encore les espaces
entre les poutres des plafonds. Ce sont toujours des feuilles de petite dimension (papier à la
forme : environ 50 cm de côté), mais dont le dessin se raccorde d’une feuille à l’autre,
verticalement et horizontalement, afin de pouvoir les assembler. La différence de ces papiers
dominotés avec les papiers dits « peints » c’est que pour ces derniers, la planche qui porte la
couleur est appliquée sur la surface du papier tandis que pour les dominos le papier est
appliqué sur la planche.
Il y a d’autre part des papiers véritablement peints à la main, importés « de la Chine »
par la Compagnie des Indes dont on se sert pour habiller des paravents ou pour recouvrir les
murs d’une pièce, ce qui préfigure les panoramiques.

Le succès des papiers importés est très grand. On importe aussi à grand frais les flock
2
papers (papiers tontisses) d’Angleterre, dits aussi papiers veloutés : sur le plan technique, et
pour l’importance de la production, l’Angleterre est en avance sur la France. Mais dès la fin
du XVIIIème siècle en France des manufactures rivalisent avec la production anglaise : on
peut citer la célèbre Manufacture Réveillon, installée au faubourg Saint-Antoine à Paris, dont
on a gardé de très beaux décors en arabesques (on peut en voir un très bel exemple dans
l’Hôtel de Ville de St Jean de Losnes en Côte d’Or).

Lorsque Joseph Dufour fait son entrée sur le marché artistique du papier peint, au tout
début du XIXème siècle, commence pour cet art un âge d’or qui va durer jusqu’aux années
1860. Et, sans conteste, comme l’a montré le colloque qui s’est tenu à Tramayes en 2009,
notre Dufour a largement contribué à cet essor.

Un itinéraire exceptionnel

De Tramayes à Lyon

Joseph Dufour est né à Tramayes le 13 décembre 1754. Cette date de naissance a
fluctué, et on a proposé pendant longtemps la date de 1752 – date que la ville de Mâcon a
inscrite sur la plaque apposée dans la rue qui porte son nom : il y avait une erreur sur le lieu
de naissance, un autre Joseph Dufour est né à Mâcon à cette date. Une autre date était
proposée, celle de 1757 : on trouve en effet dans les registres paroissiaux de Tramayes deux

2 De la poudre de laine est ajoutée à la couleur pour donner du relief et l’aspect velouté.
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18-11-2011 actes de baptême au nom de Joseph Dufour, né du même père, Claude Dufour, et de la même
mère, Françoise Braillon, l'un en 1754, l'autre en 1757. Mais la mise au jour d’actes d’état
civil à l’occasion de l’exposition que nous avons réalisée à Tramayes en 2000 a permis
d’établir la date de 1754 de façon définitive.

La famille est modeste : le père est charpentier, la mère est née à Saint Pierre le Vieux
dans une famille paysanne. Cependant il naît peut-être au château de Tramayes où ses parents
devaient travailler. C’est dans la cuisine du château que le père dicte son testament le 26
mars 1758 et meurt à l’âge de 33 ans. Joseph a 4 ans à peine. Il a une sœur ainée, Philiberte,
et quelques semaines après la mort du père naîtra un autre garçon, Pierre, que l’on retrouvera
à Mâcon dans l’installation de la manufacture.
La mère, Françoise Braillon se remarie en 1766 avec François Rollet « domestique au
château de la Rolle », le plus ancien des deux châteaux du bourg. Un fils, Claude, né de cette
union, aura une position sociale importante. D'abord désigné comme géomètre, il devient
juge de paix à Tramayes, puis il sera juge de paix à Cluny et on le retrouve en 1806 « juge
président » du tribunal de première instance de Mâcon.
La vie tramayonne de Joseph Dufour fut très brève : sa mère, qui ne pouvait
vraisemblablement supporter seule la charge de trois enfants, le confie à un oncle paternel
boulanger à Beaujeu. Dufour a fait lui-même, d’une plume alerte et pleine d’humour, le récit
3des durs apprentissages de son enfance et de son adolescence . Ce récit se termine ainsi :

« La connaissance de M. Pratot m’a procuré celle de M. d’Arcelin qui, partant de
Cluny pour Lyon, me fit espérer sa protection qui ne fut pas vainement promise. Il me plaça
dans une école de dessin, paya mon manger pendant un an et, par ce premier service, me mit
dans la possibilité de faire le reste par mes propres efforts. »

Cette rencontre a décidé du destin de Joseph Dufour.

Les apprentissages à Lyon

A l’époque où il rencontre Dufour, autour de 1775, d’Arcelin est capitaine du
régiment de Bourgogne (où servira aussi Pierre Dufour, le frère de Joseph). D’Arcelin jouait-
il le rôle d’officier recruteur quand on lui présente le jeune Joseph ? Toujours est-il qu’il
flaire en lui des qualités exceptionnelles et, plutôt que de l’enrôler, l’emmène à Lyon avec
lui. Sa femme Gabrielle de Monlong qu’il épousa en 1771 était née à Lyon et le père de
celle-ci fut recteur de la Charité entre 1757 et 1759. Or c’est à la Charité que Dufour sera
domicilié à Lyon et à la Charité qu’est installée la manufacture de Ferrouillat où il entrera
après ses années d’étude à l’Ecole nationale de dessin. Les relations familiales de D’Arcelin
y sont sans doute pour quelque chose

• La formation des dessinateurs à Lyon

En 1756 s'ouvrit à Lyon, à l'initiative de l'abbé Lacroix, une « Ecole gratuite de dessin
pour le progrès des Arts et manufactures », fondée par des associés-amateurs, et
subventionnée par la Ville. Son but était double : donner à Lyon des artistes de qualité et
former sur place des dessinateurs pour l'industrie de la soie. Son premier directeur fut le
peintre Donat Nonotte, installé dans la ville depuis 1746. D'abord située dans le vieux Lyon,

3
Lettre du 27 septembre à l’abbé Génillon. Citée (extraits) in Un créateur de papiers peints, Joseph Dufour,
1754-1827, Catalogue de l’exposition, Tramayes, juillet-août 2000, p.11.
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18-11-2011 place du Change, puis dans la presqu'île, au Grand Collège, elle fut détruite en 1768 mais
rouvrit en 1770 à l'Hôtel de Ville. En 1780, elle est prise en charge par le gouvernement.
C’est là que Joseph Dufour suivit des cours, et c'est sans doute là qu'il se lia d'amitié
avec Jean-Gabriel Charvet (le dessinateur des Sauvages de la mer Pacifique) : on sait en effet
que ce dernier fut l'élève de Nonotte à Lyon.

Après leur formation picturale, les futurs dessinateurs entraient chez un maître
fabricant pour s'initier à la technique du métier. On les envoyait chaque année à Paris pour
rencontrer les acheteurs et connaître leurs goûts. Une association était souvent contractée
entre fabricants et dessinateurs. Cette formation vaut aussi bien pour les dessinateurs sur soie
que pour ceux qui travaillent sur papier.



• L’Atelier de la Charité

L'Hôpital de la Charité fut construit entre 1617 et 1622. Son clocher, seul vestige de
ces immenses bâtiments démolis en 1934, est plus tardif (1666). Cette fondation avait une
double mission : assister les lyonnais nécessiteux et recueillir les orphelins et les enfants
trouvés. "Enfermerie" pour les pauvres, la Charité partage avec beaucoup d'autres hôpitaux
en France à cette époque le souci de séparer les asociaux du reste de la société et de prévenir
les troubles dus à la misère.
Les enfants recevaient une éducation élémentaire, puis entraient en apprentissage
dans les ateliers où se pratiquaient les métiers du textile et particulièrement de la soie. Au
XVIIIème siècle, la Charité offrait une main d'œuvre d'assistés, importante et bon marché.
Dans les années 1766-1776, par suite de problèmes financiers, une partie des bâtiments est
louée, ateliers et appartements garnis se développent. Cela explique que la manufacture
Ferrouillat soit installée à la Charité et que Dufour y soit domicilié.

En effet, c’est chez Roman Ferrouillat que Dufour commence sa carrière comme
dessinateur de papier peint. Au début de la Révolution, la manufacture Ferrouillat était
prospère et commerçait avec la Suisse et l’Italie. En 1788, Ferrouillat s’associe à Jérôme
Deyrieux et en 1792 un legs testamentaire montre que l’association s’est étendue à Jean-
Baptiste Faivre et Joseph Dufour.



Nous voici maintenant en pleine Révolution et Dufour prend une part importante aux
événements. Entre 1793 et 1794 il a tenu le rôle d’administrateur de district puis de président
4de district . Ces responsabilités ont failli lui coûter la vie au moment de l’épuration anti-

4
Sur l’activité politique de Joseph Dufour à Lyon, voir Paul Chopelin : Le sans-culotte Joseph Dufour.
L’itinéraire politique d’un artiste entre Terreur et réaction thermidorienne (1793-1795), in Bernard Jacqué et
Académie de Mâcon - Georgette Pastiaux-Thiriat 6
18-11-2011 jacobine, très violente à Lyon en 1794. Malgré des zones d’ombre dans sa trajectoire, il
apparaît comme un jacobin modéré, honnête et dévoué à la chose publique.

D’où lui vient cet engagement militant ? De ses origines plébéiennes, sans doute,
mais surtout du milieu dans lequel il évolue à Lyon : ces artistes-artisans sont acquis aux
idées libérales, aux Lumières, ils accueillent avec enthousiasme la Révolution, ils
appartiennent souvent aux loges maçonniques (quoique l’appartenance de Dufour reste une
hypothèse). Depuis l’Ecole de dessin, Dufour a comme ami Charvet, militant révolutionnaire
lui aussi dans son Ardèche natale. Charvet est très proche des Frères Montgolfier, francs-
maçons membres de la loge La Vraie Vertu à Annonay et parangons des idées nouvelles,
avec lesquels il fonde la Société des Amis de la Constitution. Ferrouillat lui-même, qui a pris
parti pour le maire jacobin de Lyon, Bertrand, sera emprisonné et ne devra son salut qu’à
l’intervention d’un personnage-clé dans la carrière de Dufour (le second, après d’Arcelin), le
conventionnel Reverchon.
C’est vraisemblablement à Reverchon que Dufour doit d’obtenir un sauf-conduit pour
Tramayes en avril 95, alors que beaucoup de ses collègues du département sont emprisonnés
ou tués comme « terroristes ». Il est envoyé en résidence surveillée dans son village natal
« sous la surveillance expresse de la municipalité de sa commune ». Mais quand on sait que
le maire de Tramayes était alors Claude Rollet son demi-frère, on est rassuré sur son sort…

L’installation à Mâcon

C’est le 22 septembre 1797 qu’est enregistrée légalement la création d’une manufacture de
papiers peints à Mâcon, rue de la Paroisse (à l’emplacement de ce qui est aujourd’hui le
bâtiment des Finances publiques), par les frères Joseph et Pierre Dufour.

Mais il s’en est fallu de peu que cette installation se fasse à Cluny, au lieu de Mâcon.
5
En effet des documents d’archives montrent qu’en 1796, les frères Dufour ainsi que les
frères Deyrieux ; les anciens associés de Lyon) présentent une pétition à la municipalité de
Cluny pour demander à acheter des bâtiments de l’abbaye afin d’y installer une
« manufacture de papiers peints, de papier blanc et d’indienne ». Leur ambition est
immense : le nombre des ouvriers potentiels qu’ils mettent en avant (2 à 300) – alors qu’à
Mâcon il y aura une centaine d’ouvriers -, la superficie qu’ils comptent occuper (la totalité
des bâtiments de l’Eglise représente à peu près 5000 m2). Ils font valoir les avantages qu’en
tirerait la ville : sauvetage d’un bâtiment laissé à l’abandon, diminution de la misère qui
accable la population… La pétition est appuyée par le député Reverchon et la municipalité la
transmet au département avec avis favorable. Au niveau départemental la délibération a lieu,
toujours appuyée par Reverchon et il est décidé de transmettre le dossier au gouvernement.
Mais je n’ai trouvé jusqu’ici aucune trace de délibération d’un comité du Directoire dans
l’année 1796 : la question reste donc de savoir pourquoi cette pétition soutenue presque
unanimement n’a pas abouti. Est-ce parce que la vente de l’abbaye n’avait pas encore été
décidée et que les pétitionnaires n’ont pas voulu d’un bail de location ? Est-ce parce que le
prix demandé était trop élevé ? Est-ce que les associés ont pris conscience des difficultés

Georgette Pastiaux-Thiriat (dir.) : Joseph Dufour manufacturier de papier peint, Presses Universitaires de
Rennes, 2010, p. 25-40.
5
Délibérations de l’Administration centrale. Décisions relatives à la régie des domaines nationaux. Séance
publique du 13 Germinal An IV. Archives départementales de Saône et Loire, 1 L5 10.
Sur le projet d’installation à Cluny, voir Bruno Marguery : La Destruction de l’abbaye de Cluny 1789-1823,
èmeCentre des Etudes clunisiennes, 2009, 2 édition.
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18-11-2011 d’une telle installation ? Est-ce parce que, entre temps, Reverchon avait peaufiné son projet
6
d’entreprise républicaine à Mâcon ? C’est l’hypothèse la plus plausible .

• Une entreprise républicaine

Il faut dire quelques mots sur le citoyen Reverchon, « représentant du peuple » qui a
joué un rôle capital dans la carrière de Dufour. Jacques Reverchon était né à Saint-Cyr-au
Mont-d’Or, dans une famille enrichie par le négoce du vin. Il reprend l’affaire familiale,
dirige des entrepôts à Marcigny puis s’installe à Vergisson, au cœur du vignoble mâconnais.
Il devient un notable mâconnais, est élu à l’administration départementale de Saône et Loire,
puis législateur en 1791, conventionnel en 1792. Il est « Montagnard » et organise la
résistance contre la sécession de Lyon, devenue « Commune affranchie ». En 1794, il
remplace Fouché à Lyon et essaye d’adoucir une répression jusque là sanguinaire. Il est
Thermidorien, mais en l’An III, il s’oppose au déchaînement de la « Terreur Blanche » et
s’efforce de trouver un asile sûr pour les administrateurs jacobins dont fait partie Dufour.
Reverchon est l’auteur d’un mémoire adressé au Comité de Salut public en 1794
« Sur la réhabilitation du commerce de Commune affranchie » . Mais c’est à Mâcon, avec
l’appui du maire Bigonnet, qu’il va tenter de concrétiser ses idées économiques. Son projet
repose sur une économie solidaire et républicaine : les établissements industriels et agricoles
se prêteraient « un secours mutuel ». On privilégie les établissements de petite taille (contre
l’exemple de l’Angleterre qui crée à cette époque de grosses entreprises industrielles). Le
projet porte sur la création de 300 établissements nouveaux qui insuffleraient des « principes
démocratiques » à ceux qui existent déjà.
A Mâcon, Bigonnet, maire depuis 1794, se lance dans un ambitieux projet de
transformation de la cité selon les principes d’urbanisme des Lumières : démolition des
remparts, édification de monuments publics, de fontaines, de promenades. En mars 1797, un
voyageur de passage dans la ville la trouve « dans une activité extraordinaire ». Dans cette
période, Reverchon demande à la municipalité l’autorisation d’acquérir un terrain jouxtant sa
maison, rendu disponible par les démolitions consécutives à l’aménagement de la Place du
Peuple. C’est sur ce terrain que s’installent les ateliers de la manufacture.
Joseph et Pierre Dufour la dirigent, Faivre les a suivis, mais non les frères Deyrieux
qui restent à Lyon. Un acte du 2 janvier 1798 indique que les frères Dufour sont domiciliés
dans la maison de Jacques Reverchon, Place du Peuple, aujourd’hui Place de la Paix.
L’année suivante, Joseph habite chez son frère Pierre (qui s’est marié), rue Lamartine,
toujours tout près de la manufacture. Les deux frères sont associés pour une durée de 9 ans
sous la raison de Dufour Frères, Pierre est le gestionnaire « il aura seul la caisse sous sa
responsabilité ». Plus tard, le recensement de la population de Mâcon en l’An X (1801-1802)
indique que Joseph Dufour habite rue de la Paroisse, avec Antoine Dufour son cousin et
commis et Pierre Faivre, ainsi que la femme de ce dernier, Marguerite Farge, sœur de la
future épouse de Joseph.

• Mâcon (1797-1807) : vers la réussite

Les débuts à Mâcon sont difficiles. Un peu plus de deux ans après leur installation,
en janvier 1800, les frères Dufour déposent leur bilan et demandent à leurs créanciers un
délai de paiement de quatre ans. Dans la liste de ces créanciers on trouve, outre le citoyen
Reverchon, pour la plus forte créance, le fabricant de papier Michel Montgolfier, son

6
Sur l’installation à Mâcon, voir Bernard Gainot : Sur les traces de Joseph Dufour à Mâcon sous le Directoire in
Bernard Jacqué et Georgette Pastiaux-Thiriat : Joseph Dufour, manufacturier de papier peint, op.cit. p. 41-52
Académie de Mâcon - Georgette Pastiaux-Thiriat 8
18-11-2011 fournisseur de Beaujeu, Claude Rollet, le demi-frère de Joseph et de Pierre, des fabricants de
papier peint (les frères Deyrieux à Lyon, Hartmann Risler et Cie de Rixheim), des
fournisseurs variés mais aussi des personnalités néo-jacobines, dont Sonthonax, le
commissaire qui a aboli l’esclavage à Saint Domingue..
En septembre 1801, nouvelle demande de délai de paiement de cinq ans. Cette fois,
Joseph Dufour seul, son frère ayant quitté la manufacture, explique que « des agents et
principaux employés de la manufacture [qui] ont négligé et même dilapidé la gestion des
affaire» Est-ce l’explication de la disparition de Pierre ? Le déficit est alors de 29 000 Fr.
voici comment Dufour présente les choses aux créanciers :

"Etant débiteurs de sommes considérables, ils ont pris le parti de faire convoquer
leurs créanciers auxquels ils ont représenté que la manufacture a donné lieu à des dépenses
considérables, soit pour les gravures et fonds d'atelier, soit pour ustensiles de laboratoire et
tous agencements, soit pour la construction d'un grand atelier, soit pour tableaux, estampes
et originaux de dessin ; que ces dépenses forment un capital mort de 43 000 francs, ce qui les
met dans la gêne, principalement dans le temps actuel où la circulation du commerce est
ralentie et où les riches se rédiment sur les objets du luxe".
Le délai fut accordé et les affaires reprirent. D’autant plus facilement que notre
Dufour contracte mariage en octobre 1802 avec Joséphine Farge, fille de marchand soyeux
lyonnais. Il a 47 ans, sa femme en a 21. Elle lui apporte une dot de 30000 F, somme qui était
nécessaire pour combler le deficit. Le couple aura deux enfants, tous deux nés à Mâcon :
Marie-Joséphine née en 1803 et un garçon présent en 1806 lors du recensement de la
population de la rue de la Paroisse mais qui mourra peu après.
La manufacture prospère, une centaine d’ouvriers y travaillent, elle a des
commandes officielles : en 1805, on voit le conseil municipal de Mâcon payer à Joseph
Dufour une facture s’élevant à 92 Fr « pour fourniture et livraison de plusieurs papiers de
tapisserie qui ont été employés à la décoration faite dans l’intérieur de l’Hôtel de Ville à
l’occasion des honneurs qui ont été rendus à leurs Majestés impériales, à leur passage et
durant leur séjour dans cette ville ».

Mais déjà Dufour s’est lancé dans la fabrication de « tableaux paysages » qui vont
faire sa gloire. Le coup de maître est la réalisation des Sauvages de la mer Pacifique dont le
dessinateur est Louis-Gabriel Charvet. La réussite est tellement éclatante que l’on est obligé
de penser que ce n’est pas un coup d’essai. Les historiens du papier peint ont l’habitude de
èmedonner comme date fondatrice du genre panoramique celle de 1806, date de la 4
Exposition des Produits de l’industrie française au Louvre, où furent exposés à la fois les
Sauvages et les Vues de Suisse de Zuber, le concurrent de Mulhouse. Mais il y a tout lieu de
penser que le premier inventeur du genre est bien notre Dufour (ce qu’il affirme lui-même
dans une de ses lettres). Car, s’il n’y a pas chez Zuber trace de panoramiques avant les Vues
de Suisse, nous savons maintenant que Dufour en avait mis en vente avant 1804.


Les Sauvages de la mer Pacifique – 1804 - (Musée des Ursulines, Mâcon)

Académie de Mâcon - Georgette Pastiaux-Thiriat 9
18-11-2011 Ainsi, une lettre de Thérèse Montgolfier, qui gérait alors le moulin de Beaujeu à la place de
son frère, adressée en octobre 1800 « aux Frères Dufour à Mâcon », passe une commande
pour l’un de leurs amis, d’ « une tenture en paysage pour salle à manger en couleur biche
chamois ».
Une lettre du fabricant Zuber datée de septembre 1802 et adressée au dessinateur
Mongin porte la phrase suivante : « si les paysages camayeux que vous dites avoir fais ont
été exécutés à Mâcon, nous les connaissons et nous vous faisons compliments sur leur
réussite ». Ce qui montre qu’à cette date, la manufacture de Mâcon était assez prospère pour
s’offrir les services d’un dessinateur renommé, Mongin, qui du reste devint le dessinateur
attitré de Zuber.
7 Un avis paru dans la Gazette nationale ou Le Moniteur universel en avril 1805 fait
état de la mise en vente d’un Paysage romain. L’imprécision de l’avis empêche d’identifier
le panoramique, peut-être s’agit-il de celui qu’on s’accorde à intituler Plaisirs de la ville et de
la campagne…
8 Enfin Bernard Jacqué a montré , en s’appuyant sur les archives Zuber que le
panoramique appelé généralement Les Jardins de Bagatelle était de Dufour et antérieur à
1804.
On peut donc avancer sans trop de hardiesse que Joseph Dufour est bien l’inventeur
de ce genre nouveau appelé alors « tableau paysage » ou « tableau tenture » et aujourd’hui
« panoramique », en anglais « scenic wallpaper ». Genre typiquement français qui dura à peu
près 40 ans, dans la première moitié du XIXème siècle et dont Les sauvages de la mer
Pacifique est un exemple éclatant.

• Le chef-d’œuvre mâconnais

Tout le monde a dû voir l’exemplaire du Musée des Ursulines et lire la brochure de
9
présentation à l’occasion de l’exposition du panoramique complet en 2009. Je ne m’étendrai
donc pas sur le thème et la réalisation de l’œuvre et je rappellerai seulement quelques faits :
10 - La publication en l’An XIII (1804-1805) chez Moiroux à Mâcon d’une brochure
de 48 pages, rédigée vraisemblablement par Dufour lui-même, intitulée Les Sauvages de la
mer Pacifique, tableau pour décoration en papier peint. L’opuscule a plusieurs fonctions :
c’est une présentation publicitaire et un petit manuel destiné aux poseurs pour expliquer les
agencements possibles des lés. Mais il est aussi très intéressant parce qu’on y trouve l’art
poétique de Dufour dont le but est, dit-il « d’instruire et plaire ». Cette succession de scènes
qui nous transportent de l’Alaska aux îles Marquises, se fonde sur l’Abrégé de l’Histoire des
Voyages de La Harpe (1780-1786) mais est fortement teintée des idées rousseauistes et sent
son bon sauvage… Vision idyllique des peuples « premiers » sans doute, mais aussi
extraordinaire projection dans les espaces lointains où se conjuguent connaissance et
imaginaire.

7
A noter que l’article est repris dans L’Abeille du Nord, revue écrite en français et qui paraît à Altona (sous
l’empire, la région de Hambourg fait partie de l’empire français), revue qui est lue aussi en Russie et qui
paraîtra sous le même titre à St Petersbourg à partir de 1825. On voit comment les papiers peints français
peuvent se répandre dans toute l’Europe.

8 Comme un jardin. Le végétal dans les « étoffes imprimées et le papier peint, catalogue de l’exposition de mars
2002-février 2003, Musée de l’Impression sur Etoffes de Mulhous, Musée du Papier Peint de Rixheim, Edisud,
Aix-en Provence, 2002, p. 121
9
Les Sauvages de la Mer Pacifique. Un papier peint panoramique de Joseph Dufour, 1804, Musée des
Ursulines, ville de Mâcon
10
Un exemplaire de l’ouvrage est conservé à la Médiathèque de Mâcon, un second se trouve aux Etats-Unis,
Historic Deerfield, MA.
Académie de Mâcon - Georgette Pastiaux-Thiriat 10
18-11-2011

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