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G E O R G E L A K O F F L a p h i l o s o p h i e d a n s l a c h a i r L'espri t incarné : un déf i pour la pensée occidentale E N T R E T I E N A V E C G E O R G E L A K O F F P A R J O H N B R O C K M A N (mars 1999) GEORGE LAKOFF est professeur de linguistique à l'Université de Berkeley, en Californie, depuis 1972.
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Publié le : lundi 26 mars 2012
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G E O R G E L A K O F F
L a p h i l o s o p h i e d a n s l a c h a i r
L’esprit incarné : un défi pour la pensée occidentale

E N T R E T I E N A V E C
G E O R G E L A K O F F
PPPP AAAA RRRR JJJJ OOOO HHHH NNNN BBBB RRRR OOOO CCCC KKKK MMMM AAAA NNNN ((((mmmmaaaarrrrssss 1111999999999999))))

GEORGE LAKOFF est professeur de linguistique à
l’Université de Berkeley, en Californie, depuis 1972.
Il exerce à l’Institut d’Études Cognitives. Il a été
membre du conseil d’administration de la Société de
Science Cognitive, président de l’Association Inter-
nationale de Linguistique Cognitive, et membre du
Conseil Scientifique de l’Institut de Santa Fe. Il est
l’auteur de Metaphors We Live By (avec Mark
Johnson), Women, Fire and Dangerous Things: What
Categories Reveal About the Mind, More Than Cool
Reason : A Field Guide to Poetic Metaphor (avec Mark
Turner), Moral Politics, une application de la science
cognitive à l’étude des systèmes conceptuels des
Démocrates et des Républicains.
Son dernier ouvrage, La philosophie dans la chair
(Philosophy in the Flesh) (avec Mark Johnson),
vient de sortir. Il s’agit d’une réévaluation de la
philosophie occidentale sur la base de résultats
empiriques portant sur la nature de l’esprit.
Il travaille maintenant avec Rafaël Nunez sur un
livre provisoirement intitulé : Where Mathematics
Comes From : How the Embodied Mind Creates
Mathematics, une étude de la structure conceptuelle
des mathématiques.
Traduction : Bernard Pasobrola
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L’esprit incarné : un défi pour la pensée occidentale
détails de la computation neuronale, le
cerveau biologique passe au second plan
et c’est avec les circuits neuronaux intro-
duits par la métaphore que l’on travaille.
Mais peu importe si une métaphore est omniprésente, il est important de garder
une trace de ce qu’elle dissimule et de ce
qu’elle introduit. Si vous ne procédez pas
ainsi, le corps ne tarde pas à disparaître.
JB : Qu’est-ce qu’un corps ? Nous manions nos métaphores avec pru-
dence, comme devraient le faire la plupart
LAKOFF : C’est une question intéressante.
des scientifiques…
Pierre Bourdieu a souligné que notre corps
et ce que nous en faisons sont sensible- JB : Il n’y avait pas de métaphores de
ment différents d’une culture à l’autre. Les traitement de l’information il y a 35-40
Français ne marchent pas comme les ans – et donc le corps est-il réel, ou in-
Américains. Les corps des femmes sont venté ?
différents de ceux des hommes. Le corps
LAKOFF : Il y a une différence entre le
chinois n’est pas comme le corps polonais.
corps et la façon dont nous le conceptuali-
Et notre compréhension de ce qu’est le
sons. Le corps est le même qu’il y a 35
corps a changé radicalement au fil du
ans, la conception du corps est très diffé-
temps, comme les postmodernistes l’ont
rente. Nous avons maintenant des méta-
souvent observé.
phores du corps que nous n’avions pas à
Néanmoins, nos corps ont énormément de
cette époque, et une science relativement
points communs. Nous avons tous deux
avancée construite sur ces métaphores. À
yeux, deux oreilles, deux bras, deux jam-
cet égard, le corps contemporain et le cer-
bes, du sang qui circule, des poumons qui
veau, conçus en termes de circuits neuro-
servent à respirer, une peau, des organes
naux et autres métaphores de traitement de
internes, et ainsi de suite. Les aspects et
l’information, ont été « inventés ». Ces
conventions que l’on retrouve dans divers
inventions sont indispensables à la
systèmes conceptuels tendent à être
science. Notre compréhension émergente
structurés par ce que nos corps ont en
de l’incarnation de l’esprit ne serait pas
commun, c’est-à-dire énormément de cho-
possible sans elles.
ses.
JB : Comment cette approche est-elle née
JB : Mais si nous sommes une machine
à partir de vos travaux précédents ?
liée à un système d’information, finale-
LAKOFF : Ma vraie première recherche a ment, ces orifices n’ont peut-être rien à
voir là-dedans... eu lieu entre 1963 et 1975, quand
j’appliquais la théorie de la Sémantique
LAKOFF : Lorsque vous commencez à étu-
générative. Durant cette période, j’ai été
dier le cerveau et le corps d’un point de
tenté d’unifier la grammaire transforma-
vue scientifique, vous utilisez inévitable-
tionnelle de Chomsky et sa logique for-
ment des métaphores. Les métaphores de
melle. J’ai aidé à mettre au point un grand
l’esprit que vous évoquez ont évolué au fil
nombre d’aspects initiaux de la théorie de
du temps – des machines aux tableaux de
la grammaire de Chomsky. Noam procla-
commande électroniques puis à
mait alors – et il le fait toujours, autant
l’informatique. La science ne peut pas
que je puisse en juger – que la syntaxe est
éviter la métaphore. Dans nos travaux,
indépendante du sens, du contexte, du sa-
nous utilisons la métaphore du Circuit
voir implicite, de la mémoire, du proces-
Neuronal omniprésente en neuroscience.
sus cognitif, de l’intention communicative,
Si vous étudiez la computation neuronale,
et de toute attache corporelle.
cette métaphore est nécessaire. Dans
l’activité de recherche quotidienne sur les
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En travaillant sur certains détails de sa détails de cette théorie et ses implications
théorie, au cours de la première phase, j’ai philosophiques. Nous collaborons depuis
trouvé quelques cas où la sémantique, le 20 ans. Mark a maintenant une chaire de
contexte, et d’autres facteurs de ce genre philosophie dans l’Oregon.
faisaient partie des règles régissant les oc-
JB : Comment distingue-t-on science co-
currences syntaxiques des phrases et des
gnitive et philosophie ?
morphèmes. J’en suis venu à poser les ba-
LAKOFF : C’est une question profonde et ses d’une théorie alternative en 1963 et,
importante, qui est au centre de avec de merveilleux collaborateurs comme
l’entreprise La philosophie dans la chair. Haj Ross et Jim Mc Cawley, nous l’avons
La raison pour laquelle la question n’a pas développée au cours des années soixante.
de réponse simple, c’est qu’il existe deux Pour en revenir à 1963, la sémantique si-
formes de science cognitive, l’une mode-gnifiait alors la logique – logique déduc-
lée sur les hypothèses de la philosophie tive et modèle théorique – et notre groupe
anglo-américaine et l’autre (pour autant a développé une théorie de la Sémantique
que l’on puisse en juger) indépendante des Générative qui unissait la logique formelle
présupposés philosophiques spécifiques et la grammaire transformationnelle. Dans
qui déterminent les résultats de la recher-cette théorie, la sémantique (sous la forme
che. de la logique) était considérée comme
A ses débuts, la science cognitive, ce que prioritaire sur la syntaxe ; on en voulait
nous appelons la « science cognitive de pour preuve que des considérations sé-
première génération » (ou « science co-mantiques et pragmatiques étaient pré-
gnitive désincarnée »), a été conçue pour sentes dans les généralisations régissant la
s’adapter à une version formaliste de la structure syntaxique. Chomsky a, depuis,
philosophie anglo-américaine. Autrement adopté un grand nombre de nos innova-
dit, elle partait de présupposés philosophi-tions, mais il les a combattues violemment
ques propres à déterminer une partie im-dans les années 60 et 70.
portante des « résultats » scientifiques. En 1975, j’ai eu connaissance de certains
Retour à la fin des années 1950 : Hilary résultats de base provenant des diverses
Putnam (un éminent philosophe, très sciences cognitives qui pointaient vers une
doué) a formulé une position philosophi-théorie de l’esprit incarnée – la neurophy-
que appelée « fonctionnalisme ». (Par ail-siologie de la vision des couleurs, les
leurs, il a depuis renoncé à cette position.) prototypes et catégories de niveau de base,
Il s’agissait d’une position philosophique le travail de Talmy sur les concepts de
a priori, ne reposant sur aucune preuve relations spatiales, et le cadre sémantique
quelconque. La proposition était la sui-de Fillmore. Ces résultats m’ont
vante : convaincu que l’essentiel de la recherche
-L’esprit peut être étudié à partir de ses en linguistique générative et en logique
fonctions cognitives – c’est-à-dire des formelle était sans issue. Je me suis joint à
opérations qu’il effectue – in-Len Talmy, Ron Langacker, et Gilles Fau-
dépendamment du cerveau et du corps. connier pour forger une nouvelle linguis-
-Les opérations effectuées par l’esprit tique – qui soit compatible avec la recher-
peuvent être correctement modélisées par che en science cognitive et avec la neuros-
la manipulation de symboles formels dé-cience. C’est ce qu’on a appelé la Lin-
nués de sens, comme dans un programme guistique Cognitive et c’est une entreprise
informatique. scientifique florissante. En 1978, j’ai dé-
Ce programme philosophique est en ac-couvert que la métaphore n’est pas un
cord avec les paradigmes qui existaient à genre mineur de tropes utilisé en poésie,
l’époque dans un certain nombre de disci-mais un mécanisme fondamental de
plines. l’esprit. En 1979, Mark Johnson est arrivé
Dans la philosophie formelle : au Département Philosophie de Berkeley
et nous avons commencé à peaufiner les
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-L’idée que la raison peut être convena- cette façon. Ainsi, la science cognitive de
blement caractérisée en utilisant une logi- première génération n’est pas distincte de
que symbolique basée sur la manipulation la philosophie ; elle est née à partir d’une
de symboles formels. vision philosophique a priori qui impose
En linguistique générative : des contraintes de fond sur ce que peut
-L’idée que la grammaire d’une langue être l’« esprit ». Voici quelques-unes de
peut être convenablement définie en ter- ces contraintes :
mes de règles portant sur des symboles -Les concepts doivent être littéraux. Si
formels dénués de sens. l’on doit définir le raisonnement en termes
En intelligence artificielle : de logique formelle traditionnelle, il ne
-L’idée que l’intelligence en général peut rien exister de semblable à un
consiste en programmes computationnels concept métaphorique ou une pensée mé-
qui manipulent des symboles formels dé- taphorique.
nués de sens. -Les concepts et raisonnements sur les
Dans la psychologie de traitement de concepts doivent être distincts de
l’information : l’imagerie mentale, car l’imagerie utilise
-L’idée que l’esprit est un dispositif de les mécanismes de la vision et ne peut être
traitement de l’information, où le traite- assimilée à une manipulation de symboles
ment de l’information est vu sous la forme formels dénués de sens
d’une manipulation de symboles formels -Concepts et raisonnement doivent être
dénués de sens, comme dans un pro- indépendants du système sensori-moteur
gramme informatique. dans la mesure où le système sensori-mo-
Tous ces champs se sont développés à teur est incarné et ne peut donc pas être
partir de la philosophie officielle. Ces une forme de manipulation abstraite et
quatre domaines ont convergé dans les désincarnée de symboles.
années 1970 pour former la première gé- Le langage également – il s’agissait d’être
nération de la science cognitive. Leur vi- en adéquation avec le paradigme de la
sion de l’esprit s’assimilait à une manipu- manipulation de symboles – doit être litté-
lation de symboles formels et désincarnés ral, indépendant de l’imagerie, et indépen-
dénués de sens. dant du système sensori-moteur.
Dans cette perspective, le cerveau ne pou-
JB : Comment cela s’intègre-t-il dans la
vait être que le support de l’esprit
science empirique ?
« abstrait » – neuroniel sur lequel les
LAKOFF : Cette vision n’était pas empiri- « programmes de l’esprit » se trouvaient
que, puisqu’elle venait d’une philosophie être réalisables. L’esprit, d’après ce point
a priori. Néanmoins, elle a débroussaillé le de vue, ne repose pas sur le cerveau et
terrain. Ce qu’elle avait de bon, c’est n’est pas modelé par lui. L’esprit est une
qu’elle était précise. Ce qu’elle avait de abstraction désincarnée et il se trouve que
désastreux, c’est qu’elle dissimulait une nos cerveaux sont en mesure de s’en ser-
vision philosophique du monde qui se dé- vir. Ce sont là non pas des résultats empi-
guisait en résultat scientifique. Et si vous riques, mais plutôt des conséquences de
acceptiez cette position philosophique, présupposés philosophiques.
tous les résultats en contradiction avec Au milieu des années 1970, la science co-
cette philosophie ne pouvaient être consi- gnitive a finalement été dotée d’un nom et
dérés que comme des non-sens. Pour les même d’une société et d’un journal. Les
chercheurs formés dans cette tradition, la personnes qui ont constitué le domaine
science cognitive c’est l’étude de l’esprit à acceptaient le paradigme de la manipula-
l’intérieur de cette position philosophique tion des symboles. J’ai été, à l’origine,
a priori. La première génération de cher- l’un d’entre eux (sur la base de mes pre-
cheurs en science cognitive a été éduquée miers travaux sur la sémantique généra-
à penser ainsi, et de nombreux manuels tive) et j’ai donné l’une des conférences
décrivent encore la science cognitive de inaugurales lors de la première réunion de
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la Société de Science Cognitive. Mais gues du monde (par exemple, dans, à tra-
juste au moment où le domaine était offi- vers, autour, en français, sini en mixtèque,
ciellement reconnu et organisé autour du mux en Corée, et ainsi de suite) sont com-
paradigme de la manipulation de symbo- posés des mêmes « images-schémas »
les, les résultats empiriques ont commencé primitifs, c’est-à-dire d’images mentales
à affluer appelant à la remise en question schématiques. Celles-ci, à leur tour, sem-
du paradigme lui-même. blent résulter de la structure des systèmes
Il y avait un ensemble étonnant de résul- visuel et moteur. C’est la base de
tats qui allaient tous dans le même sens, l’explication de la façon dont nous pou-
celui que l’esprit n’était pas désincarné – vons adapter le langage et le raisonnement
et qu’on ne pouvait pas le définir en ter- à la vision et au mouvement.
mes de manipulation de symboles sans Les concepts aspectuels (qui caractérisent
signification et indépendants du cerveau et la structure des événements) semblent dé-
du corps, c’est-à-dire indépendants du couler des structures neuronales en charge
système sensori-moteur et de notre façon du contrôle moteur.
d’être dans le monde. L’esprit est plutôt Les catégories peuvent utiliser des proto-
incarné, non pas au sens trivial où il est types de diverses sortes pour raisonner sur
implanté dans un cerveau, mais dans le les catégories dans leur ensemble. Ces
sens essentiel où la structure conceptuelle prototypes se définissent en partie en ter-
et les mécanismes de la raison reposent en mes d’information sensori-motrice.
fin de compte sur et sont façonnés par le Le système conceptuel et inférentiel per-
système sensori-moteur du cerveau et du mettant de raisonner sur les mouvements
corps. du corps peut être réalisé par des modèles
neuronaux aptes à modéliser à la fois le
JB : Pouvez-vous le prouver ?
contrôle moteur et l’inférence. Les
LAKOFF : Il existe une énorme quantité de concepts abstraits sont largement méta-
travaux qui vont dans ce sens. Voici quel- phoriques et basés sur des métaphores qui
ques-uns des résultats fondamentaux qui font usage de nos capacités sensori-motri-
m’ont le plus intéressé : la structure du ces pour effectuer des inférences abstrai-
système de catégorisation des couleurs est tes. Ainsi, la raison abstraite, sur une
façonnée par la neurophysiologie de la grande échelle, semble émaner du corps.
vision des couleurs, par nos cônes de Ce sont les résultats les plus marquants
couleur et les circuits neuronaux pour la pour moi. Ils nous obligent à reconnaître
couleur. Les couleurs et les catégories de le rôle du corps et du cerveau dans la rai-
couleurs ne sont pas « là-bas » dans le son humaine et le langage. Ils sont donc à
monde, mais sont interactionnelles, c’est- l’opposé de toute notion d’esprit désin-
à-dire qu’elles représentent le résultat non carné. C’est pour ces raisons que j’ai
trivial de la réflectance des objets selon abandonné mes travaux antérieurs sur la
différentes longueurs d’onde et en fonc- sémantique générative et commencé à
tion des conditions d’éclairage, d’une part, étudier la façon dont l’esprit et la langue
et de nos cônes de couleur et des circuits sont incarnés. Cela fait partie des résultats
neuronaux de l’autre. Les concepts de qui ont conduit à une science cognitive de
couleur et les inférences basées sur les deuxième génération, la science cognitive
couleurs sont donc structurés par notre de l’esprit incarné.
corps et notre cerveau. Les catégories de
JB : Revenons à ma question sur la diffé-
niveau de base sont structurées en termes
rence entre la science cognitive et la
de gestalt perceptive, d’imagerie mentale,
philosophie.
et de schémas moteurs. De cette manière,
le corps et le système sensori-moteur du LAKOFF : OK. La science cognitive se
cerveau interviennent centralement dans consacre à l’étude empirique de l’esprit,
nos systèmes conceptuels. Les concepts de sans être entravée par des hypothèses
relations spatiales dans les différentes lan- philosophiques a priori. La science cogni-
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tive de première génération, qui suppose milliers de concepts ne le sont pas. Ils sur-
un esprit désincarné, obéissait à un pro- gissent à travers le monde, culture après
gramme philosophique. La science cogni- lculture, sur le fondement de notre incar-
tive de deuxième génération, qui prend en nation commune. Les postmodernistes ont
compte la nature de l’esprit telle qu’il est eu raison de faire remarquer qu’à maints
en réalité – incarné ! – a dû surmonter la endroits, la théorie populaire des essences
construction philosophique de la science échoue. Mais ils avaient tort de laisser
cognitive antérieure. entendre que cette faille ruine nos systè-
mes conceptuels et les rend arbitraires. La
JB : Est-ce que la « science cognitive de
tradition analytique caractérise avec pers-
deuxième génération » présuppose une
picacité la théorie des actes de langage.
philosophie ?
Bien que la logique formelle ne fonctionne
LAKOFF : Nous avons montré que non, pas toujours, ni même la plupart du temps,
qu’elle suppose simplement qu’on pour ce qui touche à la raison, il y a des
s’engage à prendre les recherches empiri- endroits où quelque chose qui s’apparente
ques au sérieux, à rechercher les générali- à la logique formelle (amplement révisée)
sations les plus larges possible, et à cher- définit certains aspects limités de la rai-
cher des preuves convergentes de nom- son. Mais la tradition analytique a eu tort
breuses sources. C’est précisément sur dans certaines de ses thèses centrales : la
cela que la science s’engage. Les résultats théorie de la vérité-correspondance, la
des recherches sur l’esprit incarné théorie de la signification littérale, et la
n’impliquent, et ne présupposent, aucune nature désincarnée de la raison. Le monde
théorie philosophique particulière à propos universitaire est maintenant en mesure de
de l’esprit. En effet, ils ont nécessité qu’on transcender les deux positions, chacune
éloigne de la science l’ancienne philoso- ayant apporté quelque chose d’important
phie. et ayant besoin d’être révisée.
JB : En quoi cela s’éloigne-t-il de cette JB : Y a-t-il une division côte Est et côte
philosophie ? Ouest ?
LAKOFF : À cause de la décision de tout LAKOFF : Dan Dennett s’est référé au
recommencer à partir d’une position empi- « Pôle Est » et au « Pôle Ouest » au début
riquement responsable. Les jeunes philo- et au milieu des années 1980, comme si
sophes devraient être ravis. La philosophie les partisans de l’esprit désincarné se trou-
est tout sauf la mort. Elle doit être repen- vaient tous sur la côte Est et les partisans
sée en tenant compte des résultats obtenus de l’esprit incarné étaient tous sur la côte
à propos de l’esprit incarné. La philoso- Ouest. Les recherches sur l’esprit incarné
phie s’intéresse aux questions les plus pro- ont eu tendance à commencer sur la côte
fondes de l’existence humaine. Il est Ouest, mais même dans ce cas, la caracté-
temps de les repenser et c’est là une pers- risation géographique était simpliste. À
pective excitante. l’heure actuelle, les deux positions sont
représentées sur les deux côtes et dans tout JB : Que pensez-vous des guerres aca-
le pays. Cambridge et Princeton, dans le démiques entre la philosophie postmo-
passé, ont penché le plus souvent vers derne et analytique ?
l’ancienne position de l’esprit désincarné,
LAKOFF : Les résultats suggèrent que les au moins dans certains domaines. Mais il
deux parties étaient perspicaces, à certains y a tant de penseurs intéressants sur les
égards, et dans l’erreur à d’autres égards. deux côtes et dans tout le pays que je
Les postmodernistes avaient raison de dire pense que toutes les divisions géographi-
que certains concepts peuvent changer au ques qui existent encore ne dureront pas
fil du temps et varient selon les cultures. longtemps. Lorsque Dennett faisait cette
Mais ils avaient tort de laisser entendre distinction, les grandes révolutions en neu-
que tous les concepts sont comme ça. Des roscience et en modélisation neuronale
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commençaient à peine. La linguistique co- boles dénués de sens que l’on trouve dans
gnitive était tout juste naissante. Meta- la vieille tradition chomskyenne. Mais le
phors We Live By venait à peine de sortir plus grand et l’un des plus importants
et Women, Fire, And Dangerous Things changements viendra de notre compréhen-
n’avait pas encore été écrit. On n’avait pas sion des mathématiques.
1
non plus Bright Air, Brilliant Fire Le précurseur de ce changement fut The
2
d’Edelman ni Descartes Error de Dama- Number Sense de Stanislas Dehaene, qui a
sio, ni The Human Semantic Potential de réuni des éléments de preuve à partir de la
Regier, ni les différents livres de Pat et neuroscience, du développement des en-
Paul Churchland. Au cours des quinze fants, et de la recherche sur les animaux
dernières années, la neuroscience et la qui indiquent que nous (et certains autres
computation neuronale ont modifié le animaux) avons évolué en consacrant une
paysage de la science cognitive et elles partie de notre cerveau à l’énumération et
vont le changer encore davantage au cours à l’arithmétique simple touchant un petit
de la prochaine ou des deux prochaines nombre d’objets (environ quatre). Rafael
décennies. Ces changements vont inévita- Núñez et moi partons de ces conclusions
blement nous faire parcourir encore un et nous demandons comment une arith-
bon bout de chemin vers la prise en métique aussi perfectionnée (et les lois de
compte du caractère incarné de l’esprit. l’arithmétique) a-t-elle pu se développer,
Vous ne pouvez pas penser sans utiliser le c’est-à-dire comment les mécanismes
système de neurones de votre cerveau. La conceptuels ordinaires de la pensée hu-
structure fine des connexions neuronales maine ont-ils donné naissance aux ma-
dans le cerveau, leurs connexions avec le thématiques ?
reste du corps, et la nature de la computa- Nous répondons que l’esprit ordinaire in-
tion neuronale continueront à être étudiés. carné, avec ses schémas-images, ses mé-
Plus nous connaîtrons les détails, plus taphores conceptuelles, et ses espaces
nous arriverons à comprendre la manière mentaux, a la capacité de créer les plus
dont la raison et les systèmes conceptuels sophistiquées des mathématiques via
par lesquels nous raisonnons sont incar- l’utilisation quotidienne des mécanismes
nés. L’idée de la raison désincarnée est conceptuels. Dehaene s’est arrêté à
une idée philosophique a priori. Elle a l’arithmétique simple. Nous allons au-delà
duré 2500 ans. Je ne peux pas imaginer pour montrer qu’on peut rendre compte de
qu’elle puisse exister 30 ans de plus dans la théorie des ensembles, de la logique
les milieux scientifiques sérieux. symbolique, de l’algèbre, la géométrie
analytique, la trigonométrie, le calcul et
JB : Et à quoi devons-nous nous atten-
les nombres complexes à travers les mé-
dre ?
canismes conceptuels dont on use au
LAKOFF : La science cognitive et la neu- quotidien. En outre, nous montrons que la
roscience sont en train de déclencher une métaphore conceptuelle est au cœur du
révolution philosophique. La philosophie développement des mathématiques com-
dans la chair est seulement une partie de plexes. Ce n’est pas difficile à voir. Pen-
la première vague. Au cours de la pro- sez à la droite numérique. Elle est le ré-
chaine décennie ou des deux prochaines, sultat d’une métaphore selon laquelle les
la théorie neuronale du langage devrait nombres sont des points sur une ligne. On
suffisamment se développer pour rempla- n’est pas obligés de considérer les nom-
cer l’ancienne conception du langage bres comme des points sur une ligne.
comme manipulation désincarnée de sym- L’arithmétique fonctionne parfaitement
bien sans être pensée en termes de géo-
métrie. Mais si vous utilisez cette méta-
1
EDELMAN (Gerald M), Biologie de la conscience, éd phore, les résultats en mathématiques sont
Odile Jacob, 2008 (NDT) beaucoup plus intéressants.
2
DAMASIO (Antonio-R), L'erreur de Descartes - La
raison des émotions, éd Odile Jacob, 2001 (NDT)
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Ou bien prenez l’idée qui est à la base de mais la métaphore, comme nous le dé-
l’arithmétique, que les nombres sont des montrons, se révèle assez simple et existe
ensembles, avec zéro comme ensemble en dehors des mathématiques. Ce que les
vide, un comme ensemble qui contient mathématiciens ont fait, c’est chercher à
l’ensemble vide, et ainsi de suite. C’est élaborer soigneusement des cas particu-
une métaphore aussi. Les chiffres ne doi- liers de cette idée métaphorique de base.
vent pas nécessairement être considérés Ce que nous pouvons conclure, c’est que
comme des états de l’être. L’arithmétique les mathématiques telles que nous les
nous est parfaitement bien parvenue de- connaissons sont une création du corps et
puis 2000 ans sans nombres conceptuali- du cerveau humains, elles ne font pas par-
sés comme des ensembles. Mais si vous tie de la structure objective de l’univers –
utilisez cette métaphore, alors vous obte- de celui-ci ou de tout autre. Ce que nos
nez des résultats intéressants en résultats semblent contredire, c’est ce que
mathématiques. Il y a une troisième méta- nous appelons le Roman des mathémati-
phore moins bien connue, au sujet des ques, l’idée que les mathématiques exis-
nombres, selon laquelle les nombres sont tent indépendamment des êtres dotés d’un
des valeurs de stratégie dans la théorie des corps et d’un cerveau et qu’elles structu-
jeux. Alors, que sont-ils pour finir ? Sont- rent l’univers indépendamment des êtres
ils des ensembles ? Ou, fondamentale- incarnés qui les ont créées. Cela ne
ment, les nombres sont-ils juste des va- conduit pas, bien sûr, à considérer les
leurs de stratégie dans la théorie des jeux ? mathématiques comme un produit culturel
Ces métaphores portant sur les nombres quelconque, comme le voulaient certains
font partie des mathématiques, et vous théoriciens postmodernistes. Cela veut
devez toujours faire un choix selon le type simplement dire que c’est un produit sta-
de mathématiques que vous pratiquez. La ble de notre cerveau, de notre corps, de
conclusion est simple : la métaphore notre expérience dans le monde, et de
conceptuelle est centrale pour la concep- certains aspects de notre culture.
tualisation des nombres en mathémati- L’explication du pourquoi les mathémati-
ques, quelle que soit leur complexité. ques « fonctionnent si bien » est simple :
C’est une idée tout à fait sensée. Les mé- elles sont le résultat de l’activité de dizai-
taphores conceptuelles sont des mappages nes de milliers de gens très intelligents qui
croisés inter-domaines qui préservent la ont observé le monde attentivement en
structure d’inférence. Les métaphores adaptant ou en créant les mathématiques
mathématiques sont le produit des liens en fonction de leurs observations. C’est
entre les différentes branches des mathé- également le résultat d’une évolution ma-
matiques. Un de nos résultats les plus inté- thématique : quantité de théories mathé-
ressants concerne la conceptualisation de matiques inventées pour décrire le monde
l’infini. Il existe de nombreux concepts ont échoué Toutes les formes de mathé-
d’infini : les points à l’infini dans la géo- matiques qui sont en œuvre dans le monde
métrie projective, l’infini des ensembles, sont le résultat d’un tel processus évolutif.
l’infini des unions, l’induction mathémati- Il est important de savoir que nous avons
que, les nombres transfinis, les suites infi- créé les mathématiques et de comprendre
nies, l’infini des décimales, l’infini des exactement quels sont les mécanismes de
sommes, des limites, sans parler des bor- l’esprit incarné qui rendent les mathémati-
nes supérieures et des infinitésimaux. Nú- ques possibles. Cela nous donne une ap-
ñez et moi avons trouvé que toutes ces préciation plus réaliste de notre rôle dans
notions peuvent être conceptualisées l’univers. Nous, avec notre corps physique
comme des cas particuliers d’une simple et notre cerveau, sommes la source de la
métaphore de base de l’Infini. L’idée de raison, la source des mathématiques, et la
« l’infinité actuelle » – l’infinité non seu- source des idées. Nous ne sommes pas de
lement comme aller de plus en plus loin, simples véhicules de concepts désincar-
mais comme objet – est métaphorique, nés, d’une raison désincarnée, et de ma-
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L a p h i l o s o p h i e d a n s l a c h a i r
L’esprit incarné : un défi pour la pensée occidentale
thématiques désincarnées flottant là-bas JB : Comment reliez-vous les structures
dans l’univers. Cela fait que chaque être du cerveau et les idées de l’espace ?
humain incarné (le seul genre existant) est
LAKOFF : Terry Regier a franchi la pre-
infiniment précieux – une source et non
mière étape dans son livre The Human
pas un récipient. Cela rend le corps hu-
Semantic Potential. Il a émis l’hypothèse
main infiniment précieux – la source de
que certains types de structures du cerveau
tous les concepts, de la raison, et des ma-
– les cartes topographiques du champ vi-
thématiques. Pendant deux millénaires,
suel, les cellules d’orientation sensitives,
nous avons progressivement dévalué la vie
et ainsi de suite – peuvent calculer les re-
humaine en sous-estimant la valeur du
lations primitives spatiales (appelées
corps humain. Nous pouvons espérer que
« images-schémas ») que les linguistes ont
le prochain millénaire sera plus humaniste
découvertes. Le plus étonnant, pour moi,
et que l’incarnation de l’esprit en arrivera
c’est que nous avons ainsi une idée cohé-
à être pleinement appréciée,.
rente de la façon dont certains types de
JB : Quel est votre prochain projet ? structures neuronales peuvent donner lieu
à des concepts de relations spatiales. Des
LAKOFF : Je me suis immergé aussi pro-
recherches récentes de modélisation neu-
fondément que possible dans la recherche
ronale effectuées par Narayanan nous a
que Jerry Feldman et moi avons initiée il y
aussi donné une idée de la façon dont les
a une dizaine d’années à l’Institut Interna-
structures du cerveau peuvent computer
tional d’Informatique sur la théorie neuro-
les notions aspectuelles (qui structurent les
nale du langage. C’est là-dessus que la
événements), les métaphores conceptuel-
plupart de mes efforts de recherche
les, les espaces mentaux, les espaces mix-
concrète vont se concentrer pendant un
tes et autres facteurs essentiels des systè-
bon moment.
mes conceptuels humains. L’étape sui-
Jerry a développé la théorie du connexio-
vante, décisive je pense, sera une théorie
nisme structuré (différent du connexio-
neuronale de la grammaire.
nisme PDP) au début des années 1970. Le
Ce sont de remarquables résultats techni-
connexionisme structuré nous permet de
ques. Quand vous les additionnez à
construire des modèles détaillés de la
d’autres résultats sur l’incarnation de
computation neuronale des structures
l’esprit provenant de la neuroscience, de la
conceptuelles et linguistiques et de
psychologie et de la linguistique cogniti-
l’apprentissage de ces structures.
ves, ils nous disent beaucoup de choses
Depuis 1988, nous avons élaboré un projet
qui sont importantes dans la vie quoti-
reprenant une question qui nous a absor-
dienne des gens ordinaires – des choses
bés l’un et l’autre : dans une perspective
sur lesquelles les philosophes ont spéculé
de computation neuronale, un cerveau
depuis plus de 2500 ans. La science co-
humain est composé d’un très grand nom-
gnitive a des choses importantes à nous
bre de neurones connectés de façon spéci-
dire sur notre compréhension du temps,
fique à certaines propriétés computation-
des événements, sur la causalité, et ainsi
nelles. Comment pourrait-on obtenir des
de suite.
détails sur les concepts humains, les for-
mes de la raison humaine, et l’éventail des JB : Comme quoi ?
langues humaines à partir d’un lot de neu-
Lorsque Mark Johnson et moi avons exa-
rones connectés comme ils le sont dans
miné en détail les résultats obtenus en
notre cerveau ? Comment obtient-on la
science cognitive, nous nous sommes
pensée et la langue à partir de neurones ?
aperçus qu’il y avait trois résultats princi-
C’est la question à laquelle nous essayons
paux qui étaient incompatibles avec la
de répondre dans notre laboratoire par la
quasi-totalité de la philosophie occidentale
modélisation computationnelle neuronale
(à l’exception de Merleau-Ponty et De-
de la pensée et du langage.
wey), notamment :
L’esprit est intrinsèquement incarné.
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L a p h i l o s o p h i e d a n s l a c h a i r
L’esprit incarné : un défi pour la pensée occidentale
La plupart de nos pensées sont incons- JB : Comment est-ce que cela s’articule
cientes. avec la philosophie traditionnelle ?
Les concepts abstraits sont largement mé-
Lakoff : C’est une chose étonnante de se
taphoriques.
rendre compte que la majeure partie de la
Ce constat nous a conduits à poser la
philosophie occidentale est incompatible
question suivante dans La philosophie
avec les résultats fondamentaux de la
dans la chair : que se passerait-il si nous
science de l’esprit. Mais dire cela, c’est
partions de ces nouveaux résultats au sujet
négatif. Nous respectons et apprécions la
de l’esprit et reconstruisions la
philosophie. Notre travail s’appuie sur un
philosophie à partir de là ? A quoi la
amour profond de la philosophie et d’une
philosophie ressemblerait-elle ?
déception face à ce qu’elle a été au cours
Il s’avère que cela ressemble à quelque
des deux dernières décennies. Nous avons
chose de tout à fait différent de pratique-
voulu nous tourner vers les grands mo-
ment toute la philosophie qui nous a pré-
ments de l’histoire de la philosophie – les
cédés. Et les différences sont des différen-
présocratiques, Platon, Aristote, Descar-
ces d’importance vitale. A partir des ré-
tes, Kant – même les philosophes analyti-
sultats de la sémantique cognitive, nous
ques – et montrer ce faisant, à la lumière
avons découvert beaucoup de choses nou-
de la science cognitive, ce que cette der-
velles sur la nature des systèmes de mo-
nière pourrait révéler sur la nature de la
rale, sur la façon dont nous concevons la
philosophie.
structure interne du Moi, et même sur la
Ce que nous avons découvert était fasci-
nature de la vérité.
nant : chaque grand philosophe semble
JB : Cela ressemble à une sorte de nou- prendre un petit nombre de métaphores
veau projet distinct ? pour des vérités éternelles et allant de soi,
et puis, avec une logique rigoureuse et une
LAKOFF : C’est une tâche intéressante qui
systématicité totale, suivre les implica-
consiste à prendre la philosophie comme
tions de ces métaphores jusqu’à leurs
un objet d’étude empirique en science co-
conclusions, où que cela puisse les mener.
gnitive. La plupart des philosophes traitent
Elles conduisent parfois à certains endroits
la philosophie comme une discipline a
plutôt étranges. Les métaphores de Platon
priori, où aucune étude empirique de
impliquent que les philosophes doivent
l’esprit, de la raison et de la langue est
gouverner l’État. Les métaphores
nécessaire. Dans la tradition anglo-améri-
d’Aristote impliquent qu’il n’existe que
caine, on vous apprend à penser comme
quatre causes et qu’il ne peut y avoir de
un philosophe et il est admis que vous
vide. Les métaphores de Descartes ont
pouvez, sur la base de votre formation
pour effet que l’esprit est complètement
philosophique, vous prononcer sur toutes
désincarné et que toute pensée est cons-
les autres disciplines. Ainsi, il y a des
ciente. Les métaphores de Kant conduisent
branches de la philosophie comme la phi-
à la conclusion qu’il y a une raison univer-
losophie du langage, la philosophie de
selle et que celle-ci dicte des lois morales
l’esprit, la philosophie des mathématiques,
universelles. Ces positions et bien d’autres
et ainsi de suite. Johnson et moi nous som-
adoptées par ces philosophes ne sont pas
mes aperçus que la philosophie elle-
aléatoires. Elles découlent de l’attitude qui
même, qui se compose de divers systèmes
consiste à prendre des métaphores banales
de pensée, devait être étudiée du point de
pour des vérités et à pousser leur logique
vue de la science cognitive, en particulier
jusqu’au bout.
de la sémantique cognitive qui étudie les
systèmes de pensée de façon empirique. JB : En quoi est-il important de recon-
Notre objectif a donc été d’apporter une naître que les métaphores sont au cœur
perspective scientifique à la philosophie, du travail des premiers philosophes ?
en particulier du point de vue de la science
LAKOFF : Il ne s’agit pas seulement des
de l’esprit.
premiers philosophes, mais aussi des phi-
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