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Publié le : mardi 27 mars 2012
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e
XVII
|INTRODUCTION Trois siècles de présences en France
e
XXI
DE LA FIN DU
AU DÉBUT DU
SIÈCLE
SIÈCLE|INTRODUCTION Trois siècles de présences en France
a France est un pays unique au 1870, dans leurs possessions africaines. Il faut
monde pour le destin, l’histoire, attendre 1946 pour qu’une égalité « partielle »L l’identité ou le combat des Noirs, soit de mise et que des élus de toute l’Union
7qu’ils viennent d’Afrique, de l’océan Indien, française arrivent à Paris . Et encore, la très
d’Océanie, de la Caraïbe ou d’Amérique du jeune et officielle Ined publie alors une étude
Nord. Pourtant, c’est un pays qui a pratiqué de Robert Gessain qui parle du risque d’avoir
1l’esclavage et la colonisation, et pour ceux sur le sol de France trop « d’éléments raciaux
que l’on désigne sous le vocable d’« indigènes », mongolisés ou négrétisés ou judaïsés » qui vont
l’égalité citoyenne est tardivement entérinée. atteindre le « patrimoine héréditaire de notre
1 8Alors, pourquoi considère-t-on souvent que patrie ». Semblables aux autres Européens,
la France est un pays de liberté pour les Noirs ? les Français ont développé, tout au long
Sans doute parce que c’est vrai. La France des siècles, un jugement négatif à l’égard
est un pays paradoxal, sur ce sujet comme sur des Noirs et les savants français ont pensé
beaucoup d’autres. Bien avant la Révolution la hiérarchie des races avec autant de force
2française , même pendant la période coloniale que leurs voisins occidentaux… et avec les
(1848-1960), on est de toute évidence plus mêmes conséquences.
3libre lorsqu’on est « Noir » à Paris qu’à Aujourd’hui, comme hier, la définition des
4Londres , New York, Berlin, et même à Africains et des Antillais comme « Noirs » est
Pointe-à-Pitre ou à Dakar sous le joug colonial. l’expression d’un regard singulier, d’une
Paradoxe encore, ce n’est que depuis les construction spécifique, interne et externe,
années 80 que ce sentiment, cet attrait pour tantôt saillante, tantôt absente, qui est loin
la France décline, et qu’un Noir se dit plus d’épuiser le répertoire des identifications qui
libre, plus accepté et plus reconnu en Grande- traversent ces populations et leurs environne-
Bretagne, aux États-Unis ou à Johannesburg, ments, notamment dans les quartiers. Le regard
alors que la citoyenneté est désormais un droit par le prisme de la couleur noire désormais
pleine ment acquis en France. Jusqu’alors, le esquivé par les pouvoirs publics, par de nom-
« mélange apparent » avec lequel Noirs et breux chercheurs et travaux académiques en
Blancs se côtoyaient socialement donnait sociologie, par bien des Afro-Antillais est
l’impression que la société française était a contrario peu usité par les historiens. Les
égalitaire et exempte de tout racisme. Ce milieux de la culture, des arts et du spectacle
sentiment né avec la Révolution française ont par contre largement participé à la pro-
a prévalu jusqu’aux premiers temps post- motion d’une esthétique valorisant et mettant
coloniaux. Nous savons que la réalité est plus en scène et en récit des œuvres et créateurs du
complexe. Certes, les Français ont défendu « monde noir ». C’est donc à la croisée de
depuis l’époque révolutionnaire des principes plusieurs types de subjectivation adossés en
égalitaires dont ils croient sincèrement respec- fonction des groupes et des périodes et suivant
ter l’esprit dans leur propre comportement, des modalités complexes sur le registre de
5y compris aux colonies . Mais, nous savons l’origine (Africains), de la couleur (noire), du
que, dans les faits, les choses sont à nuancer statut politique (colonisés, citoyens de nations
fortement, et que seule une élite a pu béné- indépendantes…), de l’ethnico-culturel et
ficier de cet espace de liberté qu’est la France religieux que la présence afro-antillaise s’est
des droits de l’Homme. déclinée en figures génériques — les soldats
Pourtant, ce sont les observateurs étrangers noirs, les OS (travailleurs immigrés de
eux-mêmes, témoins de la façon dont la l’industrie et des services), les étudiants/
France « accepte » les Noirs dans l’entre-deux- in tellectuels, les artistes, les sportifs —
6guerres ou au moment de la Révolution prolongées chrono logiquement par celles
française, qui corroborent l’idée qu’en France des femmes africaines (et mères) et par celles
les « préjugés de couleur » n’existent pas. En des jeunes Black ou Renoi nés en France.
réalité, les Français n’ont pratiqué de politique C’est dans cette dynamique que cet ouvrage
égalitaire, ni dans leurs colonies des Antilles a été conçu, pour raconter tout simplement
ou de l’océan Indien ni, après 1848 ou après l’histoire d’une « présence » en France datant
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LA FRANCE NOI REDEPUIS 1685
de plus de trois siècles, avec tous ces paradoxes. Une recherche sur La France noire révèle des
Génération après génération, comment expli- phénomènes complexes, eu égard à la spéci-
quer la contradiction entre l’héritage intellectuel ficité avec laquelle cette catégorie manque de
d’une pensée « anti-Noir » et l’attitude tolérante légitimité aussi bien dans le monde de la
à l’encontre des Noirs résidant en France ? La recherche, que dans la pensée républicaine
raison est peut-être à chercher dans l’absence en ce temps d’angoisses et de questionnements
de liens obligatoires entre pratique politique autour de « l’identité nationale ». Un regard
ou administrative, discours scientifiques et sur la France dans un cadre post-colonial nous
attitudes sociales. C’est cela que raconte cette pousse forcément à reconsi dérer la nation
longue histoire des Noirs de France, ainsi elle-même et à nous engager dans une traversée
que les effets de cette contradiction sur la de lignes souvent arbitraires qui démarquent
construction des identités noires en quête de la période coloniale du présent, mais aussi en
place dans la société française. interrogeant de façon explicite les principes
Comment les Noirs en France voient et fondateurs de liberté, d’égalité, et de fraternité.
pensent la France à cette époque ? Quelles stra- Car, comme l’a constaté Bernard Mouralis,
tégies (intellectuelles, politiques, artistiques et « La consolidation définitive du régime républi cain
culturelles) adoptent-ils au cours de ces années s’accompagne de la conquête d’un empire qui fait
en fonction de leurs pays d’origine, des de la France l’une des principales puissances
11époques, de leurs identités « chromatiques » coloniales du monde ». Cette équivoque
ou de leur domaine d’activité (élus, militants — cette contradiction diront certains —
3politiques, artistes, sportifs…)… Autant de induit un questionnement spécifique lorsque
questions qui traversent cet ouvrage. La France l’on interroge les identités, la nation et les
est ouverte au monde, aux autres, et ce depuis « présences visibles ». Nous assumons ici cette
9plus d’un siècle . Qu’ils soient exilés politiques, contradiction car le temps est venu de sortir
intellec tuels, artistes, soldats ou migrants des ornières d’une histoire trop rigide, pour
économiques, ils ont tous un parcours spéci- s’inscrire dans une dynamique post-coloniale
fique et, en même temps, ils contribuent à une explicite, de tenter une « expérience » historio -
histoire plus globale, et c’est dans ce mouvement graphique sans interdits ni préjugés, sans
12des populations qu’il faut aussi réinscrire mythologies non plus .
l’histoire des Noirfrançais. La France noire est donc le récit, sur plusieurs
Depuis une décennie, associer le qualificatif siècles, d’une présence diasporique en « métro-
« noir » dans le titre d’un film ou d’un livre pole », venant des quatre coins du monde. Ce
ou « black » à une ville ou un pays tend à récit, mis en images à travers les traces éparses
13souligner, avec parfois une évidente provo- du regard que chaque génération a porté ,
cation qui relève de l’effet oxymorique, la tente aussi d’explorer la pluri-dimension nalité
tension d’une histoire qui peine à s’inscrire de la migration (volontaire ou non, civile ou
dans la norme. Au niveau terminologique, militaire, culturelle ou politique, économique
ces termes de « noir » ou de « black » n’ont ou artistique) afin d’arriver à mettre en pers-
de sens que « dans le contexte particulier d’une pective le long cheminement et ses étapes
10époque », au même titre que les termes de majeures, entre ce temps du sauvage-esclave
« sauvage », « indigène », « nègre », « immigré », à l’heure du Code noir (1685) et celui du
« afro-antillais », « noirfrançais » ou « afro- citoyen-noir à l’heure de la mondia lisation et
français ». Il convient de recadrer cette des débats sur « l’identité nationale » ou sur
1- Le repas galant, peinture de l’École de Fontainebleau,
terminologie à travers une approche à la fois « l’immigration choisie » (2007-2012).
c. 1540.
transcoloniale et transnationale — approche
2- Mademoiselle de Blois et Mademoiselle de Nantes
qui consiste, à travers une étude culturelle, Les étapes oubliées servies par leur domestique noir, huile sur toile signée
politique et sociologique, à réinventer la com- d’une histoire croisée Claude-François Vignon, 1697.
munauté hexagonale —, mais aussi à replacer C’est une histoire longue, complexe, contra- 3- Jeune Nègre tenant un arc, huile sur toile
dans leur sens chrono logique ces mots qui, dictoire, brutale et foisonnante (comme le signée Hyacinthe Rigaud, 1708.
à chaque époque de notre histoire moderne montrent les centaines de livres et articles
ou contemporaine, sont porteurs de sens. consacrés à ce passé, édités en langues française
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LA FRANCE NOI RE|INTRODUCTION Trois siècles de présences en France
20et anglaise), mais aussi le récit de la conquête Marseille (1922 ), Strasbourg (1924) et
21d’une égalité qui influence la culture dans Paris (1931 ). Avec le second conflit mon-
tous ses domaines (peinture, musique, dial, ces séjours ponctuels deviennent plus
danse, théâtre, cinéma…) aujourd’hui partie massifs et constitutifs du débat national. À
intégrante de la société française, aussi bien ce moment-là, la France met en place une
dans l’hexagone qu’outre-mer. Ponctuelles « politique d’immigration choisie » qui est
eau milieu du XVII siècle, ces présences élaborée par « des experts universitaires, de
evont croître jusqu’à la fin du XVIII siècle, centre gauche, pour la plupart membres de la
imprégnant la culture française de tout un Ligue des droits de l’Homme. La règle qui s’im-
imaginaire sur l’homme noir et la femme pose alors est d’écarter les “races antagonistes”
noire. Alors que l’Afrique et les Antilles et les “races inférieures”. Aux immigrés “choisis”
4 subissent progressivement un joug colonial, s’opposent ceux qui n’ont pas été “choisis” et
22les populations qui se métissent et l’apport que l’on appelle les “indésirables” ». Dans
de quelques milliers d’individus marquent la ce cadre, les exotiques et, en tout premier
société française tout au long du Grand Siècle, lieu, les Afro-Antillais, les « Orientaux » et les
« ces héros d’hier noirs ou métis, doivent être réfugiés (plus spéci fiquement les juifs) sont
replacés dans le contexte d’une France nouvel- exclus de cette « immigration » capable de
lement devenue coloniale et tournée, depuis le s’assimiler à la France et à l’identité française.
règne de Louis XIV en particulier, vers une D’ailleurs, lors de la première loi sur la
Afrique et des “Isles” âprement disputées aux natura lisation en 1889, qui marque de façon
14Hispano-Portugais ». La peur du métissage durable la frontière entre citoyens et étran-
et de « l’invasion permanente » entraîne un gers, les Afro-Antillais sont laissés en marge,
reflux régulier et répétitif, juridique et poli- comme les Maghrébins et les Indochinois.
tique, de ces présences (en particulier avec Pourtant, la France devient aux yeux du
15Napoléon Bonaparte à partir de 1802 ) qui monde un pays métis, alors que l’image du
ne redeviennent croissantes qu’avec la seconde Noir en France n’a cessé de se déprécier
e eabolition sous la II République et l’entreprise depuis le XVIII siècle et que les régimes
ecoloniale sous la III République. Peu à peu successifs ont toujours cherché les législations
l’image du Noir se dégrade et s’enferme dans les plus spécifiques et les plus efficaces pour
16des stéréotypes qui hantent les représentations éviter (ou du moins limiter ou contrôler)
populaires comme le discours des élites. Cette toute présence noire sur le territoire national.
image trouve surtout une matérialisation dans La France est graduellement perçue et recon-
la pratique des exhibitions qui rend bientôt nue comme la « seconde nation des Nègres »,
17régulière la rencontre avec les « exotiques ». le seul pays au monde qui permet à des
23Ce processus, initié par exemple avec l’exhi- artistes noirs (comme Joséphine Baker ou
24bition à Paris de la Vénus hottentote au début Habib Benglia ), à des hommes politiques
edu XIX siècle, inaugure un « genre », celui de devenir députés puis membres de plu-
25des « zoos humains ». sieurs gouvernements , à des intellectuels
26Parallèlement à une pensée raciologique qui ou écrivains (comme René Maran , Aimé
27imprègne la société française et tout l’Occident, Césaire ou Claude McKay ) de s’exprimer,
l’histoire s’accélère avec les abolitions de d’être élus ou d’être reconnus. Pourtant, les
1848. Dans le même temps, on fantasme années 20 connaissent de fortes restrictions
une esthétique noire qui commence à fasciner en matière d’immigration coloniale, comme
4- Costumes d’Africaine et d’Africain, gravure
et intriguer la France et ses élites artistiques et le montrent les débats parlementaires dès
signée Louis-René Boquet, c. 1775.
18littéraires . Avec la Première Guerre mondiale, l’immédiat après-guerre qui remettent
5- Code noir ou recueil d’édits, déclarations et arrêts
le stationnement de combattants et de en cause toute présence « sur le sol françaisconcernant les esclaves nègres de l’Amérique,
texte imprimé et illustré en 1743. travailleurs initie les présences culturelles et d’éléments ethnographiquement trop nettement
19politiques de l’entre-deux-guerres , notam- distincts du reste de la population », même si6- Le Nègre Paul, serviteur d’Aignan Thomas Desfriches,
ment celles des Afro-Américains ou des élus le contexte économique et les besoins duterre cuite signée Jean-Baptiste Pigalle, c. 1760.
au Parlement d’Afrique ou des Antilles patronat conduisent à une pratique politique
à l’ombre des expositions coloniales de contraire. On tolère ces présences, mais la
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LA FRANCE NOI REDEPUIS 1685
loi devient de plus en plus sévère, notamment temporaires et restent proportionnellement
en août 1924 où l’on impose aux « indi- faibles face aux autres réalités migratoires au
gènes » une carte d’identité, un certificat cours des années 45-65. Deux décennies où
d’engagement d’un patron et un certificat les grandes politiques publiques sont laissées
médical. Ces mesures sont de plus en plus aux fonctionnaires qui prennent le pas sur
33contraignantes en 1926, 1927 et 1928 où les politiques et le patronat .
les premières « expulsions » ont lieu. De Le Haut Comité consultatif à la famille et à
façon évidente, les statistiques publiques la population, où l’on compte une poignée
font alors la part des choses avec, d’un côté, de raciologues convaincus et d’anciens
les citoyens (colons inclus) et, de l’autre, les techno crates de Vichy, sous l’égide de son
étrangers et les « indigènes, Africains, sujets secrétaire Georges Mauco (le promoteur de
ou protégés français », désignations qui la notion d’indésirable au début des années
regroupent toutes les autres populations 30) recommande une sélection raciale exem-
28présentes sur le sol français . plaire dans le processus migratoire nécessaire
C’est entre cette identité ouverte, une mixo- à la reconstruction et surtout d’éviter les
phobie récurrente et des pressions admi- « Noirs » et les « exotiques ». Dans la même
nistratives croissantes que la France avance veine, Robert Debré et Alfred Sauvy, les
dans les années 30 et connaît l’expression « pères de la politique migratoire française »,
dynamique de plusieurs mouvances se récla- n’imaginent même pas que la France puisse
34mant de l’identité noire. Elle se heurte aux favoriser le « recrutement des Noirs ». Autant
textes d’août 1932 sur l’immigration et la dire qu’il n’est jamais question, au sein des
fermeture des frontières, traverse le Front élites administratives et de la classe politique,
5populaire (qui limite les immigrations colo- de favoriser une immigration pérenne noire
35niales dès octobre 1936), avant de connaître en métropole . Cela n’empêche pas toute
sous la pression des ligues factieuses et de une génération d’artistes de faire souche :
l’influence de l’Allemagne une véritable dans les caves de Saint-Germain-des-Prés, le
crise xénophobe qu’illustrent une presse jazz devient alors une musique nationale…
29 36 haineuse (comme l’a montré Ralph Schor ) Les dockers noirs de Marseille se fixent…
30et une littérature d’exclusion . À Bordeaux, Toulouse, Lyon ou à Rennes
À partir de 1945, la participation de travail- s’installe une nouvelle génération d’étudiants
leurs antillais, malgaches et africains à la noirs… Le paradoxe français perdure, faisant
reconstruction économique de la France, la naître au sein de la diaspora noire de France
départementalisation des « vieilles colonies », les plus grands espoirs comme le montre
les échanges d’étudiants et les bourses allouées, le Congrès des écrivains et artistes noirs
la lutte pour les indépendances qui résonne de 1956, réuni à Paris ou l’extraordinaire
en métropole et les nouvelles visibilités aventure des Griots, cette troupe constituée
culturelles annoncent la génération des immi- d’Antillais et d’Africains qui monte Les Nègres
grations suivantes et la venue en métropole de Genet en 1959 et dont la réputation
des « travailleurs noirs », que ce soit des rayonnera jusqu’en Amérique.
31Caraïbes avec le Bumidom ou des pays Dix ans après les indépendances, alors que
d’Afrique de l’Ouest sur l’axe Sénégal- l’immigration en provenance des Antilles
Mali-Mauritanie. Pourtant, ces immigrations connaît son pic de croissance et que les Afri-
sont invisibles pour les Français : la guerre cains de l’Ouest sont fixés dans les grandes
d’Indochine (1946-1954) et la guerre agglomérations, on note les premières
d’Algérie (1954-1962) ont totalement mesures de restrictions des politiques
occulté les « mondes noirs » ; la vague xéno- migratoires à l’égard de ceux qui arrivent
phobe orchestrée par la presse, et relayée par d’Afrique. Au milieu de la décennie, et
les politiques publiques, concentre son action suite aux premiers conflits syndicaux
32sur les « Arabes ». Les présences conjuguées (Peugeot à Sochaux, Renault à Boulogne-
des Antillais, des étudiants africains et des Billancourt, Flins et Sandouville, Citroën
« travailleurs noirs » sont perçues comme à Aulnay et Talbot à Poissy) ou dans les
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LA FRANCE NOI RE|INTRODUCTION Trois siècles de présences en France
37foyers de migrants insalubres , c’est une autour de temps forts comme Roland-
période d’installation définitive dans la Garros en 1983 ou la victoire à l’Euro
société française (et dans les imaginaires) 84. Cette double mécanique (vague xéno-
38qui commence, dont SOS Racisme est phobe et valorisation des immigrations7- À la tête noire, bois sculpté et peint, c. 1750.
la figure visible dans la lutte antiraciste au noires) va caractériser les vingt-cinq ans8- Louise-Hippolyte Grimaldi, duchesse de Valentinois,
peinture à l’huile, c. 1720. début des années 80, alors que la prime à venir, faisant des Noirs musulmans les
au retour (dix mille francs) est offerte à « clandestins de la République » (de la
tous les immigrés acceptant de rentrer lutte dans les foyers dans les années 70 à
39« au pays ». celle des sans-papiers de Saint-Bernard
44Dans le même temps, les premiers rejets en 1996 ) tandis que des « personnalités
de ces immigrations post-coloniales noires » figurent les emblèmes d’une élite
deviennent visibles et explicites dans populaire et reconnue.
la société française. Le Figaro Magazine Dans le prolongement de la marche de
se demande alors si nous serons « encore 1998 et de la victoire Black-Blanc-Beur,
40français dans trente ans ? » et Le Point l’image du sans-papiers et celle du « jeune
explique que ces « nouveaux migrants afri- Noir » de banlieue commencent à brouiller
45cains » n’ont pas la volonté de « s’intégrer » celle des Noirs de France . Les « minorités
et souhaitent conserver « leur identité visibles » entrent dans le langage politique
41 42 culturelle ». Alain Griotteray précise français, des « médailles » sont attribuées
que ces nouvelles immigrations sont « très par le HCI à des « Français venus de loin »,
difficiles à assimiler contrairement à l’immi - comme s’ils n’étaient pas véritablement
gration européenne car elles sont profondé- d’ici. On entre dans une longue crise
46ment différentes de culture, de civilisation qui trouve son apogée en 2005 avec les
et de religion et… » parce que celles-ci ne « événements dans les quartiers ». Elle
47sont d’aucune « utilité économique ». Puis arrive au bout de ses contradictions , en
arrive la notion « d’invasion », qui doit 2007 avec la création de la Cité nationale
être stoppée au plus vite, car « il y va de de l’histoire de l’immigration qui s’installe
notre propre survie ». En 1984, Jacques dans l’ancien Palais des Colonies, sans
Chirac dénonce dans Le Monde cet afflux même donner un sens au passé du lieu, et
48« incontrôlé d’une immigration clandestine qui exclut les Réunionnais, les Canaques,
43de la plus mauvaise qualité » et fixe la les Guyanais, les Haïtiens, les Antillais et
49ligne entre bonne et mauvaise immigration les Comoriens de ce récit dans le siècle.
en l’illustrant du « bruit » et des « odeurs ». Dès lors, le débat entre citoyenneté acquise
Au même moment, la loi sur l’immigration et assimilation en débat des Afro-Antillais
est adoptée à l’unanimité à l’Assemblée en France occupe les analystes et connaît
nationale, faisant consensus à droite et un moment de crispation entre les événe-
à gauche, et supprimant la « politique du ments dans les outre-mers en janvier 2009
retour », l’arrêt du recrutement de nou- et la polarisation des médias en septem-
veaux migrants, faisant émerger la notion bre 2010 sur les difficultés d’assimilation
50d’insertion pour ceux qui se trouvent sur des « Noirs sahéliens » en France .
le territoire national. Alors que la vague La nouvelle génération, née dans sa grande
xénophobe, comme dans les années 30, majorité en métropole, cherche sa place,
prend une ampleur croissante, relayée par n’ayant plus ce lien récurrent avec un
les succès électoraux du Front national, Ailleurs, et ouvre de nouveaux débats au
51c’est au-delà du monde du travail et du cœur d’une société en crise profonde . Il
regroupement familial, et notamment est maintenant certain « que des centaines
dans les domaines de la culture, du spec- de milliers d’Africains ou de Français issus
tacle et de la musique que ces présences de la migration africaine ont choisi de rester
deviennent explicites, ainsi que dans en France pour toujours, d’y faire leur vie,
52l’univers du sport où les contraires sem- d’y élever leurs enfants, d’y vieillir ». C’est
blent se rencontrer de façon régulière sans doute la première fois que le sentiment 8
7
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LA FRANCE NOI RE|INTRODUCTION Trois siècles de présences en France
d’une permanence marque l’opinion et images qui nous montrent génération
les élites administratives ou politiques. après génération une mémoire partagée,
C’est sans doute aussi pour cela que les cris- c’est fixer cette présence dans un passé et
pations semblent si fortes au cours de la un territoire communs, dans un récit col-
dernière décennie. lectif, dans une identité commune. Cette
À travers ces images, tel un album de légitimité commence sur le sol de France
famille, nous retrouvons le récit de ces entre la mise en application du Code noir
millions de Noirs qui ont choisi d’être (ou (1685) et la période de régence (1715-
de devenir) français ou de croiser pour un 1723) qui suit la mort de Louis XIV. Une
temps le destin de la France. Malgré des histoire de plus de trois siècles, et pourtant
53livres majeurs , des travaux historiques combien de nos contemporains parlent
notables et plusieurs dizaines de documen- encore d’une « immigration récente » ?
54taires , ces femmes et ces hommes demeu-
rent relativement méconnus par les Fran- Tout commence avec
çais, y compris par les propres héritiers de le Code noir…
ce passé. Les lieux de mémoire sont La présence noire en Europe est visible
55presque inexistants (en métropole) ou dans la diversité des traces que nous ont
56négligés , les festivals ou rendez-vous cul- léguées les siècles : des figures saintes
eturels peu nombreux (comme le Festival comme, au III siècle, le soldat de Thèbes
9 international des Francophonies à saint Maurice d’Agaune et sa légion qui
Limoges, Étonnants Voyageurs à Saint- désobéirent à l’empereur Dioclétien pour
Malo, Festafrica à Lille, Kréyol Factory à ne pas faillir à leur foi et moururent en
la Villette en 2009…), les espaces de dif- martyrs, au saint Benoît (1526-1589) de
fusion artistique restent des initiatives pri- Palerme en passant par le Roi mage noir
vées (comme Les Théâtres d’outre-mer en qui apparaît dans l’iconographie durant
e 58Avignon à la Chapelle du Verbe incarné) et la deuxième moitié du XV siècle ou
souvent marginalisées (Théâtre interna- encore saint Victor, le premier Africain
etional de langue française), les médias sont à devenir pape au II siècle avant saint
e erencore trop minorés ou communautarisés Miltiades au IV siècle et saint Gelas I
e(Africa n° 1, Africultures, Tropiques FM, au V siècle, aux figures littéraires aussi,
Cité Black, Jeune Afrique, Trace TV, Pré- tel le fabuliste Ésope ou le dramaturge
59sence Africaine, Radio Nova, RFI, Politique romain Térence , aux figures historiques
Africaine…). Mais surtout les grands fes- enfin comme Septime Sévère, empereur
tivals de théâtre ou de cinéma, comme de Rome de 193 à 211 ou Alexandre de
60Avignon ou Cannes, les théâtres publics, Médicis, dit « le Maure », dont la mère
61les centres dramatiques ou les scènes natio- Anne de Médicis était africaine . Frédéric
nales attendent bien souvent d’avoir un II, alors empereur du Saint Empire, pos-
thème ciblé pour programmer les créations sède une garde rapprochée de « Sarrasins
de ces artistes, qu’on assimile finalement noirs » dont l’un d’entre eux était vizir de
57à des « étrangers de l’intérieur ». Or on Sicile sous le nom de Jean le Noir. Par la
ne lance pas tous les ans l’année africaine, suite et sans interruption, l’Occident, en
l’année des outre-mers ou l’année créole ! particulier l’espace méditerranéen, voit
Reste alors la francophonie… ou l’immi- de façon ponctuelle, auprès des cours
gration. Les figures emblématiques sont royales et des grands noms de l’aristocratie,
9- Portrait d’un officier de marine et de son esclave noir,
souvent très populaires mais cantonnées la présence d’esclaves ou de serviteurs noirshuile sur toile de l’École française, c. 1750.
dans la marge et peu nombreuses dans ce qui exotisent ces univers clos où tout ce10- Dame de harem buvant du café, huile sur toile
62signée Charles-André Van Loo, c. 1752. pays où les « statistiques ethno-raciales » qui est rare passionne .
sont interdites et où les « Noirs » et Dès la Renaissance, le Portugal est le pays11- À la Teste Noire. Larcher, marchand papetier
« Métis » représentent pourtant une forte des premières installations avec le déve-à Paris, carte-adresse, 1743.
minorité de la population. loppement de la traite négrière. En 1444,
Raconter cette histoire, parcourir ces le premier « débarquement » d’Africains
16
LA FRANCE NOI REDEPUIS 1685
noirs se produit à Lagos, au Portugal, avec une pièce comme La Dispute de Marivaux.
63près de deux cent cinquante personnes . Mais les personnages noirs de ce théâtre
L’introduction d’esclaves s’étend rapidement sont toujours joués par des Blancs. Le Noir
vers l’Espagne avec la constitution de com- n’a pas encore le droit à la parole, alors
munautés dans le Sud et dans les grandes qu’il est déjà présent sur le sol du royaume
villes, alors que le royaume d’Espagne est de France et entre même dans l’univers de
déjà en contact avec le royaume d’Éthiopie la réclame. En effet, la première « publicité »
depuis 1428 avec un projet de double semble être celle de ce papetier (Larcher),
mariage pour unir les deux familles. Les installé rue du Renard qui, pour sa bou-
affranchis s’organisent en confrérie et vont tique À la Teste Noire, illustre sa réclame
régulièrement devant les tribunaux pour imprimée d’une tête d’esclave en 1743.
eprésenter les cas d’injustice et défendre des Dès le XVI siècle, la traite négrière a gagné
esclaves. En Italie, un document notarial toute l’Europe, les côtes d’Afrique en cours 10
de Lucca de 1470 expose le cas d’une d’exploration et le continent américain en
femme noire achetée par un artisan alors découverte apportant de plus en plus d’in-
qu’elle est née libre, de parentés libres. La dividus originaires d’Afrique dans les pays
67justice tranche en sa faveur : sa vente est d’Europe, et notamment en France , alors
64considérée comme illégale . que le Code noir en 1685 fixe dans le droit
Dans le théâtre français, dès la fin de la et la pratique le statut des esclaves… et les
Renaissance, le Noir est un masque, tout droits des affranchis sur le sol de France. La
entier réduit à son apparence sombre, seule série de soixante articles sur le statut civil
la théâtralité de cette apparence intéresse et pénal des Noirs, mais aussi des enfants
les créateurs et le public. La censure se nés du métissage fixe une place dans la
charge ensuite d’évacuer ce personnage de société française aux Africains esclaves. En
la scène, même lorsqu’il fait de timides même temps, les esclaves noirs entrent — à
apparitions, le Noir doit encore rester dans partir de 1687 aux Antilles, 1704 en Guyane
les coulisses, de crainte qu’il convoque la et 1723 dans l’île Bourbon (future île de
question de l’esclavage. En France, les La Réunion) — dans la sphère juridique
« premiers “sauvages” ont été ramenés du française, en particulier en ce qui concerne
65Nouveau Monde et présentés à la cour » les Métis et les affranchis autour de ques-
du temps des Valois. En revanche, la pré- tions aussi complexes que le statut civil, la
sence d’Africains noirs est attestée en nationalité ou le droit à l’héritage.
Angleterre et en France, à l’époque où les Cinquante ans plus tard, en 1738, on
navigateurs explorent les côtes africaines. dénombre quatre mille Noirs et Métis en
erSi Élisabeth I ordonne, en 1596 puis en France, la plupart sont esclaves malgré le
1601, l’expulsion de tous les Africains droit français sur le sol de France qui en inter-
noirs d’Angleterre, en France la tolérance dit la pratique. Une poignée de ceux-ci est
es’installe au XVII siècle. Dans le royaume composée d’hommes libres vivant entre Paris,
de France, au-delà de sa couleur, l’homme Bordeaux, Nantes ou Saint-Malo. En effet,
noir évoque alors l’horreur de l’esclavage depuis le règne de Louis X et l’édit de 1315
et le monde des ténèbres, voire le diable (même si des lectures nuancées de celui-ci
ou le mal dans la vulgate religieuse. La existent), le royaume de France n’accepte, en
Tragédie française d’un More Cruel envers théorie, pas l’esclavage sur son sol ; par exten-
son seigneur, sa femme et ses enfants, d’un sion, dès qu’un esclave accoste dans les ports
auteur anonyme, joué vers 1610 à Rouen de France, il devient « libre » (principe quasi
marque violemment les esprits sur la identique à celui existant en Angleterre). Le
66cruauté des « Mores ». premier cas « juridique » connu remonte à
Au siècle des Lumières, on travestit l’esclave 1571 à Bordeaux où des Noirs sont affranchis
noir pour ne garder que le « bon sauvage » par un tribunal, puisque la France « mère des
des terres lointaines, et le « Noir » devient libertés » ne tolère pas cette pratique sur son
une sorte d’argument philosophique dans sol. Comme l’écrit très justement Érick Noël
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LA FRANCE NOI RE

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