Par Montréal et par Vaud

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Publié le : lundi 26 mars 2012
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Michel Gallay
Par Montréal et par Vaud
Michel Gallay
Par Montréal et par VaudÉditions Michel Gallay
Montréal
eDépôt légal - 2 trimestre 2011
Bibliothèque nationale du Québec
ISBN : 978-2-9805938-1-9Michel Gallay
Par Montréal et par Vaud
Nouvelle édition, plus personnelleAVANT-PROPOS
Ma petite Céline,
Si tu pouvais me voir en ce moment m’avancer dans cette
cathédrale, je m’imagine le petit sourire narquois qui illumine-
rait ton joli visage et je t’entends me murmurer à l’oreille : « Faire
mon éloge, te voilà mal pris, mon gars ! Vas-y, envoie ! ».
Si je suis mal pris en effet, c’est parce que je dois résumer
en quelques mots l’extraordinaire exemple de courage que tu as
montré à tout ton entourage et, en particulier, à ta famille que
tu adorais et au globe-trotter suisse, célibataire endurci, qui, il
y a 33 ans, est tombé dans un piège si gentiment tendu. Tu sais
bien que ce n’est que pour toi que je suis resté au Québec et
que, pas une seconde, je n’ai regretté ma décision.
Tu m’as parlé parfois des premières années de ta vie, quand
tu ne pouvais presque pas marcher, avant que tu sois, à l’ini-
tiative de ton père, lui-même chirurgien, opérée à Baltimore
pour une malformation du cœur. Je sais que ta mère ainsi que
ton frère Jean-Michel, ton compagnon de jeu presque de ton
âge, t’ont alors beaucoup aidée. Tu m’as souvent parlé des rela-
tions très privilégiées qui se sont poursuivies avec ton père,
que je n’ai pas connu. Il te disait que tu devais agir comme si
tu n’avais aucun problème de santé, que tu étais capable… C’est
ainsi que tu as participé activement aux campagnes électorales
7de ton grand frère Marcel et que tu ne t’es pas privée de sorties
culturelles avec ta sœur Marie-Pia.
Je t’ai connue en 1976, peu avant ta deuxième opération à
Montréal à laquelle je ne suis pas complètement étranger. J’ai
pu me rendre compte du courage et de la détermination qu’il
t’avait fallu, avec ton sérieux handicap, pour faire tes études et
pratiquer ton beau métier d’enseignante.
Depuis lors, ta santé s’était bien améliorée. Mais deux
g randes opérations du cœur, ça laisse des traces, qu’on le veuille
ou non. Et toi, tu ne le voulais pas. Personne ne s’en est jamais
rendu compte, sauf quand la route montait et que tu avais
de la diffculté à suivre le rythme. J’ai souvent, entre autres à
Zermatt, en Suisse, concilié mon grand amour de la montagne
avec ton essouffement rapide. Tu montais en télécab ine ou
en t éléphérique et je montais à pied. Et nous redescendions
ensemble après un bon repas dans le restaurant d’en haut. C’est
sans aucun regret que j’ai renoncé à mes rêves d’escalader le
Mont-Blanc et le Kilimandjaro et de faire du trekking au Tibet.
Tu as terminé tes trente-cinq ans d’enseignement
 d’abord à Joliette, puis à l’Île-Bizard  pour te rapprocher
de ton fonctionnaire de mari qui travaillait au centre-ville de
Montréal. Je sais que tu n’avais pas de diffculté à faire régner
la discipline dans tes classes. Tu me disais qu’un seul regard
suffsait, et je peux facilement le croire. Ton regard disait tout.
Nous habitions alors à Saint-Laurent, mais notre véritable chez
nous, pendant 18 ans, ce fut notre chalet à Saint-Sauveur où
nous partagions notre amour commun pour le jardinage.
Nous étions tous les deux à la retraite depuis 1996. Nous
avons vendu notre chalet pour pouvoir voyager davantage
autour du monde. Nous avons pris goût aux croisières qui nous
ont menés, entre autres, à l’extrême sud et à l’extrême nord
de la planète. Je sais que tous ces voyages t’ont bien plu. Tu te
rappelles notre dernier voyage en Suisse, en septembre dernier,
8en particulier notre montée en train jusqu’à plus de trois mille
mètres d’altitude, au Gornergrat, au-dessus de Zermatt ?
Depuis le mois de mai dernier, nous vivions dans un
immeuble qui répondait parfaitement à nos vœux, proche du
stade olympique, où tu t’es fait immédiatement des amis, où tu
jouais aux quilles et à la pétanque. Notre déménagement, pour
lequel tu as beaucoup insisté, restera le dernier beau cadeau
que tu m’as fait. Je sais maintenant que j’ai des chances de fnir
mes jours au Québec au lieu de rentrer en Suisse.
J’ai téléphoné personnellement à tes meilleures amies.
J’ai pu noter à quel point elles t’appréciaient. Je les ai souvent
fait pleurer.
J’arrive au bout de mon hommage, mais je dois dire, avant de
terminer, que tu n’étais cependant pas la perfection personnifée.
Car si tu adorais la lecture, les mots croisés et les jeux de lettres, tu
n’aimais vraiment pas écrire. Combien de fois m’as-tu demandé
d’écrire un texte ou une lettre ! Je viens de relire pour la première
fois toutes les lettres que tu m’as envoyées en 1976 et 1977, quand
tu vivais à Joliette, et moi, à Québec. Je m’imagine la somme d’ef-
forts qu’ont représentée les longues missives que tu m’écrivais en
réponse aux miennes. Je réalise a posteriori que c’est peut-être la
plus belle preuve d’amour que tu m’aies donnée.
Nous avions évoqué quelquefois la disparition de l’un d’entre
nous. Il était clair, dans ton esprit, qu’après les pleurs, la vie devait
continuer. Ce sera dur, mais je te promets d’essayer. Merci pour
toutes ces belles années. Je serais comblé si je t’avais apporté la
moitié du bonheur que tu m’as procuré. Merci, merci…
* * *
En rédigeant cet hommage que je lirai le 14 janvier à la
cathédrale de Joliette, je n’ai d’autre choix que de me limiter à
quelques lignes alors que je pourrais en dire tellement plus…
9Je me fxe donc la mission de réécrire toute la deuxième
partie du livre que j’avais publié en 1998 à compte d’auteur
et que j’avais distribué à titre gracieux à quelques membres
de ma famille, à des amis et à d’anciens collègues de bureau,
mais aussi, à un ou deux journaux et à quelques hauts (et
moins hauts !) fonctionnaires du Québec qui m’avaient obligé
à prendre une retraite anticipée.
J’avais en effet accompli un vrai tour de force en écrivant
un récit autobiographique dans lequel je parlais très peu de
la femme admirable qui fut, dès 1976, à la fois mon rayon
de soleil et ma planche de salut, et qui a totalement boule-
versé le cours de mon existence. Cette discrétion peut sembler
incompréhensible ; elle est cependant parfaitement explicable.
Compte tenu du ton polémique que j’employais, je ne voulais
pas que mes lecteurs puissent faire un quelconque rapproche-
ment avec ma belle-famille. Je ne donnais que le prénom de
ma femme.
Je répare aujourd’hui cette incongruité. Je connaissais
assez Céline pour être totalement convaincu qu’elle approu-
verait mon initiative. Je sais ce que je peux dire. Je sais aussi ce
que je dois taire.INTRODUCTION
C’est en 1993 que, à la suggestion de mon médecin, je
commence à décrire la succession d’événements qui m’ont
fnalement forcé à prendre, deux ans plus tard, une retraite
anticipée de la fonction publique québécoise.
J’essaie, par simple déf personnel et pour stimuler un
cerveau en voie d’atrophie, d’écrire avec autant d’application
que si je m’adressais à un vaste public d’ici et d’ailleurs. Je m’ef-
force tant bien que mal d’agrémenter le style volontairement
aseptisé dont je me servais avec succès dans mes communica-
tions professionnelles, en particulier avec le Conseil du trésor.
Je cherche aussi à canaliser ma fureur, si légitime qu’elle puisse
être, et à convertir en un langage convenable des cogitations
qui le sont beaucoup moins.
Je me prends à mon propre jeu. Écrire, ce n’est pas
seulement un remède ; c’est un véritable engouement, ma
nouvelle drogue. Je déborde vite du cadre étroit de mon
confit de travail et j’explique par quel étonnant concours de
circonstances, alors que je n’étais qu’un voyageur de passage,
je suis entré en 1970 dans la fonction publique du Québec
et m’y suis incrusté pendant plus de vingt ans, sans avoir
aucune des aptitudes qui font un bon fonctionnaire, à l’ex-
ception peut-être d’une passion immodérée pour la lecture
des journaux.
11Je montre comment, tout au long de ma carrière de rond-
de-cuir, j’ai presque toujours accompli seul des tâches prévues
pour deux personnes et même davantage, sans pour autant
que mon degré d’occupation n’atteigne jamais les niveaux
que j’avais connus auparavant dans l’industrie privée, tant en
Suisse qu’à Montréal.
Plus j’écris, plus je retrouve l’esprit combatif que mes mésa-
ventures avaient passablement émoussé. Je saisis à pleines mains
l’occasion inespérée qui m’est tout à coup offerte d’évoquer
certaines réalités qui m’écœurent depuis tant d’années, à savoir
les organigrammes gonfés artifciellement et les descriptions de
tâches bidon qui en sont les conséquences inéluctables.
C’est à la lecture des quelques pages que je viens de pondre
dans un premier jet que je prends conscience de l’ampleur du
désastre. Je me suis en effet attaqué à l’équivalent de la qua-
drature du cercle en voulant décrire mon parcours dans un
milieu dont l’assoupissement est la caractéristique dominante,
sans pour autant administrer un somnifère à d’hypothétiques
lecteurs. Je décide instantanément de faire diversion : au récit
des mornes tribulations d’un petit gratte-papier helvétique au
Québec, j’intègre la narration bien moins triste de l’acclimata-
tion trop aisée d’un touriste bambocheur à la vie nocturne du
Vieux-Québec.
En m’écartant de mon thème initial, je parviens même
à faciliter ma démonstration. Car si un globe-trotter plutôt
désinvolte, ni foudre de guerre, ni crétin congénital, ni porté
à l’excès de zèle, est parvenu, sans jamais être débordé, à
accomplir seul des tâches attribuées, en théorie, à plusieurs
employés, et cela malgré une vie nocturne loin d’être celle
d’un enfant de chœur… n’y a-t-il pas anguille sous roche ? Il
n’est peut-être pas farfelu de le supposer !
J’explique aussi comment la rencontre non program-
mée d’une âme sœur « pure laine » m’a incité à m’établir
12 défnitivement au Québec, le bohème un peu bourgeois de la
vieille capitale se transformant d’un jour à l’autre en bourgeois
un peu bohème de Montréal.
Le plaisir d’écrire s’accentue. Pourquoi dès lors ne pas
continuer en remontant dans le temps ? Pourquoi ne pas
expliquer ma décision de quitter la Suisse, un si beau pays ?
Pourquoi ne pas exhumer quelques souvenirs de mon enfance,
du temps de mes études et des premières années de ma vie
professionnelle ? Pourquoi ne pas entonner un hymne en
hommage à des parents si admirables ? Pourquoi ne pas faire
un clin d’œil à tant de bons copains abandonnés tout au long
de mes pérégrinations ? Pourquoi ne me ferais-je pas plaisir ?
Je n’écris que pour moi !
Je m’amuse enfn à parsemer mon récit de réfexions sur
la politique québécoise en décrivant ma très lente métamor-
phose de fervent fédéraliste infuencé par l’exemple suisse
(d’avant 1968 !) en indépendantiste inconditionnel, touché au
cœur par l’incurable intolérance des Canadiens anglais.
Je montre comment, au Québec, lorsqu’il s’agit de
constitution, une porte ne peut être qu’ouverte ou fermée. Et
c omment les « Anglais » ont toujours jusqu’à présent été les
grands vainqueurs, sans même combattre, de la longue guerre
débilitante, avec tous ses dogmes et tous ses interdits, que se
livrent depuis plus de trente ans deux absolutismes franco-
phones, l’un idéaliste, l’autre à-plat-ventriste.
Je me prends peu à peu d’une folle affection rétroacti-
vement… pour les Suisses alémaniques. J’envisage même de
m’e xcuser publiquement pour les réflexions plus ou moins
tendres dont j’ai pu gratifer au cours des années tant de copains,
de collègues de travail ou d’inconnus d’outre-Sarine. Je me donne
cependant de grandes circonstances atténuantes : je ne pouvais
savoir alors à quel point ils auraient pu être pires s’ils avaient
ressemblé, ne fût-ce qu’un tout petit peu, aux Canadiens anglais.
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