Pédagogie du Christ : Quel éclairage pour la tâche éducative ...

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Ignace de Loyola – Education Conférence P. Fédou, Saint-Chamond, 12 novembre 2010 Pédagogie du Christ : Quel éclairage pour la tâche éducative aujourd'hui ? Le titre de mon intervention pourrait d'emblée susciter un étonnement : n'est-il pas téméraire de rapprocher ainsi la tâche éducative et la pédagogie du Christ ? D'une part, dira-t- on, n'est-ce pas faire trop bon marché de la distance historique entre notre époque et celle d'il y a deux mille ans ? D'autre part, n'est-ce pas forcer le sens du mot « pédagogie »,
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Publié le : samedi 11 décembre 2010
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Source : ignace-education.fr
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Ignace de Loyola – Education Conférence P. Fédou, Saint-Chamond, 12 novembre 2010
Pédagogie du Christ :
Quel éclairage pour la tâche éducative aujourd’hui ?
Le titre de mon intervention pourrait d’emblée susciter un étonnement : n’est-il pas
téméraire de rapprocher ainsi la tâche éducative et la pédagogie du Christ ? D’une part, dira-t-
on, n’est-ce pas faire trop bon marché de la distance historique entre notre époque et celle d’il
y a deux mille ans ? D’autre part, n’est-ce pas forcer le sens du mot « pédagogie », comme si
la situation d’un enseignant de collège ou de lycée, ou d’un responsable d’institution scolaire,
pouvait être comparée à celle de Jésus enseignant à ses disciples ?
Deux considérations, pourtant, nous encouragent à aborder le sujet. La première est
que le titre même de « pédagogue » a été jadis donné à Jésus : je fais allusion à un auteur
chrétien de la fin du IIe siècle, Clément d’Alexandrie, qui a composé tout un ouvrage intitulé
Le pédagogue, montrant précisément comment les paroles et les actes de Jésus ne sont pas
seulement porteurs d’une espérance pour l’au-delà mais sont à même de former les hommes et
les femmes, dès maintenant, dans les divers domaines de l’existence familiale et sociale. La
seconde considération est qu’il ne s’agira évidemment pas de faire ici un rapprochement
immédiat entre la pédagogie du Christ et la tâche éducative aujourd’hui ; nous aurons bien
plutôt à prendre acte du contexte spécifique qui est le nôtre. Mais je voudrais justement
montrer comment, dans ce contexte même, la tâche éducative peut recevoir éclairage et plus
encore inspiration du Christ de lui-même, de la manière dont il a parlé et agi, de la manière
dont il a contribué à la croissance de ceux et celles qu’il rencontrait sur sa route – en un mot,
de la manière dont il a été lui-même « pédagogue ».
Je commencerai par rappeler brièvement des caractéristiques de notre situation
actuelle, ce qui me conduira à formuler plus précisément la visée principale de mon
intervention ; puis j’évoquerai quelques traits de majeurs de ce qu’on peut appeler la
« pédagogie du Christ », et je montrerai finalement comment la responsabilité éducative peut
s’en trouver éclairée aujourd’hui.
I) Le contexte actuel
La situation dans laquelle s’exerce la tâche éducative présente un certain nombre de
caractéristiques ; j’en énumère au moins six, qui sont bien connues, mais qu’il importe de
rappeler en quelques mots au début de notre parcours, du fait même de leurs incidences sur
l’éducation :
1) Tout d’abord, c’est une situation marquée par l’horizon de la mondialisation, avec
tous ses avantages et toutes les richesses dont elle est porteuse, mais aussi avec les risques
auxquels elle expose, en particulier le risque qu’elle ne favorise un certain effacement des
racines, ou en tout cas un bouillage ou une confusion des diverses traditions (on est en
quelque sorte « branché » sur le monde entier – via les voyages, les medias, internet, etc. –
mais on peut aussi perdre la mémoire vivante de ses propres racines, avec les effets de
déstructuration qui peuvent s’en suivre).
Michel Fédou sj – Pédagogie du Christ page 1/12Ignace de Loyola – Education Conférence P. Fédou, Saint-Chamond, 12 novembre 2010
2) Deuxième trait, non sans lien avec le précédent : l’ampleur des mutations
culturelles. J’ai déjà fait allusion aux medias et à internet, mais il faudrait parler plus
largement de toutes les transformations induites par les progrès des sciences et des techniques.
Ces progrès sont en soi des avancées dont nous bénéficions chaque jour, mais ils ont des
effets sur ce qu’il y a de plus élémentaire dans la condition humaine. Cela est vrai à l’échelle
de la société et du monde en général, car les évolutions technologiques risquent d’être
utilisées ou exploitées dans le sens de ce qui détruit l’humanité. Mais cela est vrai aussi au
niveau le plus personnel : les progrès dont nous bénéficions peuvent par exemple favoriser
des comportements individualistes ; ils touchent le rapport à la corporéité, la manière de gérer
son temps, etc.. La question se pose avec force pour les éducateurs : comment aider des jeunes
à se structurer humainement dans un tel contexte ?
3) Troisième trait : on peut dire que, sur le plan éthique, le christianisme a perdu toute
une part de son influence traditionnelle sur les manières de vivre. Certes, on sait bien qu’il y a
toujours eu dans les siècles antérieurs, même au temps de la chrétienté, des résistances à ce
qu’on appelle traditionnellement la morale chrétienne ; celle-ci bénéficiait néanmoins d’un
consensus fondamental qui contribuait à la structuration même de la société, par exemple à
propos des relations sexuelles, du mariage, ou encore de l’attitude par rapport à des personnes
en fin de vie. Or le fait nouveau est que ce consensus même est pour une part défait – pour
une part seulement, car l’empreinte du christianisme se vérifie encore de bien des manières
dans notre société ; mais il reste que, là où des valeurs d’inspiration chrétienne ont été
longtemps reconnues comme « faisant référence » (y compris pour des agnostiques ou des
incroyants), elles ne jouissent plus aujourd’hui de la même reconnaissance sociale et que la
législation elle-même, dans certains pays d’Europe surtout, porte la marque de cette évolution.
4) A cela s’ajoute, quatrième trait, le phénomène du pluralisme religieux. Phénomène
qui n’est pas d’aujourd’hui, tant s’en faut, mais qui se trouve accentué de par la
mondialisation et surtout du fait de l’expansion récente de l’islam en Europe. Les effets de ce
phénomène sont bien connus : d’un côté, sans doute, des occasions inédites de contacts avec
d’autres croyants et de connaissance de leurs religions (avec un bénéfice possible pour les
chrétiens, par là même conduits à approfondir leur propre foi) ; mais d’un autre côté, aussi,
l’attrait du relativisme (« à chacun sa vérité »), ou des formes de syncrétisme (on combine des
croyances ou pratiques de diverses religions), sans oublier non plus les réactions inverses dans
le sens d’un raidissement identitaire face à la concurrence des autres religions. Le monde de
l’éducation est directement atteint par ce phénomène du pluralisme, et la question se pose
jusque dans les établissements d’inspiration chrétienne dans la mesure où ils accueillent eux-
mêmes des élèves appartenant à d’autres traditions religieuses.
5) Un cinquième trait peut être mentionné, qui n’est pas du même ordre que ce qui
précède et qui en découle cependant : le sentiment de fragilité, ou encore de vulnérabilité,
présent de manière diffuse mais bien réelle dans notre société actuelle. C’est là encore, certes,
un sentiment de toujours, mais il est renforcé aujourd’hui, non seulement du fait de la crise
économique, des difficultés de l’emploi ou d’autres facteurs de ce type, mais aussi du fait de
tous les phénomènes que j’ai relevés précédemment. Les effets conjugués de la
mondialisation, des mutations culturelles, du relativisme moral et du pluralisme religieux
Michel Fédou sj – Pédagogie du Christ page 2/12Ignace de Loyola – Education Conférence P. Fédou, Saint-Chamond, 12 novembre 2010
contribuent à mettre dans l’inquiétude sinon dans l’angoisse. On peut ne pas s’en apercevoir,
car beaucoup se fraient un chemin à travers tout cela et, comme on dit, « s’en tirent bien » du
point de vue familial ou professionnel, et il y a par ailleurs des formes de socialisation (par
exemple autour du sport, ou de la musique) qui mobilisent les énergies et apportent avec elles
passion et enthousiasme. Le sentiment de fragilité n’en est pas moins là, prêt à se manifester à
l’occasion d’une crise et d’une épreuve (un problème de santé, une souffrance morale, un
deuil…), et un sentiment de fragilité d’autant plus fort que les personnes concernées peuvent
se sentir alors très seules, sans le soutien de parents ou d’amis à qui ils puissent vraiment se
confier. Qui donc n’a jamais été confronté, dans l’exercice de la tâche éducative, à ces
situations dans lesquelles des personnes (et pas seulement des élèves) dévoilent un jour
quelque chose de cette profonde fragilité, là même où celle-ci avait pu rester longtemps
inaperçue ?
6) Le dernier trait que j’évoquerai concerne la situation globale du christianisme dans
le contexte actuel. J’ai rappelé tout à l’heure qu’il n’avait plus, du point de vue éthique, la
même emprise sur notre société. Il faut maintenant ajouter que, de manière plus générale, la
foi chrétienne ne dispose plus d’un milieu porteur dans l’ensemble de la société, comme
c’était encore le cas il y a quelques décennies. Mais il y a à cela une contrepartie heureuse :
même s’ils sont moins nombreux, les chrétiens – pour toute une partie d’entre eux au moins –
sont souvent chrétiens par conviction profonde ; dans la mesure même où leur adhésion n’est
pas dictée par une tradition ou un contexte social, elle implique un engagement de leur
personne et de leur vie. Et ce qui vaut des individus vaut aussi de la communauté chrétienne
en général, ainsi que des institutions qui lui sont liées. Cela vaut en particulier des
établissements catholiques d’enseignement qui tirent de cette situation même une nouvelle
légitimation : ces établissements n’existent plus simplement ou d’abord parce que la société
serait essentiellement chrétienne – puisque tel n’est plus le cas – ; ils existent parce que, dans
ce monde devenu pluraliste, il y a un certain nombre d’hommes et de femmes qui trouvent
dans l’Evangile le sens de leur vie et qui pensent que l’Evangile est porteur de sens et
d’espérance pour notre société même.
C’est dans ce contexte que doit se comprendre l’insistance nouvelle sur l’annonce
explicite de l’Evangile dans les établissements catholiques d’enseignement. La perspective
n’est évidemment plus celle d’une formation scolaire dans une situation de chrétienté, mais
elle n’est pas non plus celle d’une présence chrétienne qui passerait par l’enfouissement et le
silence (ce qui, paradoxalement, présupposerait encore une situation de chrétienté). La
perspective peut être désormais celle d’une annonce explicite de l’Evangile, non pas
simplement au sens traditionnel (et toujours actuel) où les établissements catholiques
organisent une formation catéchétique pour les élèves, mais dans un sens plus large en même
temps que plus radical : au sens où l’Evangile est porteur de valeurs essentielles pour tout
être humain et où ces valeurs, sans pouvoir aucunement s’imposer, exigent cependant d’être
annoncées dans la situation pluraliste de notre société – parce que cela est vital pour cette
société même et pour son avenir. Certes la communauté chrétienne reconnaît l’Evangile
comme révélation du chemin par lequel nous advient le salut ; mais l’Evangile est
inséparablement révélation de ce qui est essentiel à l’être humain ; il est, au sens fort de
l’expression, formation de l’homme, il est « pédagogie ». Cela exige d’être connu, y compris
de ceux et celles qui ne franchiront pas le seuil de la foi au Christ, et l’annonce explicite de
l’Evangile trouve là une justification majeure dans l’horizon de notre société – une
Michel Fédou sj – Pédagogie du Christ page 3/12Ignace de Loyola – Education Conférence P. Fédou, Saint-Chamond, 12 novembre 2010
justification qui déborde de loin les seuls besoins intra-ecclésiaux de la formation
catéchétique.
Mais qu’est-ce qui caractérise cette « pédagogie » en laquelle consiste pour une part
l’Evangile ? Poser une telle question implique que nous nous tournions vers le Christ lui-
même – le Christ « pédagogue » –, pour découvrir en quoi et comment ses paroles et ses actes
sont au service de l’homme et de ce qu’il y a de plus humain en l’homme. J’en viens ainsi à la
deuxième partie de mon intervention : Jésus « pédagogue ».
II) Jésus « pédagogue »
Mon but n’est pas de proposer une lecture globale des récits évangéliques ni une
christologie en bonne et due forme. Il est simplement de recueillir quelques éclairages de la
manière dont Jésus s’est révélé selon les évangiles. Dans les Exercices spirituels, saint Ignace
invite le retraitant à « une connaissance intérieure du Seigneur qui pour moi s’est fait homme,
1afin que je l’aime et le suive davantage » ; mon propos procède d’un souci analogue, mais
il est beaucoup plus circonscrit : il s’agit de mieux connaître Jésus-Christ en son humanité, et
plus précisément dans sa « pédagogie », pour mieux le suivre dans la responsabilité éducative
qui est la nôtre.
Une première remarque s’impose : de façon générale, Jésus a été perçu par ses
contemporains comme quelqu’un qui assumait pleinement sa condition humaine. Les
évangiles de Mt et de Lc nous le présentent nouveau-né, l’évangile de Luc rapporte qu’il
croissait « en sagesse, en taille et en grâce devant Dieu et devant les hommes » (Lc 2, 52),
enfin les quatre évangiles nous le montrent, une fois adulte, comme quelqu’un d’une complète
et parfaite humanité ; on le voit parler, manger et boire, cheminer sur les routes de Galilée,
s’arrêter au bord d’un puits lorsqu’il est fatigué, dormir dans une barque, se retirer sur la
montagne pour prier ; il connaît certes le langage des rabbis les plus savants et sait argumenter
au milieu d’eux, mais il peut aussi s’adresser à des foules et user de paraboles qui font appel
aux réalités quotidiennes de la vie ; il se fait proche non seulement de ceux qu’il a choisis
comme disciples, mais du tout venant – y compris des pécheurs et des publicains avec
lesquels il prend des repas, y compris d’un centurion romain ou d’une femme cananéenne – ;
il a des amis très chers et pleure devant le tombeau de Lazare… Certes on le voit en même
temps accomplir des actions qui ne sont pas de l’homme mais de Dieu – ainsi quand il guérit
et pardonne –, mais il accomplit ces actions sans pour autant s’évader de son humanité. Ce
sont les démons qui s’adressent à lui comme au « saint de Dieu » (cf. Mc 1, 24), comme pour
projeter sur lui une identité qui l’arracherait à sa condition humaine ; c’est le diable qui le
presse de changer des pierres en pain ou de se jeter du haut du Temple, pour qu’il se
manifeste ainsi comme n’étant pas vraiment homme ; et alors même qu’il sera sur la croix on
lui demandera ironiquement de s’en délivrer puisqu’il est Fils de Dieu. Mais Jésus ne consent
pas un instant à se laisser détourner de sa condition humaine, et il l’assume au contraire
jusqu’au bout, jusqu’à rejoindre l’humanité dans ce qu’elle a de plus meurtrie, jusqu’à
connaître lui-même une injuste passion et la mort sur une croix. Humanité radicale de Jésus,
que l’un des gardes avait à sa manière reconnue : « Jamais homme n’a parlé comme cet
homme » (Jn 7, 46). C’est dans et par cette humanité – non en dehors d’elle – que s’est
révélée la profondeur de son identité, comme le montre le mot du centurion après la mort de
Jésus : « vraiment, cet homme était Fils de Dieu !’ (Mc 15, 39).
1. Exercices spirituels, n° 104.
Michel Fédou sj – Pédagogie du Christ page 4/12Ignace de Loyola – Education Conférence P. Fédou, Saint-Chamond, 12 novembre 2010
Sur le fond de cette première évocation, je voudrais m’arrêter plus particulièrement sur
un trait de la manière d’être de Jésus et qui a beaucoup frappé ses contemporains : ce que les
évangiles appellent son « autorité » (en grec : exousia). Qu’est-ce qui contribue à faire cette
« autorité » ? Ce n’est certainement pas l’absence de référence à une loi ou à des institutions :
Jésus connaît très bien la Torah, il enseigne dans les synagogues, il participe aux fêtes
religieuses de son peuple, il se rend en pèlerinage à Jérusalem… L’autorité de Jésus vient
plutôt de ce que la tradition héritée ne pèse pas sur lui comme une contrainte extérieure mais
qu’il l’assume pleinement selon sa vérité profonde – quitte, pour cela, à dénoncer
vigoureusement des interprétations de la Loi qui n’en respecteraient pas l’esprit ou qui
seraient même des alibis pour cautionner des comportements injustes. L’autorité de Jésus est
aussi liée à la cohérence totale entre ce qu’il dit et ce qu’il fait : il ne se contente pas
d’annoncer le Règne de Dieu qui s’approche, il accomplit lui-même les signes de ce Règne
par des gestes de délivrance, de guérison et de pardon. L’autorité de Jésus est encore liée,
paradoxalement, au fait qu’il ne la retient pas pour lui, mais qu’il choisit des disciples et leur
donne à eux-mêmes « autorité » pour parler et agir en son nom. Bien plus, il n’attend pas que
ces disciples soient pleinement formés pour les envoyer en mission ; il leur fait confiance au
point d’accepter qu’ils soient envoyés alors même qu’ils sont encore en chemin – ou, si l’on
veut, en apprentissage de ce qu’est la mission. Enfin, de façon générale, l’autorité de Jésus
tient à la manière dont il est en relation avec ceux et celles qu’il rencontre sur sa route : rien à
voir, ici, avec ce qu’on appelle l’autoritarisme ; ce qui est en jeu, c’est bien plutôt une
capacité singulière à « faire grandir » les personnes rencontrées (selon l’étymologie du mot
« autorité » – venant de augeo, « faire croître »), à leur donner d’être debout, à leur permettre
de repartir libérées, réconfortées, consolées.
Ce dernier point mérite que nous nous y arrêtions davantage, dans la perspective de
notre réflexion. La manière d’être de Jésus vis-à-vis des personnes rencontrées est en effet des
plus significatives. Je ne fais pas d’abord référence, ici, aux situations de controverses avec
les Pharisiens et les scribes – situations dans lesquelles Jésus est soupçonné ou attaqué, et où
il lui faut donc déjouer les pièges tendus et manifester le bien-fondé de sa propre attitude. Je
fais plutôt référence aux nombreuses situations dans lesquelles Jésus se trouve en relation
avec des hommes ou des femmes en quête d’une guérison, ou encore à l’épisode de la
rencontre avec la Samaritaine dans l’évangile de Jean. Jésus, tout d’abord, prend le temps de
ces rencontres : il y consent, alors qu’elles se présentent souvent de manière imprévue – ou
même par hasard, comme dans le cas de la Samaritaine. Ces rencontres impliquent donc
quelque durée ; une telle durée est certes très réduite dans la plupart des récits, mais en
général elle comprend au moins l’échange de quelques mots, un dialogue de Jésus avec tel
homme ou telle femme, ne serait-ce que sous cette forme très brève : la demande d’un lépreux
« si tu le veux, tu peux me guérir », et la réponse de Jésus :« je le veux, sois guéri » (Mc 1,
40-41) ; parfois l’échange est plus long, comme dans l’épisode de la Cananéenne, et surtout il
devient une longue conversation dans l’évangile de Jean, comme on le voit dans l’entretien
avec la Samaritaine. Cet entretien met en évidence ce qui est présent de façon beaucoup plus
condensée dans la plupart des récits évangéliques, à savoir – j’emploie ce mot à dessein – la
« pédagogie » de Jésus qui suppose un minimum de temps. Cela tient à ce que Jésus n’impose
pas à ses interlocuteurs ses paroles et ses actes de guérison, de délivrance ou de pardon. Au
contraire il rejoint chacun là où il est et tel qu’il est ; il fait appel à la conscience de ceux et
celles qu’il rencontre ; il les laisse dire eux-mêmes leur attente, leur souffrance, leur désir,
leur prière ; et s’ils ne font pas il les y incite lui-même : « que veux-tu que je fasse pour
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toi ? ». Bien plus, en présence d’une femme de Samarie qui n’est pas venue le voir mais qui le
rencontre par hasard au moment où elle va chercher de l’eau au puits, il n’hésite pas à lui
demander lui-même à boire – demande toute ordinaire d’un marcheur assoiffé à l’heure de
midi, mais qui va suffire à susciter la conversation et, au fil de celle-ci, à rendre possible tout
un chemin de conversion. Jésus sera parvenu à éveiller ou réveiller l’énergie de cette femme,
énergie jusque là bien occultée comme l’eau au fond d’un puits, mais qui peut à nouveau
jaillir comme la demande de l’eau vive : « Seigneur, donne-la moi, cette eau-là, afin que je
n’aie plus soif… » (Jn 4, 15). Telle est la « pédagogie » de Jésus. Il ne témoigne pas
seulement d’une complète et parfaite humanité, ou plutôt son humanité même le porte à faire
appel à ce qui est humain en tout homme et toute femme, ou du moins à ce qui reste d’humain
en lui et qui ne demande qu’à pouvoir revenir à la surface malgré toutes les blessures de la
vie ; elle le porte à faire appel aux ressources d’humanité présentes en chacun, et qui
s’éveilleront à la mesure de la confiance que chacun aura retrouvée à la faveur de sa
conversation avec lui, Jésus.
A travers cette « pédagogie » se manifeste en tout cas à quel point le ministère de
Jésus est commandé par le souci de l’autre, de sa croissance et de sa vie : la manière d’être de
Jésus est comme telle sa façon de mettre en œuvre ce qui est au cœur du message
évangélique, l’exigence d’aimer autrui et de se donner à lui jusqu’au bout – quitte à connaître
l’épreuve de l’échec, ainsi qu’il est arrivé à Jésus lui-même lorsqu’il ne lui a plus été possible
de parler autrement que par le silence de son corps exposé sur la croix.
J’ai insisté sur l’humanité de Jésus, sur son « autorité », et finalement sur sa manière
d’être en relation avec les personnes rencontrées sur sa route. La reconnaissance de sa filiation
divine, certes, ne s’imposait pas aux contemporains de Jésus : les disciples eux-mêmes n’y
accédèrent que peu à peu, et ils n’y crurent pleinement qu’à la lumière de Pâques – lorsqu’ils
reconnurent que Dieu avait ressuscité son Fils. Mais ils comprirent en même temps que cette
filiation divine, non seulement n’enlevait rien à l’humanité de Jésus, mais en révélait la
profondeur cachée, et qu’il leur fallait donc se rappeler les paroles et les actes de Jésus avant
Pâques puisque ceux-ci, dans leur humanité même, étaient révélateurs de l’être même de
Dieu.
Une chose est sûre, en tout cas : pour ceux et celles qui avaient bénéficié avant Pâques
des paroles et des actions de Jésus, ces paroles et ces actes leur avaient permis de s’humaniser
davantage. Cela avait valeur en soi – même si c’était aussi, par surcroît, la condition même
pour qu’ils puissent éventuellement reconnaître l’identité véritable de Jésus comme Fils de
Dieu. Aujourd’hui aussi, dans de tout autres contextes, cela a valeur en soi que de donner à
des gens de s’humaniser davantage ; tant mieux si, par cette voie, ces gens en viendront un
jour à croire en Jésus comme Christ et Seigneur, mais il y a d’abord un enjeu essentiel à ce
que les valeurs fondamentales de l’humain soient respectées et développées dans nos sociétés,
et comme je le disais en terminant la première partie de mon exposé, les établissements
catholiques d’enseignement trouvent là une nouvelle forme de justification. Cela me conduit
au dernier temps de mon intervention. Je ne chercherai certes pas à recueillir de l’Evangile un
éclairage immédiat sur la situation présente ; je voudrais plutôt reprendre un à un les six
éléments de mon diagnostic sur le contexte actuel, et montrer comment la mémoire vivante de
l’Evangile contribue, dans ce contexte même, à éclairer la tâche éducative des établissements
catholiques.
Michel Fédou sj – Pédagogie du Christ page 6/12Ignace de Loyola – Education Conférence P. Fédou, Saint-Chamond, 12 novembre 2010
III) L’annonce de l’Evangile et la tâche éducative dans le contexte de la société
1) J’évoquais d’abord le contexte global de la mondialisation, avec ses atouts mais
aussi avec les risques qui lui sont inhérents. Quelle peut être, sur ce point, la portée d’une
annonce explicite de l’Evangile ?
Cette annonce portera d’une part à jeter un regard positif sur les possibilités nouvelles
qui sont offertes par la mondialisation, dans la mesure du moins où elle permet une meilleure
connaissance du monde dans sa diversité, dans la mesure aussi où elle favorise des échanges
entre pays, dans la mesure surtout où elle rend plus sensible aux drames qui peuvent être
vécus en telle partie du monde et où elle ouvre un nouveau champ à l’engagement pour la
justice, pour la paix, pour la préservation de l’environnement. Cela avait été déjà pressenti par
Teilhard de Chardin en son temps : le christianisme, de par son attention à l’universel, est de
plain pied pour accueillir positivement le nouveau seuil que franchit l’humanité à l’âge de la
planétarisation ; et nous savons comment Ignace de Loyola, quatre siècles auparavant, était
lui-même habité par un regard positif sur ce monde dans toute la diversité qui est la sienne –
ce monde même que Dieu est venu habiter par son Incarnation.
Mais l’annonce de l’Evangile portera aussi à un regard critique sur les pièges qui sont
par ailleurs liés à la mondialisation, par exemple celui d’un universalisme superficiel, ou
encore celui d’une économie et d’une politique mondiale qui produiraient en fait de nouvelles
formes d’injustice. Un point, en particulier, mérite d’être ici souligné. Je rappelais tout à
l’heure que la mondialisation pouvait favoriser une certaine confusion, et conduire des gens à
perdre la mémoire vivante de leurs propres racines ; or sur ce point même l’Evangile est d’une
très grande portée, par sa manière de nous montrer combien Jésus a été enraciné dans sa
tradition d’Israël ; Jésus n’a pas déserté son héritage particulier pour se tourner vers les
nations (rappelons-nous même comment il a d’abord répondu à la Cananéenne : « je n’ai été
envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël » : Mt 7, 24) ; c’est au contraire en
assumant jusqu’au bout le rapport à sa propre tradition qu’il a été conduit à dire des paroles et
à poser des gestes de portée universelle. Quant aux apôtres ils n’ont pas proclamé un message
universel sans le rattacher d’abord à l’histoire de ce qui était advenu de façon unique en Jésus
de Nazareth. Et si Ignace de Loyola invite à contempler le monde dans son immensité, il
n’invite pas moins à porter son regard sur un lieu et un temps précis – la maison de Marie à
Nazareth, au moment où il lui fut annoncé qu’elle concevrait le Fils du Très-Haut. S’ouvrir
largement à l’universel tout en prêtant attention à ce qui est particulier, singulier, unique : telle
est la portée paradoxale de l’Evangile, et cela plus que jamais dans notre contexte de
mondialisation.
2) J’ai évoqué en deuxième lieu, dans mon diagnostic initial, l’ampleur des mutations
culturelles dans lesquelles nous sommes pris. Ici encore, nous sommes invités à un regard
positif sur notre monde mais aussi à une exigence de conversion.
Un regard positif, parce que les évolutions scientifiques et techniques ont permis
toutes sortes de progrès dans la connaissance de la nature et du monde, dans les possibilités de
déplacements, dans les moyens de communication, dans la capacité à maîtriser des problèmes
de santé, et dans bien d’autres domaines encore : tout cela a du prix pour le christianisme, qui
a hérité de la tradition juive le sens de la responsabilité humaine dans les progrès du monde –
selon la parole de Dieu à l’adresse de l’homme créé à son image : « Soyez féconds,
multipliez, emplissez la terre et soumettez-la » (Gn 1, 28).
Michel Fédou sj – Pédagogie du Christ page 7/12Ignace de Loyola – Education Conférence P. Fédou, Saint-Chamond, 12 novembre 2010
Mais, aujourd’hui plus que jamais, l’annonce de l’Evangile attire l’attention sur ce qui,
dans l’exercice d’une telle domination, risque en même temps de porter tragiquement atteinte
à l’humanité – que ce soit par la puissance des armes nucléaires ou chimiques, par les
possibilités de manipulations génétiques désormais ouvertes par les progrès même de la
science, par les effets du développement sur l’équilibre écologique de la planète, ou de toute
autre manière encore. Elle invite donc à une réflexion éthique sur les finalités des évolutions
scientifiques et techniques, et cela doit faire intrinsèquement partie de la formation dispensée
dans les établissements scolaires.
Mais il faut ajouter que, à un niveau plus modeste, ou plus strictement personnel,
l’annonce de l’Evangile invite plus que jamais à une exigence de conversion dans l’usage
même des moyens désormais mis à notre disposition. Car les pièges sont ici considérables : il
y a notamment risque de devenir esclave d’internet, d’y consacrer un temps indu au détriment
d’autres tâches prioritaires (ou de la détente physique et du temps de sommeil), et de trouver
là un moyen de repliement sur soi et d’isolement… La référence au Christ vainqueur des
tentations redevient ici essentielle ; l’enjeu n’est pas de déserter les ressources disponibles,
mais de reconnaître à temps comment l’usage de ceux-ci peut être perverti et de faire
l’apprentissage d’une vraie liberté évangélique, capable d’utiliser les ressources comme des
moyens mais non de s’y asservir comme s’ils étaient eux-mêmes une fin. L’opposition entre
Jésus et le tentateur se joue là de la manière la plus concrète : il s’agit de choisir le bon camp
– pour reprendre la métaphore utilisée par saint Ignace dans la méditation des deux Etendards.
3) Je voudrais souligner, en troisième lieu, la pertinence toute spéciale de la référence
à l’Evangile sur le terrain proprement éthique. Disant cela, je n’ignore pas les difficultés
parfois soulevées à propos du langage ecclésial en la matière, le manque de communication
qui peut l’accompagner dans certains cas, ni surtout la grande épreuve occasionnée par les
problèmes de pédophilie à l’intérieur même de l’Eglise. Tous ces faits – les derniers, surtout –
sont d’autant plus lourds à porter qu’ils contribuent, chez certains au moins, à discréditer les
interventions de l’Eglise en matière de morale. Mais il y a aussi le risque que cela serve
d’alibi pour ne pas entendre la force du message évangélique sur ce même terrain. Or,
abstraction faite des problèmes et épreuves auxquels j’ai fait allusion, ce message est d’une
grande portée pour notre société, et paradoxalement on s’en aperçoit d’autant plus que les
valeurs d’inspiration chrétienne ne jouissent plus aujourd’hui de la même reconnaissance
sociale et que la législation elle-même porte la marque de cette évolution. Prenons l’exemple
de la sexualité : dans une culture qui tend à banaliser les relations sexuelles au point que pour
beaucoup il devient quasi normal d’avoir tel partenaire pour un temps, tel autre pour un autre
temps, le christianisme est porteur d’une autre conception qui donne tout son poids à la
relation singulière d’un homme et d’une femme, à l’engagement durable qu’une telle relation
implique de leur part, au fait que la sexualité est elle-même ordonnée à une fin qui la dépasse.
Le christianisme ne peut certes imposer une telle conception – nous ne sommes plus dans une
situation de chrétienté –, mais il apporte avec lui une compréhension de la relation homme-
femme qu’il estime bonne et fructueuse pour la société elle-même. Autre exemple :
l’euthanasie ; ici encore la référence à l’Evangile appelle une prise de position qui, quoi qu’il
en soit des autres courants représentés dans la société, appelle à respecter jusqu’au bout la
personne humaine dans la dignité qui est la sienne. On voit à nouveau en quel sens l’annonce
de l’Evangile est pédagogie : non pas simplement au sens où elle instruit de la foi proprement
dite, mais au sens où elle témoigne de biens fondamentaux qui certes ne vont plus de soi pour
Michel Fédou sj – Pédagogie du Christ page 8/12Ignace de Loyola – Education Conférence P. Fédou, Saint-Chamond, 12 novembre 2010
tous mais qu’il importe d’autant plus d’affirmer – car il n’y va pas seulement de la
communauté chrétienne, mais de la société elle-même.
4) L’annonce de l’Evangile est, en quatrième lieu, une référence essentielle dans notre
situation de pluralisme religieux. Les établissements catholiques y sont de plus en plus
sensibles, dans la mesure surtout où ils accueillent eux-mêmes un certain nombre d’élèves
appartenant à d’autres religions.
En quoi l’annonce de l’Evangile a-t-elle, sur ce plan, valeur de pédagogie ?
D’abord, précisément, parce qu’elle fait référence à une tradition particulière qui fait
autorité pour les responsables des établissements catholiques et pour la plupart de ceux qui y
travaillent. Cela même constitue en effet une réponse concrète à ce qui menace le plus notre
société plurireligieuse : le relativisme. Le fait même qu’il y ait des établissements catholiques
(ou plus largement chrétiens) signifie comme tel que, pour un certain nombre de personnes, il
n’est pas possible de se satisfaire d’une position relativiste selon laquelle toutes les religions
se valent : certains, dans la société, continuent à croire que le christianisme mérite adhésion.
Ici se vérifie tout particulièrement que nous ne pouvons plus nous situer dans une logique
d’enfouissement : paradoxalement, le défi du pluralisme religieux accule chacune des
religions – y compris le christianisme – à se référer plus explicitement à son héritage
spécifique.
Cela ne veut pas dire qu’il y ait là principe d’un durcissement identitaire vis-à-vis des
autres religions : au contraire, même si de tels phénomènes de raidissement se constatent çà et
là, il faut tenir que la référence à l’Evangile implique également le respect d’autrui – quelles
que soient ses convictions religieuses – ainsi que cela a été souligné dans la Déclaration de
Vatican II sur la liberté religieuse.
Comment concilier la référence à une tradition fondatrice et le respect de ceux et celles
qui se réfèrent à une autre tradition ? C’est sûrement l’un des défis majeurs auxquels sont
confrontés les établissements catholiques qui accueillent des élèves juifs, musulmans ou
autres. Relever ces défis, cela passe sans doute par une certaine connaissance des autres
religions (permettant de faire tomber de fausses images de ces religions) ; cela peut aussi
passer par telle ou telle célébration interreligieuse ; cela implique surtout une éducation au fait
même de « vivre ensemble » – une exigence tout à fait essentielle pour l’avenir, car c’est déjà
à l’école que des élèves de diverses religions doivent apprendre, non seulement à travailler
ensemble, mais à nouer des relations qui soient marquées, non par la violence, mais par le
respect mutuel. Le point essentiel à souligner est que tout cela fait précisément partie de la
pédagogie chrétienne : dans le monde pluraliste qui est le nôtre, la référence à l’Evangile est
comme telle refus du relativisme, tout en appelant intrinsèquement au respect mutuel entre
croyants. Il n’y a pas contradiction entre ces deux exigences qu’il importe bien plutôt de tenir
ensemble, et les établissements catholiques qui accueillent des élèves d’autres religions sont
de ce point de vue comme des laboratoires où se joue, à l’école même, un apprentissage de ce
que doit être l’existence chrétienne dans un monde pluraliste.
5) J’ai aussi évoqué, dans mon diagnostic initial, le sentiment de fragilité qui est si
répandu dans notre société actuelle – sous l’effet des difficultés économiques, du problème de
l’emploi, des mutations culturelles, des incertitudes devant l’avenir ainsi que du relativisme
ambiant. Quel peut être, dans ce contexte, l’apport de la référence à l’Evangile ?
Michel Fédou sj – Pédagogie du Christ page 9/12Ignace de Loyola – Education Conférence P. Fédou, Saint-Chamond, 12 novembre 2010
Il tient d’abord dans l’exigence de donner à chacun toutes les chances d’avoir
réellement un avenir dans la société – par l’acquisition des savoirs nécessaires, et par le
développement des talents qui permettront, le jour venu, d’exercer des tâches au service de
cette société. C’est à dessein que j’emploie le mot « talents », me rappelant la fameuse
parabole de l’Evangile. Une telle exigence ne signifie pas qu’on ignore les difficultés, mais
elle va contre la tentation du défaitisme (comme lorsqu’on dit : « un tel n’arrivera jamais à
rien…») ; elle revient à croire que chacun, tel qu’il est, a des ressources pour se préparer
effectivement à un avenir, et qu’on doit précisément lui en donner les moyens compte tenu de
ce qu’il est.
Mais la référence à l’Evangile aide aussi à assumer la possibilité de l’échec – tel qu’il
pourra advenir un jour, par exemple lorsque l’élève, une fois devenu adulte, ne trouvera pas
l’emploi correspondant à ses capacités. L’attitude requise se joue en fait dès l’école, à travers
certaines situations bien concrètes. Je ne parle pas ici de l’échec lié au fait que le travail a été
insuffisant ; dans ce cas le remède est simple : convaincre qu’il faut fournir les efforts
nécessaires pour obtenir de meilleurs résultats. Je parle plutôt de l’échec sans remède apparent
: lorsque, malgré tous les efforts fournis, le travail n’aboutit pas aux résultats escomptés. La
référence à l’Evangile – non plus, ici, à la parabole des talents, mais plutôt au mystère pascal
– fonde alors une attitude d’accompagnement vis-à-vis d’élèves connaissant de telles
difficultés, non pas pour leur faire contourner l’épreuve (qui est réelle), mais pour les aider à
ne pas désespérer, à trouver au fond d’eux-mêmes les ressources qui leur permettront de
poursuivre la route, à croire qu’un avenir leur reste ouvert envers et contre tout, et à
reconnaître en tout état de cause que la vie et le bonheur ne dépendent pas simplement des
réussites humaines mais relèvent d’un ordre plus profond.
Donner à chacun toutes ses chances de réussir socialement, aider en même temps à
assumer la possibilité de l’échec : ces deux exigences, qui sont comme en tension mutuelle,
participent l’une et l’autre de la pédagogie à laquelle nous invite la tradition chrétienne, et
l’on mesure leur importance toute particulière en des temps où prévaut souvent un sentiment
diffus de fragilité ou de vulnérabilité. Mais ce sentiment se manifeste aussi de manière
spécifique dans les épreuves les plus dures de la vie : ainsi la souffrance liée à telle ou telle
situation familiale, à un grave problème de santé, ou encore à un deuil. Ce sont là des
situations communes à beaucoup, et même à tous un jour ou l’autre. Or la référence à
l’Evangile invite ici encore à un accompagnement spécifique, qui ne contourne pas l’épreuve
mais donne à entendre quelque chose de la compassion du Christ pour les plus démunis et qui,
par cette voie, ouvre à l’expérience d’un réconfort, d’une consolation. L’Evangile est
pédagogie à travers cette manière même de se rendre présent, dans des établissements
scolaires, à ceux qui traversent difficultés et épreuves, et qui ont alors besoin d’être écoutés et
accompagnés pour trouver, malgré leur croix ou plutôt à travers elle, un chemin pour grandir
et avancer dans la vie.
6) Dans ce qui précède, j’ai essayé de dire que la référence à l’Evangile – qui est le
présupposé de tout établissement catholique – est porteuse de valeurs qui, comme telles, sont
d’une grande portée dans le contexte de notre société en son ensemble. Je n’oublie pas pour
autant que les établissements catholiques ont en même temps une responsabilité immédiate
quant à la formation proprement chrétienne des élèves catholiques : c’est tout le sens de ce qui
est fait dans le domaine de la catéchèse. Cela est d’autant plus important que, comme je le
rappelais au terme de mon diagnostic initial, la foi chrétienne ne dispose plus d’un milieu
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