Peut on écrire une histoire vivante d'une science économique morte ?

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Peut-on écrire une histoire vivante d'une « science » économique morte ? Jean-Marie Harribey J'ai vu passer tant de commentaires élogieux de l'ouvrage de Jean-Marc Daniel, Histoire vivante de la pensée économique, Des crises et des hommes (Pearson, 2010), que je me suis laissé aller. Je l'ai acheté et je l'ai lu. Bon, je m'en voudrais de faire la fine bouche presque chaque fois que je lis un livre d'économie. Surtout quand l'auteur est une référence académique. Donc je dis immédiatement que c'est un très bon livre… Les erreurs, les contresens, les partis pris, les oublis, sont sans doute de simples coquilles que la deuxième édition corrigera. Au chapitre des erreurs et contresens sur des auteurs… mineurs, chacun en conviendra… Sur Ricardo « Ricardo est conscient des limites de la théorie de la valeur travail. Il le reconnaît lui-même, la valeur de certains biens n'a rien à voir avec la quantité de travail incorporée (les œuvres d'art, par exemple). » (p. 95). Or Ricardo ouvre ses Principes de l'économie politique et de l'impôt en donnant le cadre de pertinence de la théorie qu'il propose. Ce cadre, c'est celui des marchandises produites en série pour le marché, cadre auquel n'appartiennent pas les œuvres d'art. Les limites de la théorie de la valeur de Ricardo, signalées effectivement par lui, sont ailleurs.

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Publié le : mardi 19 juin 2012
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Peut-on écrire une histoire vivante d’une « science » économique morte ?
Jean-Marie Harribey
J’ai vu passer tant de commentaires élogieux de l’ouvrage de Jean-Marc Daniel,
Histoire vivante de la pensée économique, Des crises et des hommes
(Pearson, 2010), que je
me suis laissé aller. Je l’ai acheté et je l’ai lu.
Bon, je m’en voudrais de faire la fine bouche presque chaque fois que je lis un livre
d’économie.
Surtout quand l’auteur est une référence académique.
Donc je dis
immédiatement que c’est un très bon livre…
Les erreurs, les contresens, les partis pris, les oublis, sont sans doute de simples
coquilles que la deuxième édition corrigera.
Au chapitre des erreurs et contresens sur des auteurs… mineurs, chacun en
conviendra…
Sur Ricardo
« Ricardo est conscient des limites de la théorie de la valeur travail. Il le reconnaît lui-
même, la valeur de certains biens n’a rien à voir avec la quantité de travail incorporée (les
oeuvres d’art, par exemple). » (p. 95). Or Ricardo ouvre ses
Principes de l’économie politique
et de l’impôt
en donnant le cadre de pertinence de la théorie qu’il propose. Ce cadre, c’est
celui des marchandises produites en série pour le marché, cadre auquel n’appartiennent pas
les oeuvres d’art. Les limites de la théorie de la valeur de Ricardo, signalées effectivement par
lui, sont ailleurs. Notamment dans le fait que l’intensité capitaliste étant différente entre les
branches, l’application d’un taux moyen de profit aux différents capitaux fait s’écarter les prix
de production de la valeur-travail incorporée.
« La théorie des avantages comparatifs qui fonde le libre-échange ne doit-elle pas être
reformulée dès lors que la notion de valeur travail qui la fondait a été écartée ? » (p. 254). Or,
précisément, l’une des raisons pour lesquelles la théorie libérale a considéré depuis deux
siècles que la loi des avantages comparatifs était la loi par excellence est qu’elle n’avait rien à
voir avec la théorie de la valeur-travail, écartée précisément par les économistes néoclassiques
et eux seuls.
Sur Say
Say s’est rendu célèbre par sa « loi des débouchés » qui stipule que toute production
crée sa propre demande et qu’il ne peut y avoir de surproduction. Jean-Marc Daniel
approuve : « La loi de Say. Incontestable sur le plan statistique et comptable, dans sa version
initiale ou sous forme d’équation quantitative de la monnaie, elle continue de nourrir le débat
sur le rôle de l’offre et de la demande. » (p. 132). Là, on se dit que, avec l’histoire « vivante »
de la pensée économique, on vit un rêve éveillé. S’il y a une chose que la logique a
définitivement balayée, c’est celle-là. Marx et Keynes ont démontré que, dans une économie
monétaire, les revenus distribués ne se transformaient pas nécessairement en décisions d’achat
s’il y en avait une partie thésaurisée. De plus, comme l’a montré Arghiri Emmanuel, certains
revenus (les salaires) sont versés avant la vente des marchandises, alors que d’autres (certains
profits) ne peuvent l’être qu’après la vente. Ces derniers ne peuvent donc jamais constituer un
pouvoir d’achat pour des marchandises qui ne sont pas encore vendues. On pourrait imaginer
que les profits d’une période servent à acheter des marchandises offertes dans la période
suivante, mais le capitalisme n’est pas une économie statique dans le temps. Donc la
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contradiction ne peut jamais être complètement résolue. La loi des débouchés de Say ne serait
vraie que dans une économie de troc.
Sur Marx
Je souffre pour Jean-Marc Daniel qui a dû éprouver les pires affres en consacrant
9 pages sur 424 à Marx. Il est donc pardonné d’avoir tout confondu. Il a mis sous la plume de
Marx les confusions que celui-ci a justement évitées. Confusion entre capital fixe et capital
constant. Confusion entre capital circulant et capital variable. Confusion entre la production et
la valeur ajoutée (p. 158-159).
« En pratique, en évaluant tout en heure de travail, Marx se méprend sur la conséquence
des gains considérables de productivité. Ils ont en effet rendu non comparables les heures de
travail de 1820 et celles de 1870 ou 1920. La composition organique du capital n’a pas
augmenté, si bien que le progrès technique a fourni au capitalisme les moyens de sa
pérennité. » (p. 160). Le rêve éveillé tourne à l’hallucination. Car voici ce qu’écrivait Marx :
« Bref, le développement qui accroît la masse de capital constant par rapport au capital
variable [la composition organique selon Marx] réduit, par suite de la productivité accrue du
travail, la valeur de ses éléments ; il empêche donc que la valeur du capital constant, tout en
augmentant sans cesse, s’accroisse dans la même proportion que la masse matérielle, c’est-à-
dire le volume des moyens de production mis en mouvement par la même quantité de force de
travail. Il se peut même que, dans certains cas, la masse des éléments du capital constant
augmente, bien que sa valeur reste constante ou même diminue. » (
Le Capital
, Livre III,
Gallimard, La Pléiade, tome II, 1968, p. 1019).
Sur Keynes
« Keynes affirme que l’économie se construit sur la consommation, l’investissement
trouvant toujours l’épargne dont il a besoin. » (p. 272). Qu’on soit en désaccord avec Keynes
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est une chose. Mais qu’on commette deux erreurs aussi manifestes à son propos ne serait pas
pardonné à un étudiant de première année. Keynes insiste sur le rôle de la demande qui est
double : de consommation et d’investissement. Et Keynes s’est toujours battu contre l’idée
que l’investissement devait « trouver l’épargne dont ce dernier a besoin ». Au contraire, la
décision d’investir par les entreprises va générer un revenu supplémentaire et donc, au bout
du compte et non en préalable, une consommation et une épargne supplémentaires.
Au chapitre des partis pris sans aucune nuance
La théorie néoclassique consacre l’égalité entre le producteur et le consommateur (p.
199, 209).
« Les théories néoclassiques sont assez solides pour constituer le fondement de ce que
les étudiants du monde entier apprennent sous le nom de microéconomie. » (p. 254).
Ces affirmations culminent dans le compte rendu de la célèbre controverse des « deux
Cambridge », l’américaine et l’anglaise, qui opposa les économistes néoclassiques américains
Robert Solow et Paul Samuelson à l’économiste keynésienne anglaise Joan Robinson après la
Seconde Guerre mondiale. Les premiers expliquaient la croissance économique au moyen
d’une fonction de production reliant l’activité à la quantité de travail et de capital. Cette
fonction à rendements constants était conçue sur la base de l’invariance de la répartition des
revenus entre capital et travail. Elle devait fournir une évaluation du taux de profit qu’elle
était obligée de supposer… connue au départ pour pouvoir mesurer le stock de capital. Joan
Robinson n’eut pas de peine à démontrer que c’était une contradiction logique insurmontable
et Samuelson, venu au secours de Solow, dut rendre les armes. Et qu’en dit Jean-Marc
Daniel ? « Le débat s’envenime. La querelle meurt d’elle-même, mais laisse comme résultat
la nécessité de repenser la dynamique intellectuelle que nourrit le keynésianisme si l’on ne
veut pas que soient remises en cause les définitions les plus élémentaires des concepts
économiques (comme l’investissement ou la croissance) et que,
in fine
, la science économique
elle-même soit menacée. » (p. 324). Jean-Marc Daniel ne croit pas si bien dire. Et le lecteur
jugera de la preuve apportée par l’auteur : « D’ailleurs, Robert Solow, effaré de l’extrémisme
sur le fond et sur la forme de Robinson, va dans le même sens que Samuelson. » (p. 324).
Samuelson l’a dit, donc c’est vrai !
Jean-Marc Daniel devrait méditer l’aveu, touchant de sincérité, d’un autre économiste,
contemporain de la controverse, Charles Ferguson : « La validité de la critique cambridgienne
[sous-entendu, anglaise] est incontestable, mais son importance est une affaire empirique ou
économétrique qui dépend du degré de substitution toléré dans le système. Jusqu’à ce que les
économétriciens nous donnent la réponse, faire confiance à la théorie économique
néoclassique est une affaire de foi. Personnellement, j’ai la foi. » (cité par Gérard Jorland,
Les
paradoxes du capital
, Odile Jacob, 1995, p. 448).
Au chapitre des oublis
L’auteur fait donc grand cas de la théorie néoclassique, sommet de la « science »
économique, qui, aujourd’hui, prolonge le modèle d’équilibre général de Walras, à travers les
sophistications du modèle d’Arrow et Debreu. Or des économistes, férus de néoclassicisme
(avec Debreu parmi eux !), ont démontré ce qui est appelé le théorème de Sonnenschein-
Mantel-Debreu, selon lequel on ne pouvait être certain que la demande de chaque bien
diminuait quand son prix augmentait et qu’elle augmentait lorsque le prix des autres biens
augmentait. La fameuse « loi » de l’offre et de la demande n’est pas une loi ! Car, dans la
mesure où les différents marchés réagissent les uns sur les autres, rien n’assure que la baisse
du revenu réel (le pouvoir d’achat) consécutive à la hausse du prix d’un bien n’aura pas pour
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effet d’en accroître la demande au détriment des autres biens qui ne se substitueront pas ainsi
au premier. Supposons que les prix des biens de première nécessité augmentent ; les
catégories pauvres de la population restreindront leur demande de biens superflus pour
consacrer leur revenu aux denrées essentielles, compensant même leur impossibilité d’accéder
aux biens superflus par une augmentation absolue de leur consommation de biens de première
nécessité. Lorsque l’effet de substitution l’emporte sur l’effet de revenu, l’équilibre général
est stable ; dans le cas contraire, la flexibilité des prix ne fait pas converger le système vers
l’équilibre.
S’il fallait une preuve que le marché n’est pas un équilibreur automatique, on pourrait
observer le marché financier : quand le prix des actions monte en Bourse, que fait la
demande ? Elle baisse ? Non, elle augmente !
Kevin Lancaster et Richard Lipsey ont démontré quant à eux le théorème de
« l’optimum de second rang ». Si les conditions de la concurrence parfaite ne sont pas
remplies, par exemple s’il existe des biens collectifs ou des externalités, ou s’il y a des
rendements d’échelle croissants, alors une situation optimale au sens de Pareto ne peut être
atteinte, ni même une situation approchante dite de second rang, comme une sorte de moindre
mal. En effet, dès l’instant où la solution optimale n’existe pas dans un secteur de l’économie
et nécessite l’intervention d’un organisme public pour affecter les ressources, par une
succession de réactions en chaîne, tous les autres secteurs se retrouvent dans la même
situation et appellent la coordination collective. Bref, ou bien il faut un marché parfait et
général, ou bien il ne faut pas de marché du tout. Or, le marché ne peut exister à lui seul. D’où
les deux terribles conclusions : le marché n’est pas efficace et le marché total est impossible.
On peut trouver une illustration de cette inefficacité et de cette impossibilité dans le cas d’une
gestion écologique confiée à un marché qui a auparavant laissé se développer les pollutions :
on tente de corriger une défaillance de marché en créant un nouveau marché dont la
défaillance à son tour nécessitera encore un marché supplémentaire, et ainsi de suite dans une
régression à l’infini. Mais alors, cela signifierait la marchandisation absolue du monde, ce qui
est logiquement impossible puisque le marché ne peut se passer de cadre social. (Sur
Sonnenschein-Mantel-Debreu et Lancaster-Lipsey, voir une présentation simple dans le
chapitre
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de
mon
livre
La
démence
sénile
du
capital
,
http://
harribey.u-
bordeaux4.fr/travaux/ouvrages/demence.pdf
).
Jean-Marc Daniel fait donc dans son livre la part belle aux croyants de la religion
néoclassique. En revanche, on ne trouve pas trace de certains économistes critiques, même
ceux issus du courant néoclassique. Maurice Allais est absent alors qu’il a démontré en 1943,
avant Arrow et Debreu, lesdits théorèmes de l’équilibre optimal concurrentiel. De plus, la
prise de distance avec les théoriciens de la finance qui promettaient monts et merveilles est
d’une grande timidité : prudemment, l’auteur arrête son panorama en 2006, juste avant la
crise…
En ce qui concerne les économistes hétérodoxes, que leur orthodoxie soit faible ou
forte, le silence de Jean-Marc Daniel est étonnant : ceux qui sont proches du keynésianisme,
Galbraith, Minsky sont absents ; de même ceux qui ont une vision anthropologique ou
sociale, Polanyi, Hirschman ; à part Perroux, rien sur l’économie du développement, des tiers-
mondistes à Sen jusqu’au développement soutenable ; rien sur le concept de régulation et
l’école du même nom. On ne saura rien non plus sur les rapports entre l’économie et
l’écologie, notamment sur la possibilité d’appliquer ou non la thermodynamique à
l’économie, discussion ouverte par le mathématicien-économiste d’origine roumaine Nicholas
Georgescu-Roegen (1906-1994) et poursuivie entre les bio-économistes comme René Passet
et les partisans de la décroissance ; au contraire, Jean-Marc Daniel se réfère à la physique
newtonienne comme modèle de la science économique ; on lui conseille la lecture du dernier
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livre de René Passet,
Les grandes représentations du monde et de l’économie à travers
l’histoire, De l’univers magique au tourbillon créateur
(Éd. Les liens qui libèrent, 2010).
Disons quelques mots sur deux absences notoires. L’anthropologue et historien
hongrois Karl Polanyi (1886-1964) a étudié dans
La Grande Transformation
(1944)
comment, à partir du XIX
e
siècle, avec la mise en place du principe du marché autorégulateur,
l’économie comme activité de production, de répartition et d’échange, tend à s’autonomiser
par rapport à la sphère sociale, politique et culturelle, c’est-à-dire à se construire comme
institution séparée. Le travail, la terre et la monnaie deviennent alors des marchandises
fictives. Pourquoi le silence sur cette problématique ? Est-ce parce que Polanyi montre que
s’est construit un mouvement de protection de la société contre ces forces destructrices ?
L’État « social » serait alors une tentative de « réenchassement » de l’économie dans la
société. Inadmissible pour les tenants du néolibéralisme. Exit de l’histoire de la pensée ! Et,
comme cela, il sera plus facile de renouer avec la fable : « À l’origine, la monnaie remplace le
troc. » (p. 241). Fable démentie par tous les travaux historiques et anthropologiques modernes
sur la nature de la monnaie.
L’économiste polonais Michael Kalecki (1899-1970) est peut-être le plus grand
économiste du XX
e
siècle, anticipant tout ce qu’a dit Keynes au même moment et en le
fécondant par la théorie de Marx pour expliquer la croissance et les cycles économiques. Sa
pensée est excellemment résumée par Laurent Cordonnier dans
L’économie des Toambapiks,
Une
fable
qui
n’a
rien
d’une
fiction,
Raisons
d’agir,
2010
(
http://alternatives
-
economiques.fr/blogs/harribey/2010/04/04/lire-un-vrai-livre-deconomie
). Plus les travailleurs
travaillent, plus la plus-value susceptible d’être prélevée sur le produit de leur travail par les
capitalistes est élevée. Et la part que ceux-ci parviennent effectivement à prélever est réglée
au moment précis où ils répartissent le pouvoir d’achat entre les travailleurs et eux-mêmes,
c’est-à-dire entre les salaires et les dépenses d’investissement qui commandent la dynamique
économique.
Autrement dit, la grande leçon de toute l’histoire vraie de la pensée économique, de
Ricardo à Marx, à Keynes, à Kalecki et aux altermondialistes d’aujourd’hui, est que la
dynamique économique capable de répondre aux besoins humains et la répartition sont
totalement imbriquées. Mais il ne faut surtout pas le dire. Sauf incidemment pour indiquer le
contraire de la réalité. Ainsi, en rapportant les propos de l’économiste suédois Gustav Cassel :
« La reprise survient quand la baisse de la part des salaires dans la valeur ajoutée redonne aux
firmes des moyens financiers. Le cycle de Cassel se déroule autour du partage de la valeur
ajoutée. » (p. 266). Il a raison Cassel, mais, au bout du compte, on n’a pas la reprise mais la
crise de 2007 !
Beaucoup d’absences donc, mais on se console avec la présence d’illustres inconnus
comme Alban de Villeuve-Bargemont, prônant la charité chrétienne…
En refermant le livre de Jean-Marc Daniel, on se demande pourquoi tant d’érudition est
mise au service d’une vaine tentative d’écrire une histoire vivante d’une « science » morte.
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