Presse Sorgues 2.indd

Publié par

  • cours - matière potentielle : du temps
  • mémoire - matière potentielle : telle
  • mémoire - matière potentielle : blessée
  • exposé
Camille CLAUDEL Entre ombre et lumière Camille CLAUDEL A SORGUES
  • camille
  • section jeunesse
  • traces de l'artiste et de l'œuvre
  • ombre
  • ombres
  • mort
  • morts
  • morte
  • jeunes filles
  • jeune fille
  • corps
  • vie
  • vies
  • femmes
  • femme
  • sculptures
  • sculpture
Publié le : lundi 26 mars 2012
Lecture(s) : 43
Tags :
Source : campinglamontagne.com
Nombre de pages : 16
Voir plus Voir moins

C ami l l e
C L A U D E L
Entre ombre et lumière
Camille
CLAUDEL A
SORGUES Camille
ÀCLAUDEL
SORGUES
SOMMAIRE
P. 1 UNE FEMME EMBLÉMATIQUE
P. 2 VILLE DE SORGUES
P. 3 LE POLE CULTUREL CAMILLE CLAUDEL
P. 4 ENTRE OMBRE ET LUMIÈRE PAR GÉRARD BOUTÉ, COMMISSAIRE
REINE-MARIE PARIS, PETITE-NIÈCE DE CAMILLE CLAUDEL P. 8
GÉRARD BOUTÉ, COMMISSAIRE DE L’EXPOSITION.P. 9
REPÈRES BIOGRAPHIQUESP. 10
OEUVRES EXPOSÉESP. 12
PHOTOS DISPONIBLES POUR LA PRESSEP. 13
P. 14 LA VALSE EN DIFFÉRENTES POSITIONS
ERENSEIGNEMENTS PRATIQUES EN 4 DE COUVERTURE
ENTRE OMBRE ET LUMIÈRE1
Une femme emblématique
CAMILLE CLAUDEL
n accueillant Camille Claudel pour son inauguration, le pôle
culturel de Sorgues affirme sa vocation : être un lieu où la
qualité demeure entre tradition et modernité.E Médiathèque, école de musique, ateliers d’arts plastiques,
espace d’exposition, auditorium, salles multimédias sont
rassemblés en un lieu d’où l’économie n’est pas absente :
rencontres et colloques de toute nature soulignent l’ouverture
du Centre sur tous les aspects de la vie culturelle.
CAMILLE CLAUDEL : L’AURA DU GÉNIE
Soeur du poète Paul Claudel sculpteur au génie reconnu
tardivement, Camille Claudel, née en 1864, laisse une œuvre
souvent confondue avec celle de Rodin dont elle fut aussi bien
l’élève que l’égérie.
Camille Claudel apparaît comme une femme emblématique
dont l’aura demeure mythique. Dans tous les pays, des
centaines de milliers de personnes l’ont appréciée et lui ont
rendu un hommage fervent. Elle est exposée en France, Italie,
Allemagne, Suède, Suisse, Grèce, au Luxembourg et en
Belgique ; aux États-Unis, en Amérique latine, au Japon. Son
succès demeure inégalé.
Elle travaille à ses débuts à La Porte de l’Enfer et aux Bourgeois de
Calais. Elle sculpte la Tête d’esclave, L’Avarice et La Luxue,
L’Homme aux bras croisés, Giganti, L’Homme penché, qui sont
associés aux damnés de Rodin.
La Valse, considérée comme son chef-d’œuvre, est exposée en
1893. Dans les dernières années du siècle, Camille reçoit ses
premières commandes privées : La Petite Châtelaine, Clotho,
L’Hamadryade. En 1899, elle crée ses dernières œuvres :
La Fortune et La Joueuse de flûte. La Valse est traduite en bronze,
L’Implorante est fondue, détachée de L’Âge mûr, L’Abandon
devient Sakountala.
En 1913, son père meurt. Sa mère et son médecin signent
le certificat d’internement. Elle est transférée à l’asile de
Montdevergues près d’Avignon.
Elle meurt à 79 ans, le 19 octobre 1943. Le musée Rodin
organise en 1951 la première rétrospective de son œuvre.
Le catalogue est préfacé par son frère Paul Claudel. Il faut
toutefois attendre l’exposition de 1984, au Musée Rodin, pour
que le génie de Camille Claudel soit enfin reconnu.
ENTRE OMBRE ET LUMIÈRE Camille
CLAUDEL À
SORGUES 2
SORGUES
ituée dans la vallée du Rhône, fleuve majestueux, et de
l’Ouvèze, rivière impétueuse, parcourue par les Sorgues qui
irriguent son territoire, la ville de Sorgues entretient avec l’eau
un rapport très étroit, elle qui durant tout l’Ancien Régime se S
nomme « Pont-de-Sorgues ».
Au confluent du Rhône, elle est balayée par le Mistral, ce
vent magistral qui façonne les paysages et le caractère des
habitants des régions sur lesquelles il souffle.
À équidistance d’Avignon, Cité papale, d’Orange, Cité des
princes, et de Carpentras, capitale du Comtat Venaissin,
la ville de Sorgues a su se construire une identité propre, à
l’ombre de ses voisines notoires.
Entre ombre et lumière, Sorgues s’est développée en maniant
le contraste, voire le paradoxe.
L’agriculture et la viticulture encore présentes en certains points
de son territoire rappellent, si besoin, quelle est la vocation
initiale de cette cité.
Mais Sorgues est surtout perçue comme une ville industrielle. En
effet, grâce à un positionnement géographique particulièrement
intéressant dans le cadre des échanges « Nord Sud » Sorgues
es’est imposée dès le XIX siècle comme un carrefour propice au
développement de l’industrie : usines à garance, papeteries,
filatures de soie, produits chimiques, poudrerie.
Ce caractère de ville industrielle a parfois occulté la richesse
patrimoniale de la cité.
Pourtant de nombreux vestiges rappellent son passé
prestigieux.
Dès le Moyen Âge, Sorgues connait réellement un certain
eessor: l’église fut construite au XII siècle.
En 1299, la première monnaie pontificale est frappée et
en 1317 débute la construction du palais d’été par le pape
Jean XXII, assorti d’un parc de plus de 3 ha. La reine Jeanne
se fit également ériger une vaste demeure richement ornée.
Outre ces vestiges architecturaux, Sorgues peut s’enorgueillir
d’avoir accueilli dans un passé récent des artistes de renommée
internationale : Georges Braque, Pablo Picasso, Pierre Reverdy
ou Jean Leppien.
Entre histoire et modernité, entre nature et industrie,
Sorgues s’est imposée avec ses spécificités qu’elle défend
jalousement.
Sorgues ne s’expose pas, elle se découvre, elle n’accepte de
se livrer qu’à ceux qui se donnent la peine de la rencontrer et
de la connaitre.
Entre ombre et lumière, ses « joyaux » sont parfois enfouis.
ENTRE OMBRE ET LUMIÈRE3
S O R G U E S
LE PÔLE CULTUREL
ecrète parfois, discrète souvent, Sorgues sait aussi se défen-
dre vigoursement. Insoumise, libre, elle connait ses atouts et
sa capacité à générer l’attachement.
Entre ombre et lumière pour la première exposition organi-S sée au pôle culturel Camille Claudel, Sorgues rend hommage
à cette artiste de génie, cette femme d’exception qui refusa la
compromission, qui eut le destin d’une héroïne de tragédie
grecque.
Entre ombre et lumière, les deux sont indissociables ; l’un
n’existe pas sans l’autre.
Comment rester libre dans cette interdépendance ? Tel fut le
combat de Camille Claudel tout au long de sa vie.
Tel est le défi auquel Sorgues, à l’instar d’autres villes, est
confrontée.
Destins croisés d’une ville et d’une femme : rencontre inéluc-
table et fabuleuse.
Outre cette exposition temporaire, la municipalité de Sor-
gues a souhaité nommer son pôle culturel Camille Claudel en
hommage à cette femme d’exception.
Cet équipement nouveau regroupe les activités culturelles
de la ville et sert de cadre à un nouvel espace public :
— une médiathèque de 1 205 m² avec une section
jeunesse de 400 m², 58 500 documents, 1 200 CD et
2 500 DVD ;
— une école de musique incluant, outre les salles de
cours, une salle pour l’éveil musical, une pour les mu-
siques actuelles, un studio d’enregistrement et 3 studios
individuels de travail ;
— une école de danse et des ateliers socioculturels com-
pléteront cet espace dédié aux enseignements et à la pra-
tique artistique ;
— enfin, un espace d’exposition et une salle de specta-
cle permettront d’accueillir d’autres modes d’expression
artistique : théâtre, cinéma, photos …
Ce lieu de vie moderne s’inscrit dans un projet urbanistique
global. Il a pour vocation de renforcer le lien social et de met-
tre la culture à la portée du plus grand nombre.
ENTRE OMBRE ET LUMIÈREENTRE OMBRE ET LUMIÈRE
Gérard Bouté, commissaire de l’exposition4
a sculpture n’est pas un simple objet du monde des choses.
L’espace est son domaine, la lumière et l’ombre ses conditions
d’existence. Suffirait-il, pour qu’elle se révélât pleinement, de
l’abandonner à la clarté changeante de la place publique, ou L
à celle parfois plus inattendue d’une salle de musée ou d’une
exposition.
L’usage courant feint souvent d’ignorer la lumière : éclairage
uniforme et sans âme, éclairage fortuit. Pour qu’elle s’exprime
pleinement, suffirait-il donc de distinguer la statue, d’en per-
cevoir clairement le dessin, bref de la considérer sous un an-
gle utilitaire et commun ? L’oeuvre se déploie dans un certain
lieu, une certaine lumière. L’histoire de l’art le démontre avec
force.
La statuaire grecque tend sa forme contre un espace brûlé de
soleil ; trop frêle, le volume se perdrait, s’éroderait dans une
ombre accentuée encore par la force des contrastes. En Eu-
rope, la sculpture romane des églises est baignée d’une lumiè-
re douce mais forte cependant. Au contraire, à l’intérieur de
l’édifice propice au clair-obscur, elle se creuse, elle accueille
l’ombre. Sous les voûtes sombres, les volumes se creusent,
l’obscur y plonge, les infiltre pour en souligner les clartés et
en dégager les saillies. Les figures qui ornent Notre-Dame-la-
Grande à Poitiers sont très différentes suivant qu’elles ornent le
portail et les trumeaux ou décorent les chapiteaux du transept,
qu’elles soient à l’extérieur ou à l’intérieur de l’édifice.
La sculpture baroque se fait enveloppante et accidentée, vouée
au mouvement elle est trouée de l’espace qui la pénètre : la
Sainte Thérèse du Bernin en est un exemple. Tout sculpteur
connaît ces contraintes-là et en tire les conséquences : toute
œuvre ne se révèle jamais aussi pleinement que dans la lu-
mière qui l’a vue naître et dans l’espace qui lui est propre.
« La sculpture de Rodin, écrit Paul Claudel en substance, repousse
la lumière comme une borne […] » ; celle de Camille Claudel,
« dans le milieu de la pièce clair obscur, l’accueille comme un
beau bouquet ».
Ce milieu qu’évoque le poète est celui de la pénombre révéla-
trice, certes de la lumière, mais aussi, au-delà même des dé-
notations esthétiques, le lieu symptomatique d’une vocation et
d’un destin tragique. De la vie émouvante de Camille Claudel,
surgit en effet une vie peuplée d’ombres. Ombre d’un frère
mort d’abord ; de Rodin ensuite, comme estompée sous le
voile profond qu’impose tout monument : ombre d’un génie
dont la stature emplira d’adoration fervente — et pour sa
perte — une jeune femme née dans un deuil maternel. Ainsi,
dans l’histoire de la famille Claudel, l’ombre semble parcourir
le temps — l’ombre tel un indice capable de révéler d’autres
sens. Plusieurs auteurs désignent le poids de l’histoire fami-
liale dans la vie de Camille. À travers un parcours singulier,
l’exposition de Sorgues entend montrer l’œuvre de Camille
Claudel entre ombre et lumière, dans l’espace d’une « lumière
soutirée » qui semble fait pour l’accueillir. Dans ce milieu re-
cueilli, le monde n’a plus le même poids, la forme s’ouvre aux
confidences, à la sérénité contemplative, à l’expression d’une
femme de génie.
ENTRE OMBRE ET LUMIÈREENTRE OMBRE ET LUMIÈRE
L’une des premières œuvres de Camille La Vieille Hélène,
montre un style proche de celui qui fut son premier maître, Al-
fred Boucher. Camille n’a pas encore rencontré Rodin. Quand 5 elle deviendra son élève, Camille apprendra à trouver dans la
splendeur même du clair-obscur quelque chose de fascinant
qui la trouble. La Femme accroupie (1885) exprime l’influence
de son maître. Ainsi commence le cycle d’une inspiration com-
mune. La Jeune femme aux yeux clos date de cette époque.
Quand elle travaille pour Rodin, à la Porte de l’Enfer, la jeune
femme est toute désignée pour traduire l’étreinte du mal, la
faiblesse des humains et le drame des damnés. Les visages
de L’Avarice et La Luxure en témoignent avec passion ; la Tête
d’esclave avec une singulière puissance. Cette figure déploie
un drame intérieur, les dépressions de la vie à même les ac-
cidents de la forme. L’ombre y est partout parente de la dé-
tresse dans les trouées ; elle creuse le noir de la bouche, des
orbites d’où se retire le regard. Elle exalte les empreintes de
la douleur, elle en suggère la mémoire telle l’inscription de la
souffrance marquée dans le corps de la terre.
L’Étude pour un bourgeois de Calais (1885) semble con-
tenir les mots rentrés de la résignation. Entre temps, en
1888, elle sculpte quelques beaux portraits comme Fer-
dinand de Massary — le mari de la sœur de Camille :
Louise —, élégant et soigné, La Main (on sait que Rodin,
dans son atelier, confiait à Camille l’exécution des mains
et des pieds). Dans le Vieil Aveugle chantant (1894), qui
« chante de sa voix fatiguée et tragique » c’est l’ombre de la
cavité buccale qui donne au chant supposé sa dimension
tragique. Visage émouvant. Combien d’œuvres de Camille
Claudel, telle L’Hamadryade, parlent à voix basse des pro-
fondeurs de l’ombre. Combien de figures comme celle de La
Jeune Fille à la gerbe (1887), accueillent le clair-obscur avec
une délicatesse encore loin des dépressions tragiques de la
forme comme dans L’Âge mûr.
Camille avait 24 ans lorsque, en 1888, elle exposa au Salon
des artistes français une sculpture portant le nom hindou de
Sakountala. Une deuxième version en bronze fut éditée par le
fondeur Eugène Blot pour l’exposition de 1905, sous le nom
de L’Abandon, « le moment d’avant l’étreinte », écrira Paul
Claudel. Moment aussi préservé qu’il est attendu, préfiguration
de l’amour dont l’ombre environnante abritera les étreintes.
Les Causeuses (1893) portent à son paroxysme le concert des
mots gardés par le silence. Que dit la parleuse? Que dit cette
femme à d’autres femmes qui semblent là boire ses paroles?
Des mots flottent entre les corps. Camille, peut-être, aurait pu
dévoiler un sens. Les Causeuses créent une œuvre « sans pa-
renté, comme surgie d’un art préhistorique », née d’une
génération spontanée, comme libérée de l’ombre de Rodin. Le
corps des Causeuses est lisse, rond sans ces accidents d’om-
bre, sans ces vibrations de la matière à la manière du maître.
Ces corps-là sont pleins, ils se déploient dans un espace libre,
émancipés de toute tutelle. Désir de liberté entaché de trop de
culpabilité ? Le paravent convoquera dans les autres versions
des Causeuses la protection sécurisante de l’ombre.
Parmi les portraits que Rodin consacre à Camille, L’Aurore dé-
tient la sérénité, Saint Georges possède l’intériorité. Viendront
ensuite La Pensée ; Tête et mains ; La Convalescente ; L’Adieu ;
La France monumentale et émouvante.
ENTRE OMBRE ET LUMIÈREENTRE OMBRE ET LUMIÈRE
Camille, en ce temps de captation, est tout entière sous le
charme. Elle retrouve en Rodin la quiétude qu’impose toute 6 certitude : son maître est la vérité, il est le monumental génie
de son siècle, il détient le pouvoir des claires réponses ; il en-
seigne, mais son enseignement prend sens dans l’exemple. Il
porte la parole, mais ses mots s’incarnent dans la matière et la
matière prend corps dans l’espace; il joint à l’idée la marque
évidente de la puissance esthétique. L’enseignement, quel qu’il
soit, est toujours fascinant quand l’expérience sensible peut
rendre à l’esprit sa consistance et sa pesanteur charnelle.
On mesure quand le buste de La France est exposé à côté de
l’effigie de Rodin, oeuvre de Camille, combien le propos de
Paul Claudel est juste : telle « une borne » la sculpture de Ro-
din « repousse la lumière ». Le Buste de Rodin (1888-89) de
Camille l’accueille d’une tout autre façon.
C’est en femme que Camille revendiquera hautement la sen-
sualité de La Valse. La danse en sera le prétexte rêvé. Le mou-
vement dessine dans l’espace des courbes, des enroulements,
des ascensions enivrantes. Il abolit la conscience, il rompt les
résistances. Dans le vertige, la chair reprend ses droits. Chair
dévoilée dans une première version ; chair offerte au regard,
sans pudeur, pure cependant et sans remords. La Valse sera
censurée par l’inspecteur des Beaux-Arts, Armand Dayot, qui
écrit à l’époque « le violent accent de réalité qui s’en dégage
lui interdit, malgré son incontestable valeur, une place dans
une galerie ouverte au public. »
« Mais où vont-ils — écrira Octave Mirbeau —, éperdus dans
l’ivresse de leurs âmes et de leur chair si étroitement jointes?
Est-ce l’amour? Est-ce la mort? Les chairs sont jeunes, elles
palpitent de vie, mais la draperie qui les entoure, qui les suit,
qui tournoie avec eux bat comme un suaire. Je ne sais pas où
ils vont, si c’est à l’amour, si c’est à la mort; mais ce que je
sais, c’est que se lève de ce groupe une tristesse poignante, si
poignante qu’elle ne peut venir que de la mort, ou peut-être de
l’amour, plus triste encore que la mort ! »
Le Torse de Clotho chauve (1893), préfigure la « Vieillesse » de
L’Âge mûr. Autant de chairs décharnées, de vides, de cavités
sombres évoquant la mort de la jeunesse et plus encore celle
de la vie. Entre temps, Camille sculpte de charmants visages
comme La Petite Châtelaine, la petite fille de l’Islette, du nom
du château de la Loire où Camille cacha une grossesse, lui
est-elle apparue comme l’enfant que le destin ne lui permettait
pas de connaître ? De cet enfant désiré et perdu, modèle-t-elle
des doubles comme pour nier l’impossibilité d’une maternité ?
Un petit marbre en bas-relief, Tête d’enfant semble aussi té-
moigner en ce sens. Apparenté à La Petite Châtelaine, un autre
buste d’enfant, L’Aurore — dont il ne subsiste que les versions
en marbre et en bronze —, montre la même tendresse envers
la représentation idéalisée d’un visage.
Avec L’Âge mûr, le caractère autobiographique de la sculpture
ne peut échapper. « Si la rupture avec Rodin fournit la genèse
de l’œuvre, Camille en artiste transcende le fait autobiographi-
que, et l’élargit à l’action du temps dans tout destin. » En fait, la
première version de L’Âge mûr est datée de 1895; la seconde
de 1898, date à laquelle Camille rompt avec Rodin. Une part
de vie inspire à nouveau sa création. Car depuis 1893, la
cohabitation avec le sculpteur a cessé. Le temps poursuit sa
ENTRE OMBRE ET LUMIÈREENTRE OMBRE ET LUMIÈRE
course, cette fois très clairement exprimé dans le titre même de
l’ensemble. Kronos est à l’œuvre, — une œuvre de mort. 7 Un temps figuré s’exprime, dont le groupe apparaît tout d’abord
comme la métaphore. L’Âge mûr évoque les étapes d’une vie, le
drame d’une séparation, le sceau de la fatalité. Précédemment,
Camille avait sculpté Le Dieu envolé, figure de femme age-
nouillée, jeune femme aux mains suppliantes. Elle inspirera
L’Implorante qui demeure une figure particulière dans le grou-
pe de L’Âge mûr : à la demande d’un acheteur elle sera fon-
due à part. Camille aspire ainsi à libérer un intense sentiment
d’échec.
D’un passé où vivent encore des revenants, d’un présent dans
l’ombre d’un maître, ce groupe tragique dresse un miroir à nos
regards pétrifiés. L’Âge mûr — comme le dit Paul Claudel —
laisse entrevoir les passions dans l’arrière-plan de la forme; les
passions comme les témoins symboliques d’un amour disparu.
Les trois figures sont ici dépositaires d’une mémoire blessée ;
elles inscrivent dans leur corps les marques d’un symptôme.
C’est le néant qui se réfracte sur cette allégorie du destin ;
un désir périssant, pris au piège du temps, soumis aux signes
affolants de sa fuite ; c’est une lente décomposition des corps
et des âmes voués à se confondre à la nuit.
Le chef-d’œuvre de Camille s’impose à l’esprit d’une manière
stupéfiante. Son expression géniale n’est pas celle de son pré-
sent — les formes qu’il donne à voir —, elle est celle de son
futur. L’Âge mûr est le prétexte d’une formidable anticipation.
Quand, en l’absence de l’œuvre, la contemplation a cessé,
une évidence surgit ; ce qui reste de la forme n’est pas une
présence, mais une effroyable sensation de mort.
L’Implorante tend les mains, elle supplie, elle invoque la mort.
En détachant ses mains d’une main aimée, la jeune fille laisse
au destin le pouvoir ; elle se livre à la rupture; elle accepte de
délaisser l’amour d’un homme pour voir s’enfuir avec lui les
ombres du passé.
L’œuvre dévoile ainsi sa profondeur. Elle envisage un futur.
Dans L’Implorante — son propre double —, en imaginant une
suite au mouvement, Camille préfigure une fin. Aussi bien, la
sculpture ne signifie pas ce qu’elle montre ; mais au-delà,
ce qu’elle anticipe d’une chute. Ce n’est pas l’émotion d’une
anecdote sentimentale qui nous atteint, c’est le combat du vi-
vant contre l’inerte qui nous touche. Il s’agit bien là d’un con-
tact, nous touchons de près et la vie et la mort. Toute distance
s’abolit. Les sommets d’une épaule, d’un torse, d’une cuisse se
tendent vers nous et la vie progresse dans notre corps, — l’es-
pace creuse la forme et un sentiment de mort nous infiltre.
Ce n’est plus seulement l’effet dramatique d’un éclairage qui
nous surprend, c’est devant nous l’épaisseur d’une angoisse
qui surgit comme un reflet spéculaire. C’est notre propre corps
dissous par l’obscur, pris dans une lumière noire qui apparaît
alors. Par l’alchimie de l’art, l’idée de la mort vient d’entrer
dans l’esprit.


Gérard Bouté,
commissaire de l’exposition
ENTRE OMBRE ET LUMIÈREREINE-MARIE PARIS8 petite-nièce de Camille Claudel
etite-fille de l’écrivain et ambassadeur Paul Claudel,
Reine-Marie Paris est la petite-nièce de Camille Claudel.
Passionnée, depuis l’âge de 20 ans, par l’oeuvre de l’ar-
tiste, à laquelle elle a consacré une grande partie de sa P
vie, elle a réuni au cours du temps plus de soixante-dix
pièces qui représentent la collection la plus importante
du monde. Titulaire d’une maîtrise d’histoire de l’art,
elle a publié une biographie, intitulée Camille Claudel
(éd. Gallimard, 1984), ainsi que L’Œuvre de Camille
Claudel, catalogue raisonné, écrit en collaboration
avec Antoine de la Chapelle (éd. Adam Biro, 1990).
Reine-Marie Paris a été la directrice artistique du film
Camille Claudel, réalisé en 1988 par Bruno Nuytten
(avec Isabelle Adjani et Gérard Depardieu).
« Mon admiration pour Camille Claudel — écrit Reine-
Marie Paris — date d’il y a trente ans. Dès cette époque,
je décidai d’entreprendre une collection d’œuvres de ma
grand-tante.
Plus d’un siècle de négligences avait gravement effacé
les traces de l’artiste et de l’œuvre. Au fil des ans, cette
collection s’est enrichie de plâtres jusqu’alors disparus, de
tableaux, d’épreuves en bronze fondues par Eugène Blot,
son marchand et ami.
Aujourd’hui, Camille Claudel est reconnue comme l’éga-
le de Rodin, son illustre maître et amant. Je suis fière de
dire que Camille Claudel, grâce aux expositions aux-
quelles j’ai collaboré, ou que j’ai organisées moi-même,
a été honorée tant en France qu’à l’étranger avec un suc-
cès inégalé. Grâce à ces manifestations, Camille Claudel
eest devenue un phare de la sculpture du XIX siècle ».
ENTRE OMBRE ET LUMIÈRE

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.