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1 UNIVERSITÉ PARIS-SORBONNE ÉCOLE DOCTORALE DE GÉOGRAPHIE DE PARIS Laboratoire ENeC (Espaces, Nature et Culture), UMR 8185 T H È S E pour obtenir le grade de DOCTEUR DE L'UNIVERSITÉ PARIS-SORBONNE Discipline : Géographie Présentée et soutenue par : Amélie ROBERT le : 3 décembre 2011 DYNAMIQUES PAYSAGÈRES ET GUERRE DANS LA PROVINCE DE THỪA THIÊN HUẾ (VIỆT NAM CENTRAL), 1954-2007 Entre défoliation, déforestation et reconquêtes végétales Sous la direction de : Jean-Paul AMAT Professeur, université Paris-Sorbonne JURY : Antoine CHAMPEAUX Lieutenant-colonel, docteur en histoire, SGA/DMPA François FROMARD Chargé de recherches, CNRS, EcoLab Micheline
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Publié le : lundi 26 mars 2012
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Source : paris-sorbonne.fr
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UNIVERSITÉ PARIS-SORBONNE
ÉCOLE DOCTORALE DE GÉOGRAPHIE DE PARIS Laboratoire ENeC (Espaces, Nature et Culture), UMR 8185 T H È S E pour obtenir le grade de DOCTEUR DE L’UNIVERSITÉ PARIS-SORBONNE Discipline : Géographie Présentée et soutenue par : Amélie ROBERT le :3 décembre 2011DYNAMIQUES PAYSAGÈRES ET GUERRE DANS LA PROVINCE DE THA THIÊN HU(VIT NAM CENTRAL), 1954-2007 Entre défoliation, déforestation et reconquêtes végétales
Sous la direction de : Jean-Paul AMATJURY :Antoine CHAMPEAUXFrançois FROMARDMicheline HOTYATMarie MELLACJean-Yves PUYO
Professeur, université Paris-Sorbonne
Lieutenant-colonel, docteur en histoire, SGA/DMPA Chargé de recherches, CNRS, EcoLab Professeur, université Paris-Sorbonne Maître de conférences, université Michel de Montaigne, Bordeaux Professeur, université de Pau et des Pays de l’Adour
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Position de thèse Plus que tout autre, la guerre du Vit Nam, marquée par la défoliation, est une guerre dirigée contre l’environnement. Elle est souvent citée parmi les causes majeures du recul des forêts sud-vietnamiennes ; mais cette thèse ne fait pas l’unanimité. Les conséquences de ce conflit, marqué surtout par des épandages de produits chimiques dits défoliants, sur les paysages actuels sont aussi controversées. Certains soutiennent que les dégâts sont parfois irréversibles alors que d’autres attestent que la reconquête n’est pas entravée. Comment expliquer ces divergences ? Est-ce parce que varie la réaction des milieux à cette perturbation ? Les milieux physiques et culturels présentent-ils une résistance différentielle à la défoliation et plus largement aux perturbations engendrées par la guerre ? Répondre suppose une analyse des dynamiques de reconquête dans des unités paysagères distinctes. Mais le strict impact de la guerre n’est-il pas plutôt aggravé par les perturbations pré- et post-guerre, dans certaines régions plus que d’autres ? Apparaît la nécessité de mener une étude fondée sur les méthodes de la biogéographie historique dans une province particulièrement e affectée par la guerre, Tha Thiên Hu; située au sud du 17 parallèle – limite entre le Nord et le Sud-Vit Nam fixée par les accords de Genève, en 1954 –, celle-ci est traversée à l’ouest par la célèbre piste HMinh, empruntée par les Chí Vit Cng. La recherche est centrée sur les forêts de l’intérieur, tout en considérant les autres catégories d’occupation des sols, notamment les terres cultivées, mangroves exceptées – étudiées par Thao TRAN (2006), dans sa thèse de géographie ; les deux approches sont complémentaires et s’enrichissent l’une l’autre. L’analyse est géohistorique, à niveaux d’étude emboîtés. Parfois peu fiables et peu pertinentes, plus lacunaires à mesure que l’on remonte dans le passé, les sources obligent à adapter les principes méthodologiques définisa priori. Sont privilégiées l’iconographie, images satellitales puis photographies aériennes, par défaut les cartes. Leur disponibilité conditionne le levé des états des lieux ; les dates retenues sont 1909,circa 1954, 1975 et 2003. A celles-ci, les paysages sont respectivement connus par une carte de l’occupation des sols qui présente des limites mais est la seule source, des photographies aériennes et des images satellitales pour les deux dernières. L’analyse diachronique permet ainsi de reconstituer les dynamiques paysagères au cours de : -la colonisation, comprenant une phase civile et une militaire – la guerre d’Indochine – (1909-circa1954, période explicative), -la guerre du Vit Nam, bien que lui soit rattaché l’entre-deux-guerres (1954-1975, période centrale, charnière), -la période post-guerre, où se distinguent aussi deux phases – collectivisation et Renouveausocialiste de marché (période qui s’ouvre avec l’adoption de l’économie « », marquée par des mutations de pratiques agricoles et forestières) – (1975-2003, période analysée). Diverses sources secondaires (terrain, ouvrages, rapports et archives techniques, littéraires, administratifs, législatifs) complètent les précédentes ; outre l’amélioration de la connaissance des paysages et de leurs dynamiques, elles visent à identifier les facteurs anthropiques de ces dernières. Souvent divergentes, elles nécessitent des confrontations. Parmi elles, le terrain (2005-2007), alliant relevés de végétation le long de transects et entretiens, est privilégié, d’autant que son accès restreint accroît la valeur de ses résultats. La classification de l’occupation des sols définiea priori, qui lui est applicable, doit aussi s’adapter aux sources disponibles et tenir compte des possibilités d’identification qu’elles offrent. La méthodologie, “résiliente”, permet d’identifier les dynamiques à l’origine des paysages actuels, point de départ de l’analyse. Les paysages actuels de Tha Thiên Huse divisent en trois unités – régions physiques et cultures – distinctes. Alors que la plaine est dominée par l’agriculture, surtout la riziculture irriguée, les montagnes le sont par les sylvosystèmes spontanés ; l’opposition est aussi
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culturelle puisque l’une n’est peuplée que par l’ethnie majoritaire,vit, alors que la population des autres appartient surtout aux ethnies minoritaires. Entre les deux, s’insèrent les collines, espace de transition, où s’étendent surtout des plantations forestières, sylvosystèmes dirigés, et où la proportion desVitest moyenne. A l’échelle de ces unités comme à l’échelle locale, l’accessibilité apparaît comme un critère majeur de l’organisation de l’occupation des sols ; à mesure que le relief et (ou) l’éloignement des villages et des voies de communication augmentent, la pression anthropique s’amenuise. L’identification des impacts de la guerre sur ces paysages implique de remonter au-delà dans le passé, à la veille du conflit. Bien que parcellaire, pour des raisons liées aux sources, la reconstitution des paysages circa1954 le long de transects révèle les paysages provinciaux sur lesquels s’inscrit la guerre du Vi; lest Nam. Dans la stricte plaine dominent les terres cultivées, surtout rizicoles villages sont fort nombreux, à l’image d’une forte densité de population. Les sylvosystèmes, affaiblis, sont repoussés sur les collines et ondulations proches que nous incluons dans la plaine – unité paysagère délimitée, comme les deux autres, sur des critères physiques et culturels – ; dominent les savanes herbeuses et buissonnantes qui ne cèdent la place aux arbustives qu’à partir d’une altitude de 100-150 m, voire à des « forêts » claires marginales repoussées au-delà de cette même altitude et à plus de 2 km des villages, près de la région collinéenne. Dans cette unité, la rareté des terres cultivées et surtout résidentielles s’oppose à l’omniprésence des savanes jusqu’à 100-200 m d’altitude au plus près de la plaine, 50-100 m au cœur des collines, altitudes au-delà desquelles apparaissent les forêts. Dans les montagnes, celles-ci, souvent denses, deviennent omniprésentes ; elles ne se raréfient que dans les vallées, jusqu’à mi-pente des versants les moins abrupts, au profit de savanes piquetées de terres agricoles, qui ne sont pas toutes en culture – certaines sont en jachère, couvertes alors de formations végétales spontanées –, et de villages denses mais peu nombreux. Les paysages provinciaux sont déjà perturbéscirca1954, de manière différentielle selon les trois unités paysagères, croissante de la plaine vers les montagnes. Ils sont nés des dynamiques précoloniales et coloniales. Celles-ci sont des déforestations – reculs des forêts au profit d’autres catégories d’occupation des sols – et des déboisements – dynamiques régressives où les terres demeurent forestières –, peut-être plus récents, coloniaux, dans les collines, du moins le suppose-t-on dans la mesure où leur identification est, plus que pour tout autre période, limitée par la rareté et les lacunes des sources. En plaine, les savanes reculeraient au profit de terres cultivées et de résidentielles, dont la progression nuit aussi à celles-ci, mais elles profiteraient de la régression de sylvosystèmes plus évolués. L’accélération de la dynamique régressive durant la colonisation semble plus probable dans les collines, les déboisements étant supposés récents, comme l’apparition du bâti et des cultures qui, marginale, surviendrait sur des terres forestières plutôt savanicoles, après défrichement. Dans les montagnes, de telles déforestations, aussi rares, ne seraient pas seulement récentes ; seules quelques terres résidentielles seraient gagnées,a priorirégulièrement depuis la période précoloniale. Les déboisements sont plus fréquents ; ils sont parfois suivis de reconquête, pour les terres agricoles du moins, de sorte que la plupart des forêts denses se maintiennent, sauf dans et aux abords des vallées où les savanes arbustives s’étendent à leur détriment. Cette dynamique, liée au mode de culture dans les montagnes, implique de se tourner vers les pratiques des populations. De la période précoloniale à la colonisation, les pratiques agricoles et forestières demeurent inchangées, du moins les villageois l’attestent-ils, ce qui permet de dépasser les lacunes de l’époque précoloniale. En plaine, lesVitse consacrent à l’agriculture sédentaire, surtout à la riziculture inondée. La collecte du bois de chauffe, limitée, n’est pratiquée que par les habitants de villages proches de collines, savanicoles, surtout pour l’autoconsommation ; l’exploitation du bois d’œuvre est plus marginale encore, à l’image des forêts planitiaires, qui obligent les quelques exploitants à se rendre dans les collines qui, elles, sont presque
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inhabitées. Dans les montagnes, les populations, appartenant aux ethnies minoritaires, vivent en osmose avec les forêts, ici bien plus étendues. Celles-ci leur offrent toutes les ressources nécessaires et sont même partie prenante de leur mode de culture, l’agriculture itinérante sur brûlis – considérée alors comme un facteur de déboisement et pas de déforestation. Dans ces deux unités paysagères, les pratiques sont ancestrales ; l’exploitation forestière satisfait surtout les besoins des villageois, seuls quelquesVitse livrant à la vente. La colonisation introduit de nouvelles pratiques mais qui n’ont pas d’influence sur celles des populations locales. Les tentatives d’amélioration et d’extension des cultures profitent surtout aux concessions européennes introduites souvent en plaine. Dans les montagnes, la condamnation de l’agriculture itinérante sur brûlis, jugée destructrice pour les sylvosystèmes, est sans effet. Dans le même souci de préservation des forêts, la réglementation forestière mise en place prône la coupe méthodique. Appliquée dans les seules réserves, souvent proches de la plaine, celle-ci se révèle inadaptée et tout aussi destructrice que la coupe libre, à laquelle elle s’oppose, pratiquée ailleurs. L’exploitation forestière est d’ailleurs encouragée par les autorités coloniales et devient commerciale. La province, alors nommée Tha Thiên, est moins affectée que d’autres par ces changements, même si le recul de la forêt s’accroît durant la colonisation. Plus encore, elle est peu concernée par les pratiques militaires de la guerre d’Indochine, période militaire de la colonisation (1945-1954). Pour autant, sous le poids des pratiques précoloniales qui se poursuivent et de celles de la colonisation, de manière croissante des montagnes vers la plaine, des reliefs vers les vallées, les écosystèmes sont anthropisés, parfois appauvris, fragiliséscirca 1954, à la veille de la guerre du Vit Nam. 1975 marque la fin de la guerre et par conséquent l’« état 0 » des paysages. A cette date, les agrosystèmes sont limités, y compris en plaine où se concentre pourtant la présence humaine, plus disséminés dans les montagnes, voire absents des collines qui semblent totalement désertes. Entrecirca 1954 et 1975, dans certains villages planitiaires, notamment les plus proches des collines, tout ou partie des terres agricoles et résidentielles sont abandonnées provisoirement et colonisées par la végétation spontanée, à l’état de savane herbeuse et buissonnante surtout ; elles peuvent être réutilisées, pour partie, en 1975. Dans les quelques zones refuges du centre de la plaine, seul l’habitat s’étend ou se densifie. Dans les montagnes, l’abandon provisoire de villages est plus fréquent qu’en plaine ; il affecte les vallées principales. Les zones délaissées laissent place à une savane herbeuse et buissonnante, parfois arbustive, voire à une formation préforestière en 1975 ; les parcelles agricoles decirca1954 sont, elles, couvertes par une végétation savanicole dans les vallées principales, plutôt par des formations préforestières sur les pentes plus éloignées de celles-là, sachant que certaines terres résidentielles et quelques terres cultivées retrouvent leur fonction en 1975. La disparition provisoire de ces terres s’accompagne, pendant le même laps de temps, de leur apparition ailleurs au détriment de la forêt dense – du moins jusque-là peu ou pas anthropisée –, localisée notamment au près de la frontière laotienne. L’état des lieux des sylvosystèmes en 1975 révèle la présence d’espaces vacants ou détruits aux basses altitudes. Une gradation se manifeste, des sols nus ou peu végétalisés, vers les savanes, herbeuses et buissonnantes puis arbustives, à mesure que le relief et (ou) l’éloignement des axes de communication augmentent. En plaine, les premiers dominent et correspondent surtout à des dunes vives ou mortes. Dans les collines et les montagnes, dominés par des herbacées éparses, parsemées de quelques buissons, ils s’étendent sur quelques sommets, sur et aux abords de certains chemins, parfois près de cours d’eau ou plus rarement en d’autres points, peu étendus, des vallées. Les savanes, elles, s’étendent sur les basses collines, les vallées et leurs versants. S’ajoutent des entonnoirs qui, présents dans les trois unités paysagères, sont plus nombreux dans les collines, plus encore dans les montagnes. Ils parsèment des savanes mais aussi, sauf en plaine, des « forêts » claires, voire des forêts peu denses. Ces peuplements clairs apparaissent au-delà des savanes arbustives, à plus haute
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altitude ; dominant les hautes collines et les piedmonts, ils cèdent la place au-delà à des peuplements denses, concentrés dans la région montagneuse, sur les plus hauts sommets. Les sylvosystèmes connaissent des permanences et mutations entrecircaet 1975. Les 1954 initiaux ou préforestiers apparaissent par régression ou se maintiennent près de villages planitiaires non ou peu désertés, de cours d’eau, de sentiers, près et sur certains sommets ou autour de zones dénudées ; les forestiers apparaissent par progression ou se maintiennent au-delà, plus loin de ces zones, à plus haute altitude. Au cours de cette période de guerre se forment aussi la plupart des entonnoirs identifiés en 1975 – quelques-uns datent de la guerre d’Indochine – ; ils parsèment surtout les savanes qui apparaissent ou se maintiennent, parfois des formations devenues préforestières, et créent plus rarement des trouées dans les zones de permanence de la forêt. L’identification du poids de la guerre dans la formation de ces paysages implique une analyse des pratiques militaires, d’abord à l’échelle nationale où se dévoilent les enjeux. La guerre du Vit Nam est l’archétype d’une guerre dirigée contre l’environnement. Son volet majeur est la défoliation ; épandus surtout par voie aérienne sur le Sud-Vit Nam, à de fortes concentrations, les herbicides deviennent des armes de la guerre chimique, destinées à détruire les forêts où se dissimulent les ennemisvit cngles cultures nécessaires à leur et survie. S’ajoutent les pilonnages, y compris par bombes incendiaires, le recours aux bulldozers et les pratiquesvit cng qui, moins spectaculaires, ne sont pas sans effet. L’estimation des conséquences de la guerre sur les paysages est complexe, celle des pratiques autres que la défoliation, lacunaire. Les sources sur cette dernière sont bien plus nombreuses mais, au cœur des enjeux, elles se révèlent divergentes, même aujourd’hui, alors que les travaux récents d’une équipe de chercheurs américains, fondés sur les données d’archives désormais disponibles, autorisent le rapprochement d’un consensus. Moins de 46,7 % du recul de la forêt entre 1943 etcircami-1974 peuvent être attribués aux herbicides et aux bulldozers. Mais cette estimation des impacts de la guerre omet, par défaut de sources, les bombardements américains, les incendies, les pratiques militaires du camp adverse et les perturbations indirectes de la guerre, sachant que les impacts se conjuguent parfois sur un même milieu. Les conséquences immédiates de la défoliation sont controversées mais elles ne sont pas moins réelles. Dans les sylvosystèmes de l’intérieur, elles sont différentielles, selon le nombre d’épandages – ils sont parfois répétés sur les mêmes zones –, la largeur de la traînée – variable notamment selon le nombre d’appareils participant à la mission –, la sensibilité des espèces aux herbicides, le stade atteint par les sylvosystèmes visés et les agents chimiques utilisés – le plus célèbre est le orange –. L’étude provinciale permet de dépasser les controverses. Bien que des différences soient notables dans la perception des acteurs, civils et militaires, d’un camp ou de l’autre, Tha Thiên se place au cœur du conflit. Les épandages sont nombreux mais ils affectent de manière différentielle son territoire. Dans les montagnes et les collines proches, où se concentrent les forêts, ils sont plus intenses que dans les collines voisines ou relevant de la plaine ; celle-ci, dans sa partiestricto sensu, est épargnée ou presque. Les cibles privilégiées sont les voies de communication et les bases militaires, dont les américaines qui, réparties sur le territoire provincial, concentrent les différentes pratiques militaires conduites par les troupes américaines ; le sol y est mis à nu. La connaissance de la distribution des pratiques, plus lacunaire pour les autres que la défoliation, n’est complétée que le long des transects par les témoignages villageois. La fiabilité de ces derniers peut être mise en doute, d’autant plus lorsqu’ils révèlent les conséquences immédiates de la défoliation, complétant alors la perception permise par les sources iconographiques. Les exagérations sont manifestes, s’expliquant par des confusions entre sylvosystèmes détruits, voire non forestiers en 1975, et sylvosystèmes défoliés ; elles ne sont pas le seul fait des villageois puisqu’elles apparaissent aussi dans les descriptions de la région d’A Lưi – cible privilégiée des
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épandages, située dans les montagnes occidentales – faites par certains chercheurs. En obligeant les populations à modifier leurs pratiques agricoles et forestières, y compris en les « délocalisant », la guerre a des conséquences immédiates indirectes sur les paysages. Délaissés par les villageois qui fuient les combats et épargnés par les pratiques militaires, des sylvosystèmes connaissent ainsi une dynamique progressive entrecircaet 1975. A 1954 l’inverse, d’autres régressent, dans les zones refuges des villageois et surtout là où les pratiques militaires sont intenses. En 1975, sur ceux qui ont atteint le stade initial, la colonisation par une végétation héliophile pionnière témoigne que la reconquête est engagée, bien que certains auteurs craignent le blocage à ce stade. Seules les bases militaires américaines, omises par tous, demeurent au stade de sols nus. En 1975, la guerre cesse mais le recul des forêts se poursuit avec le redéploiement des dynamiques civiles, agricoles et forestières, d’autant qu’elles sont bien vite modifiées, étendues. Dès le lendemain du conflit, desVit habitant la plaine sont déplacés vers de nouvelles Zones économiques (NZE) situées surtout dans les collines jusque-là peu peuplées, et la plupart des ethnies minoritaires, peuples semi-nomades, sont sédentarisées, souvent plus près de voies de communication terrestres, dans les vallées, où elles sont plus facilement contrôlables. Sédentarisation et création de NZE profitent de la guerre qui, par la destruction de la végétation et la création de nouvelles voies, facilite l’accès aux collines et montagnes et donne auxVit l’occasion de se familiariser avec ces zones de relief, qu’elles considéraient avant-guerre avec répulsion, et d’étendre leur influence sur les ethnies minoritaires ; les impacts de la guerre accélèrent les perturbations post-guerre. Les nouveaux villages, sédentaires ou des NZE, sont établis près de cibles majeures des pratiques militaires, les routes et sentiers, sur des terres déboisées mais proches de sylvosystèmes moins affectés ou épargnés, qui subissent bien vite la pression anthropique des nouveaux arrivants. Alors que les terres résidentielles sont gagnées sur des formations végétales souvent savanicoles, les terres agricoles s’étendent aussi au détriment de sylvosystèmes plus évolués, sauf au plus près de la plaine. Leur culture, dans ces nouveaux contextes – NZE et sédentarisation –, oblige les villageois à des adaptations. Circonscrits sur un territoire plus restreint, ceux qui appartiennent aux ethnies minoritaires réduisent le temps de jachère, de sorte que l’agriculture sur brûlis perd son caractère itinérant et la pression sur le milieu s’accroît, d’autant plus qu’ils sont encouragés à adopter la riziculture inondée, un mode de culture permanente qu’ils ignoraient jusque-là. Dans les NZE, situées surtout dans les collines, les terres propices à celui-ci étant plus rares qu’en plaine, lesVit s’orientent, eux, davantage vers les cultures sèches, qui dominent bien souvent, alors qu’elles étaient secondaires dans les villages anciens. Certains se lanceraient ainsi dans l’agriculture sur brûlis, de sorte que leur pression sur le milieu pourrait s’abaisser mais l’existence d’une période de jachère, caractéristique de ce mode de culture, est rarement avérée. Sur l’ensemble du territoire provincial, où des villages anciens demeurent en plaine, la superficie agricole progresse, au moins jusqu’en 1980 selon les statistiques, ce qui fait reculer les sylvosystèmes. Ceux-ci s’appauvrissent aussi ou restent bloqués sous le poids de l’exploitation forestière qui, bien qu’officiellement entre les mains des entreprises forestières étatiques, est pratiquée par tous les villageois établis près de sylvosystèmes exploitables. Les produits forestiers, abondamment collectés pour l’autoconsommation, plus encore pour la vente, se raréfient ; les forêts ne cessent de reculer. La fréquente conjugaison des facteurs de régression et de disparition des sylvosystèmes complique la hiérarchisation de ces facteurs. Les terres qui perdent leur statut forestier sont souvent mises en culture en permanence mais elles peuvent avoir été préalablement déboisées par la guerre, l’exploitation forestière et (ou) même l’agriculture sur brûlis – elle est considérée comme un facteur de déboisement et pas de déforestation, dans la mesure où la jachère autorise le retour de sylvosystèmes spontanés, certes seulement initiaux lorsque celle-ci est raccourcie.
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Circa; s’ouvre une nouvelle page de l’histoire,des mutations sont perceptibles  1990, celle duRenouveau. Est progressivement mise en place une législation forestière prônant «la protection et le développement» des forêts. Les terres forestières sont classées, ce qui provoque une différenciation de leur gestion selon leur destination – «protection» ou «développement» –, en fait difficilement perceptible à l’échelle locale. Détenues par l’Etat, unique propriétaire foncier officiel jusque-là, elles doivent être distribuées. Lente, l’allocation profite encore surtout aux organisations étatiques et limite la sensibilisation des ménages à «la protection et au développement» des forêts. Plus fructueuse est la priorité donnée aux espèces à croissance rapide dans les nouvelles plantations, souvent équiennes et monospécifiques. Sources de revenus à court terme pour les populations, surtout pour les organismes étatiques, celles-ci favorisent leur engagement, tout en améliorant la qualité de l’environnement dans le cas de sylvosystèmes dégradés ; les plantations deviennent des forêts de “qualité”, à condition qu’elles soient encadrées, notamment pour empêcher leur extension au détriment de forêts spontanées. Celles-ci sont exposées à d’autres menaces, le développement de l’agriculture et des infrastructures, facteur de déforestation encouragé par les mêmes autorités qui prônent «la protection et le développement» des forêts, parfois dans les mêmes textes. La nécessité du développement économique passe souvent avant celle de préservation des forêts, bien que le développement de celles-ci vise aussi cet objectif-là. Dans les faits, plus que s’étendre, l’agriculture s’intensifie et régresse même localement au profit de sylvosystèmes, surtout plantés ; seul le développement des infrastructures entraîne parfois la disparition de formations végétales spontanées. L’exploitation forestière, officielle ou officieuse, se réoriente partiellement vers les plantations, de sorte qu’elle régresse dans les sylvosystèmes spontanés, sans cesser. Outre le développement des plantations, concourent à ce recul le renforcement de la législation et de la surveillance et, plus encore, la raréfaction et l’éloignement des forêts exploitables. A ce facteur anthropique de déboisement s’ajoutent les facteurs naturels, peu étudiés par défaut de sources ; parmi eux, les incendies, dont l’origine peut toutefois être anthropique, sont plus fréquents que par le passé car ils affectent particulièrement les forêts plantées, plus vulnérables. Absents des textes législatifs, les impacts de la guerre ne sont pas pris en compte dans la gestion forestière ; cela ne signifie pas qu’ils aient disparu. Comme les impacts immédiats, les conséquences à long terme des herbicides sont controversées, à l’heure du conflit, où l’absence de précédent oblige les auteurs à n’émettre que des hypothèses, comme après-guerre, malgré le recul temporel et l’accessibilité plus aisée au terrain ; la fin des hostilités ne met pas un terme aux enjeux. Alors que certains considèrent que les dégâts sont parfois irréversibles ou, au mieux, ne disparaîtront que grâce à la reconquête dirigée, d’autres attestent que la reconquête spontanée est possible mais à long terme et soulignent qu’elle est freinée. Les premiers omettent bien souvent le fait que la guerre n’est pas la seule perturbation des sylvosystèmes ; s’ajoutent les impacts des pratiques civiles menées avant, pendant et après le conflit. La persistance des herbicides n’est pas en cause dans l’éventuelle irréversibilité des dégâts puisque même la dioxine, l’un des composés chimiques les plus persistants, atteint aujourd’hui un taux acceptable dans les sols des zones défoliées par voie aérienne de la vallée d’A Lưi ; les seulspoints chaudssont les avérés anciens camps des Forces spéciales, surtout là où étaient stockés et manipulés les herbicides – sont peut-être concernés toutes les anciennes bases militaires américaines ainsi que les zones épandues en urgence et celles où des avions chargés se sont écrasés. En contaminant les sols, les herbicides ont pu modifier leurs propriétés, notamment abaisser leur fertilité en bouleversant leur composition micro-biologique, mais les études sont lacunaires. Plus avérées, car étudiées, sont les conséquences indirectes induites par la destruction de la végétation ; elles ne diffèrent pas de celles qui résultent de tout déboisement, quelle qu’en soit la cause, à ceci près que les superficies affectées peuvent être plus étendues, ce qui n’est pas sans incidence sur la reconquête (notamment par l’éloignement des semenciers). Bien plus
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inquiétante, avérée et durable est la contamination par la dioxine de la chaîne alimentaire ; les générations actuelles sont toujours affectées, bien que le lien entre la contamination et certaines maladies ne soit pas encore établi. Seuls les végétaux, du moins les cultures, seraient désormais épargnés, ce qui ne signifie pas que les épandages n’aient aucune conséquence sur les paysages actuels. Aggravé par les pratiques civiles post-guerre, le strict impact de la guerre n’est pas discernable à l’échelle provinciale ; de l’analyse des dynamiques paysagères entre 1975 et 2003 dans la province ressort surtout la poursuite du recul des forêts, qui fait disparaître les zones défoliées. Les pratiques post-guerre ont aussi, depuis récemment, une influence positive, accélérant la reconquête forestière grâce aux plantations. Les espèces à croissance rapide permettent une cicatrisation à court terme de sylvosystèmes défoliés mais au même titre que d’autres épargnés, ayant régressé sous le poids des pratiques civiles qui continuent de bloquer les autres. Non identifiable à l’échelle provinciale, l’impact à long terme de la guerre n’est pour autant pas nul ; il est au moins indirect après-guerre : facilitant les migrations et la sédentarisation, la guerre a accéléré la déforestation et les déboisements (voirsupra). Par ailleurs, elle a tout de même laissé des empreintes visibles à grande échelle, des “polémofaciès”. Ce sont d’abord les géofaciès de cratères qui n’ont disparu que dans les villages ; ils sont inondés même en saison sèche, colonisés par une végétation spontanée herbeuse et buissonnante ou plantés d’arbres ou de cultures. Ce sont aussi lespoints chaudsque constituent les anciennes bases militaires américaines, surtout celles qui étaient établies sur des sommets des collines et des montagnes, desservies par des hélisurfaces ; plus de trente ans après la fin du conflit, la plupart demeurent couvertes d’une végétation herbeuse et buissonnante, parfois identifiables par des empreintes plus significatives comme les tranchées ou quelques blockhaus qui n’ont pas été détruits. Les plus amoindris de cespoints chaudssont ceux de la plaine où la végétation peine à se développer ; la pression anthropique séculaire semble être en cause et non le seul impact de la guerre, d’autant que d’autres sommets planitiaires épargnés, du moins où aucune base n’était établie, présentent des caractéristiques comparables. Pour les autrespoints chauds, comme à l’échelle des paysages provinciaux, les pratiques post-guerre ne contribuent pas moins au blocage de la reconquête spontanée ; elles sont souvent une conséquence de la guerre puisque consistant alors en des déboisements, notamment par le feu, visant à faciliter la collecte de métaux laissés par les soldats. Le conflit a d’autres impacts indirects sur les paysages actuels : entre autres, la rémanence de la dioxine a provoqué le déplacement de villages établis sur un ancien camp des Forces spéciales et le tourisme de guerre, récent, la création d’infrastructures. Avec celui-ci, les autorités provinciales s’orientent aujourd’hui vers la mise en valeur des empreintes de la guerre, après avoir tenté de les effacer, expliquant peut-être l’absence de prise en compte des impacts de la guerre dans la gestion forestière. La guerre a eu un impact différentiel immédiat dans les trois unités paysagères, par son intensité variable, mais sans respecter les limites de celles-ci qui apparaissent pourtant à la lecture des paysages actuels. Les écosystèmes les plus affaiblis sont ceux de la plaine, où la pression anthropique est la plus forte, depuis la période précoloniale, et où les pratiques militaires ont été le plus limitées, ce qui amène à conclure que l’accumulation des perturbations anthropiques, plus que les seuls impacts de la guerre, marque les paysages actuels. Le blocage au stade initial de sylvosystèmes affectés par la défoliation s’explique, dans les trois unités paysagères, par les pratiques post-guerre ; sans ces dernières, la reconquête spontanée auraita prioripu être comparable à celle qui est enclenchée après tout autre déboisement, n’aboutissant qu’à long terme. L’analyse des dynamiques paysagères et de leurs facteurs anthropiques, fondée sur les méthodes de la biogéographie historique et des sourcesa prioribiaisées ou qui suscitent des confrontations, contredit les points de vue non les plus alarmistes ; elle relativise le poids de la guerre.
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