Verbaliser une expérience émotionnelle aide-t-il (vraiment) à ...

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1 Verbaliser une expérience émotionnelle aide-t-il (vraiment) à récupérer? Emmanuelle Zech Fonds National de la Recherche Scientifique, Belgique et Université catholique de Louvain, Belgique Actes du colloque Du désastre au désir, 118-123. Université de Technologie de Compiègne, France. Introduction On doute peu du fait que les événements émotionnels et traumatiques peuvent être néfastes pour le bien-être physique et mental. Dans les domaines de la psychosomatique et de la psychologie de la santé, les chercheurs savent depuis longtemps que les perturbations psychologiques peuvent induire des problèmes de santé.
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Publié le : mercredi 28 mars 2012
Lecture(s) : 47
Source : ecsa.ucl.ac.be
Nombre de pages : 15
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1
Verbaliser une expérience émotionnelle aide-t-il (vraiment) à récupérer?
Emmanuelle Zech
Fonds National de la Recherche Scientifique, Belgique
et Université catholique de Louvain, Belgique

Actes du colloque "Du désastre au désir", 118-123. Université de Technologie de Compiègne,
France.

Introduction
On doute peu du fait que les événements émotionnels et traumatiques peuvent être
néfastes pour le bien-être physique et mental. Dans les domaines de la psychosomatique et de
la psychologie de la santé, les chercheurs savent depuis longtemps que les perturbations
psychologiques peuvent induire des problèmes de santé. Alexander (1950), Seyle (1976), et
d'autres pionniers (e.g., Holmes et Rahe, 1976) ont démontré que les conflits psychologiques
et les événements émotionnels peuvent causer ou exacerber les processus pathogènes et que
les individus qui ont vécu des événements majeurs sont plus susceptibles de développer des
maladies (e.g., asthme, ulcères). Les événements émotionnels induisent également des
changements de bien-être psychologique. A la suite d'événements stressants, les personnes
éprouvent couramment de l'anxiété, de la confusion, de l'inopérance, de la détresse et/ou des
pensées intrusives (e.g., Martin & Tesser, 1989; Silver & Wortman, 1980; Tait & Silver,
1989).
On a cependant également démontré que les manières dont les individus gèrent les
situations émotionnelles peuvent influencer leur santé et leur bien-être (Lazarus, 1991;
Lazarus & Folkman, 1984). Par exemple, les effets néfastes du stress peuvent être amoindris
par la présence de support social (e.g., Cohen & Syme, 1985; Swann & Pridmore, 1985) ou la
réinterpretation de l'événement émotionnel négatif sous un jour plus positif (e.g., Bulman &
Wortman, 1977; Collins, Taylor, & Skokan, 1987; Silver & Wortman, 1980).
Au cours des 10 dernières années, Bernard Rimé et des chercheurs du laboratoire de
Recherches en Psychologie Clinique et Sociale de l'Université catholique de Louvain
(Belgique) ont développé un programme de recherches visant à évaluer les effets médiateurs
de la verbalisation des expériences émotionnelles sur l’impact émotionnel de celles-ci. Les
recherches que nous avons menées sont issues des constats empiriques suivants. D’abord, on a
montré que plus de 90% des individus parlaient des expériences émotionnelles qu’ils ont
vécues à d'autres personnes. Les personnes se confient à leurs proches et intimes, c’est-à-dire
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essentiellement avec leur conjoint, leur famille et leurs amis (Rimé, Philippot, Boca, &
Mesquita, 1992). Ce processus de verbalisation des émotions, appelé le partage social des
émotions, (Rimé, 1987) est très répandu à travers les âges, les sexes et les cultures.
Deuxièmement on a montré qu’au plus l’événement est intense émotionnellement, au plus les
individus ont envie de parler de celui-ci et au plus ils le partagent effectivement (Rimé,
Finkenauer, Luminet, Zech, & Philippot, 1998).

Les croyances envers les effets du partage social des émotions
Au vu de la fréquence de ce phénomène, nous nous sommes demandé dans quelle
mesure les personnes partageaient leurs émotions parce qu'ils pensent que c'est bénéfique de le
faire pour diminuer l'impact des événement de vie. Nous avons examiné la croyance que
"parler des émotions aide et soulage" au sein de la population générale (Zech, 2000, 2001).
Cette croyance était-elle partagée par un tiers de la population, la moitié, ou une majorité de
personnes ? Nous avons interrogé plus de 1000 personnes. On leur a demandé de dire dans
quelle mesure elles étaient d’accord avec la proposition suivante : “ parler d’un événement
émotionnel soulage. ” Elles pouvaient répondre de “ pas du tout d’accord ” à “ tout à fait
d’accord ” sur une échelle à 7 degrés. Les résultats ont révélé que 89% des personnes étaient
d’accord avec cette proposition (réponses de 5 à 7) et 58%, une vaste majorité, étaient
complètement d’accord avec cette proposition (réponse 7). Il faut également noter que
seulement 5% d’entre elles n’étaient pas d’accord avec cet item (réponses 1 à 3). Nous avons
donc montré que la croyance que “ parler soulage ” est largement partagée dans la population
générale.

Revue de la littérature
La question se posait alors de savoir dans quelle mesure des preuves empiriques
supportaient cette croyance. La littérature empirique est restée presque complètement muette
sur les effets de la verbalisation des émotions au cours du siècle dernier. Cependant, au cours
des deux dernières décennies, un intérêt scientifique important s’est développé à ce sujet. Cet
intérêt est principalement dû aux travaux entrepris aux Etats-Unis par James Pennebaker sur
les effets de la "confession" ("disclosure" en anglais). En 1986, Pennebaker et Beall ont créé
un paradigme expérimental dans lequel les participants sont assignés à écrire soit au sujet des
événements les plus stressants ou traumatiques de leur vie, soit sur des sujets triviaux comme
par exemple leurs projets pour la journée ou les vêtements qu’ils portent (groupe contrôle).
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Ce paradigme de l’écriture et des variations orales de celui-ci furent utilisés dans 7 autres
études réalisées dans son laboratoire. Dans le paradigme classique, les participants écrivent au
laboratoire sur leur sujet assigné pendant 3 à 5 jours consécutifs, de 15 à 30 minutes par jour.
Une fois que les participants entrent dans la pièce d'isolement, on leur demande d’écrire de
manière continue sans faire attention à l’orthographe, la grammaire ou la structure de phrase.
Bien que les participants soient encouragés à remettre leurs rédactions, on leur assure
l’anonymat et la confidentialité. Aucun commentaire n'est donné au sujet de la rédaction. Les
participants du groupe expérimental sont encouragés à explorer leurs pensées et sentiments les
plus profonds au sujet de leur expérience émotionnelle. Ils peuvent lier leur expérience à leur
enfance, à leur relation avec leurs parents ou leurs proches, leur carrière, à ce qu’ils étaient
dans le passé et ce qu’ils aimeraient devenir dans le futur. Ils peuvent écrire au sujet du même
événement ou des événements différents chaque jour.
Des variations du paradigme initial ont impliqué de demander à des étudiants de
première année d’université d’écrire sur leurs pensées et sentiments au sujet de leur arrivée à
l’université (Pennebaker, Colder, & Sharp, 1990) ou bien de demander à des personnes au
chômage d’écrire au sujet de leurs pensées et sentiments liés à la perte de leur emploi (Spera,
Buhrfeind, & Pennebaker, 1994). Certaines études ont également impliqué l'expression orale
des émotions (e.g., Donnelly & Murray, 1991; Murray & Segal, 1994). Les études ont
successivement évalué l’impact de cette procédure sur diverses composantes de santé
physique et du fonctionnement psychologique. Par exemple, Pennebaker and Beall (1986) ont
examiné le nombre de visites chez le médecin, Pennebaker, Hughes, et O'Heeron (1987) ont
évalué les changements d’activation du système nerveux autonome, Pennebaker, Kiecolt-
Glaser, et Glaser (1988) les changements de fonctionnement immunitaire, et Francis et
Pennebaker (1992) l’absentéisme au travail. Depuis 1986, d’autres laboratoires ont commencé
à investiguer les effets de l’expression verbale des émotions sur la santé. A l’exception de
deux études réalisées à l’Université d’Auckland, Nouvelle Zélande (Cameron & Nicholls,
1998; Petrie, Booth, Pennebaker, Davidson, & Thomas, 1995), toutes les études ont été
menées aux Etats-Unis. Au total, 18 études expérimentales contrôlées ont été publiées sur
l’impact de l’expression orale ou écrite des émotions dans des populations de participants en
bonne santé.
Les revues de la littérature antérieures sur l’impact de l'expression des émotions ont
généralement conclut qu’exprimer les pensées et sentiments liés à un stress était associé à des
bénéfices sur le plan de la santé mentale et physique (Littrell, 1998; Pennebaker, 1989, 1993;
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Smyth, 1998). Dans la littérature, on considère maintenant que l'expression des émotions
induit des effets bénéfiques globaux qui vont au-delà des effets sur la santé physique. On
reconnaît généralement que l'expression des émotions induit également des effets bénéfiques
sur la plan psychologique et qu’elle accélère le processus d’adaptation aux événements de vie.
Cependant, une revue récente de la littérature a conclu différemment (Zech, 2000).
Dans cette revue quantitative, les résultats totaux en pourcentage de ces 18 études ont indiqué
qu’il n’y avait pas d’impact de l'expression verbale des émotions puisque 46% des 258
résultats rapportés s’avéraient non significatifs. Si on examinait les résultats significatifs des
études, on observait qu’il y avait à peu près autant de résultats démontrant un impact positif
(20%) qu’un impact négatif (22%) de l’expression des émotions.
On s’est cependant demandé si l’impact de l'expression des émotions ne dépendait pas
du temps de mesure que les auteurs avaient considéré. En effet, on peut penser que
l'expression des émotions réactive les émotions à court terme et n’induirait un impact positif
que sur le long terme. Si on considère les résultats qui ont été trouvés sur le court terme, c’est-
à-dire immédiatement après la verbalisation ou au cours des 24 heures qui ont suivi
l’expression émotionnelle, il y avait effectivement un impact négatif de la verbalisation des
émotions puisque 41% des résultats rapportés montraient que le groupe contrôle avait des
résultats plus favorables que le groupe expérimental. Il y avait cependant également, dans
20% des cas, un impact positif de la verbalisation des émotions.
Si on considère les résultats qui ont été évalués sur le plus long terme, contrairement
aux attentes, une vaste majorité des résultats sont non significatifs (67% des résultats).
L’impact négatif de l'expression disparaît presque complètement (2% des résultats) et l’impact
positif de l'expression se maintient sur le long terme (19% des résultats). Donc, à long terme,
contrairement à la croyance populaire, l’impact de l'expression des émotions n’est pas
massivement positif. On peut cependant noter que l'expression des émotions n’induit presque
aucun effet néfaste.
On peut encore penser que l’impact de l'expression des émotions pourrait dépendre du
type de variable dépendante que l’on a considéré. En effet, il est possible que l'expression des
émotions permette d’améliorer certains indices de bien-être mais pas d’autres. Si on examine
les résultats spécifiques sur les variables de bien-être psychologique comme l'humeur positive
ou négative, les changements cognitifs, les changements de comportement ou d’adaptation, à
court terme, l'expression des émotions induit presque autant d’effets néfastes (29%) que
d’effets bénéfiques (35%). L’impact négatif de l'expression est dû à une augmentation de
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l’humeur négative, comme une augmentation de l’anxiété, de la tristesse et une diminution des
humeurs positives comme le sentiment de bonheur. L’impact positif de l'expression est
essentiellement dû à court terme à un impact sur d'autres variables dépendantes comme la
perception de bénéfices liés à la passation de l’expérience tels que l’impression subjective que
l'expérience avait du sens, qu'elle a permis à penser différemment à l’événement émotionnel.
Si on examine l’impact de l'expression des émotions à long terme sur le bien-être
psychologique, on observe que l’impact de l'expression des émotions n’est pas démontré. Au
contraire, sur les 49 résultats psychologiques rapportés, 80% des résultats à long terme sont
non significatifs. Une faible minorité des autres résultats étaient à la fois positifs et négatifs.
Les résultats positifs ont été démontrés sur des indices de meilleur fonctionnement scolaire
chez des étudiants universitaires par exemple. Un impact négatif a été trouvé sur la fatigue et
l’ajustement à l’université chez des étudiants.
Si on considère maintenant les résultats de la revue sur le bien-être physique, l’impact
de l'expression des émotions est essentiellement négatif à court terme (52% des résultats). Cet
impact négatif est dû à l’augmentation de l’activité du système nerveux autonome (une
augmentation du rythme cardiaque, de la pression sanguine), une diminution des indices de
bon fonctionnement immunitaire et à une augmentation des symptômes physiques ressentis.
A long terme, à nouveau, une vaste majorité des résultats sont non significatifs (59%
des résultats). On n'a pas pu démontrer que l'expression des émotions a généralement un
impact à long terme sur le système nerveux autonome, sur le système immunitaire ou sur la
santé physique objective et subjective. L’impact négatif trouvé sur les indices de bien-être
physique à court terme disparaît complètement. Il faut cependant noter que, dans 1/4 des
résultats, un impact positif a été trouvé. Il s’agit d’un impact positif sur certains indices de
fonctionnement immunitaire, sur la diminution du nombre de visites chez le médecin, et une
diminution de symptômes physiques liés aux maladies.
Donc, la revue de la littérature a montré que l’on ne peut pas simplement conclure que
l'expression des émotions est bénéfique. Il ne s’agit pas de prétendre que l'expression des
émotions n’a pas d’impact ou qu’elle n’est pas bénéfique. La revue de la littérature a montré
qu’il était essentiel de considérer que les effets de l'expression des émotions dépendent d’une
part, du type de variable dépendante investiguée et d’autre part, du temps de mesure
considéré.
La revue de la littérature a également mis en évidence que les variables examinées
jusqu’à présent concernaient uniquement des mesures de santé physique (visites chez le
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médecin, fonctionnement immunitaire), de bien-être (humeurs) et de fonctionnement général
(e.g., résultats scolaires). Ainsi, bien que le sens commun et les revues antérieures suggéraient
que parler ou écrire au sujet des émotions soulage le poids ou l’impact émotionnel d’un
événement, cette hypothèse n’a pas été examinée. En d’autres termes, les effets de
l’expression émotionnelle sur la récupération émotionnelle d’expériences n’ont pas été testés.
La récupération émotionnelle a été définie comme une diminution significative de l'impact de
la mémoire d'un événement émotionnel (Rimé, Finkenauer, Luminet, Zech, & Philippot,
1998). La récupération émotionnelle est l'évolution temporelle de l'impact émotionnel suscité
par l'événement lors de son rappel. Par exemple, on peut mesurer la récupération émotionnelle
d'un événement en évaluant l'évolution de l'intensité du bouleversement, des émotions ou des
sensations physiques ressenties lors du rappel de l'événement.

Les effets du partage social des émotions sur la récupération émotionnelle
On peut se représenter l'effet de récupération émotionnelle de la manière suivante : au
cours du temps, l’intensité émotionnelle du souvenir d’un événement devrait diminuer. En
d’autres termes, l’intensité des émotions ou sensations physiques ressenties lorsque l’on
repense à l’événement devrait diminuer. C’est effectivement ce que l’on observe dans les
études pour la plupart des événements émotionnels: il y a récupération émotionnelle au cours
du temps. Le rôle médiateur du partage social des émotions ou de la verbalisation des
émotions signifie que ce processus devrait permettre d’accélérer la pente de l'évolution
naturelle. En d’autres termes, les personnes qui verbalisent leurs émotions devraient récupérer
émotionnellement plus rapidement que celles qui ne verbalisent pas leurs émotions.
Nous avons entrepris de tester cette hypothèse dans quatre études expérimentales
randomisées. Chacune de ces études a impliqué le rappel d’un épisode émotionnel négatif
spécifique que les participants avaient vécu. Dans certaines conditions, on demandait aux
participants de verbaliser les émotions ressenties à propos de cet événement.
L’expérimentateur avait essentiellement un rôle d’écoute empathique visant à faire exprimer
le plus librement et le plus complètement les émotions de la personne. Dans les conditions
contrôles, on demandait aux participants de verbaliser d’autres sujets. On évaluait l’impact
émotionnel de l’événement cible rappelé à divers moments dans le temps de manière à
pouvoir estimer l’évolution de la récupération émotionnelle à propos de cet événement. Les
résultats de ces études furent très consistants dans les quatre études rapportées (Zech, 2000;
Zech & Rimé, 2001).
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A titre d’exemple, nous présentons ci-après les résultats principaux de deux études.
Dans la première, les participants devaient se souvenir de l’événement émotionnel le plus
négatif de leur vie. Avant la verbalisation, tous les participants évaluaient dans quelle mesure
ils ressentaient encore des émotions pénibles à propos de cet événement. Dans une première
condition expérimentale, ils devaient ensuite verbaliser l’ensemble des émotions ressenties à
propos de cet événement. Dans une deuxième condition expérimentale, ils verbalisaient dans
le menu détail les aspects factuels de cet événement (quand est-ce arrivé, que s’est-il passé,
qui était là, où était-ce ?). Enfin, dans la condition contrôle, les participants décrivaient dans le
détail une journée type de la semaine. Ils devaient comme dans la condition factuelle éviter
d’aborder les aspects de ressenti émotionnel des situations.
En ce qui concerne la récupération émotionnelle, les résultats ont révélé que l’intensité
émotionnelle de l’événement diminuait significativement sept jours et deux mois après
l’entretien. Cependant, l’impact émotionnel ne diminuait pas plus dans les conditions où
l’événement émotionnel était abordé –ces deux conditions ne se différentiant pas l’une de
l’autre-- que dans la condition contrôle. Il semble donc que la verbalisation des émotions ne
permette pas de récupérer d’un événement émotionnel. Les résultats étaient similaires lorsque
l’on prenait en compte divers indices d’impact émotionnel, que ce soit l’intensité des
émotions ressenties, des sensations physiques, des pensées intrusives ou le sentiment subjectif
de récupération émotionnelle.
Un deuxième type de variable dépendante était considéré dans cette étude : le bien-être
psychologique. On évaluait cette variable par des mesures d’humeur et de satisfaction de vie.
Comme pour les résultats concernant l’impact émotionnel les résultats ont révélé que
l’humeur ne s’améliorait pas significativement plus dans les conditions expérimentales par
rapport à la condition contrôle. Des résultats similaires furent trouvés pour le bien-être
physique. On avait évalué la fréquence des problèmes physiques, le nombre de visites chez le
médecin, et le nombre de maladies contractées au cours des 2 derniers mois. La fréquence des
problèmes physiques par exemple, avait diminué significativement deux mois après l’entretien
pour l’ensemble des participants, sans que l’interaction entre le type de condition et le temps
ne soit significative.
Enfin, dans cette étude, les bénéfices perçus provoqués par l’entretien furent également
investigués. Deux mois après l’entretien, on a demandé aux participants dans quelle mesure
ils trouvaient que la verbalisation avait été utile, dans quelle mesure elle avait du sens pour
eux, dans quelle mesure cela avait influencé leur perception de l’événement émotionnel et
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dans quelle mesure ils avaient trouvé cela intéressant. Les participants dans la condition
"émotions" ont rapporté plus de bénéfices subjectifs que les participants dans la
"faits" qui eux-mêmes ont perçu que la séance de verbalisation était plus bénéfique que les
participants de la condition "triviale".
Dans une autre expérience, on a examiné la récupération émotionnelle relative
exclusivement aux événements non récupérés. On demandait aux participants de se souvenir
d’un événement négatif dont ils estimaient ne pas encore avoir récupéré. Il s’agissait donc de
retrouver un événement qui suscitait encore chez eux, au moment de l’étude, des émotions
pénibles intenses comme la tristesse, la peur ou la colère. Le design de cette expérience
impliquait quatre conditions. Dans la condition expérimentale, on demandait aux participants
de verbaliser les sentiments et émotions relatifs à cet événement non récupéré. Dans une
première condition contrôle, on demandait aux participants de verbaliser les émotions et
sentiments liés à un autre événement émotionnel négatif. Cette condition devait permettre de
distinguer les effets bénéfiques de la verbalisation sur la récupération émotionnelle de ceux
trouvés sur les bénéfices subjectifs liés à la verbalisation d'aspects émotionnels. En effet, on
s’attendait à ce que la verbalisation induise des effets de récupération émotionnelle
uniquement pour l’événement qui aurait été verbalisé. Comme les mesures d’impact
émotionnel n’étaient prises que pour l’événement non récupéré, on ne pouvait s’attendre qu’à
des effets de récupération émotionnelle dans la condition expérimentale. Par contre, les
bénéfices perçus induits par la séance d'expression ne devaient pas être liés spécifiquement à
l’événement émotionnel verbalisé. On s’attendait donc à trouver des effets dans les deux
conditions où les participants avaient verbalisé leurs émotions.
Deux autres conditions contrôles étaient également indispensables. Dans une deuxième
condition contrôle, on demandait de verbaliser des sujets triviaux. Cette condition "triviale"
permettait de contrôler un effet de la verbalisation qui ne serait pas dû à la verbalisation de
sujets émotionnels. Il était en effet possible que le contact personnel avec un expérimentateur
influencerait l’évolution de la récupération émotionnelle. Enfin, dans une troisième condition
contrôle, aucune verbalisation n’était demandée. Cette condition permettait de contrôler
l’évolution de l’impact émotionnel de l’événement non récupéré dans le temps, sans
intervention. En effet, comme dans les autres conditions, dans celle-ci, on évaluait l’impact
émotionnel avant et trois jours après l’entretien.
Comme dans l’expérience précédente, les résultats de celle-ci ont indiqué qu’il n’y
avait pas d’interaction significative entre le type de condition et le temps sur les indices de
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récupération émotionnelle. Contrairement au sens commun, ceci signifie donc que nous
n’avons pas pu démontrer que la verbalisation des émotions induit un effet bénéfique de
récupération émotionnelle.
Les participants ont-ils cependant perçu que la communication les avait aidés? Si on
examinait les divers bénéfices subjectifs rapportés dans les 4 conditions, on observait que les
participants des deux conditions dans lesquelles ils avaient verbalisé un événement
émotionnel avaient effectivement perçu plus de bénéfices de la séance que dans les deux
autres conditions. Il faut noter que leurs évaluations ne se différenciaient jamais. Ceci signifie
que peu importe l’événement émotionnel verbalisé, les individus perçoivent que cela est utile,
que cela les soulage, qu’ils bénéficient cognitivement de cette verbalisation et qu’ils
perçoivent également des bénéfices sur le plan interpersonnel.

Discussion, conclusions et perspectives
En conclusion, nous avons donc montré que les individus croient que le partage social
des émotions augmente la récupération émotionnelle. Par contre, nous n’avons pas démontré
que le partage social des émotions accélère la récupération émotionnelle, améliore la santé
physique ou le bien-être subjectif. Ces conclusions plutôt pessimistes sont d’une certaine
manière compensées par le résultat qui montre que le partage social des émotions induit des
bénéfices subjectifs. Après la verbalisation de leurs émotions, les participants rapportent des
bénéfices comme le soulagement, le fait de se sentir mieux, d’avoir reçu du soutien des autres
et d’avoir clarifié les choses.
Ces résultats sont en fait très consistants avec la littérature récente qui a examiné
l'impact des debriefings psychologiques (DP) à la suite d'un événement potentiellement
traumatique. Ces debriefings sont de plus en plus fréquents et dans les dernières années, de
nombreuses sociétés se sont développées pour répondre à une demande de gestion du stress
traumatique à la suite d'événements comme les attentats, les hold-ups, les accidents d'avion,
ou de train. Une revue récente examinant l'impact des DP sur les symptômes de stress post-
traumatiques (PTSD) a conclu que l'efficacité de ces interventions n'était pas démontrée
jusqu'à présent (Rose & Bisson, 1998). Ceci signifie que les personnes debriefées ne
développent pas moins de PYSD que les personnes qui ne l'ont pas été. Par contre, les
personnes debriefées rapportent subjectivement que l'intervention les a aidés et qu'elle était
utile.
10
On peut alors se demander pourquoi les personnes ont besoin de partager leurs
émotions et rapportent que cela leur est bénéfique alors que les indices de récupération, de
meilleur bien-être physique et psychologique ne sont pas influencés par le partage social. En
fait, on ne peut exclure l’idée que les bénéfices perçus proviennent de bénéfices réels autres
que la récupération émotionnelle. Nous disposons à Louvain-la-Neuve de données
préliminaires permettant de faire au moins trois hypothèses. Ces perspectives examinant les
effets bénéfiques du partage social des émotions sont actuellement en cours d'investigation
dans notre unité de recherches.
Premièrement, il est possible que la verbalisation des émotions permette de consolider
la mémoire d'événements importants. En effet, Finkenauer et al. (1998) ont examiné la
mémoire du décès du Roi Baudouin de Belgique auprès d'un large échantillon de Belges. Le
Roi est décédé inopinément pendant ses vacances en Espagne après un reigne de 42 ans. Les
données ont révélé que la nouvelle du décès du Roi avait été partagée socialement de manière
très répandue. Plus de la moitié des répondants avaient parlé de l'événement plus de 6 fois. Le
partage social émergeait comme une partie intégrante d'un processus plus général de
ressassement de l'événement qui impliquait aussi de suivre les media. Ces processus se
focalisaient plus sur l'événement original – la nouvelle du décès—que sur les informations
relatives aux circonstances dans lesquelles la personne avait appris la nouvelle. Le
ressassement des nouvelles contribuaient significativement à la construction d'une mémoire
précise et correcte individuelle mais également au sein de la population belge.
Deuxièmement, il est possible que le partage social permette de raviver les liens
d’attachement et la réintégration sociale. A l'appui de cette hypothèse, lorsque des émotions
intenses sont partagées, les partenaires réduisent généralement les comportements verbaux.
Par contre, ils y substituent des comportements non verbaux de réconfort comme de se
toucher, s'embrasser, ou s'étreindre. Cette diminution de distance interpersonnelle induite par
la situation de partage social peut avoir des conséquences sur le long terme pour la relation
entre les partenaires. En fait, le partage social pourrait contribuer au maintien et au
développement de relations intimes. Cette hypothèse est en effet consistante avec les résultats
d'une revue de la littérature réalisée par Collins et Miller (1994) qui ont montré que les
personnes qui s'engagent dans des conversations intimes tendent à être plus appréciées que les
personnes qui se dévoilent moins. De plus, ces conversations intimes incitent les personnes à
apprécier leurs partenaires de révélation davantage.

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