Y A-T-IL UNE REPONSE PSYCHIATRIQUE AUX TROUBLES DES CONDUITES ?

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Y A-T-IL UNE REPONSE PSYCHIATRIQUE AUX TROUBLES DES CONDUITES ? Docteur Marie-Jeanne GUEDJ Il y a plus de 20 ans, à la recherche d'un poste d'interne, dans un hôpital psychiatrique rural, un asile, le chef de service me fait visiter et demande à un malade : vous entendez des voix ? vous buvez ? et conclut en se tournant vers moi c'est un schizophrène alcoolique.
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Publié le : mercredi 28 mars 2012
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Source : thelemythe.asso.fr
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Y A-T-IL UNE REPONSE PSYCHIATRIQUE AUX TROUBLES DES
CONDUITES ?

Docteur Marie-Jeanne GUEDJ


Il y a plus de 20 ans, à la recherche d'un poste d'interne, dans un hôpital psychiatrique
rural, un asile, le chef de service me fait visiter et demande à un malade : "vous
entendez des voix ? vous buvez ?" et conclut en se tournant vers moi "c'est un
schizophrène alcoolique". Le diagnostic était simple et n'impliquait guère le dialogue
et le partenariat.

La présentation de cet exposé est essentiellement celle de la collaboration soutenue
depuis plusieurs années avec Thélémythe. De l'avis même de Thélémythe, on est
passé d'une méfiance vis à vis d'une psychiatrie -à la fois toute puissante et à la fois
enfermée dans sa tour d'ivoire- à une volonté ou une nécessité de dialogue.


I – LA PSYCHIATRIE A L'ERE DES PARTENARIATS

UN CHAMP A DEFINIR OU A SITUER

• Historique
• Voisinages, hétérogénéités
• Extensions actuelles
• Eclectisme thérapeutique ou dogmatisme théorique

L'APPORT ANTHROPOLOGIQUE
LES DIFFICULTES

Le diagnostic
Comment ou pourquoi
Le consentement, la liberté
EPPUR SI MUOVE


Un champ à définir ou à situer
Pour conforter cette meilleure connaissance mutuelle, j'ai choisi de tenter de présenter
la psychiatrie et les questions qu'elle se pose, notamment par rapport à ces cas que nous avons en commun, les adolescents qui présentent au premier plan des troubles
des conduites.

J'utiliserai généralement les travaux de Lantéri-Laura, théoricien de l'épistémologie
de la psychiatrie, et psychiatre de l'école phénoménologiste, qui poursuit d'ailleurs ses
travaux.

Historiquement, il définit trois étapes : la première celle de Pinel, où existe
l'aliénation mentale : elle est une, on est ou non aliéné, comme on est ou non dément
au moment où on commet un acte, et le traitement est unique. La deuxième étape vers
le milieu du XIX siècle voit l'efflorescence des classifications, c'est l'étape des
maladies mentales, et la psychiatrie de l'adolescent commence à naître avec la
description des pathologies du jeune, souvent assorties d'actes médico-légaux
(héboïdophrénie). Enfin, l'étape moderne est celle de la définition des grandes
structures et l'approche thérapeutique par la reconstruction de l'anamnèse, et du vécu,
recueillis tantôt auprès du patient, tantôt de l'entourage, ce qui introduit d'ailleurs une
variante.

Il est impossible de définir l'unité de la psychiatrie. Elle emprunte aux disciplines
voisines, que ce soit la neurologie et la médecine, la psychologie, la sociologie, ou
même la philosophie, selon les problèmes posés (tous ne ressortent pas à la fois de
tous ces voisinages). Elle est très hétérogène, et pour l'ensemble des maladies
mentales, on découvre de telles différences étiologiques, évolutives, thérapeutiques et
culturelles, qu'on se doit d'abandonner l'idée de l'unité. Quel rapport entre une
démence et un trouble de la personnalité, entre une confusion et une névrose ? Cette
hétérogénéité a augmenté par l'extension actuelle de la psychiatrie.
Auparavant cantonné à la folie asilaire, le psychiatre va maintenant au devant de
choses bien plus banales et répandues telles que les troubles de la personnalité, les
troubles psychosomatiques, troubles des conduites ou l'anxiété. On critique parfois
cette extension infinie. Pourtant elle permet d'éclairer ces nouvelles pathologies,
auparavant dévolues au malaise existentiel, à la médecine, ou à la justice. La
compétence et le champ psychiatrique ne sont cohérents que morceau par morceau,
sans vue d'ensemble. Localement, on peut donc situer les définitions et les
compétences. Ceci s'applique d'ailleurs à nombre de sciences humaines.

On en arrive donc à une pratique thérapeutique capable, pour être efficace,
d'emprunter à tels ou tels domaines (médicaments, psychanalyse, et relaxation ne sont
pas incompatibles). C'est l'usage quotidien de la plupart des services, par exemple on
dit "éclairage psychanalytique", ce qui fait frémir les puristes. A côté de cela, existent
des théories éventuellement dogmatiques, impossibles à être pratiquées isolément, et
qui pourtant ont fait avancer les connaissances.
2
L'apport anthropologique :
Si je m'y arrête un peu ce n'est pas seulement parce qu'il permet de mieux s'aventurer
vers les pathologies d'autres groupes culturels voire ethniques, c'est surtout parce qu'il
a introduit la notion de multiplicité des discours. Le relativisme culturel, c'est la
variété des expressions, le lien à un contexte particulier qu'il y aura tout intérêt à
déterminer. Chacun l'a abordé maintenant avec ces patients d'autres cultures. Mais
elle s'applique à l'usage des discours interdisciplinaires et la reconnaissance du champ
relatif où chaque discours s'applique : si on veut rencontrer les différentes équipes par
exemple.

Les difficultés :
En résumé, on ne s'étonnera plus maintenant de certaines querelles diagnostiques, si
on les rapporte à tel ou tel système théorique sous-jacent, ou tel contexte
anthropologique. Au fait, l'importance est-elle dans le diagnostic ou la prise en
charge ? Chacun connaît l'extension des pathologies limites, ou, chez les Anglo-
saxons, le sens très large donné à schizophrénie. Le diagnostic lui-même prend place
dans le contexte de la réponse pratique à un cas pratique. Plutôt que fixé à la question
èmedu pourquoi de la maladie, ce 3 âge de la psychiatrie défini plus haut, celui des
structures, fait se demander : comment cela arrive-t-il, se développe-t-il, entraîne-t-il,
l'entourage ?
En gardant l'idée, la seule idée universelle en psychiatrie, qu'elle est une maladie de la
liberté de l'être (d'où les difficultés du consentement aux soins : faut-il le respecter,
faut-il passer outre ?).

Après toutes ces difficultés, ces hétérogénéités soulevées, ces ambitions localisées
plutôt que totalitaires, pour tel ou tel problème seulement, on est obligé de constater
qu'on soigne quand même : "eppur si muove", et pourtant elle tourne, disait Galilée.

II – LES TROUBLES DES CONDUITES

1) Réponse … ou question de la psychiatrie ?
Historique
Terminologies

2) L'environnement soignant et ses difficultés
- Répertorier les écueils
- Les contre attitudes fréquentes
- Cas particuliers des prises de produits
- Accepter la multiplicité des réponses

3) Du point de vue de l'adolescent
- Demander réparation
- Projeter
- Agir ou penser
- Détruire le bon objet
- Rupture fixée ou régression



1) Réponse … ou question de la psychiatrie ?
"C'est en effet, le roc incontournable qui interroge la psychiatrie avec une obstination
que l'histoire ne réussit pas à dissiper. Faut-il séparer les problèmes de conduites et
comportements de la psychiatrie, faut-il chercher plutôt des solutions pratiques en
travaillant avec les disciplines voisines ". Et Lantéri-Laura poursuit ailleurs :
"La question est de savoir si la psychiatrie constitue une médicalisation partielle,
légitime ou non, des déviances du comportement, ou si son rapport à la singularité
des conduites reste essentiel : les deux positions extrêmes consistent à soutenir ou
bien que tout relève des normes et des anomies sociales, elles-mêmes fondées ou
abusives, ou bien que le comportement ne fournit jamais que des signes secondaires,
et encore, et que la psychiatrie présuppose la souffrance psychique du sujet, et non les
bizarreries ou la banalité de ses manières de faire".

C'est donc par l'héboïdophrénie –c'est à dire une forme de schizophrénie sans délire
mais avec de nombreux troubles du comportement- que la psychiatrie de l'adolescent
commence à naître. Par analogie avec la psychiatrie de l'adulte, qui se préoccupe
aussi des conduites, celle-ci se préoccupe des médicaments pour une large part à
visée sédative, et des nécessités d'internement en partie liées aux troubles de l'ordre
public. Comment faire la part au diagnostic et au traitement, est-ce une avancée
théorique psychiatrique ou une réponse pour la société : exemple le suicide
actuellement.
4 Il n'y a pas moins de 203 termes répertoriés pour désigner les troubles des conduites
en psychiatrie : héboïdophrénie, psychopathie, tendance antisociale, dysharmonie
cognitive, organisation intermédiaire à expression comportementale…, toutes
provenant d'un éclairage et d'un mode de théorisation différent sur lesquels on
reviendra un peu plus tard.

2) L'environnement soignant et ses difficultés :
Pour se démarquer de ces querelles classificatoires -qui ont leur intérêt, j'y insiste-
reprenons la position pragmatique des réponses à apporter. Et pour cela faisons
d'abord l'inventaire des difficultés.
On peut répertorier les écueils les plus habituels dans les réponses sus-citées chez ces
adolescents présentant des troubles des conduites, quel que soit le diagnostic trouvé
au bout du compte, ou même s'il n'y en a pas.

Il paraît plus adapté dans ces cas de commencer par l'environnement, là où les actes
de ces adolescents laissent leur empreinte, plutôt que de vouloir décrire et
comprendre directement ce qui se passe en eux.
L'acte accompli, dans sa double dimension agressive et sexuelle (quel qu'il soit, et
même s'il semble très éloigné de cette interprétation) fascine l'entourage. Ainsi
d'ailleurs que son audace transgressive. Cette fascination, on s'en défend mal et
l'engouement sera massif, soit en prenant à la lettre la haine qui s'y manifeste, soit au
contraire en allant y débusquer tout autant à la lettre la demande d'amour. Les
réactions négatives sont une surenchère de prestance inadaptée (on perd toujours), où
la référence à la loi ne sert à rien dans ces cas où on aurait bien du mal à savoir quel
sens elle a pour l'adolescent. La référence au cadre serait bien plus judicieuse. Sans
quoi apparaît rapidement l'idée d'une référence universelle, et on oublie la singularité
anthropologique définie plus haut de cette rencontre : il faut chercher à s'adapter au
discours de ce jeune, à son niveau intellectuel et de langage par exemple, souvent
bien loin de nous.

Dès lors les contre attitudes répétitives se disent ainsi : la sensation d'être dupé,
utilisé, il ne vient que quand il a besoin d'argent, ou encore on partage au début la
lune de miel que d'autres n'ont pas su trouver, pour retomber ensuite dans la même
déception.

La prise de produits toxiques, plus ou moins occasionnelle ou régulière, est d'une
réelle difficulté, bien que si fréquente actuellement. C'est à la fois une auto-
médication (pour dormir par exemple) et une négation de la relation à l'autre ("Dieu
est une substance").

Tous ces inconvénients soulignés, nous reviendrons à la fin sur l'impérieux des
réponses multiples, des registres multiples, des institutions multiples.

5 3) Du point de vue de l'adolescent :
Ces adolescents présentant des troubles des conduites interpellent par là même
l'environnement, et ils en attendent une réponse.

Maxime a 16 ans quand il est amené pour la première fois en consultation
d’urgence, dans un état de violence extrême, convaincu d’une injustice au foyer où il
réside depuis quelques mois ; il ne demande rien si ce n’est justice, et il convainc tout
le monde de l’équilibre précaire qu’il saurait maintenir entre le domicile du père
dans la banlieue Nord, celui de la mère au Sud, près du foyer d’ailleurs, et surtout
« la rue » dans laquelle il est le plus souvent, depuis l’âge de 6 ans quand le père,
féru de magie noire et violent, a expulsé la mère après avoir menacé de la
défenestrer. Quelques mois plus tard, la scolarité est interrompue, il n’y a aucun
contact avec Maxime, et des soins qui ne seraient qu’à visée punitive ne sont
souhaités ni par le milieu socio-éducatif, ni par l’équipe psychiatrique de proximité.
Cependant, quelques jours plus tard, en raison peut-être du respect qui lui avait été
témoigné dans l’attente d’un réel accord sur des soins, au moment où il prend
conscience d’une activité délirante sous la forme de l’intrusion d’un double
imaginaire, et que celle-ci est clairement diagnostiquée par le psychiatre de la
structure d’hébergement, Maxime vient consulter à nouveau de lui-même dans le
service d’urgence. Il a rendez-vous l’après-midi même chez le juge pour témoigner
sur une agression dont il a été victime. L’indication d’hospitalisation ne fait aucun
doute, mais, au moment d’accepter celle-ci et le traitement nécessaire, il dit à
nouveau être trahi et souffrir d’injustice. Après 30 jours d’hospitalisation,
l’incompréhension persiste entre les différentes institutions, et mois d’août aidant, ni
le juge ni les référents socio-éducatifs n’acceptent le changement de celui-ci et la
nouvelle collaboration. L’adolescent « arrache » donc sa sortie, toujours pour faire
valoir la parole donnée et les engagements qui lui sont dus, cette fois il s’agit de
récupérer des chaussures au commissariat qui lui avaient été volées. A la suite des
éléments persécutifs et projectifs prend place une séduction enfantine un peu
régressive, en dehors de l’usage de la force que nous avions bien connu : la
recherche de justice apparaît alors comme une loyauté sympathique plutôt qu’un
symptôme paranoïaque. La mère est mobilisée par l’adolescent lui-même qui préfère
nettement la chambre d’hôtel trouvée par la PJJ à la rue ou à une structure
communautaire. Il vient chaque semaine en consultation, accepte scrupuleusement
son traitement, le lien avec les équipes éducatives est constant ne serait-ce que pour
mettre au point les éléments de vie quotidienne (rendez-vous, posologies…), ou pour
jouer le rôle de tiers accompagnateur des soins dans les moments d’ambivalence ou
de repli. Il visite le service d’urgence à chaque fois, retrouvant des souvenirs de ses
premiers passages, et il entame maintenant un stage de mécanique. Le double
persécuteur délirant s’apparente dès lors à un cauchemar : « c’est fini, ça, pourquoi
vous voulez m’en parler ? ».
L'observation de Maxime illustre certains éléments canoniques suivants.
6 L'environnement qui fut un temps suffisamment bon, pour reprendre Winicott, a
causé un dommage à un certain moment, moment de rupture et d'abandon en général.
L'adolescent lui demande donc répétitivement des comptes : il lui demande de réparer
les dommages subis. On voit à quel point les écueils répertoriés plus haut sont de
vaines réponses : les attitudes de prestance ou le renvoi à la loi ne disent rien de cette
réclamation de survie ainsi adressée.
D'aucune autre manière les objets devenus trop proches apparaissent vite menaçants,
comme ils le sont devenus dans l'histoire de ces abandons, et les passages à l'acte ont
souvent pour finalité de détruire ces objets trop proches. C'est pourquoi les attitudes
de commisération ou les institutions trop enveloppantes, surtout sur le long cours,
déclenchent elles-mêmes des passages à l'acte, d'allure imprévisibles, très mal tolérés
bien sûr, et pourtant inscrits dès le début dans l'histoire de l'adolescent.

L'acte apparaît comme un débordement impulsif et incontrôlé, où le sentiment d'être
menacé domine et où le passage à l'acte ne sert à rien ensuite pour la négociation,
contrairement à ce qui a été dit parfois. Il n'est pas pour autant réintégré dans la vie
psychique. Ce n'est donc pas "agir pour pouvoir penser", c'est "agir et ne pas penser".
Ce point est important dans les modalités thérapeutiques car contrairement au malade
psychotique délirant qui redoute le traitement abrasif du délire, c'est à dire de la
pensée, ces jeunes patients réclament "un traitement pour pouvoir penser" à condition
de l'adapter à leur capacité de s'en souvenir, de le prendre régulièrement.


III – PRESENTER LE CPOA

1) La pratique de l'accueil et l'urgence

a) Accueil
Consultation prolongée
Hospitalisation brève
Suivi
Orientation
b) L'amont et l'aval ignorants l'un de l'autre
c) Limites, liaisons, croyance

2) La théorie de la pratique

a) La souffrance psychique
b) Urgence/aigu/chronique
c) Le contexte, l'environnement
d) Continuité des soins


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1) La pratique de l'accueil et l'urgence psychiatrique
Vieux de 33 ans, ce service avait été créé pour permettre un accès rapide aux soins,
loin de l'internement des malades attendant d'être conduits dans les hôpitaux
périphériques. Tantôt centre, tantôt consultation, la dénomination varie. Ce n'est pas
un endroit de simple orientation ni de simple hospitalisation.
Pour les adolescents nous avons développé un accueil différentiel, comme pour les
autres mais s'en séparant par petits écarts, la spécificité de la consultation prolongée
par exemple. L'accueil concerne l'adolescent mais aussi l'ensemble du groupe familial
ou amical ou éducatif. Il s'étend à l'accueil téléphonique, ceux qui appellent et ceux
de l'entourage qu'on va rechercher jusqu'à les joindre. Il y a une vaste salle d'attente
mais cinq chambres d'urgence en consultation prolongée sont réparties tout autour.
L'accueil se fait avec ou sans un contact téléphonique préalable. Tout échange verbal
concernant un patient apparaît préférable et préparatoire. L'accent de l'investigation
est mis sur l'anamnèse, l'histoire ancienne, rapportées par le patient ou l'entourage,
mais aussi le développement actuel de la crise en tentant de discerner, un peu comme
dans l'adolescence, ce qui rejoue une scène déjà ancienne, et ce qui apparaît comme
du radicalement nouveau. Cette consultation prolongée n'a pas de support réel
administratif.
Les infirmiers insistent sur ce qu'ils appellent le protocole pyjama, si peu choquant
sur un temps de 24 heures, obligation pourtant à abandonner l'idée de partir quand on
veut, et dramatisation de la nécessité de soins, posée d'emblée.
La convocation de tous les entourages nécessaires, famille, amis, éducateurs, juges,
présents ou par téléphone, et l'extrême variabilité du tableau clinique à l'adolescence
nous ont fait adopter cette méthode. Il s'y ajoute le déploiement massif de liens,
positifs ou négatifs, transférés du monde psychique de l'adolescent. La demande
brutale le lendemain de rester ou de partir en dépend souvent. C'est aussi la
confrontation à la maladie mentale de la salle d'attente qui intéresse ces jeunes, non
par contagion mais par comparaison à leur propre problème.
Les allées et venues dans cet espace finalement pas très grand, bien limité où tout se
tient, permettent l'accès facile aux soignants.
Consultation prolongée, déploiement dans l'espace donc.

L'hospitalisation sur place existe depuis février 99. Pas d'activités particulières, un
temps bref de 3 à 6 jours, un projet précis sur la durée et le mode de traitement à la
sortie la caractérisent. Elle sert davantage de temps de séparation du milieu, surtout
quand le lieu même du CPOA apparaît investi, que de traitement d'épisodes
psychiatriques avérés. Elle sert aussi à préparer une hospitalisation plus longue
ailleurs, c'est à dire à travailler l'élaboration de l'ambivalence, ou aussi à patienter
quelques jours pour renouer avec l'équipe qui s'était déjà engagée à traiter cet
adolescent-là.

8 Toute activité d'urgence définit sa qualité par les possibilités de transmission et
transparence.
Située entre un amont en impasse, ayant déjà vu se fermer de nombreuses portes,
condensant de nombreux plans qu'il faudrait séparer, elle prélude à une orientation en
aval, véritable contenant des soins qui seront davantage affinés ultérieurement.

Limites, liaison, croyance, nous pouvons ainsi définir la succession des temps du
travail.
Il s'agit en effet d'arrêter la course folle ou l'errance, généralement liée au déferlement
de toute-puissance de ces situations adolescentes. Le cadre architectural, la
consultation prolongée, l'environnement humain assurent ces limites dès l'entrée. La
deuxième étape sera la mise en route de toutes les passerelles entre l'adolescent, les
accompagnateurs, d'autres intervenants, ou aussi la recherche des modes de liaison
intra-psychique, pas totalement en défaut, parfois inhibés ou masqués par d'autres
modes de fonctionnement.
Enfin la croyance partagée en un mode de traitement possible apparaît. Ceci n'est pas
outrecuidant car même sur un temps aussi bref, on parvient la plupart du temps à faire
alliance pour que se poursuive quelque chose.. ou à débusquer l'absence totale
d'alliance pour le moment.

2) La théorie de la pratique :
Non pour rajouter de nouvelles théories à cet assemblage un peu hétéroclite que nous
avons remarqué en psychiatrie, plutôt pour situer les principes organisateurs d'une
telle pratique, et l'écho qu'ils soulèvent pour ces cas très particuliers d'adolescents
présentant des troubles des conduites.

Ceux-ci dirigent tout autant la poursuite ou la mise en place des prises en charge pour
ces adolescents difficiles que la réponse aux états aigus et de crise qui caractérisent
les urgences, ou tout simplement des prises en charge en psychiatrie.
La demande de soins n'est pas forcément évidente, mais on retrouve dans la demande
de réparation au monde, caractéristique de l'adolescent difficile, la moins mauvaise
manière d'exprimer sa souffrance psychique, expression de survie nous l'avons vu. Il
en découle, comme nous l'avons fait, la nécessaire analyse, le nécessaire dialogue
avec ce qui fait le contexte, celui qui reçoit les empreintes de ces actes, celui aussi qui
y répond en premier, si possible en assurant un peu de pare-excitations, parfois en
s'engageant dans une spirale pathogène.
La difficulté majeure sera d'ajouter une rupture à une autre rupture. Une journée
entière fut consacrée la semaine dernière à la continuité des soins. Il ressortait que les
modes d'aménagement que nous pouvons inventer pour faire face à ces ruptures sont
préférables aux réponses en miroir. Par exemple, on peut admettre de renouer avec un
adolescent qui a accepté les soins et qui va mieux, indiquant en cela nos propres
capacités de changement, plutôt que le renvoyer sans cesse à sa propre mise en scène
de ruptures. Mais tout le monde maintenant est convaincu du lien entre la continuité
9 et la prévention de ces chronicisations dyssociales, au mieux sur le mode du déficit,
de la marginalisation sociale, de l'échappement aux soins d'ailleurs, au pire dans
d'extrêmes mises en danger même mortelles.

Antoine met six mois pour accepter d'être hospitalisé, mais deux mois après sa sortie
il réclame encore d'être réhospitalisé, ce qu'on refuse, laissant se déployer le projet
de chambre d'hôtel et le suivi par l'association Thélémythe.
Comment peut-on prendre tout ce temps ? Beaucoup d'essais plus ou moins durables
avaient eu lieu : étayage familial partiel puis rejet et rupture, départ de la grand-
mère, ne faisaient que répéter les placements dans l'enfance de l'âge d'un an et demi
à treize ans.
Pour éviter l'hospitalisation, Antoine est prêt à inventer toutes sortes de solutions
qu'il idéalise jusqu'à se faire rejeter à nouveau.
Placements et suivi cahotique dans l'enfance ne sont que la poursuite d'une histoire
précoce lourde : déni de grossesse, non reconnaissance par le père pourtant marié à
sa mère, mère schizophrène présentant de nombreux problèmes de comportement
(prostitution, toxicomanie).
Une nouvelle tentative de soins psychiatriques est demandée par l'ASE comme nous
venons de le voir à 16 ans. Antoine se méfie, il interprète facilement "les gens haut
placés qui ont modifié mon identité". Les violences et les crises clastiques se
multiplient dans les foyers dès qu'il s'y habitue, et le cycle infernal recommence.
La demande de réparation et de justice succède enfin à la banalisation des violences
et à la recherche d'un nième membre de la famille pour l'accueillir.
Antoine demande à être hospitalisé en décembre, six mois après la première
consultation en juin. Il souhaite seulement retrouver son père pour porter son nom.
L'hospitalisation dure 14 jours et un traitement est instauré. Des rencontres ont lieu
avec la PJJ, l'ASE et Thélémythe pour mettre en place une chambre d'hôtel et un
suivi psychothérapique.
Deux remarques : Antoine cesse de réclamer une réhospitalisation inutile quand on
lui montre la lettre adressée au juge pour éclairer la question de la reconnaissance
paternelle. Autre remarque une association éducative avait cessé -logiquement et
sans concertation- de louer une chambre d'hôtel car… il n'y allait pas, étant retourné
chez sa mère ce qui pourtant ne coûtait pas plus cher.
En mars 2000, Antoine vient chaque semaine en consultation et il séjourne dans le
service 24 heures, deux fois par mois de façon programmée. En même temps que le
projet Thélémythe débouche sur une réponse favorable.

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