De la belle totalité l'éclectisme

De
Publié par

Niveau: Supérieur
29 De la « belle totalité » à l'éclectisme Les polémiques régulières sur les définitions du mot « culture » n'y changent rien (1) : au fil des années, la culture est devenue un grand bazar où l'on trouve tout y compris le même et son contraire, un self- service où l'on choisit ce qui convient en fonction du sexe, de l'âge, du moment du cycle de vie ou même du moment dans la journée : un peu de patrimoine par-ci, un peu de spectacle par-là, du rock'n'roll au Ville-Ecole-Intégration Enjeux, n° 133, juin 2003 DE LA CULTURE LÉGITIME À L'ÉCLECTISME CULTUREL Pierre MAYOL (*) (*) Chargé d'études au Département des études et de la prospective (DEP) du ministère de la Culture et de la Communication, professeur associé à l'université de Bourgogne. Email : Les cultures populaires, quand elles relèvent du folklore, ne sont plus que résiduelles et, telles quelles, peu aptes au changement. Elles sont rem- placées par les cultures de « l'ordi- naire », qui s'inscrivent de plain-pied dans la modernité de la vie quoti- dienne. De fait, la vie culturelle des indi- vidus et de leurs groupes déborde les institutions culturellement spéciali- sées.

  • pratique culturelle

  • empilement des cultures

  • ministère de la culture et de la communication

  • donne du sens

  • culture

  • génération après génération

  • primitive culture

  • vie culturelle


Publié le : dimanche 1 juin 2003
Lecture(s) : 43
Source : www2.cndp.fr
Nombre de pages : 22
Voir plus Voir moins

Ville-Ecole-Intégration Enjeux, n° 133, juin 2003
DE LA CULTURE LÉGITIME
À L’ÉCLECTISME CULTUREL
Pierre MAYOL (*)
Les cultures populaires, quand
elles relèvent du folklore, ne sont plus
que résiduelles et, telles quelles, peu
aptes au changement. Elles sont rem-
placées par les cultures de « l’ordi-
naire », qui s’inscrivent de plain-pied
dans la modernité de la vie quoti-
dienne.
De fait, la vie culturelle des indi-
vidus et de leurs groupes déborde les
institutions culturellement spéciali-
sées. Elle est caractérisée aujour-
d’hui par un éclectisme culturel et
artistique qui préfigure, peut-être, les
nouvelles dimensions de la culture
dans la société.
De la « belle totalité » à l’éclectisme
Les polémiques régulières sur les définitions du mot « culture » n’y
changent rien (1) : au fil des années, la culture est devenue un grand
bazar où l’on trouve tout y compris le même et son contraire, un self-
service où l’on choisit ce qui convient en fonction du sexe, de l’âge, du
moment du cycle de vie ou même du moment dans la journée : un peu
de patrimoine par-ci, un peu de spectacle par-là, du rock’n’roll au
(*) Chargé d’études au Département des études et de la prospective (DEP) du ministère
de la Culture et de la Communication, professeur associé à l’université de Bourgogne.
Email : pierre.mayol@culture.gouv.fr
29réveil, du grégorien au coucher, Proust entre deux BD, Descartes lardé
de quelques pages d’orientalisme, le cinéma en salle obscure ou sur
DVD, et ainsi de suite. La « belle totalité » (Hegel) culturelle de la civi-
lisation gréco-latine explose en agrégats qui partent du centre vers des
espaces inconnus. La casuistique adaptait la morale au cas par cas, la
vie culturelle s’adapte au « goût par goût », selon les environnements,
les rencontres et les découvertes par les médias, les réseaux ou les
voyages : l’éclectisme est aujourd’hui la norme des pratiques cultu-
relles, la subjectivité est plus décisive que l’héritage, et le face à face
avec l’instant plus fascinant que la nostalgie du passé.
Si la vie culturelle « moderne », et plus encore « postmoderne »,
mélange les cultures au gré des circonstances, que devient la culture
légitimée qui suppose un socle stable de références ? Comment parler
de « culture populaire » ou de « culture de masse » quand tout bouge en
même temps dans toutes les directions, et quand disparaissent les
espaces sociaux (la paysannerie, le monde ouvrier, la télévision « des
années soixante ») qui les ont vues naître ? Que signifient les termes
« culture » et « pratiques culturelles » ? Quels nouveaux objets voyons-
nous émerger ?
La Culture comme civilisation
Pour définir la culture, la plupart des commentateurs utilisent la pro-
position de l’anthropologue britannique Edward Burnett Tylor (1832-
1917) dans son livre Primitive Culture (1871) : « Culture, pris dans son
sens ethnologique le plus étendu, est ce tout complexe qui inclut la
connaissance, la croyance, l’art, les choses morales, la loi, la coutume,
et toutes les autres aptitudes et habitudes acquises par l’homme en tant
que membre de la société. »
Cette citation est à la fois descriptive et structurale.
Elle est descriptive parce qu’elle rassemble les éléments principaux
qui, selon son auteur, entrent dans la définition de toute culture. Propre-
ment encyclopédique, elle contient les mots clés (« connaissance,
croyance, art, loi, coutume, homme... ») que l’on peut décliner à l’infini
– comme les hypertextes d’un écran d’ordinateur – pour remplir une
énorme bibliothèque. Cette définition ouverte n’arrive jamais au terme
des univers sociaux qu’elle contient : qui oserait, sans rire, atteindre le
fond de la religion, du droit ou des coutumes ? La Culture à l’anglo-
saxonne englobe des choses disparates qui vont de la vie quotidienne à
30la plus haute des transcendances, des objets coutumiers usuels (cuisine,
hygiène, etc.) aux plus rares (rituels, « artistiques », etc.). Il lui faut les
dimensions plus vastes de la civilisation pour fonctionner à son aise. La
Culture est, pour Tylor et ceux qui l’ont imité, un équivalent de la civili-
sation dans laquelle objets et événements ont du sens parce qu’ils s’in-
sèrent dans une durée collective, unité sociale identifiable malgré ses
dimensions et ses croisements avec d’autres aires culturelles, avec
d’autres civilisations.
La définition est structurale en ce que « la structure peut être définie
comme le rapport interne par lequel les éléments constitutifs d’un tout
sont organisés » (2). À l’instar des points d’une constellation, chaque
terme occupe une place précise dans un système donné. Cette place lui
donne sens, et lui permet en retour de participer à la signification glo-
bale du tout. De même que les sons des phonèmes, en eux-mêmes
dépourvus de signification, n’ont de sens que combinés dans les mots
d’une langue et dans ses lois, de même un goût, un désir, un geste, un
rite, n’ont de valeur que dans une tradition capable de les recevoir et de
les interpréter. Chaque civilisation, chaque culture au sens large impose
des références fondamentales auxquelles personne ne peut échapper
pour communiquer, en tant qu’humain, avec d’autres humains. Cette
organisation a pour finalité la communication, le partage d’un bien :
c’est là la dimension symbolique de toute culture, qui est faite pour unir,
pour « vivre ensemble ». Cette dimension est le tissu (ou la texture, ou
le texte : l’étymologie est commune) du lien social. Le mot « symbole »
tire ici toute sa force du vieux sumbolon grec qui veut dire « signe de
reconnaissance » (3). Mais aussi signe d’exclusion : toute culture étant
spontanément centripète, elle trace des frontières entre les autochtones,
où elle se reconnaît « chez elle », et les étrangers considérés comme
une menace. C’est tout le problème de la différence : « l’histoire montre
que les communautés [...] font toutes preuve d’une difficulté de fond à
accepter la différence » (4). Intégration, exclusion : dialectique
constante de toute vie culturelle...
Dans l’anthropologie anglo-saxonne, Culture a aussi une forte déno-
tation fonctionnaliste. Des chercheurs ont eu tendance à relativiser la
disparité sociale en privilégiant l’emboîtement holistique où tout
ensemble fait corps. Le fonctionnement de la machine à vapeur
constitue la métaphore la plus adéquate : aucune pièce ne saurait faire
défaut sans mettre en péril son état de marche. Un être humain « perdu
dans la Nature », comme dit l’expression populaire, est réellement
« perdu » : il n’existe pas, culturellement s’entend. Considéré comme
31nuisible (anomique), il est rayé de la carte des vivants, il n’a pas sa
place dans la « machine ».
Dans ces conditions, il est vrai que tout est Culture puisque tous les
éléments dépendent les uns des autres. De la conception à la tombe (5),
c’est l’humanité entière qui est concernée au plus profond d’elle-même.
Alors : la prohibition de l’inceste, faire des enfants, laver le linge, rece-
voir des amis ou acheter telle automobile sont des actes aussi impor-
tants, culturellement parlant, qu’écrire de la poésie, apprendre le solfège
ou une langue étrangère, prier, sculpter des masques, peindre, chanter
ou danser...
Edgar Morin a bien résumé cette situation un peu bancale : « Il est
clair que nous avons un sens restreint et un sens ample du mot “cul-
ture”. Le sens restreint, c’est la culture cultivée, la culture des produc-
tions esthétiques, artistiques, intellectuelles, et le sens ample, qui est en
même temps un sens très profond, c’est un sens anthropologique, c’est
l’ensemble des normes, des comportements, des prescriptions, des
tabous qui en quelque sorte ordonnent notre “vivre” dans une société
donnée. Évidemment, nous sommes ballottés entre ces deux sens et nous
faisons sans cesse le va et vient, nous sautons d’un code à un autre,
d’une façon tout à fait inconsciente » (6).
Culture, « culture » (7) : le malentendu
Cette définition de la culture en deux entités distinctes n’est pas entiè-
rement satisfaisante : c’est le mariage de la carpe et du lapin. Sous pré-
texte d’homographie (« culture » = Culture), la ressemblance entre les
signifiants a imposé une équivalence sémantique entre deux approches
foncièrement divergentes. Tout se passe comme si la Culture « au sens
anthropologique » était une assiette au centre de laquelle trônerait la
culture académique ou savante (« cultivée », « légitimée ») présentant à
son tour la création artistique comme le joyau de sa couronne. On assis-
terait à un empilement des cultures, de la plus basse, mais la plus large,
à la plus élevée mais la plus rare. Le problème est que Culture est géné-
rique, et « culture » spécifique. Redisons-le : la première englobe tous
les aspects de la vie collective en tant qu’ils appartiennent à un système
social considéré a priori comme cohérent, où les arts ont leur place, ni
plus ni moins, à côté des Arts de faire (8) comme les manières de cuire,
de partir à la cueillette ou de faire son marché.
32La seconde « culture » s’intéresse à ce que la société définit, par l’in-
termédiaire d’un corps compétent, comme « culturel » : surtout les arts,
les créations et leurs publics (cf. la « réception » des œuvres). Elle ne se
réduit pas à la pure contemplation. La vie sociale l’interpelle par l’édu-
cation artistique, les pratiques en amateur, la fréquentation des équipe-
ments culturels, la « culture d’appartement » (audiovisuel, achats cultu-
rels...) et d’autres réalités appréhendées par les enquêtes sociologiques
et par la vie économique. On a agrandi son domaine en lui attribuant, à
juste titre, la culture scientifique et technique, ou bien des activités de
loisirs (bricolage, jardinage, tourisme, sports, télévision...). Mais, quoi
qu’on dise, son centre de gravité reste animé par le souci fondateur de
faciliter le contact entre les œuvres à exposer, à visiter, à entendre, à
lire, quelles qu’en soient la nature et l’origine, et « les gens » (publics,
populations).
La culture a soit le sens passif de ce qui est reçu et fixé à jamais, soit
le sens actif d’une œuvre à faire hic et nunc. La Culture anthropolo-
gique résulte de la sélection, dans son histoire, des éléments symbo-
liques du savoir être et matériels des savoirs et des savoir-faire, qui la
valorisent actuellement aux yeux des vivants. D’où l’importance des
« mythes fondateurs », scientifiques, religieux, moraux ; des coutumes
et des règles qui expriment les codes du savoir-vivre ; et des apprentis-
sages (pour cueillir, chasser, combattre, pactiser, construire...) éprouvés
par les Anciens et transmis de générations en générations. D’où aussi
son caractère fixiste, opposé aux nouveautés et aux interprétations per-
sonnelles qui tenteraient de contourner la loi générale. La « culture »
dite académique, elle, entre de plain-pied dans l’échange généralisé des
œuvres d’art (par exemple les expositions temporaires et itinérantes du
grand patrimoine), des groupes d’artistes (les tournées), des manières
de consommer comme acheter des disques ou des journaux, etc. Ces
activités privilégient les parcours culturels individualisés, favorisant
« les goûts et les couleurs » au détriment des repères collectifs sur les-
quels, croit-on, cette « culture » fondait autrefois sa légitimité.
« Pratiques culturelles » : de l’anthropologie aux statistiques
Évoquer les activités culturelles, c’est, désormais, parler de « pratiques
culturelles ». Cette locution a beaucoup évolué en trente ans. Dans son
sens anthropologique, elle dénote « les systèmes de valeurs sous-jacents
structurant les enjeux fondamentaux de la vie quotidienne, inaperçus par
33la conscience des sujets, mais décisifs pour leur identité individuelle et
de groupe ». Dans un sens plus récent, elle « signifie la description sta-
tistique de comportements en rapport avec une activité préalablement
déterminée comme culturelle, par exemple : aller ou non au théâtre et, si
oui, combien de fois ? Regarder ou non la télévision, combien de
temps ? Lire ou non, et quoi ?, etc. » (9). Dès le départ (vers 1970), on a
choisi « pratiques culturelles » pour au moins trois raisons.
• Par opposition à la consommation courante. La consommation
s’oppose à la pratique culturelle comme ce qui fond à ce qui perdure.
Par son étymologie, la consommation exige l’amenuisement de l’objet
auquel elle se rapporte : consommer c’est consumer. Le destin de
l’objet consommé c’est l’érosion, la cendre, la disparition, c’est l’obso-
lescence du savon qu’on use quand on en use. La culture est au
contraire durable et cumulative : elle enrichit la mémoire, multiplie les
expériences, elle indique un travail du sujet sur l’objet – qu’il l’apprécie
de loin, comme dans un musée, ou qu’il le touche de près quand il
plante son chevalet. Cette première distinction autorise une définition
modestement empirique de la culture. Est « culturel » ce qui stimule
une prédilection esthétique, ce qui fait appel à une mémoire en éveil, à
un travail personnel (lecture, collection, voyages) et au désir de partager
la même passion avec des pairs. La créativité, au sens large, est souvent
le couronnement d’une démarche culturelle dont la caractéristique fon-
damentale est d’être toujours prête à rebondir, à aller plus loin. Parfois,
c’est la création proprement dite, l’élaboration d’une œuvre originale,
qui prend le relais : on entre alors dans le domaine plus restreint des «
pratiques artistiques en amateur » (qui peuvent à leur tour déboucher
sur des carrières professionnelles : tout enfant futur artiste est d’abord
un « amateur »). Quant à la culture populaire, dont les caractéristiques
majeures sont l’anonymat et le respect des traditions, elle est, plus que
toute autre, une mémoire au travail transmise par des gestes qu’une
parole accompagne. Même si l’une et l’autre cultures font partie de la
société de consommation (il faut bien « acheter » des objets, des instru-
ments, des œuvres, de la formation), elles s’en arrachent pour trouver
leur propre énergie dans le monde « impondérable » – celui en effet
sans pesanteur des souvenirs, des sensations, du goût – de la culture et
des arts.
• Par influence de la pratique au sens marxiste du terme. L’ expression
« pratique culturelle » naît autour de 1970 en pleine vogue marxiste qui
34impose, chez les intellectuels, le concept de praxis (en grec : « action »)
pour signifier la primauté, sur l’idéalisme, de l’activité et de l’engage-
ment concrets dans la transformation des conditions sociales (on disser-
tait savamment de praxéologie, science de la pratique, ou de gnoséo-
logie matérialiste, science des conditions réelles de la connaissance
sociale [J. Kristeva]). Est pratique ce qui mobilise la lutte des classes,
ce qui est un moyen de transformer le monde social. Est pratique ce qui
subvertit les conditions de la vie collective (production, partage, jus-
tice), ce qui joue des déterminismes de classe pour les déjouer. Est cul-
turellement pratique ce qui transforme la culture transmise, condition-
nante et servile, en action culturelle révolutionnaire. Michel de Certeau
voyait dans cette révolution non des « lendemains qui chantent », mais
les ruses actives des usagers qui transforment de l’intérieur les
contraintes de leur vie quotidienne.
• Par analogie avec la pratique religieuse. Les réflexions sur le lien
social comme dimension symbolique ont intégré la religion en tant
qu’elle est, très précisément, l’articulation d’une conviction personnelle
et d’une pratique communautaire. Une étymologie possible de « reli-
gion » est le verbe latin religare, « mettre en commun », « relier »,
« attacher » (cf. « lien », « ligature »). La culture exigeant elle aussi de
la conviction et, sinon une vie communautaire stricto sensu, du moins
un minimum de vie sociale pour partager curiosité, goûts et désirs en
commun, le terme de « pratique » est apparu le plus adéquat pour
rendre compte de la vie culturelle dans tous ses aspects. Le mot
« culte » est inclus dans le mot « culture » ; au cours des siècles, les
avatars de ce dernier ont eu des liens constants, souvent polémiques,
avec la religion (peinture, musique, architecture, littérature, sciences,
philosophie, théologie). Il n’est donc pas étonnant que, de nos jours, les
pratiques culturelles puissent entretenir des ressemblances avec les pra-
tiques religieuses. Le langage quotidien a récupéré quelques-unes de
leurs connotations (ferveur, célébration, adoration...), dans une perspec-
tive séculière : « Le mot “culte” désigne, dans la vie culturelle com-
mune, la passion pour un artiste, pour une esthétique, ou bien l’engoue-
ment des collectionneurs [...]. C’est, par exemple, le culte du “dieu”
Richard Wagner, [...] le “temple” de Bayreuth, lieu de “pèlerinage”, et
la dimension initiatique de ses opéras, considérés [...] comme des
“liturgies”. On a célébré culturellement et presque cultuellement
Nicolas Poussin, Paul Cézanne, le Centenaire du cinéma [décembre
1995] ou, en 1991, le bicentenaire de la mort de Mozart [...]. Des
35disques, des romans, des films, des émissions sont objets de véritables
cultes [Elvis Presley]. Les amoureux de Stendhal, de Balzac, de Proust
ou de Mallarmé se côtoient dans des “chapelles” invisibles, inconnues
des autres. [...] Les Déracinés [1897], de Maurice Barrès, fut le livre
culte d’une génération d’idéologues nationalistes inquiets de la montée
démocratique. Maurice Nadeau présentant la première traduction de
Au-dessous du volcan de Malcom Lowry parle d’un livre initiatique,
dont le culte est réservé à des “convertis”. [...] D’autres fervents célè-
brent le culte de la divine Garbo, des jeunes ont vu quinze fois
Le Grand Bleu, etc. La salle obscure aussi a ses fidèles, ses pratiquants
réguliers, et même ses envoûtés... » (10).
À ces trois approches allaient succéder les enquêtes statistiques qui
ont donné leurs lettres de noblesse définitives aux « Pratiques cultu-
relles des Français ». Quatre enquêtes ont été publiées, en 1974, 1982,
1990 et 1998. L’idée initiale étant de combattre l’atomisation sectorielle
et institutionnelle du champ culturel, elles ont porté sur des échantillon
représentatifs de la population (plusieurs milliers de personnes interro-
gées chaque fois) « pour donner un reflet fidèle du poids relatif d’un
bien culturel par rapport à d’autres » (1974) (11). « Qui va au théâtre,
au concert, au cinéma, dans les bibliothèques ? Qui lit quoi ? Combien
de Français jouent d’un instrument de musique ? Quels rapports
constate-t-on entre la culture classique et les pratiques liées au déve-
loppement des médias ? Quelles inégalités territoriales ? Quelles
inégalités sociales ? Tel est le type de questions que le ministère de la
Culture a demandé d’explorer » (1990). Au départ férues de scientisme
et de positivisme – « ce sont [des] bases claires que le présent travail
vise à établir afin que l’action culturelle bénéficie d’un des outils de
echangement les plus sûrs et les plus efficaces qu’ait créés le XX siècle :
l’esprit scientifique expérimental » (1974) –, les enquêtes se sont faites
plus modestes. C’est que leur ambition est aussi leur limite. Elles sont
capables de rendre compte des activités culturelles d’un pays tout
entier, mais elles sont trop « frustes » (1990) pour entrer dans le détail
et restituer les évolutions culturelles des univers culturels trop restreints,
ou les disparités régionales : « Tout ce qui est réaction prometteuse,
brèche à travers les inerties et les déterminants passés, innovation por-
teuse d’avenir, et qui est peut-être le plus important pour imaginer les
politiques futures, s’écoule sans laisser de traces à travers les grosses
mailles de ce type d’enquête [je souligne]. [...] Si telle ville de banlieue
a pu former cent cinquante musiciens professionnels en quinze ans dans
36son conservatoire grâce aux subventions publiques, rien n’apparaît
dans nos résultats. Pas plus que les cinquante ouvriers qui sont devenus
clients réguliers de la bibliothèque municipale [...]. Les cent cinquante
musiciens nouveaux, issus d’origines modestes, ces cinquante ouvriers
devenus lecteurs sont pourtant des témoins importants par rapport à ce
que peut faire une politique de démocratisation culturelle » (1990).
Les conclusions sont d’un haut niveau de généralités. Les résultats de
la dernière enquête (1998) font apparaître le renouvellement des rap-
ports à la culture mis en évidence par les précédentes enquêtes, sans
qu’aucun véritable renversement de tendance ne se dessine.
1) Les Français ont continué à s’équiper en matériels et produits
audiovisuels et à consacrer à leurs usages une part croissante de leur
temps.
2) La baisse de la quantité de livres lus s’est poursuivie tandis que le
succès des bibliothèques et médiathèques, déjà sensible en 1989, s’am-
plifiait.
3) La fréquentation des autres équipements culturels a légèrement
progressé sans que les caractéristiques des publics concernés évoluent.
4) Enfin, la pratique des activités artistiques en amateur a continué à
progresser.
En conclusion, l’auteur de cette enquête, Olivier Donnat, insiste sur le
fait que l’intérêt pour l’art et la culture prend aujourd’hui des formes
beaucoup plus variées qu’il y a trente ans, à travers notamment le déve-
loppement des usages culturels des médias audiovisuels, le succès de
manifestations ou d’événements culturels se déroulant à l’extérieur des
équipements ou l’essor des pratiques amateur.
Dans un livre collectif qu’il a dirigé et introduit (12), Olivier Donnat a
résumé les critiques adressées à ce type d’enquêtes : « Comment ne pas
ressentir une certaine lassitude devant des tableaux qui pour la plupart
faisaient apparaître les mêmes hiérarchies et les mêmes écarts que ceux
des enquêtes précédentes et des commentaires qui peinaient à échapper
à la dénonciation répétitive des mêmes disparités sociales et géogra-
phiques ? [...] Et si l’outil était “par construction” inapte à percevoir le
changement ? L’interrogation portait non pas tant sur l’outil lui-même
– dont les limites étaient systématiquement rappelées à chaque enquête
– que sur sa capacité à prendre en compte les mutations à l’œuvre. »
Plus loin : « Faut-il rappeler que le fait de considérer les résultats
d’une enquête par sondage comme un simple reflet de la réalité revient
37à oublier le décalage qui existe toujours entre les pratiques réelles et
les pratiques déclarées en situation d’enquête ? [...] Quelle est la perti-
nence des catégories utilisées pour désigner les genres de musiques, de
livres, de films ou d’émissions de télévision, dont certaines sont rongées
par une polysémie croissante ? » Et enfin ce paragraphe important :
« Nombreux sont les résultats d’enquête dont il est difficile de rendre
compte dans le cadre de la théorie de la légitimité. Nombreux sont les
cas où la représentation ternaire des rapports à la culture [...] – culture
populaire, culture moyenne, culture cultivée – se révèle insuffisante
pour penser la complexité des liens qui existent entre la position sociale
des individus et leurs comportements et préférences culturelles. » Le
dernier quart de siècle (1975-2000) a connu d’importantes mutations
structurelles de la société française : la « massification scolaire puis
universitaire » (F. Dubet), le renouvellement des élites dû à la montée
démographique des classes moyennes, le vieillissement de sa popula-
tion ; ainsi qu’une mutation « des conditions de production et de diffu-
sion de la culture » (élargissement de l’offre institutionnelle, essor des
industries culturelles et des médias, nouvelles technologies de l’infor-
mation et de la communication...) « dont il est difficile de rendre compte
à partir des seules notions de culture populaire, culture moyenne et cul-
ture cultivée. » L’analyse des données oblige à se tenir sur « une ligne
de crête », avec, d’un côté, la persistance du capital culturel et de la
position sociale comme facteurs explicatifs des disparités culturelles, et,
de l’autre, le constat contradictoire que cette diversité échappe aux
jugements de valeur et constitue, peut-être, la figure modale, c’est-à-
dire la plus fréquente, des pratiques culturelles.
La statistique à un tel niveau a ceci de particulier qu’elle est utile au
stratège politique qui cherche l’oiseau rare dans les sommets, mais
qu’elle ignore délibérément le foisonnement du sol sur lequel il marche.
Tout se passe comme si nous volions dans un jet à 10 000 mètres d’alti-
tude en discernant à travers le hublot les creux, les plats et les mon-
tagnes et en commentant : « ça descend, ça ne change pas, ça monte »,
alors qu’il nous faudrait un hélicoptère, ou mieux nos pieds, pour
explorer les terrains culturels de plus près. Les travaux de terrain sont
nombreux, mais disparates par définition, il est difficile d’en construire
une synthèse. Pourtant, quelques fils rouges permettent d’y voir un peu
plus clair dans cet agrégat d’expériences et d’analyses partielles.
38

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi