Mémoire de Master recherche en Sociologie du politique Sous la direction de M Paul Zawadzki

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Mémoire de Master 2 recherche en Sociologie du politique Sous la direction de M. Paul Zawadzki __________________________ « Pas si diplomatique que ça »* Le Monde diplomatique et le conflit israélo-arabe de 2000 à 2006 : une tentative d'analyse et d'interprétation Benjamin Weil __________________________ Université la Sorbonne – Paris I Septembre 2006

  • conflit

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  • mensuel

  • intelligence des catégories de pensée

  • grille de lecture coloniale au conflit

  • mensuel contempteur

  • esprit critique dans l'approche des sujets

  • catégories de représentation


Publié le : vendredi 1 septembre 2006
Lecture(s) : 201
Source : univ-paris1.fr
Nombre de pages : 146
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Mémoire de Master 2 recherche en Sociologie du politique
Sous la direction de M. Paul Zawadzki
__________________________










*« Pas si diplomatique que ça »
Le Monde diplomatique et le conflit
israélo-arabe de 2000 à 2006 : une
tentative d’analyse et d’interprétation






Benjamin Weil










__________________________

Université la Sorbonne – Paris I
Septembre 2006
L'université n'entend donner aucune approbation ou improbation aux
opinions émises dans ce mémoire. Ces opinions doivent être considérées
comme propres à leur auteur.

Résumé/Abstract
« Ne rouler pour personne », naviguer à « contre-courant » ou encore fustiger une
certaine « pensée unique » : le Monde diplomatique veut insuffler dans ses feuillets mensuels
l’éther d’un « journalisme d’irrévérence », « engagé au service d’une information
scrupuleuse ». Le journal incarnerait alors une certaine forme de subversion, particulièrement
volubile sur certains thèmes-phares. Mais c’est peut-être davantage le conflit israélo-arabe,
cette « cause chère au cœur de toutes et tous », selon les mots de Dominique Vidal, qui
semble constituer le fil rouge de la « pensée critique » du « Diplo ». Rivalité opposant deux
légitimités nationales, celle-ci invite alors à la pondération, et apparaît à ce titre comme un
étalon de choix à l’aune duquel la rigueur et l’indépendance proclamées par le mensuel
peuvent être passées au crible. Et de permettre en retour d’accéder à une meilleure
intelligence des catégories de pensée qui imbibent le papier recyclé du Monde diplomatique,
symbole d’une certaine forme d’engagement intellectuel.

Les prolégomènes de ce travail visent à familiariser le lecteur au journal. Les parties
suivantes combinent une analyse de contenu thématique et sémantique de l’ensemble des
documents concernant le conflit proche-oriental et publiés dans le mensuel de novembre 2000
à février 2006. La deuxième scansion permettra de mettre en lumière ce qui s’apparente être
le « cachet » du Monde diplomatique : l’application d’une grille de lecture coloniale au conflit
israélo-arabe. Il s’agit ensuite d’interroger et de déconstruire les catégories de représentation
employées par le mensuel, dans une optique heuristique, avant de tenter de cerner différents
facteurs susceptibles d’éclairer ces positionnements. Enfin, à la lumière de nos analyses, nous
verrons plus largement dans quelle mesure la publication et ses rédacteurs peuvent
s’apparenter ou non à la figure sartrienne de « l’intellectuel engagé ». Celle-ci est en effet
revendiquée par le mensuel contempteur d’une certaine langue de bois. « Pas si diplomatique
que ça », nous met d’ailleurs en garde le slogan marketing du journal.


* Pour paraphraser le slogan marketing du mensuel.
2

Remerciements

Je tiens à exprimer ma gratitude envers M. Paul Zawadzki pour avoir
accepté de diriger ce travail, inspiré ma démarche, et su faire preuve de patience,
de disponibilité et de gentillesse. Je sais également gré à ma famille et mon
entourage de m’avoir soutenu tout au long de ces recherches.


3









Avant-propos


4Un titre imposant
Rarement publication ne laisse si peu indifférent celui qui en déplie le papier rêche.
Ses interventions et articles, souvent chargés de soude caustique, suscitent des réactions
pouvant osciller entre l’enthousiasme approbateur et la franche hostilité, en passant par
l’inimitié désinvolte. Mastodonte de la presse mensuelle, et citadelle d’une certaine forme de
subversion, le Monde diplomatique étend son bras jusqu’au sein d’un milieu universitaire
avec lequel il entretient une relation spécifique, et bénéficie en outre de l’aura contestataire du
1 2« journal de contre-information » revendiquant « le devoir d’irrespect » , et « ne redoutant
3pas d’être à contre-courant » , selon ses propre termes. Il est alors bien malaisé de le glisser
sous le tapis et de l’ignorer.

Pour la grande majorité de ses lecteurs, il demeurerait en outre un organe
4d’information et de réflexion insoupçonnable , capable de « prendre du recul et [de]
5considérer sous un autre angle les problématiques contemporaines » . Se voulant « ne roule[r]
pour personne », il apparaîtrait indépendant vis-à-vis d’une certaine « pensée unique », terme
apparu d’ailleurs pour la première fois dans ses colonnes. Aux dires de ses journalistes, il lutte
pour la défense des peuples opprimés, des pauvres et des laissés-pour-compte, dont il salue la
6« résistance » . Il ambitionne de se donner une image à la fois d’indépendance, de rigueur et
7de militantisme , renforcée en cela par une mise en page laissant la place à un texte abondant
et se voulant relativement austère.

Se positionnant comme « résolument à part dans un paysage médiatique de plus en
plus uniforme, Le Monde diplomatique conjugue[rait] une large ouverture sur les questions

1 Anonyme, « Qu’est ce que le Monde diplomatique ? », page abonnement du site Internet du mensuel :
http://www.monde-diplomatique.fr/abo/diplo.
2 Ignacio Ramonet, « Claude Julien, un engagement et une éthique. Le devoir d’irrespect », Le Monde
diplomatique, juin 2005.
3 Dominique Vidal, « Le Monde diplomatique, une expérience de presse originale », Aarhus, 27 février 2004.
Article disponible sur : http://www.djh.dk/StudiePDF/Intvidalfran.pdf.
4 « Il va de soi qu’un nombre non négligeable de nos lecteurs ne partagent pas la ligne éditoriale du journal.
Pourquoi continuent-ils à nous lire!? Parce qu’indépendamment de l’orientation politique, ils considèrent les
informations et les analyses que nous proposons comme fiables. D’accord ou non avec nous, ils peuvent nous
faire confiance ». Dominique Vidal, op. cit.
5 Site Internet du mensuel.
6 Le vocable, nous le verrons infra, est particulièrement apprécié des rédacteurs et contributeurs du mensuel.
Voir notamment l’article de Dominique Vidal sur la fête du cinquantenaire du mensuel : Dominique Vidal,
« Cinquante voix de la résistance », Le Monde diplomatique, juin 2004, p. 29.
7 Dominique Vidal définit en ces termes la position proclamée par le journal : « loin du matraquage médiatique,
le mensuel affirme une ligne éditoriale farouchement indépendante, qui conjugue esprit critique dans l’approche
des sujets et rigueur dans le traitement, ne redoutant pas d’être à contre-courant et cultivant le « devoir
d’irrespect ». Dominique Vidal, « Le Monde diplomatique, une expérience de presse originale », op. cit.
5internationales avec une vision critique de ce qui reste le plus souvent dans l’« angle mort »
8de la presse » . Le mensuel incarnerait ainsi un nécessaire contrepoids à des médias
convergeant vers cette « pensée unique » et son corollaire de « désinformation » dont la
dénonciation constitue une image de marque du journal.

Son aura reste peut être inégalée dans certains milieux, où il constitue à la fois un
9« mensuel de référence » dans une certaine frange du milieu universitaire qui en apprécie le
format, ainsi qu’au sein de structures militantes « altermondialistes » où les débats et les
assemblées générales sont souvent saupoudrées d’allusions aux articles du « Diplo » -terme
traduisant la familiarité émotionnelle vis-à-vis d’un titre cristallisant ainsi des velléités
contestataires.

Nombre d’intellectuels, de journalistes, de chercheurs se réjouiraient pour un article
publié dans le mensuel, gage de notoriété au vu de son tirage flatteur, voire sésame vers la
reconnaissance d’une certaine autorité sur un sujet donné, puisque le mensuel fait notamment
10parfois appel à des « spécialistes » .

11Rarement une publication n’aura également joui d’un tel monopole dans le champ de
la presse dite « engagée ». En terme de format notamment, le Monde diplomatique n’a en
effet aucun concurrent sérieux et comparable avec qui battre le fer. Cette réalité en revient
ipso facto à engendrer une situation pour le moins cocasse : héraut d’une certaine « pensée
12 13critique » et d’un « journalisme irrévérencieux » , il est le seul acteur à finalement
14s’engouffrer dans la mêlée de la « bataille des idées » sans risquer d’y laisser des plumes.

Cet état de fait est renforcé par le fait que peu d’études ont été consacrées à
l’élaboration d’une analyse critique sur la « vision du monde » portée par le mensuel.

8 Ainsi que le mensuel se présente sur son site Internet.
9 Selon les termes employés sur le site Internet du Monde diplomatique.
10 Dominique Vidal, op. cit.
11 Maxime Szczepanski-Huillery rappelle ainsi que « le Monde diplomatique n’a aucun concurrent direct, quels
que soient les critères choisis : rythme de parution, contenu, format, lectorat visé... ». Voir également plus loin,
chapitre 1. Maxime Szczepanski-Huillery, « Les usages militants de la lecture et de l’écriture. L’exemple du
Monde diplomatique », Colloque « Les mobilisations altermondialistes » de l’AFPS, 3-5 décembre 2003,
disponible sur : http://www.afsp.msh-paris.fr/activite/groupe/germm/collgermm03txt/germm03szczepanski.pdf.
12 Dominique Vidal, op. cit.
13 Ignacio Ramonet, « Claude Julien, un engagement et une éthique. Le devoir d’irrespect », op. cit.
14 Ignacio Ramonet, José Vidal-Beneyto, « Rejoignez les Amis, aux côtés du Diplo, dans le combat des idées »,
31 décembre 2004, site Internet des Amis du Monde diplomatique :
http://www.amis.mondediplomatique.fr/article.php3?id_article=325.
6Considérant que le Monde diplomatique se veut incarner « un journal engagé au service d’une
15information scrupuleuse » contre une certaine « pensée unique », toute analyse visant une
déconstruction des catégories de pensée du Monde diplomatique effectuée dans ce même
esprit peut ainsi s’interpréter comme un hommage au mensuel.

Le conflit israélo-arabe nous fournira notre corps de recherche. Le choix de celui-ci
comme étalon de mesure n’est pas fortuit : cette belligérance se voit attribuer de bonnes
feuilles par le mensuel qui en fait un de ses chevaux de bataille caractéristiques.
« Au cœur de toutes et tous » : la centralité du conflit israélo-arabe dans le « Diplo »
16C’est d’ailleurs sur cette « cause chère au cœur de toutes et tous » que les festivités
célébrant en 2004 les cinquante ans du Monde diplomatique s’achevaient. La place
prépondérante occupée par le conflit israélo-arabe dans les colonnes du mensuel ne s’est
jamais démentie, ni dans les mots ni dans les faits. Le recours au moteur de recherche inclus
dans le cd-rom du « Diplo » ainsi que celui du site Internet semble confirmer dans un sens
quantitatif cette impression : on constate que le nombre d’entrées par critère pays place Israël
er ème 17et/ou la Palestine en troisième position après les Etats-Unis (1 ) et la France (2 ) , tandis
que le « conflit israélo-arabe » ou « conflit du Proche-Orient » devance
quasisystématiquement toutes les autres belligérances interétatiques et infra-étatiques traitées par le
18mensuel . Parmi les ouvrages publiés par le Monde diplomatique ou par des collaborateurs au
19mensuel, une portion significative concerne le conflit proche-oriental et l’ensemble

15 « Qu’est ce que le Monde diplomatique ? », op. cit.
16 Dominique Vidal, « Cinquante voix de la résistance », op. cit., p. 29.
17 A titre indicatif, l’édition 2004 du Cd-rom couvrant l’ensemble des contributions du mensuel entre 1978 et fin
2004 présentait pour chaque tranche de plusieurs années cette même régularité de traitement, avec un
accroissement de la place occupée par le conflit israélo-arabe au fil des années et surtout depuis l’an 2000. Pour
rester au sein de notre période étudiée, on constate qu’entre octobre 2000 et fin 2004, 252 contributions
concernent les Etats-Unis, 217 la France et 186 l’ensemble Israël/Palestine. L’Amérique latine, pourtant autre
sujet de prédilection du « Diplo », ne fait l’objet que de 66 contributions sur cette même période.
18 Quelques comparaisons peuvent en effet illustrer l’importance au moins quantitative accordée au conflit
israélo-palestinien dans le mensuel. Ainsi, le conflit tchétchène déclenché en 1999 s’est vu attribuer entre 1999
et fin 2005 17 contributions (trois en 1999 et 14 autres sur les cinq années suivantes) contre plus de 250
contributions concernant Israël et la Palestine sur la même période. Le Rwanda, qui a connut un génocide en
1994 s’est vu attribuer 16 contributions cette même année, contre 19 sur l’ensemble Israël/Palestine. Le Congo
(Kinshasa et Brazzaville) n’attire le regard des rédacteurs du « Diplo » qu’à huit reprises en 1999, année où y a
pourtant court également un génocide, tandis que 20 contributions sont consacrées à l’ensemble Israël/Palestine.
Seul le traitement du conflit en Iraq durant l’année 2003 semble faire exception et voler la vedette au conflit
israélo-arabe (peut-être parce qu’il implique les Etats-Unis, inspirateurs de la plupart des articles du « Diplo »),
avec 54 contributions sur l’année 2003 pour 44 documents concernant Israël et la Palestine cette même année.
19 Par commodité l’expression de « conflit proche-oriental » désignera uniquement dans le présent travail le
conflit israélo-arabe, que nous confondrons par ailleurs avec l’expression de « conflit israélo-palestinien ». Il ne
s’agit pas cependant d’occulter l’existence d’autres belligérances « périphériques » (Conflit au Kurdistan,
rivalités syro-turque sur les Alexandrettes, etc…).
720Israël/Palestine . Les évènements au Proche-Orient font également les gorges chaudes des
21intervenants lors des conférences des Amis du Monde diplomatique qui accordent une place
22privilégiée au problème israélo-palestinien . Le site Internet de l’organisation baptise comme
associations « Amies » de nombreux mouvements et groupements connus pour leur
23engagement en faveur des Palestiniens . L’assemblée générale 2006 des « Amis » dédiée à la
promotion du mensuel a d’ailleurs réservé une place de choix à la Palestine déclinée sur
24plusieurs stands proposant différents « produits palestiniens » . De nombreuses rubriques du
mensuel ou de son site Internet renvoient par ailleurs à des revues ou à d’autres sites dédiés au
conflit israélo-palestinien.

Cette centralité du Proche-Orient est à relier à l’influence exercée par Dominique
Vidal et Alain Gresh –« spécialistes » du conflit israélo-arabe et des affaires proche-orientales
au sein du journal- dans l’épopée du mensuel, tous deux partageant un engagement personnel
vis-à-vis de la question israélo-palestinienne.

Une telle importance du conflit israélo-arabe dans la personnalité du journal laisse
donc se glisser la question de son traitement en termes qualitatifs. Son intelligence pourrait
notamment permettre en retour de tenter de décrire un certain état d’esprit régnant dans les
colonnes du mensuel ainsi que dans les milieux militants vivotant autour du journal, nous
conduisant ainsi à une perception affinée du Monde diplomatique.
Population étudiée
L’échantillon étudié inclura l’ensemble des contributions (articles, reportages, notes de
lecture, courrier des lecteurs, encadrés, etc.) publiées dans les exemplaires papiers du Monde
diplomatique de novembre 2000 à février 2006. L’application de cette analyse sur une période
longue et récente permet ainsi de retranscrire un faisceau de tendances que nous poserons

20 Sur les quatre ouvrages publiés directement par le Monde diplomatique, deux concernent le conflit
israélopalestinien. La porte du soleil d’Elias Khoury (Arles, Editions Actes Sud/Le Monde diplomatique, 628 pages)
évoque par le biais d’une vision romancée l’exil et l’exode du peuple palestinien. Israël, Palestine d’Alain Gresh
(Paris, Editions Fayard, 200 pages) se veut comme un guide explicatif du conflit israélo-palestinien mêlé
d’éléments autobiographiques de l’auteur. Les collaborateurs du Monde diplomatique publient également des
ouvrages bénéficiant largement de la publicité du mensuel et de son site Internet, le dernier opus concernant
directement le conflit israélo-palestinien retranscrit des entretiens cordiaux entre Leïla Shahid, Michel
Warschawski et Dominique Vidal sous la plume de la collaboratrice au mensuel Isabelle Avran (Les banlieues,
le Proche-Orient et nous, Paris, éditions de l’Atelier, 2006).
21 Concernant les « Amis du Monde diplomatique », voir la partie idoine plus bas.
22 Maxime Szczepanski-Huillery, op. cit.
23 Notamment l’AFPS, « Agir pour la Palestine », ou encore « France-Palestine solidarité ».
24 er Daniel Junqua, « L’assemblée générale à Saint-Denis », site Internet des Amis du Monde diplomatique, 1 juin
2006 (www.amis.monde-diplomatique.fr/article.php3?id_article=1270).
8comme représentatives des opinions du mensuel. La période étudiée correspond à la séquence
coïncidant avec le déclenchement de la nouvelle Intifada, pour lequel le candidat à la
présidence du Likoud d’alors Ariel Sharon semble tenu responsable par de nombreuses
contributions du mensuel. Notre échantillon s’achève avec le début du coma de celui-ci,
25devenu entre temps premier ministre , marquant la fin de sa vie politique ainsi que plus
symboliquement la fin d’une époque. Incarnant ce que le Monde diplomatique évoque comme
26la « provocation » de l’esplanade des Mosquées ou du mont du Temple , l’ancien premier
ministre d’Israël cristallise ainsi en sa personne la responsabilité souvent attribuée à Israël
(par nombre d’articles du Monde diplomatique) dans les évènements meurtriers des cinq
dernières années. Ces cinq années de contributions correspondent ainsi en quelque sorte à un
« cycle », une boucle, ce qui permet de considérer que l’ensemble des documents étudiés sur
la période inclut un ensemble de points de vue comptables pour être représentatifs d’une
« ligne éditoriale » du mensuel qui reste cependant encore à définir.

Les prolégomènes de ce travail viseront à familiariser le lecteur au journal. Les parties
suivantes combineront une analyse de contenu thématique et sémantique de l’ensemble des
documents concernant le conflit proche-oriental et publiés dans le mensuel de novembre 2000
à février 2006. La deuxième scansion permettra plus précisément de mettre en lumière ce qui
s’apparente être le « cachet » du Monde diplomatique, sa « vision du monde » : l’application
27d’une grille de lecture coloniale au conflit israélo-arabe. Cette « manière de voir » propre au
mensuel fera ensuite l’objet d’une étude visant à interroger et déconstruire les catégories de
représentation employées celui-ci, dans une optique heuristique.


25 On considère généralement que la deuxième Intifada se déclenche le 28 septembre 2000, suite à la visite
d’Ariel Sharon, alors disputant la tête du Likoud à son rival Binyamin Netanyahou. En raison notamment du
caractère mensuel du journal, les évènements n’ont commencé à se répercuter dans le Monde diplomatique qu’à
partir du numéro de novembre 2000. La même remarque tient lieu pour le coma de l’ex premier-ministre
israélien et dont la mesure n’est pleinement prise que dès le numéro de février 2006.
26 Nous voyons déjà ici que le choix des termes est toujours délicat car il comporte bien souvent des indications
idéologiques sous-jacentes. Désigner le lieu saint en question uniquement sous le terme d’esplanade des
Mosquées (troisième lieu saint de l’islam après la Mecque et Médine) revient à en souligner le caractère
islamique, tandis que le désigner sous l’expression de mont du Temple (incluant le mur occidental d’enceinte
également appelé « Mur des Lamentations », et premier lieu saint du judaïsme) revient à en préciser son
historicité et sa sainteté pour les fidèles du judaïsme. Le fait d’omettre –comme cela est parfois le cas dans
certains articles de la presse quotidienne ou même du Monde diplomatique- un de ces deux aspects revient à
conférer sur ce lieu en question le monopole de la sainteté à une seule religion exclusive, ce qui ne peut que
rendre obscure la situation de rivalité politique (conflit de souveraineté) autour de ce lieu saint. Nous reviendrons
plus loin, à l’aide d’un tableau, sur le traitement de cet aspect par le mensuel.
27 C’est d’ailleurs le titre de la publication bi-annuelle du Monde diplomatique, reprenant par thème certaines de
ses contributions. Voir également le chapitre 1.
9Enfin nous nous efforcerons de déceler les principaux déterminants de ces
positionnements du journal. Plus fondamentalement, à la lumière de nos travaux, il s’agira
enfin de mener une réflexion sur les rôle et fonction éventuels de « l’intellectuel engagé »,
concept qui semble constituer une référence d’identification des collaborateurs et rédacteurs
du journal.
Un « conflit de légitimités »
Enfin, dans une optique de probité intellectuelle, il nous faut signaler que ce travail
28part d’un présupposé : nous considérons que la rivalité israélo-arabe, qui oppose deux
mouvements nationaux également recevables, s’apparente en ce sens à un « choc de
29légitimités » plutôt qu’à une situation devant aboutir à l’écrasement total d’un de ses
acteurs. Nous considérerons donc le droit à l’existence et l’autodétermination des peuples
israéliens et palestiniens par le biais d’une existence étatique respective comme relevant du
bon sens.

Cela impliquera pour nous plus précisément le droit incontestable à l’existence des
30 31Etats israéliens et palestiniens au sein de frontières à négocier entre les parties . En outre,
tout comme la « francité » de la France ainsi que le choix propre de son autodéfinition (usage
de la langue française, prépondérance de la tradition catholique dans le calendrier de ce qui
n’en demeure pas moins un Etat se définissant comme « laïc », etc.) ne sauraient souffrir
d’une remise en cause provenant de l’extérieur, nous appliquerons la même règle à nos

28 Préjugé volontaire qui se distingue du jugement, pour reprendre l’idée de Hannah Arendt dans « Introduction à
la politique I » in Qu’est-ce que la politique, Paris, Seuil, 1995, 208 pages, pp. 45-61, p.51. Ce « présupposé »
postulant le « conflit de légitimités », intégré dans notre réflexion, constituera d’ailleurs la dimension
« relativiste » de notre recherche. Celle-ci se voulant cependant affranchie des écueils du tout « objectiviste » ou
du tout « subjectiviste », nous refuseront ainsi d’engager notre esquif dans les eaux troubles de ces deux
dogmatismes épistémologiques. Le premier posant de façon absolue l’infaillibilité du chercheur, le second
stipulant l’incapacité irrévocable de celui-ci à départir ses travaux de ses propres catégories subjectives. Ainsi,
dans une approche mêlant ambition « positiviste » et réalisme « relativiste », il s’agira pour nous de délimiter
notre démarche méthodologique dans le cadre d’une certaine objectivité universitaire. Les informations et
affirmations contenues dans ce présent travail se veulent à ce titre argumentées et vérifiables, notamment par le
recours à des références précises –ce sera le pendant « positiviste » de notre réflexion, venant s’ajouter au
caractère « relativiste » limité introduit par notre « présupposé ».
29 L’historien Elie Barnavi parle notamment de « choc des légitimités israéliennes et palestiniennes ». In
MarieLaure Germon & Alexis Lacroix, « Elie Barnavi : « La vérité d’Ariel Sharon est un solide pessimisme » », Le
Figaro, 13 janvier 2005. Le philosophe Pierre André-Taguieff évoque lui aussi un « conflit de légitimités »
israéliennes et palestiniennes. Pierre-André Taguieff, La nouvelle judéophobie, Paris, Mille et Une Nuits, 2002,
234 pages, p. 220 (note de bas de page).
30 Au cours de ce présent travail, nous choisirons de définir le terme « Etat » en tant qu’« autorité souveraine qui
s’exerce sur l’ensemble d’un peuple et d’un territoire » (Article « sociologie de l’Etat » p.195-196 André Akoun
& Pierre Ansart (dir.), Dictionnaire de Sociologie, Paris, Le Robert, Seuil, 590 pages).
31 Sur la base notamment des lignes de cessez le feu ayant prévalues de 1949 à 1967, incluant une partition de
Jérusalem à négocier entre les deux entités souveraines, comme le stipulent différents projets de règlement du
conflit.
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