Ecole Doctorale des Sciences de l'Homme et de la Société UFR SSPDS

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Niveau: Supérieur, Doctorat, Bac+8
Université de Strasbourg Ecole Doctorale des Sciences de l'Homme et de la Société UFR SSPDS Doctorat de Sociologie Jean Engel Assistants de service social et éducateurs spécialisés (en Alsace) face au secret partagé avec les élus : entre conflits de territoires et conflits de valeurs. Thèse dirigée par Maurice Blanc et Jean-Yves Causer Soutenue en public le 17 septembre 2010 Membres du Jury : Maurice Blanc, Université de Strasbourg. Jean-Yves Causer, Université de Strasbourg. Alain Vilbrod, Université de Bretagne Occidentale – Brest. Abdelhafid Hammouche, Université des Sciences et Technologies de Lille. Josiane Stoessel-Ritz, Université de Haute-Alsace – Mulhouse. Jean-Marc Leveratto, Université Paul Verlaine – Metz. Cote de la thèse : E0001309

  • prévention de la délinquance

  • travail social

  • secret professionnel dans le cadre

  • représentations du secret

  • initiative d'organisations professionnelles et d'organisations de défense des droits de l'homme

  • identité des professionnels


Publié le : mercredi 1 septembre 2010
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Université de Strasbourg
Ecole Doctorale des Sciences de l’Homme et de la Société
UFR SSPDS
Doctorat de Sociologie

Jean Engel







"Assistants de service social et éducateurs spécialisés
(en Alsace) face au secret partagé avec les élus :
entre conflits de territoires et conflits de valeurs."

Thèse dirigée par Maurice Blanc et Jean-Yves Causer

Soutenue en public le 17 septembre 2010







Membres du Jury :
Maurice Blanc, Université de Strasbourg.
Jean-Yves Causer, Université de Strasbourg.
Alain Vilbrod, Université de Bretagne Occidentale – Brest.
Abdelhafid Hammouche, Université des Sciences et Technologies de Lille.
Josiane Stoessel-Ritz, Université de Haute-Alsace – Mulhouse.
Jean-Marc Leveratto, Université Paul Verlaine – Metz.


Cote de la thèse : E0001309
Je tiens à remercier tout d’abord mes parents. Cette thèse doit beaucoup à
l’importance qu’ils ont toujours donnée au savoir, aux études et à la réussite
de leurs enfants. Je dédie tout particulièrement ce travail à ma mère.
J’adresse également mes remerciements à Aline pour sa patience et son
dévouement, à mes colocataires pour leur soutien et à mes nombreux
relecteurs pour leur aide précieuse. Je tiens enfin à adresser ma gratitude à
mes deux directeurs de thèse, relecteurs critiques et assidus. A Jean-Yves
Causer pour ses encouragements répétés, à Maurice Blanc pour avoir bien
voulu jouer le rôle de tiers médiateurs entre mon objet d’étude et moi-même.
Les transactions sociales qui ont ponctué l’élaboration de ce travail m’ont
permis, peut-être plus encore que mes réflexions, d’apprécier toute la portée
du concept.
2 Sommaire

Introduction ................................................................................................................................ 5
Première Partie : Identités professionnelles et rapport au secret.............................................. 18
Chapitre 1. Logiques de professionnalisation et construction identitaire ................................ 24
I. Les processus de professionnalisation : les récurrences d’une tension constitutive entre
bénévolat et activité professionnelle. ................................................................................... 27
A. Les chantiers de professionnalisation....................................................................... 28
1. La professionnalisation de la visite sociale .......................................................... 29
2. La professionnalisation de la clinique sociale...................................................... 32
3. Des modèles professionnels diversement achevés ............................................... 34
B. Le métier comme accomplissement de soi............................................................... 40
1. Les trajectoires biographiques et sociales ............................................................ 42
2. Premières expériences du secteur, reconnaissance et accomplissement personnel.
55
II. La difficile définition d’une identité professionnelle ...................................................... 66
A. Construction identitaire et légitimité professionnelle .............................................. 67
1. Formation et transactions interindividuelles ........................................................ 68
2. L’étudiant comme acteur et enjeu, l’acceptation d’un travail sur soi .................. 72
3. Une transaction garantie par l’accompagnement des formateurs......................... 77
B. Entre identités professionnelles et identités au travail ............................................. 81
1. Autonomie technique et autorégulation ............................................................... 84
2. Logiques professionnelles et logiques institutionnelles....................................... 91
3. Les logiques de délimitation .............................................................................. 100
Chapitre 2. Logiques professionnelles, représentations et usages du secret .......................... 113
I. Entre réalités et représentations du secret .................................................................. 115
A. Quel secret professionnel en travail social ? .......................................................... 116
1. L’origine et les fonctions sociales du secret professionnel................................ 116
2. La réalité juridique du secret professionnel ....................................................... 121
3. La discrétion professionnelle ............................................................................. 127
B. Les représentations du secret.................................................................................. 130
1. Forces et faiblesses des représentations collectives du secret............................ 131
2. La diffusion des représentations et l’importance du contexte............................ 136
3. Le secret professionnel comme protection du travail social ou du travailleur
social ?........................................................................................................................ 140
II. Pratiques du secret et du partage, logiques identitaires et conflits de territoires ....... 147
A. Le partage du secret, entre reconnaissance et confiance........................................ 148
1. Les bases de la confiance ................................................................................... 149
2. Logiques de distinction et légitimité du savoir .................................................. 160
B. Le rapport aux élus et le secret partagé .................................................................. 166
1. Le choc des légitimités, proximité spatiale et proximité sociale........................ 168
2. Reconnaissance et conflits de territoires ............................................................ 175






3 Deuxième partie : Secret partagé et conflits de valeurs ......................................................... 189
Chapitre 1. Valeurs du travail social et partage d’informations............................................ 195
I. Des valeurs difficilement saisissables et inégalement partagées ............................... 197
A. Valeurs personnelles et formation.......................................................................... 198
1. Socialisation professionnelle et transaction formative plurielle ........................ 198
2. Entre théorie et pratique ..................................................................................... 203
B. Objectifs du travail et valeurs professionnelles...................................................... 209
1. La nature de la relation : entre aide et accompagnement ................................... 210
2. La définition de l’usager et les objectifs de la relation ...................................... 217
C. Tabous et conflits de valeurs.................................................................................. 222
1. Les tabous nécessaires........................................................................................ 223
2. Les conflits de valeurs entre travailleurs sociaux............................................... 229
II. Ethique, partage d’informations et conflits de valeurs............................................... 236
A. Ethique du partage d’informations......................................................................... 237
1. L’éthique en travail social.................................................................................. 238
2. Partage d’informations et problèmes éthiques ................................................... 242
B. Secret, dévoilement et conflits de valeurs.............................................................. 255
1. Conflits de valeurs et transactions...................................................................... 256
2. Signalements et hiérarchie des priorités............................................................. 261
Chapitre 2. Prévention de la délinquance et désaccords idéologiques................................... 273
I. Les modes de perception de la délinquance ............................................................... 276
A. Prévention de la délinquance et travail social : des rapports ambigus. .................. 277
1. L’émergence de la prévention de la délinquance comme politique publique.... 278
2. Perception des publics, travail social et délinquance ......................................... 281
B. La genèse du Projet de Loi de Prévention de la Délinquance................................ 288
1. Les textes............................................................................................................ 289
2. L’interprétation des textes.................................................................................. 295
II. La construction de l’image du maire et sa disqualification........................................ 302
A. L’image du maire : entre répression et contrôle social .......................................... 303
1. L’impossible identification du maire ?............................................................... 303
2. La question de la norme et du contrôle social.................................................... 313
B. Entre mobilisation, évitement et compromis.......................................................... 323
1. Valeurs professionnelles, valeurs personnelles et mobilisation......................... 323
2. Entre évitement et compromis localisés............................................................. 332
Conclusion générale ............................................................................................................... 345
Bibliographie.......................................................................................................................... 352











4 Introduction
En 2002, la sécurité des français s’impose comme le thème majeur sur lequel s’articule la
campagne pour les élections présidentielles. Un intense travail législatif entamé dès le
lendemain des élections, tentera d’apporter un certain nombre de réponses à l’augmentation
1perçue et mesurée de la violence et de la délinquance dans la société française, notamment
dans les quartiers périphériques. Il s’agit aussi bien d’apporter des réponses judiciaires plus
rapides et d’alourdir les peines, que de renforcer les pouvoirs de la police et d’abaisser le seuil
de tolérance à certains comportements relevant jusque-là davantage d’incivilités que de la
délinquance. Il faut souligner pourtant que ni les gouvernants, ni les élus locaux n’ont attendu
cette date pour se saisir de la question et que la genèse d’un discours sur le sentiment
d’insécurité et sur les désordres urbains remonte aux années 70. Les politiques de prévention
de la délinquance émergent de leur côté au début des années 80 dans le sillage de la politique
de la Ville. Cependant, les mesures sécuritaires adoptées dans les années 2000 et le discours
qui les accompagne, font craindre un recul des libertés individuelles, autant qu’elles suscitent
des mobilisations corporatistes, chez les magistrats par exemple (Milet, 2009) contre les lois
dites Perben I et II.

En décembre 2003, c’est au tour des travailleurs sociaux d’entrer dans la contestation contre
un avant-projet de loi de prévention de la délinquance prévoyant que « tout professionnel
intervenant au titre de l’action éducative, sociale ou préventive est tenu d’informer le maire
de la commune de résidence de la personne au bénéfice de laquelle il intervient, ou le
2
représentant désigné par le maire, de l’action entreprise au bénéfice de cette personne » . Il
est prévu que les professionnels qui y sont tenus soient déliés du secret professionnel dans le
cadre de ces transmissions d’informations. Une Coordination Nationale Unitaire « contre la
délation » se constitue à l’initiative d’organisations professionnelles et d’organisations de
défense des Droits de l’Homme. Elle essaime rapidement des collectifs locaux en province.
Le 17 mars 2004, les travailleurs sociaux manifestent massivement à Paris et dans toute la

1
Certains auteurs comme Laurent Mucchielli (2001) doutent que la flambée de la délinquance juvénile, qui
occupe une place de choix dans les débats sur la question, soit un fait nouveau et soulignent notamment les
récurrences historiques du phénomène.
2 Version publiée par le quotidien Libération le 11 mars 2004.
5 France. Deux ans plus tard, le 22 mars 2006, ils y sont toujours. Ils le seront périodiquement
jusqu’en novembre de la même année. Le 5 mars 2007, après de nombreuses modifications du
texte, celui-ci est adopté, validant le principe d’un partage des informations confidentielles
recueillies pas les professionnels de l’action sociale avec le maire, en cas d’aggravation de la
situation d’une personne ou d’une famille appelant l’intervention de plusieurs professionnels.
Le maire est consacré comme le pivot de la prévention de la délinquance sur sa commune et
3
son information par les travailleurs sociaux et d’autres services de l’Etat doit lui permettre de
tenir ce rôle. Dans cette perspective, la création d’une exception supplémentaire au secret
professionnel pourrait figurer une simple adaptation d’une norme juridique à laquelle sont
soumis des professionnels.

La mesure est cependant présentée par les travailleurs sociaux comme une remise en question
de leur activité. En premier lieu parce que la remise en cause du secret professionnel pourrait,
à terme, saper la confiance nécessaire entre les professionnels et leurs usagers. Elle serait
4donc de nature à mettre en danger l’effectivité du travail social lui-même . Si cet enjeu est réel
pour les éducateurs de prévention spécialisée, dont la participation à la prévention de la
délinquance est fréquemment sollicitée (Berlioz, 2002), la contestation déborde néanmoins
largement ce secteur restreint du travail social et l’avant-projet de loi inquiète la majorité des
5
organisations professionnelles et syndicales du secteur. Les manifestations, qui dénoncent
6
également une criminalisation de la misère et une « obligation de délation » qui remettrait en
cause le sens du travail social, rassemblent à la fois des assistants de service social et des
7
éducateurs spécialisés. Les principaux titres de la presse professionnelle ont largement ouvert
leurs colonnes aux détracteurs du texte entre 2004 et 2009.
Pourtant, force est de constater que les secteurs d’activité de ces professionnels sont divers.
La plupart des travailleurs sociaux ne sont pas en contact avec les élus locaux et ils ne sont
d’ailleurs pas tous soumis au secret professionnel. L’hostilité des travailleurs sociaux ne

3 Il s’agit notamment de la police, de la justice et de l’Education Nationale.
4
Cette généralisation de la mesure est récurrente dans l’argumentation des professionnels et dans les prises de
position des organisations du secteur. On pourra consulter notamment l’article de Pascal le Rest, « Au-delà du
secret professionnel, la professionnalité », in Lien social, N°757, 16 juin 2005 : « Dans un contexte sécuritaire
affirmé, la tentative de transformation, voire d’abolition du secret professionnel met en péril le travail social
dans son ensemble. »
5 L’Association Nationale des Assistants de Service Social (ANAS) est particulièrement virulente, incitant les
professionnels à la mobilisation collective dans un premier temps, puis à la résistance individuelle.
6 Le terme de délation, historiquement chargé, est utilisé dès les premières manifestations et repris par la presse.
Le 18 mars 2004, le site du Nouvel Observateur titre par exemple « 5 à 10.000 éducateurs contre l’obligation de
délation ».
6 décrut d’ailleurs pas avec la transformation de l’obligation de signalement en simple
possibilité d’informer le maire. Deux ans après l’adoption de la loi, les pratiques sur le terrain
ne semblent pas avoir évolué, au grand dam des maires et du gouvernement. La diversité des
intérêts en présence, des ressources dont disposent les acteurs et des registres de justification
mobilisés interroge. Si la mise en avant de la défense des libertés individuelles est exemplaire
de la faculté des acteurs à remonter à un principe de justice et à une certaine définition du bien
commun au cours de la dispute (Boltanski et Thévenot, 1991), la mobilisation conserve
néanmoins un caractère professionnel et peut représenter de manière assez typique les débats
qui marquent en France l’évolution des politiques publiques (Jobert, 1992).

Nous nous proposons dans ce travail de dénouer ces différents modes d’argumentation
mobilisés de manière plus ou moins explicite et de comprendre les raisons pour lesquelles les
travailleurs sociaux semblent en grande majorité hostiles au « secret partagé » avec les élus.
Ce vaste questionnement nous sert de point de départ et il nous faut préciser aussi bien notre
axe d’analyse que les termes que nous employons.

L’appellation « travail social » est pour le moins imprécise. Consacrée administrativement,
elle désigne un ensemble d’acteurs aux statuts divers et aux missions variées, au sein d’un
espace de positions professionnelles (Abbaléa, dans Chopart, 2000) très fluctuant, et qui
agissent pour le compte d’opérateurs publics ou privés. L’appellation elle-même est d’ailleurs
l’enjeu de luttes symboliques (Ion et Ravon, 2005), l’ « intervention sociale » s’y substituant
peu à peu. Mais le travail social, c’est d’abord du travail. Pour le dire autrement, l’appellation
« travail social » désigne un ensemble d’activités professionnelles et suppose la salarisation
des agents et la mise en œuvre de techniques plus ou moins solidifiées, bien qu’elles puissent
évoluer (Chopart, 2000). Les professionnels désignés par cette catégorie s’appuient
traditionnellement sur des qualifications reconnues attestant d’un savoir-faire commun, bien
que la logique de qualification soit aujourd’hui concurrencée par la logique de compétence
(Chauvière, 2004). Cet aspect professionnel suppose également l’existence d’identités (Dubar,
1991) et de règles (Reynaud, 1989) partagées par les acteurs qui y évoluent et formant une
culture commune.


7 Nous avons principalement consulté, pour réaliser ce travail, Actualités sociales hebdomadaires et Lien social.
7 L’adjectif social de son côté peut interroger. Saül Karsz (2004) relève avec malice que tout
travail est toujours social. Pour Michel Autès (1999) c’est parce que le travail social se
déploie au sein du champ social qui s’est constitué à l’articulation de deux logiques : celle de
l’économie de marché, dont le fonctionnement entraîne forcément des inégalités, et celle de
l’Etat démocratique qui s’est fait en France le garant d’une certaine stabilité sociale reposant
sur un compromis sociétal acceptable. Cette interprétation poursuit celle de Robert Castel
(1995) pour qui le social représente un mode de réponse spécifique à la « question sociale »,
cette « aporie fondamentale sur laquelle une société expérimente l’énigme de sa cohésion et
tente de conjurer le risque de sa fracture » (Castel, 1995, p. 25). Le social comme mode
d’intervention spécifique de la société sur elle-même se décline en France selon deux
logiques, l’une assurantielle, l’autre assistantielle. Le travail social s’inscrit dans la seconde,
en participant, au nom de l’Etat Social, à la prise en charge de ceux dont la sécurité
économique et l’intégration ne sont assurées ni par le contrat salarial, ni par le statut de
citoyen ou encore par les réseaux de solidarité traditionnels. Le travail social est en cela
l’héritier d’une longue tradition philanthropique et charitable qui n’a rien de professionnelle à
l’origine. Paradoxalement, comme le relève Michel Autès (1999), les modes d’action
développés par les travailleurs sociaux pour répondre à des problématiques collectives
reposent largement sur un traitement individuel.

En reprenant ces différents éléments, le travail social peut être défini comme une forme
historiquement et socialement déterminée de travail de la société sur elle-même (Chauvière,
2004), passant par l’activité de professionnels plus ou moins qualifiés, qui mettent en œuvre
des savoir-faire particuliers dans le cadre d’un travail relationnel avec des individus en déficit
d’intégration. Notre travail portera sur deux des trois, voire quatre professions « historiques »
du travail social. Avec les animateurs et les conseillères en économie sociale et familiale, les
éducateurs spécialisés (ES) et les assistants de service social (ASS) forment en effet les
8professions centrales du secteur . Ils sont également ceux qui peuvent être les plus sensibles
aux évolutions qui touchent l’action sociale depuis les années 80. Qu’il s’agisse des
transformations des modes d’intervention publique au profit d’actions transversales et
territorialisées (Ion, 1990), de la décentralisation, des transformations de l’Etat Social ou de la

8
Parmi les 800.000 professionnels de cette catégorie (420.000 si l’on retire les assistantes maternelles), ils
représentent cependant une proportion très restreinte. Selon Emmanuel Woitrin (2000), les assistants de service
er
social représentent 38000 professionnels 1 janvier 1998. On compte 55000 éducateurs spécialisés à la même
date.
8 marchandisation des services publics (Chauvière, 2007), le travail social est fréquemment
utilisé comme révélateur d’évolutions plus générales. Il demeure également un moyen de
saisir les métamorphoses de la question sociale, qui s’est éloignée de la question ouvrière pour
se porter sur la désaffiliation de nouveaux « inutiles au monde » (Castel, 1995), ainsi que
l’évolution de ses modes de traitement qui font une part croissante à la gestion des désordres
que peut occasionner la fragilisation du lien social. D’une certaine façon, notre réflexion aura
ces différents éléments pour toile de fond, sans pour autant avoir l’ambition d’en révéler des
aspects encore inexplorés. Relevons simplement que ce secteur professionnel est largement
soumis aux transformations des modes d’action publique et des problématiques sociales que
rencontre la société dans son ensemble.

Le secret, quant à lui, est un objet protéiforme. Il représente d’un côté une technique
sociologique universelle (Simmel, 1908) qui ne prend pas sens dans l’avoir, mais dans l’agir.
L’important n’est pas tant de connaître un secret que de s’en servir, en le cachant à certains,
en le révélant à d’autres. Il est donc de nature à clôturer un groupe et à renforcer les liens
entre des individus. Il fait de la confiance l’élément constitutif des relations entretenues et
s’inscrit donc au cœur des réseaux relationnels. Le secret peut même être le support essentiel
de l’existence de certains groupes. D’un autre côté, la maîtrise de l’information représente
pour Michel Crozier et Erhard Friedberg (1977) une ressource fondamentale dans les
stratégies de pouvoir. Se procurer une information permet de réduire l’incertitude, la
dissimuler permet de laisser d’autres acteurs dans l’incertitude. Le secret peut donc revêtir un
caractère instrumental. Cependant, si le secret est souvent perçu sous sa dimension négative,
celle du mensonge, de la tromperie ou de la dissimulation, il possède également des
dimensions positives. Il représente pour Georg Simmel (1908), « une des plus grandes
conquêtes de l’humanité ». Les relations sociales, notamment les plus intimes, perdraient
nettement en saveur si les pensées des individus ne pouvaient rester privées. Les modes
d’interactions que connaissent les individus seraient d’ailleurs invalidés (Goffman, 1959).

Avec la démocratisation des sociétés, le secret a connu un double-mouvement. A mesure que
le secret des affaires publiques est devenu intolérable, le secret individuel s’est trouvé
renforcé et protégé par certaines dispositions. Le secret professionnel est un exemple des
garanties offertes aux individus, dans les sociétés modernes, contre l’arbitraire. Il est une
obligation légale faite à certains professionnels de ne pas révéler les informations dont ils
9 viennent à avoir connaissance dans l’exercice de leurs fonctions. Il est donc d’abord une
contrainte pour les professionnels, qui vise selon les interprétations à assurer la sauvegarde de
la vie privée des « clients » de certains services ou à garantir la confiance des individus à
l’égard de certains groupes professionnels jugés nécessaires au bon fonctionnement de la
société. Les assistants de service social y sont soumis, comme les médecins ou les avocats,
par profession. Les éducateurs spécialisés peuvent l’être de par leur mission. Mais il est
également, comme la discrétion professionnelle, un élément constitutif de la déontologie ou
de l’éthique de certaines professions. En ce sens, il peut représenter une preuve de leur statut
et de leur rôle dans la division du travail, mais aussi un élément de leur culture
professionnelle, conférant une dimension morale à l’activité. Par conséquent, le secret
professionnel peut également représenter un instrument de défense de certaines valeurs
(Lambert, 1985) propres à des acteurs collectifs. Les exceptions au secret professionnel
peuvent par conséquent, être lues par les acteurs concernés comme une atteinte à leur
profession.

Les différents éléments que nous avons avancés jusqu’ici nous invitent à porter plus
spécifiquement notre réflexion sur le fait professionnel, même si les éléments que nous avons
exposés plus haut concernant le développement des politiques sécuritaires ne nous semblent
pas à exclure de notre champ d’investigation. S’ils sont à prendre en compte cependant, c’est
au regard des caractéristiques des groupes professionnels étudiés et de leur rapport au secret.
Il va donc s’agir d’interroger dans ce travail les ressorts professionnels qui expliquent
l’hostilité des travailleurs sociaux au secret partagé avec les élus.

Les usages corporatistes du secret par les travailleurs sociaux ont été dénoncés de longue date,
notamment par les promoteurs de la prévention de la délinquance (Bonnemaison, 1982) et
notre travail apporterait peu d’éléments nouveaux s’il s’en tenait à cette stricte interprétation.
Le paradoxe central de la défense du secret professionnel réside dans la revendication par les
acteurs du maintien d’une contrainte qui pèse sur eux. Contrainte dont ils vont jusqu’à faire
une condition d’existence de leur activité. Cette défense témoigne par conséquent d’une
appropriation et d’une relecture du secret professionnel par les groupes concernés. Dès lors, la
question pertinente nous semble être celle-ci : En quoi l’opposition au secret partagé avec les
élus repose-t-elle sur une intériorisation, par les assistants de service social et les éducateurs
10

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