Fabien Guillot fabien fr ESO Caen

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Niveau: Supérieur, Doctorat, Bac+8
  1 Fabien Guillot ESO-Caen 6590 Les frontières : paysages marqués, espaces appropriés. Une lecture des pratiques sociales et des rapports sociaux Le but de cette contribution est de proposer une lecture des pratiques sociales et des rapports sociaux à partir des paysages frontaliers. Cette contribution s'appuie sur un travail de recherche rassemblé dans une thèse de géographie1. La vie à la frontière se caractérise par des pratiques différentes et inégales. Selon le contexte, mais aussi selon le statut social des individus et groupes sociaux, une même frontière n'a pas la même signification et ne donne pas lieu aux mêmes types de pratiques. À la multiplicité des acteurs qui constituent autant de « présences » qui vivent sur cet espace périphérique correspond une pluralité des pratiques sociales de cet espace. Ce sont autant de relations différentes qui se créent le long des frontières matérialisées par le vécu des populations et par des pratiques traduisant des processus d'appropriation de l'espace, des rapports de domination, de concurrence entre les différents acteurs en présence. Tout ceci donnant lieu à la transformation des frontières, à leur marquage et à leur aménagement qui concourent à la production d'un paysage frontalier. C'est par les dimensions spatiales et temporelles de cette production que sont matérialisés pratiques et rapports sociaux. Étudier les liens qui se construisent entre ces « présences sociales » et pratiques de l'espace constitue un des moyens de comprendre la production de l'espace frontalier.

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Publié le : mercredi 20 juin 2012
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Source : unicaen.fr
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1
Fabien Guillot
fabien.guillot@unicaen.fr
ESO-Caen 6590
Les frontières : paysages marqués, espaces appropriés.
Une lecture des pratiques sociales et des rapports sociaux
Le but de cette contribution est de proposer une lecture des pratiques sociales et des
rapports sociaux à partir des paysages frontaliers. Cette contribution s’appuie sur un travail de
recherche rassemblé dans une thèse de géographie
1
.
La vie à la frontière se caractérise par des pratiques différentes et inégales. Selon le
contexte, mais aussi selon le statut social des individus et groupes sociaux, une même
frontière n’a pas la même signification et ne donne pas lieu aux mêmes types de pratiques. À
la multiplicité des acteurs qui constituent autant de « présences » qui vivent sur cet espace
périphérique correspond une pluralité des pratiques sociales de cet espace. Ce sont autant de
relations différentes qui se créent le long des frontières matérialisées par le vécu des
populations et par des pratiques traduisant des processus d’appropriation de l’espace, des
rapports de domination, de concurrence entre les différents acteurs en présence. Tout ceci
donnant lieu à la transformation des frontières, à leur marquage et à leur aménagement qui
concourent à la production d’un paysage frontalier. C’est par les dimensions spatiales et
temporelles de cette production que sont matérialisés pratiques et rapports sociaux.
Étudier les liens qui se construisent entre ces « présences sociales » et pratiques de
l’espace constitue un des moyens de comprendre la production de l’espace frontalier. Deux
éléments permettent d’en prendre la mesure : l’étude des marquages de l’espace frontalier qui
matérialisent les présences de différents acteurs d’une part, et d’autre part, les marquages de
l’espace frontalier qui matérialisent des processus d’appropriation de l’espace et des pratiques
sociales.
Le marquage de l’espace apparaît comme suffisamment concret et matériel, mais
aussi signifiant pour traduire les rapports entre présences humaines et espace marqué.
Par l’analyse des marquages de l’espace frontalier, on envisage ainsi que l’espace
puisse « faire sens » et devienne en quelque sorte « langage » (Ostrowetsky S., 1994). Cette
approche n’est en soi pas nouvelle ; elle a déjà été expérimentée en d’autres contextes et
occasions par différents chercheurs
2
F
.
1
Guillot Fabien, 2009, Les asymétries frontalières. Essai de géographie sociale et politique sur les pratiques sociales et les
rapports sociaux. Les cas États-Unis / Mexique, Espagne / Maroc, Israël / Liban / Palestine. Université de Caen Basse-
Normandie, Eso-Caen 6590, 497 p.
2
Voir par exemple pour les travaux récents sur ce thème, Bulot Thierry, Veschambre Vincent (2005) :
Mots, traces et
marques. Dimensions spatiale et linguistique de la mémoire urbaine
, Paris, l’Harmattan, 246 p.
2
Ce qui intéresse dans le cas des frontières, c’est le lien que l’on peut faire entre
marquage de l’espace et présences sociales. Au cours des enquêtes de terrain menées au cours
de la thèse, plusieurs cas illustrent assez bien cette situation où la présence humaine se trouve
matérialisée non seulement par des corps, par des personnes, mais aussi et surtout lorsque le
lieu est un espace dangereux, mortel, par l’intermédiaire de marquages de différentes natures
au niveau de l’espace frontalier.
Plusieurs types de lieux sont à considérer, et cela, quels que soient les terrains
d’enquête. Bien évidemment, le dénominateur commun est la frontière. Que cela soit au
Proche-Orient, au Mexique ou sur les frontières sud de l’Europe, on retrouve un ensemble de
marquages qui font sens, qui traduisent non seulement des pratiques, mais qui matérialisent
des présences.
En premier lieu, il faut rappeler, même si cela paraît évident, que la frontière est un
marquage en elle-même. Elle se matérialise de différentes manières (bornes, grillages,
barbelés, mur…) avec plus ou moins de force et concentre autour d’elle, selon les cas, une
présence humaine plus ou moins évidente (douaniers, policiers, militaires…). Ce premier type
de marquage de l’espace matérialise et symbolise la présence de l’État, ou au moins d’une
autorité politico-administrative. Le marquage est à la fois géographique et politique, matériel
(spatial) et social.
La frontière entre Israël et le Liban illustre cela, au travers d’une marque matérielle
particulièrement forte, littéralement incrustée dans l’espace et visible dans le paysage. En de
multiples points, le long d’une ligne physique, matérielle, la frontière est une « balafre » qui
serpente sur les collines, entre les vallons parfois abrupts, sur les flancs et contreforts de
montagnes. Partout sur une profondeur plus ou moins importante selon les endroits, la
frontière est présente. Sa forme rappelle que la situation politique et militaire est tendue. La
frontière est visible dans le paysage. De chaque côté on veut qu’elle le soit. Pour les Libanais,
c’est une façon de matérialiser le retour de la souveraineté nationale sur ces espaces si
longtemps occupés par une force armée étrangère, et pour les Israéliens, c’est aussi un
message qu’on envoie à l’extérieur : la frontière est bien gardée, la plus infranchissable
possible. Les patrouilles de la FINUL, les points d’observation, les patrouilles des soldats
israéliens de l’autre côté, les chemins de ronde le long des fils de fer barbelés et des grillages,
ou encore les champs de mines sont autant d’éléments qui accompagnent cette frontière et qui
en renforcent encore la matérialité. À cela s’ajoutent la tension palpable et les craintes des
riverains qui ne s’attardent généralement pas à proximité de cette frontière. Au Liban, lorsque
la route longe cette ligne grillagée et surveillée, par exemple entre Naqoura et Rmaich, les
véhicules roulent à vive allure, « ici c’est dangereux, il ne faut pas s’arrêter ».
En second lieu, le marquage de la frontière, qui est de différentes natures (plus ou
moins « dur », matériel), est aussi en tant que tel le résultat de l’action de différentes
catégories d’usagers de la frontière, de riverains, tous acteurs de la frontière. Le marquage de
l’espace frontalier en lui-même représente un deuxième niveau de lecture des langages du
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marquage. La pluralité des marquages correspond ainsi à celle des acteurs. Est-on dans la
même situation lorsqu’on accole une inscription selon que l’on soit douanier, migrant ou
combattant ? La signification, le symbole est-il du même ordre lorsque l’on marque une
frontière après avoir été occupé pendant plus de vingt ans, comme dans le cas du sud du
Liban ? Quel lien y a-t-il entre un message laissé par un migrant pour marquer le fait qu’il est
passé à cet endroit, qu’il y a vécu quelque temps, et un slogan à portée politique inscrit par un
combattant du Hezbollah sur les murs d’un ancien point de passage vers Israël ? Dans les trois
cas, il s’agit d’un marquage, pour autant le sens et la portée de l’acte n’est en rien le même.
Les anciens lieux de passage
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entre le Liban et Israël
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ci-dessus sont des espaces
particulièrement évocateurs. S’y joue une sorte de « dialogue » entre anciens et nouveaux
occupants : la frontière à la fois matérialise les contours et constitue le support de
l’affrontement entre les forces militaires israéliennes (Tsahal) et les combattants du
Hezbollah. Le marquage de l’espace est en plusieurs autres lieux un enjeu important pour les
Libanais, mais aussi pour les Israéliens. Tous se placent sur des registres singuliers tout en
poursuivant des objectifs qui peuvent être considérés comme équivalents (politiquement,
militairement, symboliquement…), et usent de moyens différents, dont le dénominateur
commun est le marquage de l’espace frontalier et la matérialisation de la présence de l’autre,
de son identité, de ses valeurs et de sa force.
Des espaces sont « stratégiques » du point de vue du marquage et de l’affirmation de
sa présence. Tout un système d’inscriptions à portée politique a été ajouté suite au départ des
forces israéliennes de la zone. Le Hezbollah libanais, en tant qu’acteur incontournable de la
résistance à cette occupation, s’est employé à littéralement effacer l’ancienne présence de
l’« ennemi », à en gommer les traces de son passage et de son occupation. En ayant recours à
toute une série d’inscriptions, non seulement les miliciens du Hezbollah cherchent à se
réapproprier le lieu, mais aussi à en faire un espace où est sacralisée, commémorée, « la
victoire » contre un « occupant qui a pris la fuite ».
Ces éléments constituent quelques uns des points sur lesquels cette contribution se
propose d’apporter des éclairages à la fois empiriques et théoriques sur le paysage frontalier,
en constante transformation du fait des pratiques sociales et de l’évolution historique des
rapports sociaux.
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Aujourd’hui fermés depuis le retrait de l’armée israélienne et de l’ALS au sud Liban
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