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Niveau: Supérieur, Doctorat, Bac+8
Université de Strasbourg Faculté de Théologie Catholique La dimension sociale de l'eucharistie dans des communautés chrétiennes africaines à la lumière de l'enseignement de l'Eglise depuis le concile Vatican II : le cas du Cameroun Thèse de doctorat en théologie Présentée par Jules Marie BIALO Sous la direction du professeur Simon KNAEBEL 24 septembre 2010

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Publié le : mercredi 1 septembre 2010
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Source : scd-theses.u-strasbg.fr
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Université de Strasbourg Faculté de Théologie Catholique La dimension sociale de l’eucharistie dans des communautés chrétiennes africaines à la lumière de l’enseignement de l’Eglise depuis le concile Vatican II : le cas du Cameroun Thèse de doctorat en théologiePrésentée par Jules Marie BIALOSous la direction du professeur Simon KNAEBEL24 septembre 2010
Liste des sigles par ordre alphabétique A A = décret sur l’apostolat des laïcs «Apostolicam actuositatem» A G = décret sur l’activité missionnaire de l’Eglise «Ad Gentes» C D = décret sur la charge pastorale des évêques dans l’Eglise «Christus Dominus» D H = déclaration sur la liberté religieuse «Dignitatis humanae» D V = constitution dogmatique sur la Révélation divine «Dei Verbum» D Z = symboles et définitions de la foi catholique «Denzinger Enchiridion Symbolorum» G S = constitution pastorale sur l’Eglise dans le monde de ce temps «Gaudium et spes» L G = constitution dogmatique sur l’Eglise «Lumen Gentium» O E = décret sur les Eglises orientales catholiques «Orientalium Ecclesiarum» O T = décret sur la formation des prêtres «Optatam totius Ecclesiae renovationem» P C = décret sur la rénovation et l’adaptation de la vie religieuse «Perfectae caritatis» P G = Patrologie grecque P G M R = Présentation Générale du Missel Romain P L = Patrologie latine P O = décret sur le ministère et la vie des prêtres «Presbyterorum ordinis» S C = constitution sur la sainte liturgie «Sacrosanctum concilum» S C E A M= Symposium des Conférences Episcopales d’Afrique et de Madagascar U R = décret sur l’œcuménisme «Unitatis redintegratio»
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INTRODUCTION GENERALE Dieu offre à l’homme la grâce par les sacrements. Il nous semble intéressant d’étudier la sacramentalité comme une dimension constitutive de l’existence chrétienne. Un regard sur l’ordre sacramentel nécessite alors une prise en compte de la dimension anthropologique et ecclésiologique des sacrements qui font vivre une rencontre transformante avec le Christ ressuscité. Parmi les sept sacrements, l’eucharistie comporte en synthèse le cœur du mystère de l’Eglise. Elle occupe une place centrale dans la vie de l’Eglise. L’histoire de l’Alliance de Dieu avec les hommes en Jésus Christ est pleinement vécue dans l’eucharistie qui nous fait pénétrer jusqu’au cœur de la foi chrétienne. Si les sacrements trouvent leur fondement dans les paroles et les gestes de Jésus tout au long de son itinéraire terrestre, tous sont subordonnés à l’eucharistie comme à leur fin. Ce sacrement est si important que l’administration de presque tous les autres sacrements se consomme en lui comme le souligne saint Thomas d’Aquin: «On n‟en peut douter, le sacrement de l‟ordre a pour fin la consécration de l‟eucharistie; le sacrement de baptême a pour fin la réception de l‟eucharistie et la confirmation perfectionne le baptisé pour lui enlever le respect humain qui le ferait reculer devant un si grand sacrement. Puis, la pénitence et l‟extrême-onction préparent l‟homme à recevoir dignement le corps du Christ ; enfin le mariage rejoint ce sacrement au moins par son symbolisme, en tant qu‟il représente la conjonction du Christ et de 1 l‟Eglise dont l‟union est figurée par le sacrement de l‟eucharistie». Si la place centrale de l’eucharistie est établie dans l’Eglise, l’enracinement de la vie eucharistique chez les fidèles retient toute notre attention. Suffit-ilde célébrer quotidiennement l’eucharistie sans la vivre pour saisir en profondeur l’intérêt que l’Eglise accorde à ce précieux sacrement? Il semble judicieux d’acquérir une meilleure intelligence du mystère eucharistique. Des documents officiels du magistère aux travaux de différents auteurs, l’eucharistie fait l’objet de nombreuses études. L’attention particulière accordée à cet important trésor de l’Eglise depuis les origines du christianisme ne voue-t-elle pas toute tentative d’engager une étude sur l’eucharistie à une simple répétition, voire une lassitude? Il nous faut tout de même admettre qu’on ne peut manifestement comprendre l’eucharistie en ne partant que de l’un de ses aspects. 1 Thomas d’Aquin,Somme théologique. Les sacrements,III a, Q.65, art.3. 2
 Certains thèmes ont été largement débattus. Toutefois, nous avons l’impression que les soucis majeurs tournent surtout autour des questions cultuelles. L’eucharistie est-elle une pièce de musée exposée à la seule contemplation? L’eucharistie exprime le mouvement de Dieu vers l’homme et le mouvement par lequel l’homme yrépond. Il arrive qu’on reste fixé sur une vision catabatique sans mettre en exergue les implications sociales essentielles du mouvement anabatique. Le chemin vers Dieu passe par l’homme comme le souligne saint Jean (1 Jn 2, 4-11). La réponse que l’hommeélève vers Dieu ne saurait donc ignorer les besoins de la vie humaine. Le schème catabase / anabase s’ouvre ainsi constamment sur une horizontalité qui devrait aussi être expressive. Or, l’accent a souvent été mis essentiellement sur la relation verticalequi existe entre Dieu et la personne. Pourquoi n’étudierons-nous pas le sacrement de l’eucharistie comme révélateur du mystère de notre existence? Il convient de proposer aux fidèles du Christ d’incarner la vie eucharistique au quotidien. Tel est l’enjeude notre thèse qui ne voudrait pas rester au constat d’un abîme considérable entre l’enthousiasme des célébrations eucharistiques et le manque de visibilité de la vie eucharistique dans la vie quotidienne. Doit-on subir ce constat ou suggérer des pistes pour bâtir d’authentiques communautés eucharistiques en Afrique? S’agit-il d’une situation conjoncturelle ou remonte-t-elle à l’antiquité chrétienne? Nous envisageons un regard plus approfondi pouvant permettre de décrypter des facettes peu élucidées afind’examiner les fruits de l’eucharistie. Certes, notre projet n’est pas de prétendre faire le tour de la question mais de nous intéresser à une facette qui puisse davantage parler à notre époque en rejoignant l’aujourd’hui des hommes. D’où l’option de vouloir scruter la dimension sociale de l’eucharistie qui peut remonter à un engagement extra liturgique. Il est habituel de retenir la célébration eucharistique comme premier lieu théologique d’une réflexion sur l’eucharistie. Nous devons reconnaître que cette option conduit à identifier ou tout au moins à lier toute réflexion concernant l’eucharistie à la liturgie du divin sacrement. Seulement, peut-on figer l’eucharistie, sacrement par excellence, dans une célébration? N’est-il pas réducteur de la limiter à la seule action liturgique ? Dans ce rapport entre l’eucharistie et l’engagement dans la vie quotidienne, nous voulons modestement circonscrire notre recherche à l’éclairage apporté par le concile Vatican II. Que pouvons-nous retenir du concile sur la dimension sociale de l’eucharistie? En entrant en dialogue avec le monde, le concile n’a-t-il pas voulu proposer un enseignement proche de la vie des hommes de notre époque ? Cinquante ans après la convocation du concile Vatican II, il n’est pas évidentque ce concile soit pour tous une boussole fiable pour aujourd’hui. S’agit-il d’un événement du passé qu’on entend commémorer, d’une relique à vénérer à l’abri des questionnements actuels ou d’une source vive dans laquelle
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nous pouvons puiser des enseignements nouveaux au moment où s’affrontent deux herméneutiques du concile? Le débat entre une “herméneutique de discontinuité” et une “herméneutique de continuité” ne laisse pas entrevoir une pleine sérénité pour notre étude désirant s’appuyer sur le concile Vatican II. A l’heure de la réception de ce concile, nous voulons nous intéresser au texte même du concile. Or, le thème de l’eucharistie ne semblait pas prioritaire au concile Vatican II. Le concile n’a d’ailleurs pas proposé un traité de théologie dogmatique sur l’eucharistie comme l’avait fait le concile de Trente qui y consacra trois sessions. Est-il alors conséquent d’engager une recherche sur l’eucharistie dans les textes du concile Vatican II? L’absence d’un document spécifique ne signifie pasl’inexistence du thème de l’eucharistie dans la réflexion du concile Vatican II. Ce concile a suscité une restauration générale de la liturgie et dégagé une vision de l’eucharistie qui mériterait de retenir notre attention.  De la première constitution,Sacrosanctum concilium,promulguée le 4 décembre 1963 à la dernière,Gaudium et spes,promulguée le 7 décembre 1965, le concile Vatican II a insisté sur l’eucharistie. Certains ont retenu de ce concile des modifications rituelles pour la célébration de la messe. Or, la constitution centraleLumen gentiumaffirme que «l‟eucharistie est source et sommet de 2 toute la vie chrétienne». Est-ce un simple slogan creux et stérile ou une clé pour l’interprétation de l’ensemble de l’œuvre eucharistique du concile Vatican II ? A-t-on déjà tiré les conséquences de la pertinence et de la richesse de cette affirmation fondamentale? L’eucharistie n’engage-t-elle pas à l’action? Si la finalité ultime de l’eucharistie est le service de l’homme, le chrétien peut-il incarner le projet eucharistique au quotidien, en dehors de l’église? Dès lors, l’eucharistie ne devrait-elle pas exercer une certaine influence sur l’engagement social des chrétiens dans la vie séculière ? Le passage de la messe à la mission ouverte à tout homme justifie notre intérêt à scruter la dimension sociale de l’eucharistie.Cette dimension de l’eucharistie est-elle essentielle ou au contraire constitue-t-elle un ajout secondaire ? Est-il conséquent de communier au corps du Christ tout en restant indifférent aux souffrances des membres du corps du Christ? Il convient de souligner que l’engagement du chrétien est inscrit dans la nature même du sacrement de l’eucharistie célébré en mémoire du Christ. Cependant, la communion étant reçue individuellement, peut-on sérieusement parler de dimension sociale de l’eucharistie? Ne s’agirait-il pas de s’intéresser aux différentes catégories des personnes qui vont à la messe, à ceux qui communient ou pas au corps du Christ ? La vie eucharistique ne se réduit pas à la consommation des hosties tout comme la vie chrétienne ne se limite pas à la 2  L G 11.  4
célébration de la messe. L’eucharistie apporte ses biens non seulement à ceux qui reçoivent le corps du Christ et sont envoyés au monde mais aussi à tous les hommes. Ne vaudrait-il pas la peine de chercher dans l’enseignement social de l’Eglise la place accordée à la vie eucharistique? La tentative de vouloir tout faire dériver de l’eucharistie qui n’est pas l’unique activité de l’Eglise peut s’avérer infructueuse. Le point dedépart de notre recherche est donc la signification même de l’eucharistie. Nous voulons, à travers la dimension sociale, retrouver une vision beaucoup plus dynamique de l’eucharistie en liant la célébration liturgique à la vie quotidienne, le culte à l’existence et souligner ainsi la réalité eucharistique de la vie chrétienne. Nous estimons que pour une vie eucharistique authentique, l’engagement actif que devrait assumer chaque membre de l’Eglise mériterait d’être encouragé et mis en évidence d’autant plusque la liturgie eucharistique s’accomplit en public.Le culte chrétien ne s’enferme pas dans les murs du temple construit de pierres. Le culte débouche sur la vie concrète en tant que lieu où se vérifie l’exercice de la charité. Il nous faut sortir du sanctuaire pour accomplir les préceptes du Seigneur sur l’autel du monde. Le moment n’est-il pas venu d’appeler fortement à la réception de la dimension sociale de l’eucharistie? La dimension sociale englobe de multiples champs de la vie en société. Il s’agit de réaffirmer que «le catholicisme est essentiellement social. Social, au sens le plus profond du terme : non pas seulement par ses applications dans le domaine des institutions naturelles, mais d‟abord en lui-même, en son centre le plus 3 mystérieux, dans l‟essence de sa dogmatique». On pourrait certes envisager la dimension sociale de tous les sacrements mais l’excellence de l’eucharistie peut nourrir notre réflexion théologique sur la dimension sociale de l’eucharistie dans l’enseignement du concileVatican II. Le champ d’application de notre étude est l’Afrique. Que peut apporter la dimension sociale de l’eucharistie aux communautés chrétiennes africaines? Loin de vouloir exhumer un passé, notre hypothèse est que l’ouverture à tout homme qu’offre la dimension sociale peut nous permettre d’interroger la signification même de l’eucharistie non comme une spiritualité d’évasion mais comme pouvant donner une impulsion significative dans un monde qui a faim. Notre regard sur le Cameroun, cette Afrique en miniature, voudrait donc questionner, au cœur de la situation présente, la vie eucharistique dans l’Afrique post conciliaire. L’écart entre la célébration de l’eucharistie et l’engagement qui devrait en découler donne à penser que, soit la dimension sociale n’est pas reçue, soit elle n’est pas intensément enseignée aux fidèles de notre temps. D’où notre interrogation: l’eucharistie est-elle source et sommet de la vie de nos peuples baptisés? Un Africain baptisé est un chrétien qui n’en reste pas moins Africain. Que pouvons-nous retenir de ses ressources culturelles ? De ce 3  H. DELUBAC,Catholicisme. Les aspects sociaux du dogme, Paris, Cerf, Foi vivante 13, 1965, p. 9.  5
questionnement émerge un besoin de voir revigorer le lien existentiel entre la célébration des eucharisties vivantes et la vie quotidienne des chrétiens avec leurs joies et leurs peines. Les ouvertures apportées par le concile ont-elles été reçues ? Pour tenter de répondre à ces questions, notre travail se développe en trois parties. Chaque fois, nous commencerons par présenter les enjeux de la problématique mise en discussion et nous tirerons progressivement les conséquences que nos analyses suggèrent. Dans une première partie, nous scruterons l’eucharistie au cœur de l’Eglise et de la vie sociale et tout particulièrement le tournant qui s’est produit au concile Vatican II. Une tension semble se manifester entre une vision exprimée dansSacrosanctum conciliumet des aspirations nouvelles dont Gaudium et spess’est fait l’écho. La position centrale deLumen gentiumn’engage-t-elle pas un élargissement de ce que devrait être la vie eucharistique ? L’eucharistie a-t-elle simplement une dimension cultuelle et tout au plus communautaire? Si le concile Vatican II n’est pas un commencement absolu, son souci d’entrer en dialogue avec le monde a dû ouvrir des perspectives à la dimension sociale de l’eucharistie avec la recherche d’une participation active des fidèles. Cette participation active se limite-t-elle à l’assemblée réunie? Le retour aux sources que sont l’Ecriture et les Pères de l’Eglise n’a-t-il pas été déterminant pour un renouveau de l’enseignement de l’eucharistie à Vatican II? Le concile semble nous inviter à retrouver la nature même de l’eucharistie qui déborde largement la seule célébration liturgique et s’ouvre à un engagement social. En nous appuyant sur les textes du concile, avec l’éclairage des textes de base dont les Pères conciliaires se sont servis, nous essayerons de mettre en lumière la place qui aura été celle de la dimension sociale de l’eucharistie dans la réflexion du concile Vatican II.  Dans une deuxième partie, nous porterons notre attention sur la réception de l’enseignement conciliaire pour susciter davantage une vie eucharistique. Dans les efforts de mise en application du concile, nous nous proposons d’interroger la prise en compte par le magistère desouvertures conciliaires sur la dimension sociale de l’eucharistie. Nous le ferons en mettant en exergue l’apport des pontificats successifs de Paul VI, Jean-Paul II et Benoît XVI, non sans mettre chaque fois en relief ce qu’a été leur rapport à l’Eglise enAfrique. Ont-ils contribué à mieux faire vivre l’eucharistie comme source et sommet de la vie chrétienne? La vie eucharistique n’incite-t-elle pas à l’engagement aux côtés des pauvres? L’articulation de la messe et de la mission retiendra notre attention. L’enseignement du concile, magistère suprême, a donné naissance à un fleuve sinueux. Dans une troisième partie, nous examinerons les fruits de l’enseignement eucharistique du concile Vatican II pour l’Eglise en Afrique. L’eucharistie
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source et sommet de la vie chrétienne ne devrait-elle pas se décliner en termes de projet de solidarité et d’attention spéciale aux problèmes des peuples? Nous pensons que les difficultés des communautés chrétiennes en Afriqueexigent des fidèles un engagement social sans faille pour vivre de l’eucharistie. Les communautés chrétiennes bénéficient-elles alors d’une catéchèse mystagogique adaptée et compréhensible ? Ne serait-il pas utile de renouveler l’enseignement sur la vie eucharistique au-delà des célébrations liturgiques? Le besoin d’un enracinement de la vie eucharistique semble urgent. Ne faudrait-il pas situer l’eucharistie au terme de l’évangélisation? Nous voulons proposer un nouveau regard sur la réalité eucharistique qui pourrait être celui des fidèles en Afrique aujourd’hui.
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PREMIÈRE PARTIE Un grand tournant de Vatican II: l’eucharistie au cœur de l’Église et de la vie sociale
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Le concile Vatican II marque actuellement et incontestablement la vie de l’Eglise catholique. Depuis sa clôture, il est source d’innombrables prises de position. Tous les papes ont exprimé leur adhésion à son enseignement et les documents du magistère romain encouragent son application. Des anniversaires de ce concile ont été diversement célébrés. Gilles Routhier souligne que «plus de vingt cinq ans après sa clôture, Vatican II demeure une référence commune dans l‟Eglise catholique. Même ses opposants, notamment ceux qui ont évolué vers des positions schismatiques, se situent par rapport à ce point autour duquel évoluent des discussions et les polémiques… Théologiens, pasteurs et fidèles, aussi bien ceux que l‟on range trop facilement au nombre des progressistes ou des traditionalistes, 1 tous se référent au concile». On parle même communément du “concile”pour le désigner comme s’il n’y en avait qu’un. Le visage de l’Eglise catholique en a été profondément modifié. Mais, peut-on en dire autant des questionnements qui ont suscité ce concile ? Plus encore, entre le concile et sa réception, a-t-on nécessairement conscience des évolutions apportées par le XXIe concile œcuménique? Si Vatican II a rompu avec une manière déductive de faire de la théologie, ses transformations en matière de liturgie nous paraissent éclatantes. L’exemple de l’eucharistie est très significatif. Il a même été dit que «la liturgie eucharistique 2 a connu laréforme la plus radicale du millénaire». Ce concile pastoral n’a-t-il donc pas ouvert une large voie à la dimension sociale de l’eucharistie? Il peut cependant paraître curieux de parler de la dimension sociale de l’eucharistie pour ceux qui entendent limiter ce sacrement au temps de sa célébration. Trop souvent réduite à son aspect sacramentel, l’eucharistie ne paraît pas tout d’abord présenter un caractère bien social. On vasa messe et à chacun mange sa communion, mieux une hostie consacrée. La piété eucharistique, loin de souligner la vaste collaboration avec le Christ et les membres du corps mystique, donne souvent l’impression d’un acte individuel, personnel, pour ne pasdire égoïste. L’eucharistie peut être perçue comme une dévotion privée. «En participant à l‟eucharistie, on peut ne pas savoir ce que l‟on fait, c‟est-à-dire croire qu‟il s‟agit uniquement d‟une dévotion à Dieu, d‟un exercice religieux, d‟un acte vertueux répondant à une obligation morale. 1  G. ROUTHIER,La réception d‟un concile, Paris, Cerf, Cogitatio Fidei 174, 1993, p. 7. 2  L. LEMMENS, «Sens, forme et fruits de la réforme de l’eucharistie à Vatican II»,Cahiers de la Revuethéologique de Louvain36, 2004, p. 107.  9
C‟est, de bonne foi, boire inconsidérément le Sang du Christ sans savoir ce qu‟est la Pâque et les conséquences qu‟elle comporte vis-à-vis des autres hommes, membres du Christ, comme vis-à-vis du Christ lui-3 même». Convient-il de ne relever que l’aspect spirituel de l’eucharistie sachant que les sacrements, y compris l’eucharistie, ne sont pas des signes pour les seules âmes mais pour les hommes? La dimension sociale de l’eucharistie peut-elle être accessoire ou alors essentielle ? Notre mise en question conduit à interroger l’impact de l’eucharistie sur la vie des chrétiens. Il s’agit de nous demander si l’eucharistie trouve sa place au cœur de notre vie ou seulement à un moment donné de notre existence. Le Christ est-il celui qui partage notre repas et même notre vie ? Pouvons-nous envisager une intelligence véritable de l’eucharistie comme une profession de foi en notre solidarité dans le Christ? C’est alors que l’enseignement du concile vient élargir notre compréhension de l’eucharistie en liant le culte et l’existence fraternelle, en offrant une perception claire de l’engagement chrétien que réclame et signifie la participation à l’eucharistie. Les Pères du concile ont eu à cœur d’inciter les fidèles à une participation à la célébration eucharistique. Le concile Vatican II recommande de ne pas assister passivement à la liturgie mais d’affirmer sa collaboration à travers une participation pleine, consciente et 4 active. Toutefois, s’il manque la charité pour former une communauté fraternelle, cette participation durant le culte rendu à Dieu restera uniquement un beau spectacle, une belle cérémonie. Or l’eucharistie ne saurait être confondue avec une banale cérémonie ? «Si la participation à l‟eucharistie ne s‟accompagne pas d‟un engagement dans la charité, c‟est une comédie que nous 5 jouons». Notre attention est sollicitée par le lien entre eucharistie et engagement social. L’essentiel de la participation à l’eucharistie semble résider dans un engagement de charité plus active à l’égard de tous les hommes. Convient-il alors de s’enfermer dans la célébration des rites ou de s’intéresser fondamentalement à l’engagement eucharistique dans toute la vie? Plus que de simples modifications rituelles, le concile Vatican II qui vient placer l’eucharistie au cœur de sa conception de l’Eglise, en fait la source, le centre et 6 le sommet de notre vie. Or, la substance même de la vie chrétienne n’est-elle pas l’amour? L’articulation de l’amour de Dieu et de l’amour du prochain ne peut-il pas trouver un fondement au cœur même de l’eucharistie? Notre nature
3  A. CRUIZIAT, « Quelques aspects sociaux du mystère eucharistique »,La Maison-Dieu24, 1950, p. 118. 4  S C 14. 5  V. VERGRIETE, « Eucharistie et engagement »,La Maison-Dieu24, 1950, p. 17. 6  S C 10.  10
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