UNIVERSITE MARC BLOCH STRASBOURG II FACULTE DE THEOLOGIE PROTESTANTE Thèse soutenue le mai par Jean KOULAGNA En vue de l'obtention du grade de docteur en théologie protestante Sous la direction de Jan JOOSTEN Université Marc Bloch Strasbourg JURY André LEMAIRE École Pratique des Hautes Études Paris Alfred MARX Université Marc Bloch Strasbourg Pablo Antonio TORIJANO Universidad Complutense Madrid

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Niveau: Supérieur, Doctorat, Bac+8
UNIVERSITE MARC BLOCH – STRASBOURG II ------------------------------ FACULTE DE THEOLOGIE PROTESTANTE Thèse soutenue le 29 mai 2007 par Jean KOULAGNA En vue de l'obtention du grade de docteur en théologie protestante Sous la direction de Jan JOOSTEN, Université Marc Bloch, Strasbourg JURY : André LEMAIRE, École Pratique des Hautes Études, Paris Alfred MARX, Université Marc Bloch, Strasbourg Pablo Antonio TORIJANO, Universidad Complutense, Madrid 2006-2007 LECTURE ET RELECTURES DE LA FIGURE DE SALOMON DE L'HISTOIRE DEUTERONOMISTE A FLAVIUS JOSEPHE Problèmes textuels et enjeux historiographiques

  • relation directe

  • relecture

  • histoire littéraire

  • intérieur des traditions judéo

  • histoire de salomon

  • relectures successives des traditions provenant des archives lointaines de l'époque monarchique


Publié le : mardi 1 mai 2007
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Source : scd-theses.u-strasbg.fr
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LECTURE ET RELECTURES DE LA FIGURE DESALOMON DE LHISTOIRE DEUTERONOMISTE AFLAVIUSJOSEPHEProblèmes textuels et enjeux historiographiques
Thèse soutenue le 29 mai 2007 par Jean KOULAGNAEn vue de l’obtention du grade de docteur en théologie protestante Sous la direction de Jan JOOSTEN, Université Marc Bloch, Strasbourg JURY: André LEMAIRE, École Pratique des Hautes Études, Paris Alfred MARX, Université Marc Bloch, Strasbourg Pablo Antonio TORIJANO, Universidad Complutense, Madrid 2006-2007
Introduction générale
Les textes de l’Ancien Testament (désormais abrégé AT) tels que nous les avons aujourd’hui sont souvent le résultat d’un processus plus ou moins long de transforma-tions de toutes sortes. Ces transformations sont d’ordre rédactionnel, textuel, théolo-gique, idéologique, linguistique. Elles peuvent être intentionnelles ou accidentelles. Dans le premier cas, elles résultent des processus de réception et d’actualisation, de « lectures et relectures » intrabibliques d’une époque à une autre ou du fait du passage d’une langue à une autre en ce qui concerne les versions, notamment les versions grecques qui retiendront particulièrement notre attention dans ce travail. Tous ces changements donnent aux textes ce qu’on peut appeler une « vie ».
Intérêt de notre étude et revue sommaire de la littérature
L’étude de cette « vie » des textes nous semble d’une importance capitale pour saisir les différents moments et les contextes historiques dans lesquels ils ont été lus et reçus au cours des siècles et au rythme des situations socioreligieuses, culturelles et politiques spécifiques. En ce sens, ces textes sont porteurs d’une parole en contexte et témoignent des spécificités existentielles et des conditions et modes de pensée de ceux qui les ont reçus et retransmis successivement jusqu’à leurs formes finales ou à ce qui en tient lieu, c.-à-d. celles sous lesquelles ils nous sont parvenus. Dans l’AT, l’histoire de Salomon constitue un exemple parfait de ce mouvement du texte.
Cet exemple est d’autant plus intéressant que le récit de 1 R 1-11 est repris dans 1 Ch 28:1-2 Ch 9:31 avec d’importantes modifications, tandis que les versions grecques en 3 Rg 1-11 présentent d’autres spécificités dues à divers facteurs et qu’enfin Flavius Josèphe le reprend à l’époque romaine avec les données et les sollicitations propres à son époque. De 1 R à Josèphe, on aura l’impression, par moments, d’avoir affaire à des histoires différentes.
Plusieurs travaux ont abordé les rapports entre le Texte Massorétique (TM) et la Septante (LXX) de l’histoire salomonique dans 1 R. On peut citer à cet effet, parmi les plus importants, les articles de J.W. Wevers dans les années d’après-guerre (1945-1950), ceux D.W. Gooding dans la revueVetus Testamentumentre 1965 et 1971 et, au e cours des deux dernières décennies du 20 s., la thèse de J. Trebolle Barrera (Salomón y Jeroboan: Historia de la recensión y redacción de I Reyes 2-12, 14) publiée en 1980 et celles de V. Peterca (L’imagine di Salomone nella Bibbia ebraica et greca) présentée en 1981 et de D. Duval (Salomon sage ou habile dans le texte massorétique et dans la Septante [1 R 2, 12-11, 43 et 3 Rg 2, 12-11, 43]) présentée en 1990 mais non publiées.
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Plus récemment, il y a l’article de F.H. Polak (« The Septuagint Account of Solomon’s Reign: Revision and Ancient Recension », 2001), l’ouvrage de P.S.F. van Keulen (Two Versions of the Solomon Narrative: An Inquiry into the Relationship Between MT 1 Kgs. 2-11 and LXX 3 Reg. 2-11) en 2005 et surtout les travaux d’A. Schenker ces dernières années. Ces travaux s’intéressent avant tout à une approche diachronique, en particulier aux questions textuelles et secondairement à leurs conséquences théologiques ou idéologiques.
Nous avons aussi des travaux sur lesAntiquités juivesabrégerons (nous désormaisAntiquitéset dans les référencesAJ) de Josèphe, qui abordent la manière dont l’historien reconstruit les personnages bibliques (cf. par ex. les travaux de C.T. Begg, L.H. Feldman et E. Nodet) et touchent dans la foulée la question de Salomon. Chez Begg et Feldman, l’orientation globale est celle d’une transformation hellénisante des 1 personnages et chez Nodet , il s’agit surtout d’examiner la réception et l’utilisation des récits bibliques par Josèphe.
Hormis les travaux d’introduction générale qui examinent les rapports entre les livres des Rois et des Chroniques et qui abordent l’histoire de Salomon seulement en passant, très peu d’attention a été accordée, nous semble-t-il, aux rapports spécifiques entre les récits salomoniques des deux traditions historiographiques. Nous n’avons trouvé que l’article de Z. Talshir (« The Reign of Solomon in the Making: Pseudo-Connections Between 3 Kingdoms and Chronicles », 1999) qui aborde les rapports entre 1-2 Ch et 3 Rg et touche indirectement 1 R.
Mentionnons enfin quelques études structurales : les articles de B. Porten (« The Structure and Theme of the Solomon Narrative [1 Kings 3-11] », 1967), de K.I. Parker (« Repetition as a Structuring Device in 1 Kings 1-11 », 1988), de M. Brettler (« The Structure of 1 Kings 1-11 », 1991), d’A. Frisch (« Structure and Its Significance: The Narrative of Solomon’s Reign [1 Kings 1-12:24] », 1991), d’E.G. Newing (« Rhetorical art of the Deuteronomist: Lampooning Solomon in First Kings », 1994), de P. Särkiö, (« Die Struktur der Salomogeschichte [1 Kön 1-11] und die Stellung der Weisheit in ihr », 1996), et l’ouvrage de J.J. Kang (The Persuasive Portrayal of Solomon in 1 Kings 1-11, 2003). Ces études s’intéressent particulièrement à une lecture de type synchronique.
Mais nous n’en avons pas trouvé qui proposent une lecture transversale et synoptique qui englobe et met en dialogue les divers récits salomoniques de 1 R aux Antiquitéspassant par 1-2 Ch, la Septante majoritaire (LXX) et le texte antiochien en 1  Il s’agit notamment des introductions aux différents volumes de son édition française en cours desAntiquités, en particulier les volumes consacrés aux livres 6 à 9.
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2 (£) de 1 R (3 Rg). C’est cette lecture transversale et synoptique que nous nous proposons d’esquisser dans cette thèse. Nous n’aborderons pas ici la Septante des Chroniques parce qu’elle correspond d’assez près à son modèle hébreu reflété dans le TM. Elle constitue à cet effet avec lui un seul et même témoin. Par contre, entre 1 R et 1-2 Ch, 1 R et 3 Rg ou entre les traditions bibliques (1 R, 3 Rg et 1-2 Ch) et le texte des Antiquités, il y a parfois des écarts importants qui méritent une attention particulière.
Problématique et but de l’étude
La question centrale qui guidera notre réflexion est celle de savoir comment et pourquoi le récit de Salomon, d’une tradition historiographique à une autre, notamment du récit deutéronomiste (nous abrégerons souvent « dtr ») à celui de Josèphe, a été transformé et son personnage métamorphosé au point de donner parfois l’impression d’une profonde incohérence et même de contradictions entre les différentes traditions. 3 D’où l’intitulé : «relecturesLecture et de la figure de Salomon de l’histoire deutéronomiste à Flavius Josèphe : problèmes textuels et enjeux historiographiques».
Cette question part du postulat selon lequel cette transformation est la dynamique qui anime les lectures et relectures successives des traditions provenant des archives lointaines de l’époque monarchique et enrichies par une légende qui, à l’époque de la composition de 1 R, a pu connaître une forme écrite à l’instar du « Livre des actes de Salomon » ouSefer divré Šlomoh(1 R 11:41) ; cette transformation répond en outre à des exigences herméneutiques et socioreligieuses spécifiques qu’il faudrait élucider à partir de chacun des textes en étude. Ce postulat lui-même repose sur le constat des divergences importantes que présentent entre elles les diverses historiographies dès une première lecture.
Au terme de cette étude, nous espérons pouvoir, d’une part, comprendre les mécanismes textuels et littéraires qui ont abouti à des récits relativement différents d’une même histoire et saisir, d’autre part, les conséquences biographiques, théo-logiques et idéologiques spécifiques éventuelles sur l’image du personnage et son accueil attendu des lecteurs implicites respectifs. Il s’agit en d’autres termes, pour ce deuxième volet, de voir comment les différents narrateurs ont voulu que leurs lecteurs respectifs reçoivent ce pan de l’histoire de la monarchie et perçoivent le personnage de
2 Excepté le survol de C.T. Begg : « Solomon’s Apostasy (1 Kgs. 11,1-13) According to Josephus » en 1997. 3 Dans cette formulation, « lectures » (au pluriel) serait plus approprié et renverrait aux premières mises en écrit de la légende et des traditions salomoniennes, notamment dans les différentes rédactions deutéronomistes pré et postexiliques. Mais nous nous en tiendrons uniquement au texte dans sa rédaction finale telle qu’elle nous apparaît aujourd’hui dans le TM, d’où l’emploi du singulier « lecture », et en parlant de l’histoire (ou l’historien) deutéronomiste (HD), nous nous référons à ce texte final à partir duquel commencent les problèmes d’ordre textuel. Les textes de 1-2 Ch, de 3 Rg (LXX et £) et desAntiquitéssont par conséquent considérés comme des « relectures ».
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Salomon en tant qu’il incarne une étape essentielle de cette histoire. Ce double but impliquera donc aussi une approche à double volet : critique textuelle et critique narrative.
Orientations méthodologiques et limites
Ainsi conçu, notre travail s’appuiera principalement sur une articulation interactive de deux pôles : la diachronie et la synchronie. Les deux pôles, loin d’être traités en termes d’opposition ou de tension comme c’est habituellement le cas, seront mis constamment en dialogue.
La dimension diachronique touche globalement à l’histoire du texte, tant au niveau des divergences textuelles qu’à celui de l’évolution du récit salomonique d’une tradition textuelle à une autre. En d’autres termes, elle se réfère à l’histoire du texte en tant que matériau et à celle du récit en tant que construction littéraire. La critique textuelle y occupe donc une place privilégiée, surtout dans la comparaison entre le texte de 1 R et celui de 3 Rg d’une part et, d’autre part, entre ces deux textes et celui de Josèphe dans lesAntiquités, mais aussi les rapports entre 1 R et 1-2 Ch. Il s’agit de chercher à comprendre, à partir d’un certain nombre d’exemples, les variantes textuelles, d’explorer les dépendances éventuelles d’un texte par rapport à un ou plusieurs autres et d’établir, dans la mesure du possible, une sorte de chaîne ou d’arbre généalogique entre eux.
Et au-delà des problèmes strictement textuels, il sera question de voir comment l’histoire de Salomon évolue en tant que récit et comment le personnage construit par les traditions prédeutéronomistes et deutéronomiste préexilique est déconstruit par la rédaction dtr exilique en 1 R, puis reconstruit de manières différentes par les auteurs de 1-2 Ch, du texte représenté par 3 Rg et Josèphe. Sous cet angle, l’étude relève de l’histoire littéraire qui « est la discipline qui étudie l’évolution de la littérature à la lumière des courants littéraires et des relations entre littérature et histoire » et examine comment les œuvres littéraires s’inscrivent dans l’histoire culturelle de leur temps ou de 4 leur siècle. Nous nous efforcerons ainsi de resituer chacun des récits salomoniques mis 5 à l’étude dans le contexte qui l’a vu naître et l’a sans doute déterminé.
Cette évolution n’est perceptible, paradoxalement, qu’à partir d’une analyse synchronique de chacun de ces récits. Chaque texte sera en effet considéré, dans ce sens, comme un projet narratif autonome qui obéit à l’organisation structurale voulue 4 Wikipédia, http://fr.wikipedia.org/wiki/Histoire_litt%C3%A9raire. 5  Seulement, ce projet n’entend pas déboucher sur une littérature comparée qui le mettrait en relation directe avec d’autres œuvres littéraires de son époque, ce qui ne serait pas inintéressant, mais qui demanderait tout un projet à part. Aussi resterons-nous à l’intérieur des traditions judéo-bibliques.
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par son auteur, à ses choix lexicaux et littéraires et répond à ses objectifs historio-graphiques et théologiques propres. Raison pour laquelle diachronie et synchronie interagiront et resteront inextricablement liées dans ce travail.
Ce dialogue entre synchronie et diachronie implique un autre dialogue qui met en conversation les différents textes mis en étude. D’où la nécessaire intertextualité. Cette lecture intertextuelle nous amènera occasionnellement à lire les textes en relation avec d’autres (qui ne racontent pourtant pas directement Salomon) qui sont susceptibles de les éclairer. Ce sera, par exemple, le cas avec l’histoire de Mephibošet et de la soi-disant histoire de la transition en 2 S 9-20 (cf. chapitre 1/II,1) et de 1 Ch 22 (cf. chapitre 2/III).
Ainsi orienté, ce travail abordera souvent en passant des problèmes complexes qui, à eux seuls, auraient pu constituer le sujet de notre thèse, par exemple la question des sources de l’histoire salomonique et les problèmes spécifiquement liés à la Septante. Mais c’est aussi un des objectifs de ce projet que d’embrasser et de comprendre une assez large palette de problèmes d’histoire du texte. Il s’agit pour nous avant tout de faire le tour de ces problèmes, d’en maîtriser la complexité, les pistes proposées jusqu’ici pour essayer de les résoudre, les doutes qu’ils soulèvent, les possibilités qu’ils offrent ou sont susceptibles d’offrir pour la recherche biblique.
En conséquence, nous serons amené à aborder un grand nombre d’éléments, et il sera difficile, voire impossible, d’être exhaustif. Ainsi, certaines questions textuelles soulevées ne trouveront sans doute pas de réponses, à l’instar de la nature et de l’identité de laVorlage3 Rg et de celle du texte de Josèphe. Si l’étude avait été faite par de exemple sur le texte de la Septante, nous aurions certainement pu aborder plus de détails et espérer l’exhaustivité. Mais en même temps nous aurions certainement repris, d’une autre façon peut-être, les travaux déjà réalisés par Barrera Trebolle, Duval, Schenker ou van Keulen sans être tout à fait sûr d’en dire plus.
Par ailleurs, nous n’aborderons pas, dans cette thèse, l’histoire complexe de la composition et des rédactions deutéronomistes, car alors il faudrait le faire également pour le texte des Chroniques et de Josèphe. Cette question encore controversée de ces rédactions oppose l’école américaine (avec F.M. Cross et ses disciples) qui soutient la thèse d’une double rédaction dont l’une serait josianique et l’autre exilique et l’école allemande (avec R. Smend et les siens) qui privilégie celle de couches exiliques
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successives (voir à ce sujet la synthèse d’E. Eynikel,The Reform of King Josiah and the 6 Composition of the Deuteronomistic History, 1996, pp. 12-14).
Mais la discussion à ce sujet, qui constitue pourtant un pan intéressant de l’histoire du texte, ne nous semble pas d’une importance capitale pour notre propos, notre préoccupation portant en priorité sur les relations qu’entretiennent les textes dans la forme sous laquelle ils nous sont parvenus, c.-à-d., en ce qui concerne 1 R, celle que 7 le rédacteur exilique lui a donnée et dont le TM est, dans une large mesure, le témoin. De cet aspect de l’histoire textuelle nous ne retiendrons que les questions qui touchent aux sources. Les problèmes rédactionnels, dont les éléments sont plus difficiles à manipuler, demanderaient un projet entier pour chacun des textes étudiés ici.
Sera également écartée la problématique de l’historicité des faits racontés par les textes, par exemple l’existence de Salomon et de son royaume ou la datation des constructions qui lui sont attribuées par les auteurs bibliques. Cette question, qui est actuellement à la mode depuis la publication par I. Finkelstein et N.A. Silbermann deLa 8 Bible dévoilée(2002 ), qui bénéficie d’un effet médiatique important et qui oppose minimalistes et ceux qu’on pourrait appeler « maximalistes », relève avant tout d’une approche historique au sens de « vérité historique », qui relève de la recherche biblique faite en relation avec la recherche archéologique, ce qui n’est pas notre préoccupation dans le présent travail. Notre approche est avant tout celle de l’histoire littéraire, celle-ci pouvant en même temps être porteuse d’un message théologique.
Principales articulations
Notre réflexion s’articulera autour de trois axes qui en constituent les trois parties, lesquelles suivent une chronologie qui nous apparaîta prioricomme celle de la réception du récit, c.-à-d. de la plus ancienne (1 R) à la plus récente (AJ).
La première partie s’intéresse à la lecture dtr de la figure de Salomon dans 1 R et à la réception de cette première historiographie par le Chroniste, pour voir comment à l’intérieur des traditions textuelles hébraïques cette lecture évolue de façon significative, de l’époque exilique d’épreuve et de remise en question amère à celle d’une réinstallation effective avec ses préoccupations essen-tiellement cultuelles et sous le regard d’une puissance étrangère qu’on peut
6 La thèse crossienne, qui ne réduit pas la rédaction dtr à l’exil mais tient compte d’une phase antérieure, notamment josianique, nous semble raisonnable, bien qu’il ne soit pas nécessaire de solliciter à l’excès l’opposition entre les deux écoles. 7 C’est à ce rédacteur exilique que nous nous référons chaque fois que nous parlons de l’historien dtr (HD) en tant que dernier responsable du récit dont nous disposons, même si nous savons qu’il n’en est pas l’ « inventeur » premier. 8 Pour l’édition française.
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percevoir à l’arrière-plan. Cette première partie est donc constituée de deux chapitres.
Dans le premier nous essaierons, après une brève notice sur les sources de l’histoire dtr de Salomon, de montrer comment, contrairement aux commentaires qui mettent en avant l’aspect légendaire du récit, l’auteur de 1 R reprend ces éléments de la légende pour les retourner contre le personnage dont il dresse un portrait sévère par des juxtapositions de données souvent contradictoires, malgré les éléments positifs qu’il lui crédite.
Dans le deuxième chapitre, après avoir abordé assez rapidement les questions textuelles, notamment les rapports qu’a pu entretenir le Chroniste avec le texte de Samuel-Rois, nous nous efforcerons de démontrer comment l’auteur assume son identité d’historien et relit l’histoire salomonique en lui donnant une orientation nouvelle. Dans ce nouveau projet historiographique, nous remar-querons que l’auteur, en replaçant l’histoire de Salomon (et de David) dans le contexte du culte, présente Salomon et David comme des rois idéaux et des héros nationaux. Ce qui le poussera à reformuler l’histoire en leur faveur.
La seconde partie touchera essentiellement la Septante de Samuel-Rois (1-4 Règnes), en particulier 3 Rg. Les problèmes textuels spécifiques posés par la bible grecque dans les livres de Samuel-Rois seront abordés dans un chapitre théorique (chapitre 3) qui permettra de faire le tour des principales études et des solutions envisagées par la recherche contemporaine. Pour ce faire, il sera utile de remonter à l’histoire du texte hébreu et de nous interroger sur l’origine et les conditions d’apparition probables du texte qui a pu servir de base à la Septante et qui, de ce fait, subsiste indirectement à travers elle, ainsi qu’aux circonstances historiques, en particulier socioreligieuses, qui ont pu nécessiter une bible grecque. Ce chapitre n’a donc pas l’ambition de la nouveauté, mais permettra d’introduire le lecteur dans la discussion des divers aspects que nous présenterons au chapitre suivant des variantes importantes entre 1 R et 3 Rg.
C’est au deuxième chapitre (ici chapitre 4) que nous proposerons une étude spécifique du récit salomonique de 3 Rg, en deux axes. D’une part, nous tenterons de comprendre, par un travail comparatif à partir de certains passages, les rapports qu’ont pu entretenir l’éditeur de laVorlagele traducteur de la et Septante vis-à-vis du texte représenté par le TM. D’autre part, par une analyse d’orientation narrative, nous verrons si oui et en quoi l’éditeur ou le traducteur a
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reconstruit l’histoire et le personnage de Salomon dans un projet littéraire, historiographique ou théologique propre.
La troisième partie enfin s’intéressera, également en deux chapitres, à la relecture postbiblique de la figure de Salomon à l’époque romaine, dans les Antiquités de Josèphe. Le premier chapitre (chapitre 5) sera consacré à l’envi-ronnement extérieur du projet littéraire et historiographique de Josèphe. Seront ainsi abordées, entre autres, les questions touchant aux modèles et sources gréco-romains de l’historien et surtout ses rapports avec les traditions bibliques, parabibliques et protorabbiniques qu’il a pu connaître et/ou utilisées dans son propre projet.
Le dernier chapitre (chapitre 6) sera consacré enfin à l’étude du récit de Salomon proprement dit chez Josèphe. Dans ce chapitre, une attention particulière sera accordée à la manière dont ce récit est transformé, adapté et « modernisé » pour les lecteurs romains et juifs au lendemain de la révolte des Juifs contre l’autorité romaine et de la chute du second temple, d’autant que cet événement marquera un tournant décisif dans la vie religieuse d’Israël. La même attention sera accordée à la transfiguration et même la reconstruction de la figure de Salomon et à la façon dont elle est utilisée à la fois comme une arme apologétique contre les détracteurs de Josèphe et ceux d’Israël et un outil de propagande pro-israélite destiné (inconsciemment peut-être) à produire un effet prophétique sur les lecteurs juifs et à racheter en quelque sorte l’auteur auprès de ceux-ci qui ne semblent pas lui porter un regard favorable.
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PREMIÈRE PARTIE:DU RÉCIT DEUTÉRONOMISTE À CELUI DU CHRONISTE,DEUX REGARDS OPPOSÉS
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Chapitre 1.Un portrait ironique de Salomon dans 1 R 1-11
L’objet de ce chapitre est de montrer la polyphonie qui se dégage du récit de Salomon dans 1 R. Au-delà de l’apparent portrait idéalisé du personnage se profile, dès le début du récit, une critique sévère. Le narrateur, nous le verrons, a délibérément juxtaposé les éléments positifs qu’il a repris de ses sources et ses analyses propres qui déconstruisent cette figure positive du roi et montrent finalement qu’il n’est pas le roi idéal de la légende, pas même un roi moyen, malgré la construction du temple qui lui est pourtant créditée.
Mais en plus de ces deux voix, on en remarque une troisième, celle des réviseurs postérieurs qui tentent d’adoucir la rigueur du narrateur dtr exilique en apportant à certains détails choquants des corrections souvent discrètes mais significatives. Cette 9 troisième voix sera étudiée en excursus, à la suite du point IV qui traite de l’ironie. Mais avant d’en arriver là, il nous semble important d’aborder sommairement la question des sources de cette histoire.
I. Des sources de l’histoire dtr de Salomon
L’ensemble de la rédaction dtr mentionne explicitement quatre sources dont trois dans les livres des Rois : le Livre du Juste (Jos 10:13, 2 S 1:18), les Annales des rois de Juda (1 R 14:19 et parallèles), les Annales des rois d’Israël (1 R 15:31 et parallèles) et le 10 Sefer divré Šlomoh» – 1 R 11:41) qui retiendrades actes de Salomon (« Livre particulièrement notre attention.
1. Le « Sefer divré Šlomoh »
Ce document est la seule source que 1 R mentionne pour l’histoire du règne de Salomon. Pour l’identifier, il est important de voir, à partir d’une analyse philologique, en quoi pouvait consister ce « livre des actes de Salomon » ainsi que ce qui est désigné à partir de Roboam comme les « annales des rois de Juda » ou « d’Israël ».
LOGIA ET ACTES OU CHRONIQUES DESALOMON?
Dans 1-2 R, les chroniques (ou annales) des rois sont toujours appeléesуђлнђюы 11 ухцшцчушуо:dans 3-4 Rg ») , des paroles des jours au sujet des rois de… (« livre
9  Nous mettons cet élément en excursus parce que, tout en éclairant de façon significative un pan de l’histoire rédactionnelle du récit, il ne rentre qu’indirectement dans notre préoccupation et reste somme-toute difficile à contrôler. 10 Nous désignons ainsi ce document pour contourner la difficulté que pose la traduction du motyreb.DI. 11 On retrouve en Est 10:2 au sujet des rois des Mèdes et des Perses (s,prep"rsyW'imY'ydm:;ke"hyEmb;ylr.I~.lD.) et en 1 Ch 27:24 au sujet de David (.bEry-;hes,PrID,l,M%l"Y"mi~y;dwyDI).
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