Diplômés maghrébins d’ici et d’ailleurs

De

L'université constitue un peu le baromètre de nos sociétés contemporaines. Sur ce plan, les pays du Maghreb ne font pas exception. Ils sont passés de conceptions dominées par les théories développementalistes, les étudiants et les diplômés étant d'abord perçus comme des militants au service de l'indépendance nationale, à des approches plus pragmatiques et sélectives, subordonnées aux nouvelles options libérales. Nous sommes loin de l'époque où les États maghrébins souffraient d'une pénurie de cadres et de techniciens supérieurs et où les pays européens, en particulier la France, cherchaient à drainer cette matière grise «bon marché» en provenance du Sud. Au contraire, le contexte actuel se caractériserait plutôt par la montée en flèche du chômage, du sous-emploi et de la précarité généralisée chez les diplômés maghrébins issus de l'enseignement supérieur. L'objectif de cet ouvrage est d'appréhender la situation actuelle des étudiants et des diplômés maghrébins d'ici et d'ailleurs, dans la double perspective du retour dans les pays d'origine et de l'installation dans les sociétés européennes.


Publié le : mardi 7 mai 2013
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EAN13 : 9782271078698
Nombre de pages : 332
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Couverture

Diplômés maghrébins d’ici et d’ailleurs

Trajectoires sociales et itinéraires migratoires

Vincent Geisser (dir.)
  • Éditeur : CNRS Éditions
  • Année d'édition : 2000
  • Date de mise en ligne : 7 mai 2013
  • Collection : Sociologie
  • ISBN électronique : 9782271078698

OpenEdition Books

http://books.openedition.org

Référence électronique :

GEISSER, Vincent (dir.). Diplômés maghrébins d’ici et d’ailleurs : Trajectoires sociales et itinéraires migratoires. Nouvelle édition [en ligne]. Paris : CNRS Éditions, 2000 (généré le 22 avril 2014). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/editionscnrs/707>. ISBN : 9782271078698.

Édition imprimée :
  • ISBN : 9782271057808
  • Nombre de pages : 332
 

© CNRS Éditions, 2000

Conditions d’utilisation :
http://www.openedition.org/6540

L'université constitue un peu le baromètre de nos sociétés contemporaines. Sur ce plan, les pays du Maghreb ne font pas exception. Ils sont passés de conceptions dominées par les théories développementalistes, les étudiants et les diplômés étant d'abord perçus comme des militants au service de l'indépendance nationale, à des approches plus pragmatiques et sélectives, subordonnées aux nouvelles options libérales. Nous sommes loin de l'époque où les États maghrébins souffraient d'une pénurie de cadres et de techniciens supérieurs et où les pays européens, en particulier la France, cherchaient à drainer cette matière grise «bon marché» en provenance du Sud. Au contraire, le contexte actuel se caractériserait plutôt par la montée en flèche du chômage, du sous-emploi et de la précarité généralisée chez les diplômés maghrébins issus de l'enseignement supérieur. L'objectif de cet ouvrage est d'appréhender la situation actuelle des étudiants et des diplômés maghrébins d'ici et d'ailleurs, dans la double perspective du retour dans les pays d'origine et de l'installation dans les sociétés européennes.

Sommaire
  1. Les auteurs

  2. Remerciements

  3. Préface

    Ahmed Moatassime
  4. Introduction

    Vincent Geisser
    1. Revisiter l’histoire universitaire des pays du Maghreb
    2. Crise de l’Université et rhétorique de la crise universitaire
    3. L’Université au pouvoir ?
    4. Cursus nationaux et formation à l’étranger : deux faces d’une même réalité universitaire ?
    5. L’inévitable dimension prospective de la réflexion sociologique : de l’Université d’État à l’Université-FMI ?
  5. I. Quelle université pour quels diplômés ? Approches socio-historiques de l'enseignement supérieur au Maghreb

    1. La construction historique du système d’enseignement supérieur en Algérie (1850-1995)

      Aïssa Kadri
      1. L’Université coloniale
      2. L’Université héritée
      3. Vers l’autonomie des universités algériennes : achèvement d’un processus ou régénération de l’institution ?
    1. Savoir, savoir diplômé et représentations sociales en Algérie (1962-1998)

      Hocine Khelfaoui
      1. « Diplômite » et contrôle monopolistique de l’institution éducative
      2. Individu, stratégies familiales et savoir scolaire
      3. Diplôme, patriotisme et légitimité politico-religieuse
      4. Titres universitaires et corporatismes professionnels
      5. Autonomisation et résistances politico-administratives
    2. Diplôme et Université en Tunisie dans les années cinquante

      Kmar Bendana
      1. Derrière la dualité, un système composite
      2. Les diplômes, entre impasse et avenue
      3. Le diplôme universitaire, une catégorie juridique émergente
    3. La construction du système universitaire tunisien. Flux croisés et importation des pratiques scientifiques

      François Siino
      1. Disqualification du modèle traditionnel, réappropriation d’un modèle colonial
      2. La tunisification à marche forcée
      3. Flux croisés et formation française
      4. Continuités et déséquilibres
      5. La fermeture du système
      6. L’importation de pratiques scientifiques
    4. L’expansion scolaire et universitaire au Maroc. Aspects et enjeux

      Kamal Mellakh
      1. Massification des effectifs et organisation sélective
      2. Des disparités en fonction du sexe et du milieu de vie
      3. Les Fassis, les « classes moyennes » et les autres : une différenciation des demandes sociales de scolarisation
      4. Le chômage des « trop diplômés » : nœud de la question sociale au Maroc ?
  1. II. Étudiants et diplômés maghrébins face à la « crise ». Emploi, chômage et insertion professionnelle

    1. Gagnants et perdants de la transition libérale. L’insertion professionnelle des diplômés en Tunisie

      Saïd Ben Sedrine
      1. D’un enseignement supérieur élitiste à un enseignement de masse
      2. L’attente des diplômés : accéder à un emploi stable dans le secteur public
      3. Ajustement des attentes aux nouvelles conditions du marché du travail
      4. Ajustement des attentes et déclassement
      5. Politiques d’emploi et politiques de formation des diplômés du supérieur
    2. Trajectoires de chômeurs diplômés en Tunisie : L’attente, l’ailleurs et la conversion

      Abdelwahab Hafaïedh
      1. Le chômage des diplômés : un non-dit social
      2. L’attente des diplômés tunisiens : un conflit sans parole
      3. L’ailleurs imaginaire et l’ailleurs planifié
      4. Les convertis
    3. Les diplômés marocains de l’enseignement supérieur : Une mobilité sociale en panne ?

      Larbi Ibaaquil
      1. Enseignement supérieur et mobilité sociale au Maroc : « mon fils sera médecin, pharmacien, ingénieur ou professeur »
      2. Désenchantement universitaire et chômage des diplômés
    4. La « Crise » de l’Université tunisienne au crible de la Banque mondiale. Analyse critique d’une rhétorique opportuniste

      Karim Ben Kahla
      1. Une rhétorique particulière
      2. Des questions partielles et partiales : les limites du diagnostic
      3. Des réponses partielles et partiales : les limites des recommandations
      4. Les scénarios de la Banque mondiale
      5. Quel modèle d’Université pour la Tunisie ?
  1. III. Élites universitaires, élites sociales ? Réflexions sur les filières d'excellence

    1. Trois générations d’élèves tunisiens à l’école polytechnique française (1955-1985)

      Anousheh Karvar
      1. Les promotions 1950-1960 : creuset républicain et cause nationaliste
      2. Les promotions soixante-dix : la figure de l’ingénieur d’État et de l’expert
      3. Troisième génération : le non-retour ?
    2. Hautes études commerciales et dynamique sociale au Maroc et en Tunisie durant les années quatre-vingt-dix

      Pierre Vermeren
      1. Une filière de formation secondaire prise en charge par les États depuis les années soixante dix
      2. Les mutations de la sphère économique mondiale et maghrébine
      3. Des Grandes Écoles françaises au mythe des Écoles de management anglo-saxonnes
      4. De la création d’écoles privées de relégation scolaire au Maghreb à la mise en place d’un partenariat avec l’extérieur
      5. Un marché de l’emploi dynamique… mais pour qui ?
  1. IV. La formation à l'étranger. Échappatoire ou prolongement des cursus nationaux ?

    1. La formation à l’étranger des étudiants algériens les limites d’une politique rentière (1962-1995)

      Aïssa Kadri
      1. Centralisation de la gestion et élitisme réorienté vers l’Occident
      2. D’une stratégie fondée sur l’entreprise à une stratégie fondée sur l’Université
      3. Le temps des désillusions et du non-retour
    2. Les diplômés tunisiens formés à l’étranger. Analyse des profils sociologiques et des projets de retour

      Vincent Geisser et Saïd Ben Sedrine
      1. La fin du post-colonialisme universitaire ?
      2. Derrière les projets d’études à l’étranger, des logiques classistes et régionalistes ?
      3. Retour et réinsertion : des fortes inégalités entre les diplômés formés en Occident et ceux formés dans le monde arabe
      4. Au-delà des titres, réhabiliter l’expérience migratoire des diplômés
  1. V. Diplomés maghrebins en France : des individus en sursis migratoire?

    1. La migration des étudiants maghrébins en France. Une approche socio-historique (1962-1994)

      Valérie Simon
      1. L’Après-indépendance : la formation des étudiants maghrébins en France, un devoir et une nécessité pour l’ex-puissance coloniale
      2. Le tournant des années soixante-dix : la formation des étudiants en France, un phénomène de « masse »
      3. Une tendance générale à la limitation de l’accueil des étudiants maghrébins en France (1985-1997)
      4. ANNEXE
    2. Les étudiants maghrébins en France dans les années quatre-vingt-dix. Trajectoires migratoires et mobilisations familiales

      Abdelkader Latreche
      1. Migrations étudiantes et processus de diversification de l’enseignement supérieur dans les pays d’origine
      2. Les caractéristiques sociologiques des étudiants maghrébins en France
      3. Mobilisations familiales : une gestion collective du projet migratoire
    3. Étudiants du Maghreb en France. Spécificités du « rameau féminin » de la migration ?

      Victor Borgogno et Lise Andresen-Vollenweider
      1. La « face objective » de la migration : profils sociologiques des étudiants et des étudiantes maghrébines en France
      2. La face subjective : expériences migratoires et vie sociale en France
      3. La vision de l’installation future
    4. Étudiants et diplômés maghrébins des facultés scientifiques de Toulouse

    1. Abdallah Gabsi
      1. Une histoire universitaire : Toulouse, ville d’accueil des étudiants du tiers-monde
      2. L’enquête
      3. Analyse structurelle des diplômés scientifiques maghrébins de Toulouse
      4. Diplômés maghrébins de Toulouse : retour ou non retour ?

Les auteurs

1ANDRESEN-VOLLENWEIDER Lise, Soliis-Urmis (CNRS), Université Sophia-Antipolis de Nice.

2BENDANA Kmar, Institut supérieur d’histoire du mouvement national (ISHMN), Université de Tunis I.

3BEN KAHLA Karim, École supérieure de commerce de Tunis.

4BEN SEDRINE Saïd, Institut national du travail et des études sociales (INTES), Université de Tunis III.

5BORGOGNO Victor, Soliis-Urmis (CNRS), Université Sophia-Antipolis de Nice.

6GABSI Abdallah, Unité de recherche sur le bassin méditerranéen (URBM), Toulouse.

7GEISSER Vincent, Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman (IREMAM-CNRS), Aix-en-Provence.

8HAFAEÏDH Abdelwahab, département de sociologie, Université de Tunis I.

9IBAAQUIL Larbi, Université Mohammed V-Souissi, Rabat.

10KADRI Aïssa, Institut Maghreb-Europe, Université de Paris VIII-Saint-Denis.

11KARVAR Anousheh, Bibliothèque nationale de France, Centre de recherche en histoire des sciences et des techniques, Cité des sciences et de l’industrie, Paris.

12KHELFAOUI Hocine, Centre de recherche en économie appliquée au développement (CREAD), Alger.

13LATRECHE Abdelkader, Institut Maghreb-Europe, Université de Paris VIII-Saint-Denis.

14MELLAKH Kamal, Université Ibn Zohr, Agadir.

15MOATASSIME Ahmed, Professeur honoraire des Universités du Maroc.

16SIMON Valérie, Université de Paris VII, ISERES, Paris.

17SIINO François, Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman (IREMAM), Maison méditerranéenne des sciences de l’homme (MMSH), Aix-en-Provence.

18VERMEREN Pierre, Institut Maghreb-Europe, Université de Paris VIII-Saint-Denis.

Remerciements

1La rédaction de cet ouvrage n’aurait pas été possible sans le soutien matériel et financier de l’Institut de recherche sur le Maghreb contemporain (IRMC) de Tunis et de ses directeurs successifs, les professeurs Michel Camau et Jean-Philippe Bras. À ce titre, je suis particulièrement reconnaissant à l’ensemble du personnel de l’IRMC pour son aide, sa disponibilité et sa gentillesse, notamment à Anne-Maire Planel (directrice adjointe), Besma Ouraïed (responsable informatique), Hayet Naccache et Christiane Saddem (secrétariat de direction), Catherine Cassan, Christiane Ben Ali et Soumeyya Yahya-houi (documentation), ainsi que Jellal Derouiche, Latifa Bessoudi et Fethi Aouadi.

2Un remerciement également à l’ensemble des participants du programme scientifique « Flux et gestion des compétences intellectuelles dans les échanges euro-maghrébins » (IRMC, 1995-1999), dont on peut lire les contributions dans le présent ouvrage.

3Les nombreuses discussions contradictoires avec mes collègues Isabelle Berry Chikhaoui, Abdelhamid Hénia, Kmar Bendana, Mohamed Kerrou et Mohamed Elloumi ont été pour beaucoup dans l’avancée de cette recherche et l’enrichissement de sa problématique.

4Que soient remerciés, enfin, Robert Geisser et Schérazade Kelfaoui qui m’ont soutenu dans la réalisation de ce travail et ont accepté la difficile tâche de relire et de corriger les épreuves.

Préface

Ahmed Moatassime

1Note portant sur l’auteur*

2Cette recherche coordonnée par Vincent Geisser ne paraît céder à aucune mode. Mais, si elle s’impose déjà par son originalité, elle semble aussi se démarquer par son caractère précurseur. Bien qu’aucune étude comparative globale sur les universités maghrébines des indépendances n’est venue jusqu’ici défricher le terrain dans son unité et dans sa diversité, cette recherche y plonge ses racines à travers ce « produit fini » que sont les diplômés maghrébins d’ici et d’ailleurs.

3Ce noyau central est loin d’être anodin. Tous ceux qui se sont adonnés à l’exercice complexe de l’éducation comparée savent, par expérience, la dimension de l’enjeu. Lequel, ici ou ailleurs, ne se réduit pas uniquement aux curricula de formations endogènes ou exogènes qui se croisent, en l’occurrence, grâce à une mobilité constante des étudiants maghrébins. Il ne se réduit pas non plus aux trajectoires d’insertion et itinéraires migratoires de ces lauréats, malgré la lourde signification d’un sous-titre qui met face à face insertion et/ou ? migration, comme dans un jeu de miroirs ou de vases communicants.

4L’enjeu qui s’induit de cette étude semble donc bien plus large. Il va du singulier au pluriel, du particulier au général, avant de se conclure, sinon de s’ouvrir implicitement ou explicitement sur d’autres pistes de recherche qui ne manqueront sans doute pas de nourrir encore de fécondes réflexions. L’étude sur les diplômés maghrébins, tiraillés entre une insertion problématique et une migration incertaine, s’impose ainsi aux deux rives de la Méditerranée, parties prenantes de leur formation, désignée désormais comme inadéquate ou inadaptée. Celle-ci apparaît dès lors comme un révélateur, non seulement de la crise particulière des universités impliquées, mais aussi d’une crise générale des sociétés qui les portent. On comprend, partant de là, que les auteurs de cet ouvrage ne se soient pas contentés de cerner leur objet d’étude par rapport à lui-même. Mais ils se sont étendus, aussi bien dans le temps que dans l’espace, à l’examen attentif des faits et des conditions qui les auraient produits. Les interférences entre l’économique et le social, le pédagogique et le politique, voire le géopolitique, s’y entremêlent souvent qu’il s’avère difficile d’entreprendre une tentative d’évaluation séparée.

5C’est donc bien une approche générale des crises et dysfonctionnements universitaires qui est également amorcée à travers l’objet particulier de cette étude sur les diplômés maghrébins.

6Mais, plutôt que de (re)faire une synthèse à laquelle a largement contribué – et de façon exhaustive – l’introduction qui va suivre, cette préface essaiera, en revanche, de proposer quelques réflexions personnelles suggérées par notre regard extérieur, sans toutefois perdre de vue les liens qu’elles pourraient avoir avec les points saillants de l’ouvrage. Réflexions qui vont des ambivalences socio-historiques aux interrogations prospectives, en passant par la crise actuelle des formations universitaires à travers l’aventure doctorale en particulier.

Ambivalences socio-historiques

7Une première réflexion relève de réalités historiques et sociologiques incontournables. Si, comme l’affirmait Émile Durkheim, « l’avenir ne peut être évoqué du néant », au Maghreb plus qu’ailleurs, une telle évidence traverse la trame de toutes les recherches1. Comme nous le rappelons régulièrement, l’ex-Afrique du Nord française – enracinée pourtant dans son substrat berbère ancestral – n’en demeure pas moins marquée, de façon indélébile, par deux grandes civilisations écrites qui le situent (inter) culturellement et (géo)politiquement à l’intersection de deux lignes perpendiculaires : l’une, arabo-islamique horizontale, allant de l’Atlantique au-delà de la Mecque et l’autre, franco-occidentale verticale, allant de Paris jusqu’aux profondeurs de l’Afrique.

8Plus que les deux lignes parallèles censées représenter une « tradition » et une « modernité » qui ne se rencontrent pas toujours, mais qu’il faut bien remettre en cause, les lignes perpendiculaires, en revanche, permettent un jeu mobile de nature à évaluer, au cours du temps, la part prise par chacune des deux composantes, arabo-islamique et franco-occidentale. Rappelons d’emblée que, malgré une politique volontariste d’arabisation à la base, l’évolution tourne de plus en plus à l’avantage d’une francophonisation massive, non seulement au sommet universitaire, mais aussi à toutes les étapes intermédiaires de la vie culturelle et sociale. Paradoxalement, jamais le Maghreb n’a autant parlé français que depuis son indépendance, le nombre de locuteurs s’étant multiplié par dix. En témoignent aussi bien la pratique au quotidien, visible à l’œil nu, que les enquêtes exhaustives du Haut Conseil de la Francophonie2. C’est dire que les études universitaires en français relatées tout au long du présent ouvrage dans presque toutes les contributions, ne sont pas un fait de hasard. Elles engagent désormais le devenir des cadres maghrébins, leur trajectoire interne ou leur émigration à l’extérieur. Á l’origine d’une telle orientation, un choix éminemment politique en faveur du système universitaire de l’ancienne puissance coloniale par de jeunes gouvernements, à l’aube des indépendances. Pressés alors par un manque cruel de cadres administratifs et techniques, ils étaient néanmoins convaincus de pouvoir procéder à leur (ré)arabisation ensuite. Or, une telle (ré)arabisation apparaît actuellement comme un échec, même relatif. Non pas pour des raisons fallacieuses qui attribuent cette défaillance à l’on ne sait quelle « coopération orientale ». Celle-ci, quasi absente du Maroc et de la Tunisie qui ont pourtant souffert de la même dégradation, ne représentait en Algérie qu’environ la moitié de celle prodiguée à l’époque par les pays socialistes et n’excédait guère le dixième de la coopération française. En fait l’échec de l’arabisation réside, entre autres, dans un « bilinguisme soustractif » ou « sauvage » qui, contrairement au « bilinguisme additif », favorise, sous certaines conditions sociales, la domination de la langue seconde (le français). Elle envahit et engloutit la langue principale (l’arabe), selon un processus glottophagique que nous avons essayé d’identifier dans différentes études3.

9Tout se passe comme si l’on se satisfaisait d’un énoncé théorique, constitutionnel ou juridique, assurant à l’arabe un caractère officiel et même prédominant à tous les niveaux de la vie scolaire. Mais qu’on abandonnait, en même temps, aux mécanismes éducatifs internes et externes, vecteurs de rapports de force pédagogiques, politiques et sociaux, le soin d’inverser sociologiquement la donne pour mieux asseoir, de facto, la langue de Molière. Le maintien et le développement du français comme véhicule dominant de l’enseignement supérieur se trouvent ainsi renforcés, voire pérennisés. En particulier dans les formations scientifiques, techniques et économiques, accentuant en conséquence la sélection sociale et la concurrence déloyale. Celles-ci, ignorant toute règle d’exception culturelle, débouchent souvent sur une hiérarchisation langagière qui consacre la division linguistique du travail et la reproduction d’une élite de plus en plus (mono) francophonisée, confirmée dans cette tendance, par l’apport implacable des établissements éducatifs français ou privés, installés au Maghreb. D’autant que, depuis plus d’un demi siècle, sinon plus si l’on incluait la période coloniale, l’enseignement supérieur maghrébin est resté calqué, malgré ses sections littéraires arabisées, sur le système universitaire « métropolitain », jusqu’au cycle doctoral.

Thésards maghrébins et doctorite française

10C’est dans ce contexte qu’il convient d’aborder une deuxième réflexion plus étroitement liée au thème central de nos diplômés maghrébins d’ici et d’ailleurs, en l’envisageant sous un triple aspect : la formation institutionnelle, la formation sociale et le produit humain manufacturé, qui en découle pour le marché de l’emploi.

11En fait, la formation institutionnelle universitaire, prodiguée au Maghreb – partiellement (franco) arabisée mais généralement (mono) francophonisée – ne diffère guère de celle dispensée en France aussi bien dans les sections scientifiques et techniques que dans les sections économiques et sociales. Elle semble beaucoup plus préparer au salariat qu’à l’entreprenariat, à la consommation inconditionnelle qu’à la production créatrice. Organisées sur un modèle hexagonal dans leurs structures et dans leurs contenus, malgré des variantes locales plus ou moins grandes selon le pays, les universités maghrébines apparaissent toujours comme un sous-produit du système français. Elles subissent ainsi, comme les autres universités francophones d’Afrique subsaharienne, le contrecoup de l’évolution universitaire en France qu’elles essaient d’assumer tant bien que mal. Or, si cette conception présente un réel avantage à court et moyen termes, elle recèle également beaucoup d’inconvénients à long terme. L’avantage est certes incontestable pour les étudiants maghrébins qui – nonobstant les problèmes de bourse ou de visa – peuvent se déplacer « librement », sans barrière linguistique ni frontière méthodologique. Il l’est également pour les coopérants français qui ont longtemps apporté leur concours aux universités maghrébines et continuent à le faire dans une certaine mesure. La jonction entre ces deux mouvements de va-et-vient dans les deux sens a pu donc, dans les premières années des indépendances, fournir aux pays maghrébins les cadres dont ils avaient besoin, jusqu’à saturation. Mais des inconvénients apparaissent au fur et à mesure, à cause d’un mimétisme stérile et d’une reproduction inconditionnelle du modèle français, lui-même déstabilisé par sa propre évolution. Des conséquences négatives se manifestent ainsi dans un conservatisme protecteur qui empêche toute évolution interne du système maghrébin, de son arabisation scientifique, même partielle, et de son ouverture à d’autres apports extérieurs plus diversifiés. Elles se manifestent aussi dans une importation massive de slogans soixante-huitards comme « décentralisation », « déconcentration », « autonomie », etc., qui auraient pu pourtant représenter autant de concepts novateurs, au lieu de fournir une occasion supplémentaire de dépendance intellectuelle et culturelle. Elles se manifestent enfin dans un suivisme académique qui, au troisième cycle en particulier pour ne citer que cet exemple, se traduit, comme en France, par des DEA « aux hormones » et des doctorats « cocotte minute ». On oublie, à cet égard, l’embarras de jeunes maghrébins à l’étranger, produits du système et thésards de leur état, mais souvent atteints de « doctorite » : une pathologie de plus en plus fréquente qui avait commencé en Orient, mais qui sévit en l’occurrence sur la rive gauche de la Seine, aux risques et périls d’une catégorie d’étudiants venus d’ailleurs.

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