Formation et publics fragilisés

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Formation et publics fragilisés Repenser les dispositifs de formation et le rôle des formateurs pour prendre en compte les risques de fragilisation des agriculteurs et des agricultrices Projet Kaléinove - Novembre 2007 Coordination : Guitty Pichard Rédactions : Partenaires du projet Kaléinove Des formations à imaginer pour préparer l'avenir
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Publié le : mardi 27 mars 2012
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Formation et
publics fragilisés
Repenser les dispositifs de formation
et le rôle des formateurs
pour prendre en compte
les risques de fragilisation
des agriculteurs et des agricultrices
Projet Kaléinove - Novembre 2007
Coordination : Guitty Pichard
Rédactions : Partenaires du projet Kaléinove
Des formations à imaginer
pour préparer l’avenirSOMMAIRE


LA FRAGILISATION : UN PROCESSUS, DES FACTEURS p 5

1. Le processus de fragilisation p 5

2. Des repères pour comprendre, issus de l’expérience Kaléinove p 6
2.1 L’affaiblissement des liens sociaux et professionnels
2.2 L’évolution des représentations du travail
2.3 L’importance des poids culturels
2.4 Le décalage entre les savoirs techniques et les représentations du vivant
2.5 Le rapport aux obligations du métier


NOUVEAUX REGARDS SUR LA FORMATION p 21

1. Les perceptions de la formation p 21

2. Les modes d’apprentissage p 22

3. Se centrer sur les personnes p 24
3.1 La formation, un moyen pour mettre en mouvement les personnes
3.2 Un préalable, reprendre confiance pour agir

4. Construire un dispositif personnalisé de formation p 27
4.1 Les points-clés d’un parcours personnalisé de formation
4.2 Valoriser la dynamique du groupe
4.3 Le cas particulier de la Formation Ouverte et A Distance (FOAD)


NOUVELLES FONCTIONS, NOUVELLES PRATIQUES
DU METIER DE FORMATEUR p 37

1. La multifonctionnalité du formateur p 37

2. Accompagner les résistances au changement p 39

3. Cultiver le plaisir en formation p 40


CONCLUSION p 43

RESSOURCES p 44


Coordination : Guitty Pichard - VIVEA
Rédacteurs : Philippe Bonnet, Chambre d’Agriculture du Rhône - Caroline Debroux, VIVEA - Annie Dufour,
ISARA - Pierre Galinier, GIPAL - Guitty Pichard, VIVEA - Philippe Sulpice, FEVEC - Lilian Vargas, ADAYG
Valérie Binder - Véronique Soriano (parties 2.2, 2.3, 2.4) - Patrick Carriat, MICROFAC (partie 4.3
FOAD
Formation et publics fragilisés - Kaléinove - Novembre 2007 - 2
INTRODUCTION

Depuis plusieurs années, le contexte socio-économique de l’agriculture est très instable et devient de
plus en plus complexe : les réglementations concernant les produits agricoles évoluent vers davantage
d’exigences à respecter par les agriculteurs ; les demandes de la société et des autres acteurs du
territoire en matière de foncier, d’environnement, de qualité des produits et des services, sont de plus
en plus prégnantes vis-à-vis de la profession agricole qui tente de les prendre en compte ; les marchés
économiques doivent faire face à la mondialisation, qui a pour conséquence de déplacer des activités
économiques vers les pays et régions à faibles coûts de production : certaines filières se retrouvent
donc en crise conjoncturelle, voire structurelle. Les agricultrices et agriculteurs vivent dans ce contexte
en perpétuelle évolution, qui est source d’insécurité et d’inquiétude.
A travers le projet Kaléinove, nous avons exploré différentes filières ou territoires dans lesquels les
agriculteurs sont particulièrement confrontés à des évolutions qu’ils n’ont pas choisies, par exemple :
- La filière viticole, confrontée à la mondialisation du marché en Côte Roannaise et dans le
Beaujolais, qui vit une crise structurelle particulièrement forte
- Le territoire périurbain de Grenoble, où l’agriculture subit une pression foncière importante et des
nouvelles demandes de service de la part d’autres acteurs
- La filière lait, évoluant dans un contexte incertain, sans lisibilité de l’avenir, tout en ayant à
répondre à des exigences de traçabilité et de qualité de plus en plus nombreuses
- Certains territoires de l’Ardèche et de la Drôme, où l’agriculture est parfois exercée de manière
isolée, géographiquement ou humainement (personnes éloignées des réseaux professionnels)
- La filière Reblochon, en proie à un déficit de foncier les incitant à mettre en œuvre des pratiques
parfois contraires aux exigences de l’AOC Reblochon

Pour relever les défis générés par ces mutations du contexte de l’agriculture, il est nécessaire pour les
exploitations agricoles de s’adapter, c’est-à-dire de modifier leurs modes de production voire leurs
activités ou même le système d’exploitation mis en place jusqu’alors. Certaines exploitations
rencontrent alors des difficultés financières : pour ces entreprises, des procédures d’accompagnement
existent et se mettent en place pour tendre vers un redressement ou une reconversion.
Mais derrière ces entreprises, ce sont des femmes et des hommes qui se trouvent fragilisés par ces
évolutions de leur environnement professionnel, par les nouvelles exigences de la société à l’égard de
leur métier.
Les exploitations sont en mouvement permanent : la gestion de l’exploitation en « régime de
croisière » disparaît ; les agriculteurs sont préoccupés par la redéfinition de projets prenant en compte
les opportunités, menaces, atouts et contraintes de leur exploitation dans son environnement.
Leur identité professionnelle est bousculée : elle reste fortement liée à l’acte de produire, alors que
produire est de moins en moins un enjeu perçu positivement, et que les demandes de la société se
situent à d’autres niveaux. Ils vivent une véritable perte de sens au niveau de leur métier, qui les
déstabilise en tant que personne : certains se replient sur eux-mêmes, s’isolent ; en l’absence de projets
d’évolution ou par obligation, d’autres quittent prématurément le métier.

Le nombre d’agricultrices et d’agriculteurs fragilisés par ces évolutions progressant d’année en année,
ce phénomène a des répercussions sur le collectif agricole : les comportements des agriculteurs étant
de plus en plus individuels, la dimension collective de l’agriculture s’étiole, alors qu’elle paraît être
une clé pour des enjeux importants tels que l’organisation du travail sur les exploitations, la
commercialisation des produits, la transmissibilité des exploitations, le lien avec les autres acteurs du
territoire, le maintien de la collecte de lait dans certaines zones… sans compter son impact sur la
motivation et la dynamique des personnes dans l’exercice de leur métier et dans les territoires.
Les organismes agricoles sont donc appelés à travailler avec ces publics fragilisés, et leur légitimité à
le faire est chaque jour accrue étant donné les mutations auxquelles sont confrontés les agriculteurs et
la baisse incessante du nombre d’agriculteurs. Or, les conseillers, techniciens, formateurs peuvent eux-
mêmes être déstabilisés par ce public dont la nature des besoins change : il s’agit davantage d’un
besoin d’accompagnement de la personne dans la recherche de solutions, pour l’aide à la décision, que
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de l’apport de conseils « standardisés » basés sur des références ou des normes techniques ou
économiques. Etant donné le contexte, les besoins d’accompagnement se situent plus au niveau des
personnes que des entreprises : les postures et les pratiques des conseillers se trouvent ainsi
interrogées.

L’hypothèse posée par les partenaires de Kaléinove est la suivante : la fragilisation touchant les
personnes, la formation peut être un moyen pertinent pour accompagner le changement et le
développement des agricultrices et agriculteurs. L’expérimentation a montré à quelles conditions la
formation pouvait être un levier du changement pour ces personnes fragilisées :
• Nécessité d’une étape de réassurance, de reconnaissance et de reprise de confiance en
soi
• Reconnaître et valoriser la dimension sociale de la formation : confrontation aux
autres, échanges de pratiques,… outre sa dimension cognitive
• Mettre le stagiaire au centre du dispositif de formation en partant de son vécu, de ses
représentations, de ses pratiques professionnelles et personnelles pour qu’il soit acteur
de son projet de changement
• Articuler la formation à d’autres moyens d’accompagnement

Cette approche de la formation est basée sur l’écoute des personnes dans le but de personnaliser les
modalités d’accompagnement en fonction des besoins, pour que chacun progresse dans sa démarche
de projets, dans sa recherche de solutions. Cette conception de la formation est intéressante pour toute
personne, fragilisée ou non, chacun de nous étant susceptible de l’être à un moment ou l’autre de son
existence. Réserver des formations s’adressant à un public fragilisé n’est donc pas pertinent. L’enjeu
est d’améliorer la qualité de la formation afin qu’elle soit un réel moyen d’accompagnement des
personnes, articulée à d’autres démarches en amont et en aval.


Ce document est articulé autour de trois axes et a pour objectif d’apporter des repères pour :

- Comprendre le processus de fragilisation et repérer certains facteurs de fragilisation des
personnes
- Porter de nouveaux regards sur la formation comme levier possible du changement pour les
personnes fragilisées
- Interroger ses pratiques de formateur pour accompagner les personnes en formation

Il est à l’image de l’expérimentation Kaléinove, un kaléidoscope d’apports conceptuels et d’analyses
d’expériences conduites sur le terrain.
















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LA FRAGILISATION :
UN PROCESSUS, DES FACTEURS


D’importants défis se présentent aux agricultrices et aux agriculteurs : s’adapter aux marchés, garantir
la qualité de leurs produits, travailler selon des modes de production respectueux de l’environnement,
s’intégrer dans les dynamiques territoriales et être attentifs aux nouvelles attentes de la société. La
généralisation des processus de qualification et les nouvelles demandes de multifonctionnalité
comportent un risque d’exclusion des agricultrices et agriculteurs les plus éloignés des réseaux
professionnels. Confrontés brutalement aux exigences réglementaires et économiques, ces agriculteurs
« isolés » sont plus exposés à des difficultés car, souvent, ils subissent ces évolutions : ils n’en
comprennent pas le sens, perdent leurs repères, ont le sentiment d’être « persécutés » par l’extérieur et
se trouvent alors fragilisés par ce décalage et cette incohérence entre ce qu’ils vivent et ce qu’ils
souhaiteraient vivre.


1. Le processus de fragilisation

1Les partenaires de Kaléinove utilisent le terme « processus de fragilisation » . Ils l’ont défini comme le
résultat d’influences réciproques négatives entre les situations concrètes des agriculteurs et leurs
représentations de ce vécu, qui empêchent une prise de distance, nuisent à la réflexion, altèrent les
capacités d’adaptation et peuvent aboutir à une rupture.

Des entretiens conduits auprès d’agricultrices et d’agriculteurs ont permis de repérer des facteurs de
fragilisation :

• L’affaiblissement des liens sociaux et professionnels :
o des réseaux professionnels très homogènes, essentiellement masculins, où les liens de
proximité dominent ;
o l’inégalité d’accès à l’information pour ceux qui sont faiblement insérés dans les
réseaux ;
o le manque de reconnaissance par les pairs, par les organisations professionnelles ou
par la société ;
o la diminution du nombre d’agriculteurs et l’isolement sur certains territoires.

• La conception du travail :
o la valeur accordée au travail agricole (accomplissement de soi, satisfaction à avoir de
beaux produits, de belles bêtes, besoin de reconnaissance sociale) dans une société
qui valorise le temps libre ;
o le rapport au temps de travail : un travail « refuge » pour fuir une réalité perçue
comme trop complexe et trop floue.

• Les évolutions du métier :
o la méconnaissance ou la difficulté à acquérir les nouveaux savoir-faire exigés par la
réglementation ;
o la difficulté à comprendre les normes en vigueur et les contrôles, et à leur donner du
sens.




1 Annie Dufour, Cécile Bernard avec la participation de Caroline Chareyron - « Analyse des processus de fragilisation et du
rapport au savoir en agriculture - Etude auprès d’agricultrices et d’agriculteurs dans les Coteaux du Lyonnais » - Kaléinove
2004
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• Les trajectoires sociales et personnelles :
o des femmes qui n’ont pas de statut et une place mal définie sur l’exploitation ;
o des jeunes qui n’ont pas choisi ou qui subissent les décisions des parents ;
o les poids culturels, qui peuvent engendrer des difficultés à modifier des pratiques
héritées ;
o les problèmes de santé physique et psychique.

• Les évolutions du contexte
o Les facteurs économiques : les crises sectorielles, la privation de certaines
ressources (foncier, quotas, crédit) vécue avec amertume ou comme un échec ;
o L’impact des aménagements du territoire


Pris isolément, ces facteurs ne constituent pas forcément de risques majeurs de rupture
professionnelle. Ils induisent une fragilisation qui progressivement altère les capacités de l’agriculteur
ou de l’agricultrice à gérer son exploitation, à faire face à des imprévus et à anticiper. Cumulés, ces
facteurs peuvent être à l’origine d’un processus de fragilisation.
Certaines situations difficiles vont influer sur la vision du métier, le rapport aux autres, le rapport à
l’avenir et contribuer à la fragilisation des agriculteurs. Parmi ces situations, certaines sont facilement
objectivables tels que le statut, le niveau de formation ou les conditions de travail. D’autres
s’inscrivent dans des représentations individuelles ou sociales qui pèsent fortement sur les personnes :
le sentiment de ne pas être à la hauteur, les évolutions du métier et la place de l’agriculture dans la
société. Elles constituent des cadres de pensée qui contraignent la manière d’exercer le métier et
limitent les marges de manœuvre.


2. Des repères pour comprendre,
issus de l’expérience Kaléinove

Les analyses illustrées ci-dessous sont des repères pour comprendre les différents facteurs de
fragilisation. L’appropriation de ces repères aidera le formateur à faire évoluer sa posture et ses
pratiques si besoin.

2Ces analyses sont issues d’entretiens conduits selon une approche semi directive , fondée sur l’écoute
3active des personnes.
A partir de ces paroles d’agricultrices et d’agriculteurs, nous avons retenu cinq thèmes caractéristiques
permettant d’illustrer le processus de fragilisation :
• L’affaiblissement des liens sociaux et professionnels
• L’évolution des représentations du travail
• L’importance des poids culturels
• Le décalage entre les savoirs techniques et les représentations du vivant
• Le rapport aux obligations du métier








2 Fiche Méthodes « Conduite d’entretien individuel » - Kaléinove 2005
3 Fiche Méthodes « Ecoute active » - Kaléinove 2005
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2.1 L’affaiblissement des liens sociaux et professionnels

Les trajectoires des agriculteurs enquêtés ont été classées en trois groupes :
- les agriculteurs qui ont réussi à surmonter les difficultés et qui ont une exploitation s’adaptant
aux changements et évoluant,
- les agriculteurs qui maintiennent l’exploitation sans changement, sans projet,
- les agriculteurs qui avaient un projet et qui n’ont pu le réaliser car s’étant trouvés confrontés à
des facteurs d’exclusion.

La comparaison de ces trajectoires montre des situations contrastées au regard de la fragilisation.
Certains agriculteurs ont eu à faire face à des situations objectives de privation de ressources : le
refus de quotas, l’impossibilité d’acquérir certaines parcelles, le refus de prêt bancaire. Ils le vivent
douloureusement, car ils ne voient pas les bonnes raisons qui ont fait qu’à un moment ou un autre, ils
n’ont pas pu obtenir les ressources dont ils avaient besoin pour mener à bien leur projet. Par manque
de reconnaissance et parce qu’ils ne se sentent pas écoutés, ces agriculteurs se mettent à l’écart des
réseaux socioprofessionnels. « La coopérative, elle a jamais voulu me donner des litrages, alors
qu’elle en a donné à certains, c’est fini j’y remets pas les pieds…. Le syndicat, c’est fini. Depuis le
coup des quotas, c’est terminé. J’ai mis une croix dessus. »

D’autres se trouvent fragilisés en raison de conditions de travail trop difficiles, de manque de
temps. Le manque de disponibilité limite les possibilités d’évolution et d’anticipation et contribue à
les isoler des réseaux professionnels.
« Entre eux, ça va très bien, mais mon mari il est toujours un peu derrière… il est pas dans le bain, il
est pas avec. Leurs réunions entre eux,… ça on a toujours été exclus, tout le temps, tout le temps et
puis on disait il a pas le temps, oui, mais c’est sûr que du temps il en avait guère, mais enfin…La
connaissance, elle y est. On se connaît tous, mais disons qu’il n’y a pas de familiarité. »
D’autres, enfin, ont pu se lancer dans de nouvelles productions et de nouvelles formes d’organisation
du travail. En s’insérant dans d’autres réseaux professionnels, ils sont sortis du processus de
fragilisation.

Le processus de fragilisation peut donc résulter de facteurs d’exclusion visibles et ressentis comme
tels, mais il a également pour toile de fond la fragilité des liens professionnels.
Parce qu’ils ont une production marginale, qu’ils ne sont pas propriétaires ou qu’ils n’ont qu’une petite
structure, des agriculteurs souffrent d’un sentiment de rejet par leurs pairs. Et pourtant, ils adhèrent
souvent au même syndicat, ils rendent des services à leurs voisins, qui les regardent de haut.
- Ce petit producteur de fromages de chèvres et de légumes bio, isolé dans une commune où
prédominent les éleveurs laitiers, raconte : « pour eux (les éleveurs), les légumes c’est de la
bricolerie, ils rigolent des bio… mais on est bien avec tout le monde. »
- Josiane qui vend du vin en vrac, alors que sur sa commune tous les vignerons mettent leur
vin en bouteille avec de belles étiquettes, n’est pas prise au sérieux par les autres
producteurs : « on est anonyme, on n’existe pas. »


L’isolement sur le territoire est perçu par les agriculteurs comme un facteur de fragilisation.
En zone périurbaine, l’isolement professionnel agricole qui fragilise fortement les exploitants ne
correspond pas forcément à un isolement social. Les agriculteurs peuvent profiter de la proximité des
services qu’offre l’urbain : les transports, la possibilité pour l’un des deux conjoints de travailler à
l’extérieur, l’accès à l’éducation, à la santé, aux loisirs pour la famille sont facilités et concourent à
une certaine qualité de vie. Par ailleurs, la proximité de professions et de populations variées permet
aux agriculteurs des relations hors du domaine agricole. Les agriculteurs sont même plutôt bien
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intégrés dans la vie de leur commune, car, contrairement à nombre des autres habitants, ils vivent et
travaillent sur place : « Nous avons longtemps hésité avant de faire de la vente directe, mais tellement
de gens venaient nous demander du lait ou des œufs que je me suis dit que c’était idiot de les renvoyer
chez Carrefour. Depuis qu’on a fait le magasin dans la cour, les gens viennent passer un moment, on
peut discuter, c’est sympa, tout le village nous connaît, on retrouve un peu l’ambiance qu’il y avait
avant. ». Ce lien social valorisé est donc un contrepoint à un lien professionnel qui se délite
proportionnellement à l’érosion du nombre d’agriculteurs.

Les recherches du Gerdal (Groupe d’expérimentation et de recherche, développement et actions
localisées) ont montré le rôle des échanges entre des agriculteurs géographiquement proches les uns
des autres, dans l’élaboration de cultures techniques locales, caractérisées par des manières de voir,
des savoirs et des pratiques. Les réseaux socioprofessionnels constituent des espaces privilégiés
d’identification au sein desquels les agriculteurs échangent des informations, confrontent leurs points
de vue et définissent des règles pour l’action. Ces réseaux de dialogue orientent les pratiques et les
4choix professionnels et donnent des possibilités de coopération et d’entraide .

Nos travaux mettent en évidence que les agriculteurs appartenant à des réseaux faiblement diversifiés,
ou bien éloignés de ces réseaux, n’ont plus la possibilité de partager leurs expériences, de discuter de
leurs pratiques et de participer à l’élaboration des nouvelles formes de connaissances. Soulignons que
les réseaux locaux, très homogènes, excluent ceux qui ne sont pas dans la dominante. Les nouvelles
normes professionnelles s’accompagnent d’une demande d’autonomie et d’autocontrôle de plus en
plus grande, à l’instar des évolutions observées dans d’autres secteurs d’activité. Dans ce contexte de
changement du métier, l’isolement des réseaux socioprofessionnels constitue un réel facteur de
fragilité. Toutefois, nous observons, notamment en zone périurbaine, l’émergence d’autres formes de
coopération et de dialogue plus ouvertes au changement. En effet, les agriculteurs sont un élément
constitutif, et parfois aussi les garants, de l’identité « villageoise » que beaucoup de communes de
deuxième ou troisième couronne souhaitent tellement préserver : « au début, quand l’instit a demandé
à venir voir la ferme, je me suis dit qu’on était pas un zoo et puis je me suis dit qu’ici, j’étais peut être
la dernière chance pour ces gosses de comprendre les saisons et puis aussi de comprendre l’évolution
du village et puis aussi les contraintes de mon métier. Alors ils sont venus et depuis ils reviennent tous
les ans. Je ne sais pas si ça sert à grand-chose, mais au moins, les gamins, ils savent qu’ici c’est pas
encore complètement la ville. »

Certains agriculteurs sont allés plus loin dans leur adaptation et ont pu développer de nouvelles
activités qui les ont amenés à rencontrer d’autres partenaires et d’autres réseaux professionnels que les
réseaux agricoles. Ainsi, l’accueil à la ferme a poussé les agriculteurs à collaborer avec les
professionnels du tourisme.
De la même façon, sous la demande urbaine, les agriculteurs ont développé la multifonctionnalité de
leur métier. Outre l’aspect tourisme et vente directe, ils ont su valoriser d’autres facettes de leur
culture et de leurs savoir-faire en créant des activités de services pour les collectivités : entretien des
espaces naturels, des haies, des talus, des chemins, des ruisseaux…, mais également pour les
particuliers : pensions de chevaux, préparation du sol des jardins familiaux, entretien d’espaces verts
de lotissements, accueil familial de personnes âgées ou d’étudiants…
Pour évoluer, ces personnes ont souvent dû affronter une certaine forme de marginalisation
professionnelle, mais qui a heureusement été contrebalancée par une reconnaissance locale très forte.








4
J.P. Darré, A. Matthieu, J. Lasseur, Le sens des pratiques – Conceptions d’agriculteurs et modèles d’agronomes, INRA Editions,
2004, 320 p.
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2.2 L’évolution des représentations du travail

Dans un secteur en crise ou qui se sent menacé, les représentations du travail sont fortement
interrogées et forment le socle culturel sur lequel articuler toutes propositions.
Le désarroi où sont plongés nombre d’agriculteurs vient du fait que leurs visions du travail sont
bousculées et parfois violemment réinterrogées, sans qu’ils aient les moyens de se repérer. L’analyse
de différents entretiens d’agriculteurs fournit des éléments pour comprendre l’évolution des
représentations du travail. Des repères, développés ci-dessous, permettent d’identifier, par exemple,
pourquoi le travail des papiers est « lourd », quelles sont les images du travail et ses différents modes
de reconnaissance. Nous proposons de regarder d’abord les représentations de ce « travail de
paperasserie », pourquoi ce travail semble si pesant, puis de caractériser avec quelques items
comparables, les 5 différentes formes de travail, dont celui des femmes, et enfin d’identifier quelques
questions d’image et de reconnaissance en 3 points.


2.2.1 La paperasserie : une image de lourdeur

Si les agriculteurs se plaignent de la lourdeur des papiers, ce n’est pas vraiment du manque de temps
dont ils se plaignent, ou du moins le temps qu’ils y consacrent leur paraît lourd pour d’autres raisons
qui sont :

• le mépris social : « ils ne se rendent pas compte de la vie qu’on a, ils sont eux dans les
bureaux » ; « on a plein de boulot et eux ils chipotent. »
Les agriculteurs souffrent d’un manque de reconnaissance de « Nous » par « Ils ».

• la honte de devoir se justifier pour obtenir l’argent des primes ou des aides. Sentiments de
colère, de découragement, d’exaspération, d’arbitraire :
« Il faut beaucoup de paperasse pour ce projet et mon fils a le moral dans les chaussettes. »
« Si ça ne leur plaît pas allez hop ! Ils peuvent vous la retirer comme ils veulent. »
« Quand ils viennent contrôler, il y a toujours des remarques. »
« Les papiers ça m’énerve un peu. Il y a des papiers qui me paraissent inutiles, c’est ceux-là qui
m’exaspèrent. »

- l’argent que rapportent les papiers n’est pas l’argent du travail et en plus il paraît d’un faible
rapport :
« On préfèrerait vivre sans les aides et vivre de notre travail. »
« Des fois ça paye à peine le timbre. »
« Quand on fait les papiers de prime à l’herbe, on a l’impression qu’on n’a rien fait, on a perdu un
jour. »

- c’est un autre temps que celui du travail de terrain, obligatoire, harcelant :
« Les papiers on n’aime pas y toucher. On le fait bien on n’a pas le choix. »
« On en reçoit tous les jours à remplir et si on ne les tient pas à jour on est vite dépassé et c’est
deux ou trois jours qu’il faut pour se remettre à jour. »


A. Les différentes formes de travail
L’analyse des entretiens conduits auprès des agriculteurs fait ressortir 5 différentes formes de
travail :

1. Le vrai travail est physique, sur le terrain. « C’est le travail au sens propre » même si pour le
faire on est sale, en bottes : il se voit parce que le corps y est engagé. Le vrai travail est celui de
la production agricole, terres et bêtes. Il est valorisé, procure plaisir et fierté : « un petit veau qui
marche bien ça donne du courage ». Quelquefois c’est une passion depuis tout jeune.

Formation et publics fragilisés - Kaléinove - Novembre 2007 - 9
2. Le faux travail est administratif, dans un bureau. Il est intellectuel et fait douter de ses
compétences. On est obligé de le faire. Il suscite découragement, colère, exaspération : « là ils
menacent de supprimer les primes, ça démoralise ».

3. Le travail figuré, par opposition au travail « au sens propre », est celui de l’entretien de
l’espace. Il appartient au « vrai travail » parce qu’il va de soi, qu’on l’a toujours fait, comme de
tailler les haies ou de faire le bois, mais comme nouvelle fonction « sociale », il devient du
travail figuré qu’on fait par rapport aux nouveaux usages de l’espace, usages de loisirs,
d’habitation. Le travail figuré consiste à maintenir un paysage sage gagné sur la friche sauvage,
à entretenir un espace ouvert, sécurisé, communicatif. Les concurrences se développent sur le
même espace et le manque de reconnaissance du vrai travail, agricole, s’y inscrit.

4. Le travail feint est cette nouvelle fonction, commerciale, relationnelle, pas très probante, qu’il
faut développer pour s’en sortir. Ce travail feint se fait sur les routes, au téléphone, dans les
contacts ; il suscite une forte ambivalence : à la fois du mépris et de la confiance. Il est souvent
délégué aux femmes pour la vente en direct.

5. Le travail dénié est souvent celui des femmes ; il a la particularité d’être à cheval sur deux
catégories :
- Si les femmes travaillent à la ferme, leur travail est invisible, dénié souvent : « ma mère a
jamais travaillé, enfin si elle m’entendait, elle a toujours travaillé sur la ferme, ça aidait bien
quand même ». Elles font ce que le mari n’aime pas faire, ou ce qui se voit peu physiquement :
ainsi les papiers, les soins aux veaux, la surveillance… Elles font ce qui n’est pas « le vrai
travail », pas mécanisé, pas très visible, pas très continu.
- Mais si leur travail est extérieur à la ferme, c’est un travail dit « extérieur », qui est censé ne
concerner aucunement le vrai travail agricole.
« Ma femme travaille sur l’exploitation ? Oui, ça fait longtemps qu’elle a arrêté de travailler.
Elle était employée de banque et puis on a eu trois enfants ».
Or il n’est pas rare que même travaillant à l’extérieur, la femme contribue à l’entreprise
agricole par les tâches qu’elle y effectue (les papiers, encore, et d’autres…) et l’argent qu’elle
y apporte.
Mais dans tous les cas, tout se passe comme si la femme ne faisait pas « le vrai travail ».

Si on regarde ces différentes représentations du travail sous l’angle du temps, on voit que le vrai
travail demande beaucoup d’heures, dans un temps continu dont on est le maître ou le patron. Le
faux travail est astreignant au jour le jour dans un temps compté obligatoire. Les agriculteurs ne
comptabilisent leurs heures de « vrai travail » que lorsqu’ils sont confrontés au temps des autres
types de travail : ils se comparent alors aux ouvriers, aux bureaucrates mais pas à d’autres chefs
d’entreprise. Ils en tirent un sentiment d’exploités, de parias… Le travail extérieur de leurs
femmes inscrit cette distorsion sociale du temps de travail au sein de la conjugalité : ce sont les
femmes qui ont droit aux vacances, ce sont les femmes qui réclament ou ont besoin de vacances.
C’est au sein du couple et de la famille que se produit la rupture entre les représentations du
travail, temps du vrai travail et temps des vacances :
« Il faut faire ton boulot quand c’est le moment. On n’aime pas louper une journée de beau
temps alors que ta femme se retrouve en congé ce jour-là ».
Le temps des vacances apparaît comme un temps discontinu (un peu de la même manière que le
faux travail) dans le temps continu du « vrai travail ».

Le travail figuré lui aussi interroge le rapport au temps puisqu’il confronte le temps du « vrai
travail » agricole au temps et aux pratiques citadines : les moments pour épandre le lisier, les
odeurs naturelles qui deviennent incommodantes, les lettres recommandées qui circulent …
tendent les rapports humains autour de problèmes de reconnaissance réciproques.
Les représentations du travail sont le socle culturel où se nouent les usages contradictoires de
l’espace agricole et rural. Ces contradictions se vivent au sein même des familles avant de se
vivre dans le cercle des voisins puis dans le cercle citoyen. Elles posent le problème de la
Formation et publics fragilisés - Kaléinove - Novembre 2007 - 10

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