A l'ombre des forêts

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Qu'est-ce qu'une forêt ? De quoi sont faites les forêts ? Nous construisons tous une image de la forêt empreinte de vécus et d'imaginaires, procédant d'une accumulation de souvenirs, de connaissances et de représentations médiatiques et institutionnelles. A l'aune d'une prise de conscience de la finitude des ressources naturelles et du changement climatique, il est fondamental de savoir ce que la "forêt" veut dire.
Publié le : mercredi 1 octobre 2014
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EAN13 : 9782336358192
Nombre de pages : 250
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Claire Harpet,
Philippe Billet, Jean-Philippe PierronÀ L’OMBRE DES FORÊTS
Usages, images et imaginaires de la forêt
Qu’est-ce qu’une forêt ? De quoi sont faites les forêts, celles de nos
aïeux, de nos pairs, de notre enfance, de nos paysages quotidiens
ou de nos voyages au lointain ? Usagers, scientifi ques, experts, À L’OMBRE
poètes, nous construisons tous une image de la forêt empreinte
tout à la fois de vécus et d’imaginaires. Cette construction mentale
procède d’une accumulation de souvenirs, de connaissances DES FORÊTS et de représentations médiatiques et institutionnelles. La forêt
recouvre, du fait de la végétation qui la compose et de la faune
qu’elle abrite, mais aussi par nos modèles culturels spécifi ques,
Usages, images et imaginaires de la forêtdes réalités diverses. À l’aune d’une prise de conscience de la
fi nitude des ressources naturelles et du changement climatique,
savoir ce que la « forêt » veut dire et incarne comme réalités,
est plus que jamais une question fondamentale.
Dans le prolongement des journées d’étude organisées dans le
cadre des enseignements de Master 2 « Éthique et développement
durable » de la Faculté de Philosophie, en association avec
l’Institut de Droit de l’Environnement de Lyon (Université
JeanMoulin Lyon 3), la collection « Éthique, droit et développement
durable », se donne pour objectif d’ouvrir à un large public les
thématiques interdisciplinaires que relève comme un défi le
développement durable.
ISBN : 978-2-343-02807-1
Éthique, droit26 €
et développement durable
Claire Harpet, Philippe Billet,
À L’OMBRE DES FORÊTS
Usages, images et imaginaires de la forêt Jean-Philippe Pierron

A l’ombre des forêts
































© L'HARMATTAN, 2014
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-02807-1
EAN : 9782343028071
Claire Harpet,
Philippe Billet,
Jean-Philippe Pierron





A l’ombre des forêts


Usages, images et imaginaires de la forêt



















Collection
« Ethique, droit et développement durable »
Depuis son entrée sur la scène publique dans les années quatre-vingt, le
développement durable a donné lieu à bien des controverses. Les mondes
intellectuels, politiques et professionnels s’en sont emparés comme autant de
moyens d’expression, d’engagement ou de résistance. Fortement médiatisé, au
seuil de sa popularité, le terme interroge plus que jamais les choix politiques
environnementaux, économiques et sociaux de l’ensemble des acteurs et des
individus. Car au-delà du slogan mécanique qu’il est devenu, le développement
durable constitue un nouveau paradigme des régimes de la connaissance : il
incarne indéniablement l’expression d’un changement, d’une rupture historique,
née d’une prise de conscience de plus en plus marquée de la fragilité d’un monde
(oikos) auquel nous appartenons.

Dans le prolongement des journées d’étude, organisées dans le cadre des
enseignements de Master 2 « Ethique et développement durable » de la Faculté de
Philosophie, en association avec l’Institut de Droit de l’Environnement de Lyon
(Université Jean-Moulin Lyon 3), la collection « Ethique, droit et développement
durable » se donne pour objectif d’ouvrir à un large public les thématiques
interdisciplinaires que relève comme un défi le développement durable. Donnant
tour à tour la parole aux disciplines des sciences humaines et sociales
(philosophie, droit, géographie, sociologie, anthropologie, histoire, économie) et
des sciences de la terre, du vivant et de l’ingénieur (écologie, biologie, chimie,
physique, hydrologie, etc.), il s’agit de reformuler les enjeux, d’éclairer les
décisions à partir d’un état des connaissances et de sonder la complexité des
réponses apportées en univers controversé. Chaque volume de cette collection
porte sur un sujet spécifique appelant, à travers un large éventail de
représentations, d’argumentaires et de points de vue, au discernement et au
questionnement éthique, juridique et politique de chacun.


Claire Harpet, Philippe Billet, Jean-Philippe Pierron

Préface





« A quoi pense un homme au moment où il coupe un arbre, ou au
moment où il décide de ce qu’il doit couper ? »
(Aldo Léopold, Almanach d’un comté des sables, 1949)



Qu’est-ce qu’une forêt ? De quoi sont faites les forêts, celles de nos aïeux, de nos
pairs, de notre enfance, de nos paysages quotidiens ou de nos voyages au
lointain ? Usagers, scientifiques, experts, poètes, nous construisons tous une
image de la forêt empreinte tout à la fois de vécus et d’imaginaires. Cette
construction mentale procède d’une accumulation de souvenirs, de connaissances
et de représentations médiatiques et institutionnelles. La forêt recouvre, du fait de
la végétation qui la compose et de la faune qu’elle abrite, mais aussi de par nos
modèles culturels spécifiques, des réalités diverses. A l’aune d’une prise de
conscience de la finitude des ressources naturelles et du changement climatique,
savoir ce que la "forêt" veut dire et incarne comme réalités, est plus que
jamais une question fondamentale.

C’est à l’occasion de l’année internationale consacrée aux forêts en 2011 par
l’Assemblée générale des Nations Unies que nous avons réalisé, dans le cadre de
1nos séminaires « Ethique, droit et développement durable » , une journée d’étude
spécifique sur la forêt. Notre séminaire s’intitulait : « A l'ombre des forêts :
usages, images et imaginaires de la forêt ». Il a donné lieu à ce premier numéro
de la collection qui reprend le titre de notre événement. Il regroupe onze
contributions qui nous offrent un échantillon de la multitude des représentations
du monde forestier et des relations qui les sous-tendent.


Peut-on concevoir une seule et même définition de la forêt ainsi que le préconise
2la FAO ? Pourquoi cette exigence universelle ? Au nom de quel paradigme ?
Les technologies spatiales sont à présent en mesure par la télédétection d’assurer
une surveillance globalisée des forêts à l’échelle planétaire dans le but d’enrayer
1
Nos séminaires sont réalisés dans le cadre de la formation de Master 2 « Ethique et
Développement durable » au sein de la Faculté de Philosophie de l’Université
JeanMoulin - Lyon 3.
2 Food and Agriculture Organization of the United Nations.
7
$$le phénomène de déforestation qui reste alarmant dans certaines régions du globe
(R. D’Annunzio). Aujourd’hui, pierre angulaire de la lutte contre le changement
climatique, les forêts sont invoquées dans tous les débats internationaux sur
l’environnement. Elles sont au cœur des enjeux géopolitiques de notre siècle. Des
programmes internationaux tels que le REDD+ (Réduction des Emissions dues à
la Déforestation et à la Dégradation des forêts) engagent les États dans une
quantification et un suivi de leurs « stocks de carbone forestier » (A.
ViardCrétat). Une intensification de la réglementation forestière nationale et
internationale ainsi qu’un développement massif des programmes de conservation
e eont marqué la fin du XX siècle et le début du XXI (C. Chenost). Ces nouvelles
sollicitations du rôle et de la gestion des forêts par les pouvoirs publics entraînent
des changements profonds et multiples dans les relations complexes et souvent
informelles que les acteurs locaux ont tissé jusque là avec les milieux forestiers
(E. Billard). L’utilisation de la forêt pour le pâturage, la cueillette
pharmacologique et alimentaire, l’accès aux ressources forestières pour les
besoins en bois de chauffage ou l’exportation des bois rares, sont des usages de la
forêt qui reflètent bien les intérêts variés, voire opposés, des acteurs sur ces
espaces. Les États développent des rapports singuliers avec leur forêt non sans
générer dans certains cas d’importantes inégalités. Les conflits qui en découlent
sont pour une grande part liés aux difficiles mises en application des règles
étatiques souvent en décalage profond avec la réalité de terrain, partagées entre
protection et exploitation pour répondre à diverses contingences sociétales (Ph.
Billet).

Face au phénomène de globalisation, se déploient des logiques locales de
préservation et de mises en valeur des sites forestiers, en étroite relation avec des
revendications territoriales et identitaires (M. de Beyssac). Au delà du rôle
fonctionnel et économique que remplissent les forêts, existe et perdure une
symbolique végétale qui rend compte des fonctions psychiques et sensorielles que
procurent les milieux forestiers (A. Bertrand). Dense ou clairsemée, haute ou
basse, décidue, sempervirente, de feuillus et de résineux, terrestre ou
semiaquatique, il n’y aurait pas de forêt sans arbre. Sur l’ensemble du globe et quelles
que soient les époques, depuis les forêts amazoniennes des peuples
« traditionnels », aux forêts des poètes de Shakespeare (G. Lheureux) ou de Jean
Giono (J.Ph. Pierron), en passant par les forêts traditionnelles du Japon (J.
Mottet) et de Madagascar (Cl. Harpet), les arbres qui dessinent et composent les
forêts incarnent bien plus qu’un simple élément du paysage. Ils participent à notre
expérience sensible du monde. Ils sont tantôt les réceptacles des âmes et des
génies locaux, tantôt les abris poétiques et mystiques des hommes à la recherche
de leur identité originelle, signe de leur appartenance à la terre.

Entre la forêt gérée et la forêt de nos imaginaires s’exprime toute une gamme de
représentations, de sentiments et d’actions parfois contradictoires, portés d’un
côté par la nécessité d’une mise en nombre de la ressource en danger, et, de
8 l’autre côté, par l’irrépressible besoin de maintenir un lien « de sève » avec
l’arbre, symbole de verticalité et de longévité. C’est ce que cet ouvrage collectif
se propose de mettre en tension.



Claire Harpet
Introduction





Jean-Philippe Pierron



« Faut-il avoir peur du silence des arbres ?
Que dit-il de leur désespoir ou de leur sagesse ?
Hier encore, ils marchaient sur Dunsinane. »
(Didier Mény)



2011 fut l’année internationale de la forêt, placée sous le slogan « la forêt, notre
maison, plantons, gérons et protégeons les forêts pour l'humanité ». Cette
consécration déploie une pulsation supplémentaire de l’histoire de l’Occident.
Elle se signale par l’ambition de donner une définition universelle de la forêt à
partir de son approche géométrique (couvert arboré analysé en fonction de la
densité, la surface, la hauteur des arbres et le taux de recouvrement au sol) en vue
de sa protection ou de son exploitation. Mais cette forêt de tous n’est la forêt de
personne : pour être universelle il lui faut être unidimensionnelle. Se découvre
alors que cette définition n’exprime la réalité d’aucune forêt, que ce soit celle de
l’écologue, de l’anthropologue ou d’un peuple. La forêt mise en nombre n’est
qu’une ombre de forêt.
Aussi, reposons la question. Pourquoi une année de la forêt ? Cet intérêt pour la
forêt va plus loin qu’une spéculation de sylviculteurs ou de botanistes. Pourquoi
dire la forêt, pourquoi la raconter voire la peindre puisque la forêt est aussi l’objet
des peintres, des romanciers et des poètes ? N’est-ce pas le signe qu’une crise
profonde s’exprime là qui interroge la manière dont l’humanité moderne noue son
histoire avec la Terre ? La lente croissance du végétal, son silence et son rythme
nous invite à nous mettre à son école. Lire et regarder l’arbre, se laisser porter par
la puissance tranquille et les rythmes patients de forêts ; oser risquer une histoire
sous les hautes branches sont des exercices qui enrichissent la manière que nous
avons de nous comprendre, nous que nous disons parfois, empruntant à l’arbre
une statique qui n’est pas la nôtre, déracinés.
A l’ombre des forêts, en effet, s’abritent les plus grands enchantements et les
pires effrois, malmenant les faciles oppositions logiques du naturel et de
l’historique, du chaos et de l’ordre, de la réserve et de la mine, du sacré et du
profane, du familier et du fabuleux. De la forêt sauvage à la forêt exploitée, de la
11 forêt mythique à la forêt plantée, de la forêt biosphère à la forêt carbone... savoir
ce que le mot "forêt" veut dire relève d’une obscure clarté. De quoi la forêt
estelle alors le nom ? Les différentes représentations, les usages sociaux et les
pratiques politiques engagées autour de la forêt comprise tout à la fois comme
poumon, abri, ressource, lieu d'effroi ou de rêverie, réserve de biosphère... font
apparaître des points de tension entre l'imaginaire et le vécu, entre le symbolique
et le physique, entre la littérature et l'onirisme de ce milieu "pluriel". Ces points
de tension font la vitalité même du monde de la forêt : la régularité de ce qu’on en
peut connaître s’y allie avec la singularité de ce qu’on en éprouve. Entre le
discours de l’objectif qui compte les arbres « réels » en ses usages et le discours
du subjectif qui aime les contes en ses images, y aurait-il à choisir ? La forêt,
figure médiatrice dont on n’a jamais fini de dire le sens, n’est elle pas dans
l’imaginaire occidental, au point d’intersection de la nature et de l’histoire, ce
lieu-frontière où l’homme apprend à se comprendre comme homme ?

On est habitué, quand on parle de la forêt, à en parler d’en bas. La forêt est alors
source imaginaire et onirique pour l’animal symbolique. De Brocéliande au
chaperon-rouge ; de l’arbre remarquable au petit bois abritant nos cabanes
d’enfance ; de la forêt de Bohème aux forêts de palmiers, la forêt est une
ambiance, habitée d’images, investie d’une mémoire de l’antécédence. Mais nous
sommes devenus capables de la voir d’en haut. Contre-intuitive est la forêt vue du
ciel. Vue d’en haut, on la prend alors de haut. Elle se fait ainsi ressource
numérique approchée de façon positive dans une réduction géométrique : cubage,
tonnage, monoculture forestière, puits de carbone, images satellitaires des
incendies et des campagnes de reboisement. Nous prenant alors par surprise, les
forêts font une actualité géopolitique et géopoétique car elles nous posent des
questions que l’on croyait réglées. Elles qu’on croyait inactuelles voire
intemporelles se révèlent vulnérables, que ce soit sous l’effet des pluies acides,
des déforestations ou des incendies gigantesques des feux de forêts sur
l’ensemble d’un globe qui se réchauffe ; ou bien par les ballades, les visites qu’on
y organise. Elles en appellent alors à une autre intelligence de la forêt que celle
qui écartèle dans l’opposition binaire du rationalisme scientiste qui réduit la forêt
à ce qu’on en peut voir-savoir et celui de l’envolée lyrique invoquant une
mystique de la forêt. Cette double-perspective du haut et du bas exacerbe les
dilemmes entre la forêt vécue et la forêt connue alors que le phénomène humain y
vit dans l’entre-deux. Mais elle révèle le triomphe du regard, qui est un droit de
regard, dans notre culture. Vue d’en haut, le panoptisme d’une valorisation du
voir l’emporte. La pulsion scopique, jusque dans l’œil du satellite, fait de la forêt
une image, un paysage ou une représentation.
Vues d’en haut, les forêts devenues fragiles, invitent à une herméneutique des
cultures. D’en haut, par satellite ou vue d’avion, elles sont moins ce qui nous
enveloppe que ce que l’on développe dans des stratégies laborieuses, des
industries forestières. Mais cette perspective externe est aussi l’occasion d’une
réflexivité sans égale. La forêt vue du ciel devient une médiation sensible qui
12 donne la mesure des relations d’appartenance des hommes avec leurs milieux.
Pour exprimer cette façon qu’ont les hommes de faire corps avec leurs milieux,
les métaphores de l’organisme pullulent alors. Elles figurent et donnent à penser
une activité anthropique qui nous effraie. Le poumon vert est l’envers de
l’asphyxie ; la déforestation, la perte de services écologiques gratuits. Les forêts
deviennent des espaces verts fragiles et précaires qui connaissent les pluies
acides, la déforestation, portant la marque d’une empreinte écologique dont nous
avons la charge.
Parce que les effets des actions des hommes se voient du ciel, parce que l’homme
peut agir aujourd’hui grandeur nature, étant devenu une force
anthropique/entropique, les forêts sont les témoins silencieux, les ombres de notre
agir. La lenteur de leur pousse est la symétrique inverse de l’accélération de nos
poussées techniciennes. Présentes ou absentes, elles sont le double qui sert de
témoin à la cadence trépidante des activités humaines et à la pression qu’elles
exercent sur les milieux. Vue du ciel, l’activité des hommes se lit et s’inscrit dans
les saignées que produisent les coupes à blanc des campagnes d’abattage, la
déforestation qui encourage des érosions et que métaphorise l’idée d’un
écoulement du sang de la terre, des rivières jusqu’aux océans. Elle se voit aussi
dans les campagnes de reboisement qui luttent contre l’avancée des déserts, dans
l’étalement des tapis boisés reconquérant les terres cultivées. Vue du ciel, la
planète bleue est aussi celle du poumon vert. Mais vue d’en haut, observée et
scrutée dans la diversité de ses redéploiements – le reboisement européen – ou de
ses exploitations – les forêts d’Amazonie ou du bassin du Congo –, l’étude de la
forêt retient cette dernière comme un objet digne d’attention parce que nous y
voyons, plus qu’une ressource ayant un prix, l’expression d’une valeur. L’intérêt
scientifique et technique pour la forêt n’est pas neutre. Il exprime une sensibilité
au sens de ce qui fait monde pour nous. La voir d’en haut contribue alors à
déchiffrer quel type d’humain nous sommes. Le défrichage de cet autre qu’est la
forêt occasionne aussi un déchiffrage de soi. Ceci se fait aujourd’hui à une
échelle inédite : non plus individuelle, mais collective. C’est que, si l’homme
n’habite guère la forêt, l’habite la relation qu’il entretient avec elle.

« Vue » d’en bas, ce n’est plus la vue précisément mais les autres sens qui
déploient le foisonnement de leurs synesthésies, mettant la phénoménologie à
l’école de la forêt. Senteur entêtante d’un tapis d’ail des ours ; bruissement subtile
du Tremble et chant du pinson des bois ; fragile et précieuse saveur de la fraise
des bois et amertume de la prunelle ; mille agressions des écorces et des épines
sur les peaux et pluralité des sols où inscrire un pas redevenu attentif font de la
forêt un espace-temps activant la polysensorialité et les synesthésies.
D’en bas, les forêts sont l’autre du monde des artifices. Altérité du végétal.
Créature du silence, le végétal ne crie pas. Il se tient sur la réserve, dans tous les
sens du mot : réserve forestière, réserve de significations et être réservé. Les
forêts sont la réserve du monde sauvage en face de l’univers apprivoisé,
domestiqué qu’est la ville. Elles ont leur faune, leurs architectures avec leurs
13 piliers et leurs voutes feuillues, leurs ambiances et leurs lois qui font de l’homme
soudain un étranger dans l’effroi de la luxuriante et étouffante pression végétale.
C’est pourquoi il n’y a pas la forêt mais les forêts, dans leurs diversités. Ce
monde de racines questionne nos nouveaux déracinements. Ce sera le sauvage de
la forêt qui procure cet « asile où je pusse croire avoir pénétré le premier » cher à
Rousseau ou la wilderness du Walden de Thoreau. Pour ces sages, la forêt parait
une alternative à la socialité, voire elle est une silencieuse altercation de la
modernité. Pour nous, la forêt est vécue dans une alternance. Nous vivons, par de
secrètes compensations, l’alternative de la forêt et de la ville. Alternance du
contrôlé et du foisonnant, de l’ordonné et du touffu, du géré et du spontané qui
pluralise les rythmes. La métrique cadencée du monde urbain est reprise dans la
rythmique plurielle du temps des arbres. La lenteur arborée se vit alors comme un
îlot de décélération. Décompression. La ballade en forêt donne de vivre une
dendrorythmique qui temporise les cultures de la vitesse. Mais nous connaissons
aussi d’étonnants renversements. Le quadrillage des forêts de rentes n’a rien à
envier à la grille de la rationalisation urbaine. De même, la biodiversité du
milieu urbain, donnant d’étranges mélanges, force à sortir de l’opposition trop
tranchée entre sauvage et artifice. Ville verte, trame verte au service d’une
connectivité écologique, cité-jardin et cité végétale tentent d’inventer une forêt
urbaine d’un nouveau type. A l’heure des transitions urbaines verra-t-on un jour
la forêt urbaine – expression étrange –, passer de sa valorisation décorative ou
ornementale à d’autres considérations ? Pourquoi l’arbre fruitier, caché dans les
replis des vergers, ne pourrait-il pas vivre hors les murs dans les espaces urbains ?
Mélange singulier, en ville, d’un tissu urbain tramé du végétal, la forêt potentielle
s’y déploie ou se dilue en autant d’arbres singularisés. Désormais, chaque arbre
urbain – Platane, Ginko ou Tulipier de Virginie – y porte un numéro de
référencement, a sa géolocalisation satellitaire et bénéficie du suivi informatique.
L’arbre y cache la forêt dont il porte le témoignage. Il en est le mémorial.

D’en bas, la forêt engage aussi une épreuve de soi, une réinterprétation de soi. S’y
promener c’est se livrer à de singuliers exercices de soi. Une méditation sur
l’enracinement et notre inscription spatiale s’y déploie pour nous humains qui
n’avons pas de racines mais des jambes. S’y engage une dialectique de
l’inscription par la racine, ce « puits de l’être » comme disait Bachelard, et de
l’élévation dans l’appel aérien des hautes cimes. Une ambiance olfactive et
auditive qui sature d’impressions cultivant des capillarités entre les vivants –
l’odeur du champignon et le cri ricaneur du geai – jusque dans la déroute
qu’occasionne l’impossibilité de la perspective visuelle. Une tonalisation
singulière de notre être au temps puisque planter un arbre c’est se soucier d’un
avenir qui n’est pas fait pour nous. Une rêverie généalogique articulant l’axe
vertical des successeurs et l’axe horizontal des contemporains se lit sur les cercles
concentriques annuels des souches récentes, déployant des dendrochronologies
intimes. Corps sentant, déployant sa motricité dans le grand espace du végétal, la
marche en forêt, dans la multiplicité des déclivités et dans l’alternance des
14 futaies, des taillis et des clairières, des errances et des points de vue, pluralise
notre expérience spatiale et temporelle d’être au monde. Stimulation de la
surprise dans une culture planificatrice et normalisatrice, la forêt s’y fait l’autre
côté du monde. Et Jean Giono fera dire à son Homme qui plantait des arbres
qu’« un pays peut mourir par manque d’arbres ». A l'ombre des forêts, nos
usages, images et imaginaires de la forêt trouveront-ils alors nécessaire qu’une
poétique de l’arbre nourrisse une éthique du « se tenir debout » en sa verticalité et
prépare une politique de l’environnement ?




















Approche gestionnaire
des forêts
17 Vers une globalisation de la surveillance des forêts





Rémi d’Annunzio
Officier Forestier
SIG et télédétection, FAO


« Nous ne notons pas les fleurs, elles sont éphémères », dit le géographe. « Très
bien », aurait pu lui répondre le petit Prince, « au moins notons les arbres ! »
Mettons-nous donc à la place de ce géographe beau joueur, et essayons de voir ce
que nous savons des forêts sur notre Terre. Par exemple, où se trouve la plus
grande forêt du monde ? En Amazonie ? Voilà une contre-vérité qui révèle
surtout un état de fait : nous les connaissons mal.
Et pour cause, il existe de très nombreuses définitions du terme forêt, qui varient
d’une simple occupation végétale du sol (« superficie avec des arbres ») à une
description complète des usages et relations de l’écosystème forêt avec son
environnement. A titre d’exemple, Lund (2007) en recense plus de 720.
Curieusement, la plupart de ces définitions procèdent d’une vision statique,
c’està-dire qu’elles s’attachent à décrire l’objet « forêt » à un moment donné. Certes,
elles permettent de préciser de nombreuses caractéristiques biophysiques,
écologiques, sociales et/ou économiques, mais elles ne prennent souvent en
compte que la dimension spatiale des forêts, leur étendue. Pourtant les forêts sont
plus qu’une collection d’arbres spatialement disposés sur une surface donnée :
elles sont avant tout un ensemble vivant et dynamique, qui change de forme, se
déplace, grandit, s’étend, se contracte ou disparaît sous l’effet de contraintes
naturelles ou anthropiques. C’est cet aspect dynamique qui nous intéresse ici, et
plus particulièrement sa quantification : comment, au cours d’une certaine
période, évolue la superficie de telle forêt ?
Cette question apparemment simple occupe une grande partie du travail des
professionnels de la forêt, car aménager la ressource suppose que l’on connaisse
les caractéristiques du peuplement (localisation géographique, superficie,
composition, taille, âge, santé, etc.) et que l’on surveille au cours du temps
l’évolution de ces paramètres. Or l’inventaire forestier est un processus
généralement long et coûteux. Il consiste à inventorier, au moyen de dispositifs et
méthodes normalisés, la composition forestière d’unités de terrain appelées
placettes. Toutes les placettes d’un réseau ne sont pas traitées à chaque
campagne, mais seulement une fraction d’entre elles, à tour de rôle. Par exemple,
19 l’inventaire forestier en France couvre l'ensemble du territoire en 5 ans, avec
environ 9000 placettes visitées par an (IGN, 2011). Précieuse alliée
technologique, la photographie aérienne s’est invitée très tôt dans cette discipline
(les premières cartes de végétation sur base de photographie aérienne datent de
1920) et de nombreux pays dans le monde s’appuient, de façon systématique, sur
ces outils pour réaliser leurs inventaires nationaux.
L’organisation des Nations-Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO)
recueille depuis plus de 60 ans les données issues d’inventaires nationaux pour
dresser un tableau de l'état de ressources forestières mondiales. Deux problèmes
majeurs apparaissent au cours de l'harmonisation des inventaires nationaux.
Le premier est la cohérence dans le temps des méthodes d’inventaires : celles-ci
évoluent en permanence, les dispositifs d'échantillonnage statistiques sont
réévalués, les appareils de mesures utilisés s'améliorent et il n’est pas rare que la
méthode d’inventaire ait été changée complètement avant d’avoir fini un cycle de
mesure. Il est donc difficile, voire impossible dans certaines zones du monde,
d’avoir des séries temporelles fiables à long terme sur la base d’inventaires.
Le deuxième problème est la cohérence spatiale liée à la définition des forêts :
d’un pays à l’autre la définition de la forêt change, elle inclut des seuils de
hauteur et de couverture différents, des tailles minimales de parcelle différentes.
Ces différences sont parfaitement justifiées dans un contexte national et la
souveraineté des pays est, en la matière, indiscutable, d'autant qu'elle relève
souvent du patrimoine culturel. Pour pallier ces problèmes et mettre à niveau les
données afin qu'elles soient comparables, il faut opérer des ajustements entre
paramètres, supposer, extrapoler des comportements, accepter des
approximations, des incertitudes. Or, ces incertitudes se multiplient,
s'additionnent et finissent par entacher d’erreurs les résultats de notre géographe.
Pourtant, un nombre croissant de ces paramètres sont aujourd’hui accessibles
directement par des capteurs à bord de satellites d’observation de la Terre.
Rappelons rapidement comment : tous les arbres possèdent des organes
chlorophylliens (feuilles ou aiguilles) qui absorbent en particulier une partie du
rayonnement solaire (dans le rouge notamment) et réfléchissent dans les autres
longueurs d'onde (par exemple proche infra-rouge). La réflexion/absorption des
différentes longueurs d'onde de la végétation constitue une signature spectrale
caractéristique, différente de celles des autres types de couvertures du sol (eau,
terrain nu, bâti). La télédétection dite passive utilise donc l’énergie solaire et
consiste à analyser le spectre réfléchi par la couverture au sol afin d’en obtenir
une image exploitable. En réalité le pouvoir discriminant du spectre
électromagnétique permet de distinguer des choses bien plus fines et, en ce qui
concerne les forêts, les conifères des feuillus ou les arbres sains des arbres
carencés. Il est donc possible d'exploiter les images (parlons plutôt de données
20 car elles contiennent bien plus que le spectre de ce qui est visible par l’œil
humain) provenant de satellites pour décrire une certaine couverture du sol, pour
peu qu'on sache interpréter les spectres associés. A cette richesse des données
brutes fournies par les satellites d'observation de la Terre, s'ajoute un incroyable
avantage : ils parcourent leur orbite en des temps record (environ une heure et
demie pour les orbites héliosynchrones) et du fait de leur altitude, couvrent des
territoires très importants. En fonction de la fauchée (largeur de bande couverte
par un capteur) certains satellites peuvent couvrir toute la Terre en une à deux
journées.
Il y a plus de 40 ans, l'agence spatiale américaine (NASA) lançait le premier
satellite civil entièrement dédié à l’observation de la Terre, LANDSAT. Celui-ci
a connu sept successeurs, le dernier ayant rejoint son orbite en février 2013,
fournissant en continu des données d'observations utilisées en géologie,
géographie, foresterie, agriculture, ou pour l’étude du changement climatique.
Le Brésil a fait figure de pionnier, parmi les pays en développement, dans la mise
en place d’un système de surveillance de ses forêts et de lutte contre la
déforestation par l’utilisation systématique d’imagerie satellitaire, avec le
programme PRODES développé dans les années 2000. Ce programme, toujours
en place, consiste à délimiter chaque année des polygones de déforestation et de
surveiller leur évolution. Le Brésil, qui fournit les taux de déforestation annuelle
de toute l'Amazonie Légale depuis 25 ans, utilise désormais essentiellement la
télédétection. Ce projet a été possible initialement grâce à une collaboration avec
la NASA.
Depuis 2008, l’intégralité des archives LANDSAT (ainsi que d'autres satellites)
sont devenues publiques et disponibles gratuitement sur Internet, fournissant un
accès sans précédent à des millions d’images exploitables. Les universités, les
gouvernements, n'importe quel individu disposant d'une connexion, peuvent avoir
accès à ces données. Cette mise à disposition d'informations d'utilité publique a
été très largement saluée par toute la communauté scientifique. L’initiative
américaine n'a pas été suivie partout mais certains projets similaires ont vu le jour
depuis. La France s'est, par exemple, engagée à mettre à la disposition des pays
du bassin du Congo les images d’archive SPOT jusqu'à 2015. De même, une
étude de l’agence spatiale européenne a mis en avant l’idée que l’accès libre et
gratuit aux données de la future constellation SENTINEL générerait plus de
revenus que leur utilisation commerciale directe (Sawyer et De Vries, 2012).
Les avantages (fréquence de revisite, largeur des fauchées observées, très hautes
résolutions proposées par les satellites commerciaux) et les limitations
(couverture nuageuse, ombres, saisonnalité de la végétation) de la télédétection
passive sont désormais largement connus et documentés en ce qui concerne
l’étude de l’occupation des sols, et les méthodes de traitement des données ont
21 atteint une phase opérationnelle depuis une dizaine d’années. Elles sont robustes,
standard, et de même que le concept de gratuité de l’information d'utilité publique
eest en train de devenir une réalité avec la révolution numérique du XXI siècle,
les logiciels libres pour traiter et valoriser ces données connaissent également un
essor inégalé.
Revenons donc à notre géographe, désormais équipé des ressources et outils pour
mener à bien sa tâche. Les Nations-Unies ont récemment mis en place la première
enquête par télédétection menée au niveau mondial, incluant des experts
nationaux provenant de plus de 100 pays (FAO, 2012). Les résultats ramènent à
une réalité que l’on ne peut nier : la déforestation se poursuit dans le monde à un
rythme alarmant et elle a lieu avant tout sous les tropiques, en Amérique du Sud
et en Afrique. Le graphique ci-dessous illustre une partie des résultats de cette
enquête et révèle des dynamiques régionales très complexes. Ainsi, en Asie, le
résultat net résulte de deux processus opposés : la destruction des forêts primaires
(bien souvent pour leur remplacement par des plantations agricoles) en Asie du
Sud-Est d’une part, et d’autre part la plantation à grande échelle de forêts de
production en Asie de l’Est (essentiellement tirée par la Chine). L’Asie reporte
donc un bilan positif en termes de changement de ses superficies de forêt : mais
ce résultat positif masque des changements qualitatifs d’utilisation des terres à
grande échelle.
Si l'information en elle-même ne change pas forcément la situation et si les
politiques publiques et logiques marchandes sont difficiles à infléchir, une chose
est sûre : l'absence d'information nuit à la protection de notre environnement. De
par le monde, les zones de flous juridiques et de non-droit, terreau favorable de
l'abattage illégal, des conversions industrielles à grande échelle ou des extractions
minières, sont aussi les zones où l'information sur les forêts est la plus faible.
Pour autant, les perspectives d'avenir de la télédétection des forêts sont
importantes : les systèmes de télédétection active (radar pour les ondes radio,
Lidar pour les ondes proches du visible) sont en passe de rejoindre le niveau
opérationnel atteint en télédétection optique et permettront prochainement d'avoir
accès de façon systématique et fiable à tout un panel d'information qui restait du
domaine de la recherche : description du volume dans les peuplements, structure
de la couronne, composition du sous-bois, voire même biomasse racinaire avec
des ondes pénétrantes. Simultanément, les potentialités de calcul sont en pleine
explosion grâce à l'informatique dématérialisée (Cloud Computing). Le géant
Google a pris la tête de ce mouvement avec le lancement de Google Earth
Engine, encore en phase de test, qui permet en même temps d'accéder à des
millions d'archives d'observations de la Terre et de faire tourner des algorithmes
sur le nuage d’ordinateurs afin de transformer ces images en information.
22 Avec l'extraordinaire foisonnement de ces nouvelles méthodes, le besoin de
cadrer et standardiser la surveillance de notre environnement a fait naître des
initiatives globales, menées par les gouvernements (GEOSS, GOFC-GOLD)
autant que par la société civile (Global Forest Watch). Ces structures témoignent
de la réalité qu’est devenue la globalisation de la collecte et l’utilisation des
informations liées aux forêts, et de façon générale à l’environnement.
Espérons qu’elles remplissent leur rôle, accordant aux forêts du monde la
visibilité dont elles ont besoin et permettant d’infléchir les politiques publiques
pour une meilleure gestion de la précieuse ressource qu’elles représentent. Et que
chacun soit en mesure de répondre : la plus grande étendue continue de forêt du
monde est...



Gains bruts, pertes brutes et changements nets de superficie forestière par
continent, pour 1990-2000 et 2000-2005.




23 Bibliographie
LUND H.G., (2007), Definitions of Forest, Deforestation, Afforestation, and
Reforestation, Gainesville, VA : Forest Information Services.
IGN (2011), Rapport d’activité de l’institut géographique national et de
l’inventaire forestier national.
Programme LANDSAT : landsat.gsfc.nasa.gov
Programme PRODES : www.obt.inpe.br/prodes
SAWYER et DE VRIESS (2012), About GMES and data : geese and golden
eggs. Study on the economic benefits of a free and open data policy for Sentinel
satellite data. European association of remote sensing companies, Brussels.
FAO et CCR (2012), Changement d’utilisation des terres forestières mondiales,
1990-2005, Etude : FAO-Forêt 169. (www.fao.org/docrep/017/i3110f/i3110f.pdf)
GEO et GEOSS : www.earthobservations.org
GOFC-GOLD : www.fao.org/gtos/gofc-gold
GFW: www.wri.org/gfw2
Google Earth Engine: earthengine.google.org et world.time.com/timelapse

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